PIERRE CHAMPION
HISTOIRE POÉTIQUE
DU QUINZIÈME SIÈCLE
TOME II
Avec vingt-quatre photoiypies hors texte
CHARLES D’ORLÉANS. LE PAUVRE VILLON.
VRNOUL GREBAN. JEAN MESCHINOT LE « BANNI UE LIESSE » .
Me HENRI BAUDE ÉLU DES FINANCES ET POETE.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR .
PARIS
LIBRAIRIE SPÉCIALE POUR L'HISTOIRE DE FRANCE
HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
ÉDOUARD CHAMPION
5, QUAI MALAQUAIS (VI*)
1 (J 2 O
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in 2010
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BIBLIOTHEQUE DU XVe SIECLE
TOME XXVIII
HISTOIRE POÉTIQUE
DU QUINZIÈME SIÈCLE
TOME II
BIBLIOTHÈQUE DU XVe SIÈCLE
Tome I. Pierre Champion. Guillaume de Flavy. Planches. 10 fr.
Tome II. Le meme. Cronique Martiniane. 6 fr.
Tome III. Le même. Le manuscrit autographe des poésies de Charles d’Or¬
léans. iS fac-similés. 10 fr.
Tome IV. II. Châtelain. Recherches sur les vers français au AT® siècle. 10 fr.
Tome V. P. Champion. Charles d’Orléans, joueur d’échecs. In-4, pl. 3 fr.
Tome VI. E. Langlois. Nouvelles françaises inédites du XVe siècle. 5 fr.
Tome VII. P. Champion. Le Prisonnier desconforté. Planches. 5 fr.
Tome VIII. G. Doutrepont. La littérature française à la cour des ducs de
Bourgogne. 12 fr.
Tome IV. Ch. Petit-Dutaillis. Documents nouveaux sur les mœurs popu¬
laires et le droit de vengeance dans les Pays-Bas au XVe siècle. G fr.
Tome \. Gaillet. Relations de Lyon avec la Bresse et le Maçonnais. 2 fr. 5o
Tome XI. P. Champion. La librairie de Charles d'Orléans. Avec alhum
in-folio de 34 phototypies. 20 fr.
Tome XII. Soderhjelm. La nouvelle française au XVe siècle. 7 fr. 5o
Tome XIII. P. Champion. La vie de Charles d’Orléans. Avec planches. Épuisé.
Tome XIV. Ch. Oulmont. La poésie morale, politique et dramatique à la
veille de la Renaissance. Pierre Gringore. 7 fr. 5o
Tome XV. Ch. Oulmont. Etude sur la langue de Pierre Gringore. 4 fr.
Tome XVI. Mathilde Laigle. Le livre des trois vertus de Christine de Pisan
et son milieu historique et littéraire. Avec, planches. 7 fr. 5o
Tome. XVII. Arm. -Ad. Messer. Le Codice aragonese. Etude générale, publi¬
cation du manuscrit de Paris. Contribution à l’histoire des Aragonais de
\aples. Ouvrage illustré de deux fac-similés et sept gravures dans le
texte. i5 fr.
Tome XVIII. Léon Mirot. Une grande famille parlementaire au XIVe et au
ATe siècle. Les d'Orgemonl, leur origine, leur fortune. Le Boiteux d’Or-
gemont. 7 fr. 5o
Tome XIX. F. M. Graves. Quelques pièces relatives à la vie de Louis Ier,
duc d’Orléans, et de Valentine Visconti, sa femme. 7 fr. 5o.
Tome XX-XXI. Pierre Champion. François Villon. Sa vie et son temps.
2 volumes ornés de 49 planches. Epuisé.
Tomes XXII et XXIII. P. Champion. Le Procès de Condamnation de Jeanne
d'Arc. 1921, 2 vol. 8° de xxxn-4i6 et ex 45a p. et pl. 5o fr.
Tome XXIV. E. Vansteenberghe. Le Cardinal Nicolas de Cues (l'iOl-l U6éi).
1921, xx-5o6 p. 35 fr.
Tome XXV. G. Cohen. Mystères et moralités du manuscrit (il 7 de Chantilly.
1921. in-4°, cxix-i4o et 2 pl. Epuisé.
Tome XXVI. Ch. Samaran. Un diplomate français du XVe siècle. Jean de
Bilhères Lagraulas, cardinal de Saint-Denis. 1921, in-8°, 112 p. et 1 fron¬
tispice. 10 fr.
PIERRE CHAMPION
HISTOIRE POÉTIQUE
nu QUINZIÈME SIÈCLE
TOME II
Avec vingt-quatre pliototypies hors texte
CHARLES D'ORLEANS. LE PAUVRE VILLON.
\RNOUL R RE R AN. JEAN MESCII1NOT LE <( BANNI DE LIESSE »
Me HENRI B AU DE ÉLU DES FINANCES ET POETE.
JE AN MOL I N ET RHETORIQUEUR .
PARIS
LIBRAIRIE SPECIALE POUR L'IIISTOIRE DE FRANCE
HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
ÉDOUARD CHAMPION
5, QUAI MALAQUA1 S (VIe)
192.T
Il a été tiré cinquante exemplaires numérales sur hollande.
Copyright i(ji3 hy Edouard Champion
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Manuscrit personnel de poésies de Charles d’Orléans
Z_a J»»- strophe du 2e rondeau est de sa main
Bibi. Nat. ms. fr. 25458, p. 365(
!a>;)a
CHARLES D’ORLÉANS
PRINCE DES LIS ET DE LA POÉSIE
Parmi les manuscrits du fonds français de la Bibliothèque
Nationale, il est un gros livre de poésies, de petit format,
que j'ai ouvert pour la première fois il y a bien longtemps.
J’allais y collationner des pièces de François Villon et je
ne me doutais guère que cette bible de poésie, que je savais
renfermer les compositions de Charles d’Orléans et celles de
ses amis, allait me donner un tel plaisir et m’occuper tant
d'années.
Dans ce manuscrit, tout semblable à ceux que les jongleurs
d’autrefois portaient dans leur sacoche pour rafraîchir leur
mémoire, dans ce « saint livre », comme l’a nommé sans
doute François Villon qui a pu le tenir entre ses doigts, j’eus
le bonheur de reconnaître l’exemplaire original des poésies
du bon duc, la main du poète qui y avait corrigé et transcrit
de sa belle écriture beaucoup de ses compositions. Comme
on ne prêtait alors nulle attention à ce livre, d’aspect
médiocre, j'eus la possibilité de l’emprunter et de le conser¬
ver plusieurs mois dans ma chambre d’écolier. Quelles belles
heures de rêverie douce, en tête à tête avec le « prince clé¬
ment », je passai alors! Je voulus arracher son secret à ce
livre fait pour les tendres cœurs et les subtils amants. Car je
possédais en quelque sorte les cahiers de poésie où Charles
avait dit sa vie amoureuse, ceux-là qu’il conserva secrètement
dans sa librairie, parmi tant de gros livres ennuyeux, vêtus
de noir comme lui.
IL - ]
2
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
A lire sur ces petits feuillets les vers de Charles d’Orléans,
il me semblait qu ils étaient encore tout chargés de confi¬
dences. Un grand désir me vint de montrer le poète dans la
« chambre de sa pensée », comme lui-même avait évoqué
son cœur, de dire
La vraye histoire de douleur,
De larmes toute enluminée.
Aujourd’hui je n’ai plus, et c’est bien juste, la liberté de
tourner les 537 pages du manuscrit français 25 458 dans le
secret de ma chambre. On me le communique au Cabinet des
manuscrits de la Bibliothèque Nationale, à la réserve, enclos
dans un écrin. Mais mon émotion est toujours la même, ma
joie toute semblable, à feuilleter les pages de cette relique.
Elles ne sont pas enluminées de larmes, comme l'a dit
allégoriquement le bon duc. Imaginez une suite de feuillets
de vélin fin, où le début des pièces de notre poète, rangées
suivant leur forme, a été soigneusement transcrit de la main
d'un scribe, orné de lettres capitales à fleurons dorés, avant
1 453 . Mais, par la suite, ces cahiers ont été complétés par
d’autres. Puis d'autres feuillets ont été ajoutés, dépourvus
d'ornementation, sur lesquels toutes sortes de mains ont
écrit, où le duc écrira lui-même, présentant un intérêt plus
passionnant encore. Et nous trouvons enfin des cahiers
blancs... Tout cela dans un désordre décevant (on a utilisé
des réserves dans le fonds primitif de la transcription
ancienne), irritant comme une énigme1.
N’avons-nous pas là matière à belle songerie? Comment ne
pas céder au désir de confronter l’œuvre et la vie de Charles
d’Orléans, de connaître un vieil homme d’autrefois, et dans le
secret de son cœur?
i. Pierre Champion, le Manuscrit autographe des poésies de Charles d Orléans.
Paris, 1907, in-8. — Sur la question des écritures : la Librairie de Charles d'Orléans
avec un album de fac-similés. Paris, 1910, in-8.
CHARLES D’ORLÉANS
3
*
* *
La vie de Charles d’Orléans est mieux connue de nous que
celle de tel poète de l'âge romantique et même que celle de
certains de nos contemporains1. D’innombrables documents,
pièces comptables ou diplomatiques de l’ancienne Chambre
des Comptes de Blois, la rendent très proche de nous. Le
dépouillement de ces pièces a permis de retracer la vie du
poète : vie pleine de tragiques soucis et d’amusements
puérils. Ainsi nous pouvons vérifier, sous les voiles de l’allé¬
gorie, le caractère autobiographique des poésies de Charles
d’Orléans. Alors nous apparaît l'image d’un vieil homme,
très ancien et très près de nous ; nous le surprenons dans ses
habitudes, dans son costume, dans ses manies, lisant les
livres de sa librairie, jouant aux échecs et aux tables, faisant
œuvre de scribe, subtilisant ou ironisant sur les blessures
sanglantes qu’il prétendait avoir reçues d’Amour, philoso¬
phant sur sa destinée. Car sa vie fut la matière de tant de
petites pièces que le poète disposera harmonieusement; et il
marquera leur chronologie sentimentale par les fêtes de la
Saint Valentin ou celles de mai.
Si ce caractère autobiographique de tant de compositions
de Charles d’Orléans ne s’impose pas tout d’abord à l’esprit,
c'est que les œuvres d’un temps, quand il est déjà assez
éloigné de nous, paraissent comme impersonnelles. Elles
appartiennent à ce temps. Mais c’est là une illusion de notre
propre vue. Il semble que tous les hommes fassent alors le
même songé. Les compositions amoureuses d’un Chaucer,
d’une Christine de Pisan, d’un Froissart paraissent repro¬
duire la même allégorie, répéter le même rêve. Mais comme
les comptes de la maison d’Orléans nous permettent de
vérifier les occupations et de connaître les goûts du duc
i. On trouvera les références qui manquent ici, et l’iconographie du sujet, dans
l'ouvrage que j’ai consacré à la Vie de Charles d'Orléans. Paris, i9ir, in-8.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Charles, nous sommes amenés à conclure que les petites
allégories que le poète inventa, et qui marquent les nuances
de son esprit, étaient pour lui de vivantes figures : tout cela
était vrai, plein de malice et de bonhomie. Nous entrons tout
à coup dans l'intimité du poète. Nous sommes introduits
dans son cercle et nous rencontrons ses amis. Nous éprou¬
vons le sentiment d’avoir commis comme une indiscrétion,
du moins quand nous tenons ses propres papiers; nous
sommes pris par le charme véritable et français qui se dégage
si naturellement de son œuvre. Le vieux Charles d’Orléans
nous fait voir ses bibelots, le trésor de ses pensées. On dirait
la vitrine, au demeurant assez bourgeoise, où un précieux
maniaque a rangé toutes ses menues figurines, comme une
collection de petits Saxe.
11 n’est pas beaucoup de vies aussi pleines de contrastes et
de tragique que celle de Charles d’Orléans. Il est, au demeu¬
rant, peu d’œuvres où le tragique soit à ce point absent.
Ce jeune homme, raffiné et sensible, qui succombera sous
le poids d une destinée trop lourde, d’une querelle qui le
dépasse, la vengeance de l’assassinat de son père, et qui ne
fut à aucun moment de sa vie propre à l’action, rappelle
flamlet; et la poursuite d’un meurtrier puissant, entreprise
sur l’ordre d’une voix d’outre-tombe, celle de l’inconsolable
Valentine de Milan, sa redoutée dame et mère qui lui com¬
mande de n’oublier mie, fait penser à la tragique histoire du
prince de Danemark1. Mais il y a quelque chose de plus
tragique encore dans la vie de Charles d’Orléans. Pendant
sa captivité, alors que toute paix qui eût amené sa délivrance
lui semblait bonne, même celle faite au détriment des intérêts
fondamentaux du véritable héritier du royaume de France,
de celui qu’il nommait, comme un Anglais, le « dauphin
Charles », de son roi enfin, le duc d’Orléans avait mis tout
i. C’est là un rapprochement qui s’impose et que R . L. Stevenson a très justement
indiqué. On aurait pu donner comme titre à la présente étude celui du primitif drame
de Shakespeare.
CHARLES O ORLÉANS
5
son espoir dans le fils du meurtrier de son père, Philippe
le Bon,« son cher cousin », « son maître et son ami », comme
il le nommera.
Charles d’Orléans ne ressemblait en rien à l’image légen¬
daire que se faisait de lui le bon peuple de France, Fidèle à
l’infortune et toujours frémissant à l'idée de l’injustice. Ft
sans doute il ignora qu’une Pucelle s’était mise en marche
pour recouvrer ses places, qu elle avait déclaré que le prison¬
nier était « de sa charge » et qu’elle mourrait volontiers pour
l’aller quérir en Angleterre. Car le peuple de France était
révolté à l'idée de cette invasion par l'ennemi des terres d’un
prisonnier : c’était si déloyal et injuste! Et Jeanne disait bien
savoir que Dieu aimait le duc d’Orléans; et elle-même
l’aimait « plus que l’aise de son corps ». Elle rêvait de faire
des prisonniers pour les échanger contre lui; et parfois ses
saintes lui insinuaient de passer la mer pour aller le cher¬
cher. C'est un fait qu’inspirée par l’esprit du Seigneur, à la
requête de saint Louis et de saint Charlemagne, la jeune fille
avait délivré la cité d’Orléans, qu’elle avait porté une robe
de vert perdu doublée de satin blanc qui étaient les couleurs
de la maison du duc prisonnier.
On peut penser que l’avertissement d’un clerc d’Asti,
adressé de si loin, ne lui parvint sans doute pas; car Charles
d’Orléans paraît avoir tout ignoré de cette merveilleuse
aventure. Mais jamais, par la suite, il n’a nommé la Pucelle.
Elle n’est mentionnée dans aucun de ses vers, même pas
dans ceux-là qui, beaucoup plus tard, célébreront l’expul¬
sion des Anglais. Un clerc bourguignon comme Martin le
Franc osera dire, dans un livre dédié à Philippe le Bon, du
bien de la Pucelle; François Villon, un dévoyé et un errant,
donnera un souvenir à « Jehanne la bonne lorraine » : un
prince français, qui lui devait tant, qui a joué toute sa vie au
jeu de ses pensées, à matérialiser des souvenirs, ne dira pas
un mot pour Jeanne en reconnaissance. C’est là, il faut
l’avouer, quelque chose de scandaleux. La ville d’Orléans
6
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
par sa fête municipale; le Bâtard, si bon Français et si grand
homme d’action, se chargeront de réparer cet oubli déplo¬
rable. Mais il demeure très cruel : et cela nous donne à penser
que le manque de caractère, en dépit d’un talent charmant
et de la bonté reconnue par tous chez l'homme, est vraiment
une tare d'une incroyable laideur.
Alors le tragique de la vie de Charles d’Orléans s’accentue
encore. Nous évoquions tout à l’heure Haml.et, prince de
Danemark; que dire de l'affligeant héros du drame réel, de
ce prince des lis, le plus subtil et gentil esprit de France,
esclave d une maison ennemie, prisonnier moralement du
Bourguignon quand il s’évade des mains des Anglais, qui
demeure leur prisonnier jusque sur sa propre terre, quand
il est libre enfin ?
*
* *
Charles d Orléans naquit à Paris, le 24 novembre i 3q4 ,
dans 1 hôtel royal de Saint-Pol. Il était le quatrième fils que
^ alentine, vicomtesse de Milan, donnait à Louis, duc d’Or¬
léans, frère du roi Charles VI. Charles naquit donc au milieu
du luxe magnifique et délicat de la maison de France; et il
eut pour parrain le roi Charles, son oncle. C’est donc très
exactement qu’il s’est dit :
Creu ou jardin semé de fleurs de lys.
Jeanne la Brune fut sa berceresse; puis l’enfant fut confié
aux soins de Jeanne d’Ierville, dame de Maucouvent. Les
premiers regards qu’il jeta sur le monde ne lui montrèrent
que richesses et splendeurs, chambres tendues de magni¬
fiques tapisseries, buffets chargés d’orfèvrerie; et il portait
de jolies houppelandes de damas vert fourrées.
L’enfant connut peu son père, un prince charmant et ter¬
rible, volage, toujours en chevauchées et en intrigues, menant
de front les plus grandes entreprises diplomatiques et guer¬
rières, bâtisseur de châteaux où s’alliaient la robustesse et
CHARLES D’ORLÉANS
7
l’élégance : un homme qui savait ne pas sacrifier aux besognes
ce qui fait la grâce de la vie, entouré d’une véritable cour
d’artistes et de poètes, beau cavalier, bon danseur, le vrai roi de
France d’alors et qui régnait au surplus sur le cœur de la reine
Isabeau. Ce petit homme vif, dru etagile, dominait d’ailleurs
tant de femmes ; prince charmant qui se laissait aimer plus
qu’il n'aimait, subissant, résigné, l’antique blessure d'amour :
(( Se j’ay aimé et on m’a aimé, ce a fait Amours; je l’en mer-
cie; je m’en repute bien eureux. » Et il va dans la vie chan¬
tonnant et jouant avec son gant.
Charles suivit sa mère, la douce Valentine, que la reine
Isabeau avait fait éloigner de la cour, jalouse peut-être de
l’influence qu’elle exerçait sur l'esprit du roi fou qui l’appe¬
lait sa sœur bien-aimée. L’enfant vécut à Asnières dans le
comté de Beaumont, à Brie-Comte-Robert, à Chàteauneuf-
sur-Loire, avec ses frères et ses sœurs. Dans son exil, Valen¬
tine menait un train de reine, mais vivait en recluse. Elle
était lettrée, demeura l’amie et la protectrice des écrivains
qui s'empressaient à la cour de son mari. Certains venaient
la visiter dans la belle saison; et l’un d’eux la comparait à
une autre Suzanne, victime de la calomnie et des médisants.
Valentine lisait des romans d’aventure, des livres de piété,
jouait sur sa belle harpe, chassait, portait des robes pleines
de goût. Elle s’occupait de l’instruction de ses enfants que
dirigea maître Nicole Garbet, bachelier en théologie et secré¬
taire du duc Louis. Ce bon latiniste apprit à Charles à lire et à
écrire; l’enfant tint de lui cette belle écriture qui se distingue
entre tant d'autres. Garbet lui enseigna également le latin;
il copia pour les enfants d’Orléans un texte de Catilina et de
Jugurtha que nous possédons encore. Sur cet exemplaire, un
miniaturiste a représenté Salluste instruisant les trois enfants
de Louis d’Orléans, vêtus de leurs longues houppelandes
vertes. C’est un fait que Charles d'Orléans sut le latin d’une
i. Bibl. nat., ms. lat. h-.kl .
8 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
façon très suffisante et qu’il conserva le goût de cette langue
toute sa vie. Bien doué, « langaigier », à l’âge de dix ans, il
mettait en vers la morale qu'il tenait de son maître, intitu¬
lant gravement ce beau poème : Livre contre tout péché1.
Charles eut donc l’enfance la plus douce, la plus heureuse,
la plus splendide et la plus monotone tout ensemble.
Ou temps passé, quand Nature me fîst
En ce monde venir, elle me mist
Premièrement tout en la gouvernance
D’une dame qu’on appeloit Enfance,
En lui faisant estroit commandement
De me nourrir et garder tendrement,
Sans point souffrir Soing ou Merencolie
Aucunement me tenir compaignie...
L’enfant ouvrait des yeux émerveillés sur toutes les
richesses de ces belles résidences où l'on passait tour à tour,
tendues de hautes tapisseries aux longues ligures allégo¬
riques, sur les salles brasillantes, comme des chapelles, des
feux de leurs verrières; il contemplait les clairs paysages
de France, les ciels.de Loire et d'Oise, les miroirs d'eau, les
forêts, les hautes demeures où son père apparaissait parfois,
fiévreux, parmi les groupes de chanteurs et les couples dan¬
sants, tel un autre dieu d’Amour.
Un petit bonhomme de prince est alors une valeur diplo¬
matique dont on use. Ainsi, à quatre ans, la dame de Mau-
couvert et Jeanne la berceresse conduisent l’enfant à Eper-
nay : il était vêtu galamment d une houppelande orfévrie,
car il est fiancé à Élisabeth de Goerlitz, nièce de Wenceslas
de Luxembourg, roi de Bohême et empereur des Romains.
Quand il a dix ans, on dresse le contrat de son mariage avec
Isabelle de France, jeune fille et veuve du roi d'Angleterre,
Richard II : mariage qui fut célébré en grand apparat, à
Compiègne, le 29 juin i4o6.
1. Bibl. nat,, ms. lat. 9 6 8 4 -
CHARLES D’ORLÉANS
9
Charles était auprès de sa mère, à Château-Thierry, quand
elle apprit que son mari avait été assassiné dans la rue
Yieille-du-Temple tandis qu'il sortait de chez la reine, accou¬
chée en sa maison de Barbette, le 23 novembre 1407. Des
sicaires, payés par Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne,
avaient lardé de coups, cruellement, le corps du prince char¬
mant dont la puissance grandissante gênait cet autre ambi¬
tieux qui aspirait à gouverner le roi fou. Ainsi dans la forêt
de la vie, derrière les arbres aux fruits d'or, surgit la mort
brandissant sa flèche. L'Italienne instruit ses enfants de leur
malheur par ses cris et ses larmes; elle fait conduire dans
la forteresse de Blois ses fils, retenant près d'elle son dernier
né et la femme de Charles, madame Isabelle. Elle donne à
son aîné pour conseiller et chambellan, messire Sauvage de
Yilliers. Charles, qui venait d'avoir treize ans, demeure plus
étonné que triste de la mort de son père. Il n'est encore qu'un
enfant. Il chevauche, insoucieux, à travers son duché et il
fait son entrée à Orléans.
Pendant ce temps, Yalentine accourt à Paris, se jette aux
pieds du roi, réclame justice pour la veuve et les orphelins.
Elle crie vengeance contre Bourgogne, traître comme Judas
et félon aux princes de la fleur de lis. Elle prend en mains
l'administration des biens de ses enfants, fait mettre Blois en
défense. A Paris, un maître en théologie et Normand expose
la justification du duc de Bourgogne qui a fait tuer un
tyran; il dénonce le « criminel d'Orléans » qui, au surplus,
usait de pratiques nécromanciennes, d'un anneau enchanté
pour soumettre à ses caprices toutes les femmes.
A Blois, Charles s’exerce aux armes. Yalentine réunit de
l'argent, liquide la succession obérée de son mari, noue une
alliance avec le duc de Bretagne; et Charles, de sa main
d'écolier, signe la promesse de tenir les engagements de sa
« très redoubtee dame et mere ». C’est la première apostille que
nous possédions de lui, la première de ces signatures qu'il
donnera sur des actes officiels, et qui tant de fois le lassèrent.
IO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le 9 septembre i4o8, tout vêtu de noir, Charles va faire sa
révérence au roi en l'hôtel Saint-Fol, demander vengeance de
la mort de son père, réclamant, non sans éloquence, la justice
due à l’homme le plus pauvre du royaume. Mais Jean-sans-
Peur est vainqueur des Liégeois. Les Parisiens se montrent
inquiets et madame Valentine meurt de courroux et de deuil
à Blois, le 6 novembre i4o8,à l’âge de trente-huit ans, adju¬
rant ses enfants de poursuivre sa vengeance, donnant le
plus confiant et le plus amoureux des regards au petit bâtard
d’Orléans, ce Jean qu'elle disait lui avoir été volé et « qu’il
n’v avait à peine des enfants qui fût si bien taillé de venger
la mort de son père, qu’il était ». Son instinct de mère
n’avait pas trompé Valentine. Et c’est vrai qu'entre tous, ce
bâtard était l’homme d’action et l’espoir de la maisonnée.
Valentine avait jeté à pleines mains l’argent pour trouver des
vengeurs, porté dramatiquement le deuil de son époux, en
clairs symboles sur ses devises et ses bijoux, la chantepleure
ou arrosoir distillant des larmes; et elle allait répétant que
« rien ne lui estoit plus, et plus ne lui estoit rien ».
Le jeune Charles fut émancipé par lettre du roi, le 10 dé¬
cembre i4o8, à l'âge de quatorze ans, et reconnu propre à
gouverner ses terres et seigneuries. C'était un bien jeune
homme, et fort peu préparé à soutenir la lourde querelle de
sa famille. Il lit toutefois défendre Blois, inventorier la vais¬
selle d’or et d’argent, les livres de sa mère ; et il épousa
effectivement sa jeune épouse, un peu plus âgée que lui tout
de même. Le roi le réconcilie à Chartres avec monseigneur
de Bourgogne : « Que chacun de vous pardonne, comme moi-
même je pardonne à tous » ; l’enfant et le meurtrier échangent
le baiser de paix. C'était la « paix fourrée » de trahison. Puis
madame Isabelle devint grosse et elle devait mourir à Blois
au temps de sa purification. Et Charles envoyait chercher
une nourrice pour sa petite fille.
Ce que le jeune prince n’eût pas su faire, un homme
terrible et batailleur le fit à sa place : Bernard, comte d'Ar-
CHARLES D ORLÉANS
I I
magnac, le rude connétable. Une alliance est signée entre
les maisons d’Armagnac et d'Orléans ; et Charles réunit
troupes et partisans. Comme il n'est pas de bonne alliance
sans traité de mariage, Charles épousera la hile du conné¬
table, mademoiselle Bonne d’Armagnac. A Riom, dans le
beau château du vieux duc de Berry, Charles, qui a seize ans»
rencontre sa fiancée de onze ans ; il lui offre un tableau d’or
représentant Notre-Dame (1410).
Les bandes méridionales se rassemblent, et Charles va se
mettre à leur tête, avec son harnois neuf. Des manifestes
sont adressés aux bonnes villes : on y dénonce l’indigne état
du roi; on y affirme la justice de la cause d’Orléans. Des
compagnies de gens d’armes qui portent sur l'épaule un
signe de ralliement, des bandes de toile blanche, montent
vers Paris, où bientôt le nom d Armagnac, synonyme de
tyran, fut hué par le populaire. Charles engage joyaux et
pierreries pour soutenir l’entretien des compagnies ; il se
livre aux prêteurs, aux usuriers lombards. Il poursuit, en
même temps qu’une cause très juste, plus juste encore au
sens féodal, la vengeance du crime qui l’a fait orphelin.
Jean-sans-Peur reçoit avec mépris les cartels injurieux du
duc d’Orléans ; il soulève en sa faveur les bouchers de Paris,
enrôle les Anglais d’Arundel qui porteront l’enseigne de
Bourgogne, la croix de saint André avec la fleur de lis. On
les nommera les « écorcheurs » et ils sauront mériter leur
sobriquet sanglant.
Et pendant dix années, ce ne seront que marches et contre¬
marches vers Orléans, dans le Valois, vers Paris que Jean-
sans-Peur occupera, tout cela au grand dam des religieux et
des pauvres campagnards. Les princes d’Orléans seront dé¬
clarés ennemis publics. Le duc de Bourgogne saura rallier à
sa cause le roi de France. Comme l’avait fait le duc de Bour¬
gogne, Charles d’Orléans demandera des secours aux Anglais.
Une paix, de quelques mois, interrompt ce pillage général.
Un mouvement révolutionnaire soulève Paris, se déchaîne
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
1 2
contre le roi lui-même, met la ville à feu et à sang. Un mou¬
vement de réaction y ramène le roi et les princes. Charles d’Or¬
léans fait son entrée dans la capitale, quitte sa robe noire pour
celle des bandés, se montre aux côtés du dauphin, vêtu de
de soie, obtient la condamnation des propositions par les¬
quelles maître Jean Petit, ce théologien colérique, avait tenté
de justifier, six ans auparavant, l’assassinat de son père ( 1 4 1 4) .
Et Jean-sans-Peur voit Compiègne, puis Soissons assiégés ;
et Charles le poursuit jusque près d'Arras. Battu et humilié,
Jean-sans-Peur doit à son tour jurer d’observer la paix.
Charles fait célébrer à Notre-Dame de Paris le service solennel
pour le repos de l’âme de son père. Cette année là, il porte de
somptueuses robes brodées d argent sur lesquelles le dit
d’une chanson était brodé de perles : Madame, je suis plus
joyeulx.
Depuis si longtemps vêtu de noir, Charles d’Orléans prenait
plaisir à se montrer dans cette parure étrange, amoureuse et
puérile. De musique et de poésie il se vêtait, précieusement,
sur ses vingt ans.
*
* *
Ce n’est jamais sans danger qu’on appelle l’étranger chez
soi pour soutenir une querelle, si juste soit-elle. Les bandes
anglaises avaient appris le chemin de notre pays. Divisée par
les factions, la France était une proie trop facile et trop belle
pour ne pas tenter un souverain qui, à défaut d’arguments
certains sur la légitimité de ses prétentions, trouva des argu¬
ments nouveaux dans notre propre faiblesse et surtout dans
la forte organisation militaire qu’il venait d'imposer à son
pays.
Ce fut au demeurant un bon Anglais que le roi Henry V,
un homme résolu, dur, implacable, dévot, dissimulé certes,
mais qui exerça son office de roi, gravement, comme le prêtre
son sacerdoce. Il avait observé les révolutions de France. Il
gagne du temps, se prépare, fait alliance secrète avec le duc
CHARLES D’ORLÉANS
T. H
de Bourgogne, se démasque tout à coup, réclamant pour
lui une partie de la couronne de France, l’exécution des
clauses du traité de Brétigny, et d’autres choses encore.
Charles d’Orléans passe l’hiver de l’année t 4 1 5 à Paris,
insoucieux; il fait des cadeaux, achète des hijoux, héberge
des Anglais, prend part à des joutes. Le roi anglais, lui,
rassemble ses forces, rend le Tout-Puissant témoin de ses
intentions pacifiques. Le n août, sur son grand vaisseau, la
Trinité Royale, il prend la mer et débarque à l’embouchure
de la Seine avec une forte troupe de gens d’armes, mineurs
et canonniers, parfaitement en main et équipés.
Certes, Charles d’Orléans, qui venait de recevoir le dauphin,
brûle d’aller le rejoindre en Normandie, aux premières escar¬
mouches. Il achète une belle armure milanaise d’acier, un
cheval de bataille. Il n’est pas autorisé à rejoindre, tout
d’abord, les troupes royales. En octobre, il retrouve la grosse
armée de France où l’on était trop nombreux, et qui aurait
suffi, disait-on, pour anéantir plusieurs nations barbares ; on
y voyait tout ce que la chevalerie comptait d’illustre.
L’affaire débute mal pour les Anglais. Les colonnes enne¬
mies cherchent à gagner Calais en longeant les côtes du pays
de Caux. Les ponts sont coupés partout. Les fantassins an¬
glais portent tous un gros bâton, campent dans les champs,
assez désemparés, à ce qu’il semble, et usés par la route. Les
Français les suivent sur leurs flancs ; et parmi eux se trouve
le jeune Charles qui, avec son cousin de Bourbon et le
connétable, adresse au roi anglais un cartel chevaleresque :
qu’il dise la place où l’on pourra se rencontrer et l’heure.
Henry V, très froid, déclare qu’il marche vers son royaume
d’Angleterre à travers les champs. Il fait revêtir la cotte
d’armes à ses gens et prendre aux archers leur bâton aiguisé
aux deux bouts. Le a5 octobre, l’armée anglaise campait dans
le voisinage d’Azincourt, parmi les jardins et les vergers
coupés de haies. L’immense ost des Français leur barrait la
route dans une sorte de jachère où l’on enfonçait jusqu’aux
l4 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
chevilles. Charles d’Orléans est fait chevalier; il se tient dans
la première bataille, celle-là que chaque chef revendique de
conduire. La pluie tombait; les Anglais, couverts par les
archers, sont déployés. Il faut Vaincre ou mourir. Les Anglais
attaquent en poussant de grands cris et font voler d’innom¬
brables flèches sur la cavalerie française enlisée. La première
bataille charge en colonne, s’écrase, se fait démonter par les
fantassins anglais qui frappent les chevaliers bardés de fer
comme le forgeron sur l’enclume. Et quand les archers dé¬
chaussèrent les morts qu’ils dépouillaient, ils trouvèrent
à coté d’eux un chevalier de vingt ans et un poète, Charles
d’Orléans.
C’était là une bonne prise. Charles d’Orléans suivit les
vainqueurs. A une halte, sur le chemin de Calais, comme il
ne voulait ni boire ni manger pour la grande tristesse qu’il
avait au cœur, le roi Henry lui dit : « Beau cousin, comment
vous va P » Et le duc d’Orléans lui répondit, comme celui qui
pense à autre chose: « Bien, monseigneur. » Le roi Henry
insista : « D’où vient que vous ne voulez ni boire ni manger P »
Et Charles de répondre qu’à la vérité il jeûnait. Sur quoi le
roi d’Angleterre lui dit gravement: « Beau cousin, faites
bonne chère. Je reconnais que Dieu m’a donné la grâce
d’avoir eu la victoire sur les Français, non pas que je la
vaille ; mais je crois certainement que Dieu a voulu les punir.
Et s’il est vrai ce que j’en ai ouï dire, ce n’est merveille. Car on
dit que onques plus grand désordre de voluptés, de péchés et
de mauvais vices ne fut vu, comme ceux qui régnent en
France aujourd’hui. C’esl pitié de l’ouïr recorder et horreur
aux écoutants. Et si Dieu en est courroucé, ce n’est pas mer¬
veille, et nul ne s’en doit ébahir. »
Le 9 novembre, à Calais, Charles d’Orléans lit distribuer à
ses pages quelque argent pour rentrer chez eux. A la mi-
novembre, il partait avec les princes captifs sur la nef royale
et passait le détroit par une mer démontée. Il débarqua à
Douvres, le 1 5 , et suivit à Londres le roi dans son triomphe,
CHARLES D’ORLÉANS
i5
qui fut une magnifique procession à travers la ville, au
milieu des chants du clergé, des représentations de mystères
et d’allégories, parmi les vivats de tout un peuple.
*
* *
Charles d’Orléans séjourna d’abord à Londres, puis à
Windsor. Il allait et venait, surveillé toutefois, fréquentant
les chevaliers captifs et son frère, Jean d’Angoulême, piège
d’une dette envers le duc de Clarence depuis l’année i4i7-
Charles recevait de ses lé ta ts des secours en nature et en
argent, quelques robes, des chaperons, des vêtements, des
garnitures de lit, du linge et des objets de toilette, un miroir,
des petites douceurs, des gâteaux et des confitures. Il voyait
venir, de temps à autre, des secrétaires, des conseillers, des
religieux de passage ; et il lia amitié avec un lombard, Jean
Vittori, qui lui faisait des avances d’argent. Mais le roi Henry
entendait se servir des princes prisonniers pour faire recon¬
naître son droit, « clair et indubitable », à la couronne de
France. Ces négociations ne donnant pas de résultat, en
1 4 1 7 , le roi Henry donnait l'ordre de transporter Charles au
château de Pontefract, au nord du comté d’York, la forteresse
où Richard II était mort mystérieusement. Charles vivait
avec un seul serviteur, sous la garde de Robert Waterton ; il
demandait de faire vendre une partie de ses biens comme
hypothèque de la rançon de son frère. Le meurtre du duc de
Bourgogne à Montereau qui jetait d’une façon plus étroite
les Bourguignons dans l’alliance anglaise, l’occupation de
France qui retenait le roi Henry loin de son pays et lui faisait
craindre un soulèvement de l’Ecosse, devaient amener, pour
Charles, une surveillance plus rigoureuse encore. Le duc
d’Orléans était beau parleur. Il fallait craindre qu’il n’intri¬
guât; et le roi Henry, qui le tenait pour un homme dange¬
reux, défendait qu’il allât dans la maison de Waterton,
ordonnait qu’il fût gardé rigoureusement au château. « H
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
16
vaut mieux, disait-il, qu'il manque son plaisir. » Charles
réclamait aux siens, à ses bonnes villes, de l'argent, toujours
de l’argent, qu'il assurait n’être pas dépensé en folies. A la
femme de Robert, toutefois, il faisait cadeau d’un beau
gobelet d’or; et il offrait deux colliers d’argent aux enfants
de cette dame. En i4ao, la situation du duc d’Orléans était
comme désespérée. Le roi Henry devait poursuivre Charles
au delà de sa mort (1422), puisqu'il recommandait dans son
testament qu’on ne le délivrât pas avantque son fils eût l’âge
de la majorité : le jeune Henry VI n’avait pas un an ! En ce
temps-là les Anglais occupaient une grande partie du do¬
maine de Charles d’Orléans en France; et Charles demeurait
au secret, très rigoureusement, se cachant pour écrire
quelques lettres politiques dont la divulgation aurait pu
entraîner sa mort1.
On le retrouve au château de Eotheringay en Northamp-
ton (1422), à Bolingbroke où il séjourna en 1 4s3 , parfois à
Londres où Thomas Combworth, chevalier, assurait sa garde.
A partir de 1 4 2 4 , le conseil anglais décida que le duc d’Or¬
léans vivrait à ses frais, et non plus à ceux du roi : Charles
fut l'hôte de ceux qui sollicitèrent sa garde, mesure qui dut
amener un adoucissement pour lui.
Ses domaines étaient ruinés ; Charles songeaità les engager.
1 1 empruntait à tout le monde, et jusqu'à un Anglais, Herlph.
Il donnait l’ordre de vendre ses collections, ses tapisseries,
ses livres. Et cet ensemble précieux ne fut sauvé que parce
que les Anglais marchaient sur Orléans et qu'un dévoué
serviteur abrita le tout à La Rochelle. Malheurs que connais¬
sait bien le bon peuple de France dont la piété a été expri¬
mée, de façon si touchante, par Jeanne d’Arc qui, volontiers,
serait morte pour aller quérir le duc d’Orléans en Angleterre:
car elle l’aimait mieux qu'elle-même ! Mais Charles n’atten¬
dait sa délivrance que de négociations pacifiques.
x. J’ai publié en fac-similé un de ces rouleaux (La Librairie de Charles d'Orléans,
album, pl. III.)
CHARLES D’ORLÉANS
i 7
Les personnes qui assurèrent en ce temps-là sa garde
furent John Cornwall, chevalier, seigneur de Banhope,
capitaine anglais qui avait lait la guerre en France où il
avait perdu son lils unique. Charles demeura dans sa maison
de Londres et dans son château d Ampthill en Bedford. En
1 43 r> , le comte Suffolk sollicita et obtint du conseil sa garde.
William Pôle, comte Suffolk, était un capitaine renommé,
descendant de marchands ; lui-même avait été fait prisonnier
à Jargeau, en 1429, avec son frère, et il y avait eu un autre
frère tué. John Pôle avait été renvoyé sur parole par le
bâtard d’Orléans, ce que William n’oublia jamais. Ce guer¬
rier, devenu un homme pacifique, était cultivé et bon ; il
avait épousé la petite-fille du grand poète Chaucer. Il vivait
largement sur ses domaines. On aimait les livres et la poésie
dans sa maison. William savait très bien le français et il
avait écrit des vers dans cette langue durant sa captivité en
France ; comme tout seigneur poète il se lamentait des maux
que fait souffrir Amour. William Suffolk était un homme
tout à fait capable de comprendre Charles d’Orléans, qui
vécut surtout à Wingfield, ces années-là. La situation poli¬
tique et militaire avait d’ailleurs changé. Les Anglais subis¬
saient des revers en France. Un tout jeune enfant était sur le
trône d’Angleterre. On songeait bien plus à négocier qu’à
combattre. On aspirait surtout à la paix. On pensait utiliser
les princes de France pour la faire naître. C’est ainsi qu’en
1 433 , le duc d’Orléans fut mené à Douvres, prêt à passer en
France, à Calais, où se tenaient le régent Bedford et les
membres du conseil anglais. Charles ne fit qu’entrevoir les
dunes basses de France. Mais l’introuvable paix, recherchée
aussi par le duc de Bourgogne, on ne sut la rencontrer. Le
dauphin de France était entre les mains des gens de guerre,
d’enfants perdus, d’étrangers qui vivaient du produit des
opérations; ils s’étaient, pris de la folie de lui rendre son
royaume tout entier, et son honneur. Aussi Charles d’Or¬
léans se montra fort désappointé quand vinrent le trouver
II. - 5
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
secrètement, à Londres, en l’hôtel de Suffolk, les ambassa¬
deurs de bourgogne. Malgré un appréciable changement
dans sa situation, le prisonnier demeurait un pion que l’on
poussait. Il ignorait presque tout ce qui se passait en France.
Nous conservons le dialogue qui s’échangea ce soir-là.
Charles s’inquiétait de la santé du duc de Bourgogne, son
seul espoir (il s’agissait du fils de l’homme qui avait assas¬
siné son père !).
— Le corps est en bon point : mais quelle déplaisance
d’user le meilleur de mon âge prisonnier!
Il attestait, en présence de Suffolk, le grand désir qu'il
avait de voir arriver la paix entre les deux royaumes; il
affirmait, la volonté qu’il avait de s'y employer. « Je suis
comme une épée dans une huche : on ne peut s’en aider à
moins de la sortir. » Il n'était pas cause des malheurs du
pauvre peuple de France.
Les Anglais présents ne comprenaient pas. Mais Charles
n’osait pas dire toute sa pensée devant eux. C’est pourquoi il
envoya en secret son gardien, Jennin Cauvel, barbier de
Suffolk, aux ambassadeurs bourguignons. Et il leur déclara
tout le bien que monseigneur d’Orléans disait de son cousin
de Bourgogne. Son imagination travaillait. Déjà Charles se
voyait l’arbitre de la paix, l’imposant même à celui qu’il
appelait, comme un bon Anglais, « le dauphin ». Aux Anglais,
Charles aurait même au besoin livré son apanage, et aussi
de bonnes villes qui n'en faisaient pas partie. Il promettait
au roi Henry de tenir des terres en Angleterre, de le servir à
main armée contre le dauphin si ce dernier n’acceptait pas
les conditions de paix. Il consentait à tout si on voulait bien
le conduire à Calais.
Était-il sincère? c'est peu croyable. Mais Charles haïssait
la victoire française. Et de cela on ne saurait douter. Toute
paix lui semblait bonne, même celle qui eut assuré le trône
de France au roi d’Angleterre (i/Co) :
CHARLES D ORLEANS
J9
Car quant a moy, sachiez que sans mentir,
Je sens mon cueur renouveller de joye,
En espérant le bon temps a venir,
Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé!
En i433, de Douvres, Charles contemplait la terre de
France et il maudissait la guerre, une fois de plus :
Paix est trésor quTon ne peut trop loer.
Je hé guerre, point ne la doy prisier;
Destourbé m’a long temps, soit tort ou droit,
De vuoir France que mon cueur amer doit.
C’est vrai qu’il se sentait vieux, alourdi, accablé par un
insupportable spleen. Ennui, tristesse étaient les mots qui
revenaient le plus souvent dans sa bouche. Sous le climat
assez déprimant de l’Angleterre, Charles songeait à la douce
France du blé, du vin, des fruits savoureux, des forêts, des
claires rivières, des grosses villes bien peuplées et closes de
murailles, enrichies de reliques des saints du paradis. Les
seigneurs de France prisonniers languissaient communément
en Angleterre et tous aspiraient à respirer l’air de leur
nation. Charles se sentail « moisi »; il se donnait comme un
fruit d'hiver, sans tendresse; il se représentait tout « en-
roillié de nonchaloir ».
Bien plus tard, lors du jugement de son gendre d'Alençon,
en 1 4 D 8 , il le dira: « Car j’ay congnoissance par moi mesme
que en ma prison en Angleterre, pour les ennuis, desplai¬
sances et dangiers en quoi je me trouvoye, j’ai maintes fois
souhaidié que j’eusse esté mort a la bataille ou je fuz pris
pour estre hors des pairies ou j’estoye ».
Ce n’est pas la première fois que l’on note chez un prison¬
nier la dépression morale qui le porte à adopter les pensées
du vainqueur. Charles reprenait pour son compte les causes
que Henry V lui avait données de la défaite de son pays sur
la route de Calais. 11 évoquait la France de jadis, très chré¬
tienne et libre, les preux, saint Louis, les fleurs de lis et
20
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
l'oriflamme, Reims et Saint-Denis. La défaite de la France
avait été causée par son orgueil, par sa gloutonnerie, par
paresse, convoitise et luxure : il lui conseillait donc de
s'amender :
Dieu a les braz ouvers pour t’acoler,
Prest d'oublier ta vie pecheresse...
Chai les s était anglicisé. Il savait, d’ailleurs, assez bien
1 anglais, comme son frère Jean d Angoulême; et il s’inté¬
ressait aux poésies écrites dans cette langue. Il était parfai¬
tement au courant de la loi et de la coutume de cette nation,
au dire de Gloucester. Comment en serait-il autrement,
comblé qu il était des dons d'une oreille très juste, lui qui
était si rapide à comprendre foutes choses? Et Charles vivait
toujours en la compagnie de petites gens d’Angleterre, de
son barbier, de religieux confesseurs.
*
* *
Chai les d Orléans trouva sa consolation dans la lecture de
1 i x les que ses serviteurs lui apportaient : des Heures, un
Boccace, la Politique d’Aristote, la Conquête de Jérusalem,
une Physique, un livre de Méditations. Il acheta en Angle¬
terre les Éthiques de Nicole Oresme, des Vies de saints.
F ai mi les livies qu il rapporta de son exil, on remarque des
bibles, des psautiers, des missels, des bréviaires, des légendes
de saints, des Sommes, un Saint Augustin. <( Livres précieux
et dévots », au dire d’un contemporain. Un dominicain de
Blois, Nicolas Bochier, son confesseur, lui adressa même un
Manuel de confession. Charles priait volontiers; et, pour
passeï le temps, comme c était la coutume des prisonniers,
il transcrivit des cantiques et des oraisons. De telles lectures,
si gra\ es, semblent plutôt celles d un chanoine que celles
d’un prince français sur la trentaine.
Mais, sui tout, comme elle le fut pour de nombreux prison-
CHARLES D'ORLEANS 2 1
niers en ce temps-là, la poésie devint son habituel passe-
temps :
De balader j’ai beau loisir,
Autres deduiz me sont cassez...
Charles s’amusa, comme un enfant, au jeu de ses pensées,
qui étaient subtiles et jolies. Il leur donnait corps et figure,
plus encore que la mode de son temps l’exigeait. Ainsi,
dans sa solitude, il vécut en compagnie de Deuil, de Tristesse,
d’Espérance, de Liesse, d’Ennui, de Désir, de Mélancolie et
d’Amour. Sans qu’il s’en doutât, de sa douleur il avait fait ce
livre qu’il nous dit enluminé de ses propres larmes. De
fraîches ballades, de douces chansons, de touchantes com¬
plaintes, il avait orné sa vie monotone.
Ce n’était pas la première fois, certes, que Charles s’exer¬
çait à la poésie. Il avait toujours été plein de faconde, d’inven¬
tion, de doux langage; il avait grandi au milieu des poètes
et des gentilshommes lettrés et amateurs. Dans la maison de
son père, il avait pu rencontrer Froissart, Christine de Pisan,
Boucicaut, Eustache Deschamps.
L’année qui précéda sa captivité, dans un des rares
moments de bonheur que lui laissa la guerre, Charles
rimait pour sa dame, sans doute madame Bonne d’ Armagnac,
sa seconde femme. Car il fallait, en ce temps-là, être amou¬
reux pour ressembler aux preux : et il n’est de parfait amou¬
reux qu’un poète... Les gentilshommes récitaient volontiers,
dans les cercles où l'on s’amusait, où l’on dansait, les chan¬
sons et les rondeaux qu’ils avaient composés pour la dame
dont ils portaient la devise jusque sur leur vêtement. C’était
l’amour à la mode ; et la poésie n’était rien de plus que ce
passe-temps mondain.
Comme beaucoup d’autres, avec un sentiment plus vif, des
dons plus éclatants, Charles d’Orléans écrivait de fraîches
ballades, des chansons juvéniles en l’honneur d’une dame
qu’il nomma « Beauté ».
C'était une jeune femme, avec de beaux yeux, au parler
22
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
doux et gracieux, bonne, qui chantait et dansait admirable¬
ment. Qu'il faisait bon la regarder :
C’est paradis que de sa compagnie !
Charles sait que cette dame doit passer la mer; il reçoit
d’elle des présents, échange avec elle des poésies, l’attend
fidèlement. Un jour, Charles apprend qu'elle est malade et,
peu après, qu’elle est morte. 11 célèbre, magnifiquement, ses
obsèques dans ce « moustier amoureux » qui était son cœur,
évoquant, à son propos, les dames du temps jadis, Criséis,
Yseult, Hélène. 11 éprouvait que toute une partie de sa vie
avait fini avec cette dame. Age, un homme sentencieux, lui
apparaissait et lui conseillait de renoncer aux amours : et
Charles se dirigeait vers le « manoir de Nonchaloir » (no¬
vembre 1437).
Quelle était cette femme tant aimée? Etait-ce son épouse,
madame Bonne d’Armagnac, ou bien une maîtresse qu’il
aurait eue en France ou en Angleterre? Charles, suivant en
cela la coutume des troubadours, ne voulut la nommer à per¬
sonne, pas même au duc de Bourbon quand il passa en France.
11 n’est donc pas facile de le dire : car, dans sa prison, Charles
semble autant le prisonnier d’ Amour que celui des Anglais. A
coup sûr, il ne s'agit pas d’un symbole, d'une créature idéale,
ni surtout de la France personnifiée, comme on a osé l’écrire.
La suite des ballades semble même indiquer qu’il s’agit tout
simplement de sa jeune épouse, madame Bonne, née en 1 399 ,
pour laquelle Charles avait rimé en 1 4 1 4, et qui, après 1 4 1 5 ,
s’était retirée près de sa sainte mère, à Castelnau-de-Mont-
mirail, non loin de Bodez. Nous savons que Bonne mourut
entre i43o et 1 435 . C’est d'ailleurs ce que semblent indiquer
une foi jurée pour la vie, ces mains assemblées, une corres¬
pondance échangée, l'annonce de sa venue dont les résultats
devaient être importants pour lui, le titre de princesse que
Charles lui donne, et peut-être aussi la qualification de
<( bonne » qui n’est pas sans doute multipliée sans dessein.
CHARLES D ORLÉANS
23
Bonne d’Armagnac aimait les livres. Sa mère lui laissa par
testament son Roman clu Pelerin; et elle tenait particulière- .
ment à un exemplaire de Pétrarque.
Ainsi nous apparaît cette jeune dame, pieuse et lettrée,
ligure de princesse lointaine sur le fond d'or de son couvent
méridional. La maison d' Armagnac envoyait d’ailleurs, de
temps à autre, au prisonnier des sommes qui lui revenaient
sur la dot de sa femme (1426); et il fut même question dans
les États tenus à Rodez de contribuer à la rançon du duc
d'Orléans. En i43o, il est encore parlé du paiement de la dot
de la duchesse. Voilà, sans doute,
la vraye histoire de douleur
de larmes toute enluminée.
Mais ce n’est pas la seule dame (la suite de certaines chan¬
sons le donne à penser) que Charles ait célébrée en Angle¬
terre. Car il est question de certains baisers donnés « privee-
ment », dérobés malgré « Danger », d’un compte de baisers
donnés et dus :
Vostre bouche dit baisiez moi,
Se m’est avis, quant la regarde...
Ce Danger qui fait l’espion, le souhait d’être logé entre les
bras de son amie, tout cela ne saurait convenir à madame
Bonne, la princesse lointaine du poète. Il doit s'agir d’une
Anglaise, peut-être de la femme de Waterton à qui Charles fai¬
sait des présents, peut-être aussi d'une dame d'un rang plus
élevé de l’entourage de Suffolk, peut-être même de sa propre
femme, Alice, la petite-fille du poète Chaucer. Des chansons
en anglais, insérées dans la suite de ses compositions, et qui
peuvent être de notre poète, donnent lieu de le croire; et sur¬
tout deux chansons en français, que nous ne retrouvons dans
aucun autre manuscrit de Charles d’Orléans, et qui sont con¬
servées dans un manuscrit de Londres, parmi des pièces de
Chaucer et de Lydgate1.
x. British Muséum, ms. Harley, 7333. fol. 36.
IIISTOIHE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
?4
Mais pourquoi vouloir absolument préciser ce que le duc
d'Orléans n’a pas voulu nous dire, suivant la théorie des
Lois d'amour? En l’absence d'un témoignage précis, qui man¬
quera sans doute toujours, craignons de calomnier une dame
de la ((joyeuse Angleterre ».
*
* *
Entre 1 435 et 1 44 1 , les négociations laborieuses des Pères du
Concile se poursuivaient en vue d’établir la paix tant désirée
entre les deux royaumes. Parmi les apôtres les plus zélés de
cette bienfaisante paix se distinguait un saint homme,
Amédée,duc de Savoie. On songeait à une alliance entre Jean
d’Angoulême et la fille d’Amédée, Marguerite, vers 1 4 3 5 .
Mais Charles entendait, avec la paix, épouser également la
fille du duc pacifique. Suffolk, comme un second roi, menait
à deux mains Français et Anglais « en couple ». Charles
d'Orléans suivit les plénipotentiaires anglais à Calais. La
paix générale échoue; mais une paix particulière se fit entre
Charles VII et Philippe le Bon. Elle eut le don d’exaspérer
les Anglais, et surtout Gloucester qui, délivré de la tutelle de
Bedford, soulevait à ce propos une agitation nationale.
Les Anglais ne connaissaient plus que des échecs; ils
étaient absolument ruinés par la guerre. Bon gré, mal gré,
ils devaient donc être amenés à traiter. Il s’agissait, une fois
de plus pour eux, de se servir du duc d’Orléans comme d'un
gage. Charles se montra sage et prudent cette fois. Il comprit
que sa délivrance ne pouvait plus venir que de l'amitié de
Philippe de Bourgogne. De cela il avait une telle certitude
qu’en 1 437 , Charles annonçait déjà en France son retour. La
duchesse de Bourgogne, Isabelle de Portugal, de la maison
de Lancastre, s’intéressait au duc. En 1 43g , Charles d'Or¬
léans débarquait à Calais et retrouvait son cher frère, le
Bâtard. Il priait pour la paix, distribuait des cadeaux et son
ordre du CamaiL Une conférence diplomatique se tint à
CHARLES DORLÉANS
*>5
Gravelines. On processionnait dans les bonnes villes du duc.
11 était impatienté de n'avoir aucun rôle dans la conférence
et il disait : « Si je n’y viens pas, on ne fera rien d’autre que
de donner des coups d’épée dans l’eau. » Isabelle de Bour¬
gogne allait le voir à Melgate. Ils s’embrassèrent. « Seigneur,
voulez-vous avoir la paix P — Certes, et si je devais mourir pour
elle. » Maison n’arrivait toujours pas à se mettre d’accord, et
les conditions de la paix paraissaient inacceptables aux délé¬
gués des deux nations. Isabelle pleurait de rage ou de dou¬
leur, courait d’un camp à l’autre. Le roi Charles n’était pas
aussi pressé de traiter et le duc d’Orléans dut repasser la mer.
11 échangea force compliments avec Philippe de Bourgogne,
des poésies dans lesquelles il se disait tout bourguignon. II
avait toutefois en son cœur bon espoir. Car Isabelle avait
médité un mariage entre Charles d’Orléans et sa nièce, la
fille du duc de Clèves. Ainsi Charles entrerait dans la famille
de Bourgogne. De retour en Angleterre, Charles d’Orléans
faisait arrêter le prix de sa mise en liberté provisoire; il
demandait de l’argent à ses amis et à ses bonnes villes, à la
duchesse Isabelle aussi. Il se sentait tout rajeuni malgré ses
quarante-cinq ans. Il plaisantait, riait, comme un cynique,
de l'amour.
En mai i44o, au conseil privé anglais, on discutait la
question de sa délivrance, de la « goode paix » qui devait en
résulter entre les deux royaumes. Une campagne ardente fut
menée par Gloucester contre la délivrance du duc et contre
le cardinal Beaufort. Gloucester vantait les connaissances
profondes que Charles d’Orléans avait des choses d’Angle¬
terre, son jugement éclairé, dénonçant « sa nature extrême¬
ment subtile et cauteleuse que les membres du conseil con¬
naissaient bien ». Il le désignait comme le futur régent de
France.
Il est toujours facile de persuader à une nation malheu¬
reuse qu’elle est trahie. Mais le 2 juillet, la convention qui
accordait à Charles la liberté était signée. Charles payait de
26
HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
suite 4o.ooo nobles ; il s’engageait à en payer 80.000 dans les
six mois à venir. A Westminster, dans la cathédrale, Charles
jurait, sur les saints évangiles, le pacte; il leva la main pour
prêter serment, non loin des tombes des rois conquérants
anglais, non loin des trophées d’Azincourt. Charles d'Orléans
prit la mer, le 5 novembre i44o, et il débarqua à Calais avec
les ambassadeurs anglais.
11 était resté vingt-cinq ans captif, éloigné de ses amis et
parents, exilé du sol natal, « stérilement et sans fruit, de
façon à être utile ni à lui-même ni aux autres..., se trouvant
appauvri à l’extrême », comme il l’avait écrit au conseil
anglais.
*
* *
Le premier mot que le duc d’Orléans adressa à la duchesse
Isabelle en débarquant en France fut précieux et galant; il
le dépeint au vif : <c Madame, vu ce que vous avez fait pour
ma délivrance, je me rends votre prisonnier. » Et c’est vrai
que Charles demeura le prisonnier de la maison de Bour¬
gogne, ce qui était incroyable après la lutte atroce dont il ne
devait pas avoir perdu la mémoire. Il embrassa Philippe de
Bourgogne en silence, longuement, gagna Saint-Omer où il
jura, dans l’église Saint-Bertin, d’observer les clauses du
traité d’Arras; et il prit pour femme Marie de Clèves, fille
d’Adolf, de la famille du Chevalier au cygne, au demeurant
une très jeune personne de quatorze ans, et pauvre. Lui était
« tout gris vieillard » ; mais il ne désirait que ce que voulait
la bonne duchesse qui établissait tour à tour les nombreux
enfants de Clèves.
Puis Charles reçoit solennellement la Toison d’or et il
baille son ordre du Camail à son cousin Philippe. On festoye
à Bruges, à Tournai. Les réceptions succèdent aux réceptions,
à Cambrai, à Amiens, à Noyon, à Compiègne, à Senlis, à
Paris où Charles descend en son hôtel des Tournelles; et il
fait ses dévotions à Notre-Dame. Or les bonnes gens de France,
CHARLES D’ORLÉANS
27
semblaient tout consolés de la délivrance du duc; partout on
lui rendait des honneurs extraordinaires, tout comme au roi
lui-même et au dauphin.
Mais il est un personnage que Charles d’Orléans ne vit
pas; c’est le roi de France, ombrageux de nature, qui ne
goûtait guère les façons du duc depuis qu'il était en France,
et qui avait à se plaindre du nombre des Bourguignons qui
l’accompagnaient, de cette Toison d’or que Charles venait de
recevoir; et le roi se montrait inquiet aussi des bruits qui
couraient alors et le représentaient comme le chef d'une ligue
des princes de France et de Bourgogne. Charles d'Orléans
quitta donc Paris en suspect. Il gagna ses États où il lit une
magnifique entrée à Orléans, sur un chariot, au milieu des
réjouissances publiques accoutumées : fontaines, estrades,
représentations de moralités, processions d’enfants. On lui
adressa de belles harangues; on lui présenta de l'argent et des
tapisseries. Puis Charles gagna Blois, la petite ville qui
demeura son séjour de prédilection.
Ce fut pour lui un autre exil que de charmants fantômes
devaient peupler, succédant aux tristes allégories d'Angle¬
terre. Charles y retrouvait ses livres, ses tapis, ses souvenirs
de famille, et son vieux psaltérion dans un étui de bois peint.
Il avait près de lui les gens de sa Chambre des comptes, le
centre de l’administration de ses domaines. Mais Charles
d'Orléans n'y sut pas d’abord goûter le repos, le nonchaloir
qui l’enchantera plus tard. II prenait fort à cœur son rôle
d’allié du duc de Bourgogne, la promesse qu’il avait faite aux
Anglais d’amener la paix entre les deux royaumes. Il se ren¬
dait en Bretagne, fut l’hôte d'Alençon qui, dès ce temps-là,
ne craignait pas de renseigner les ennemis, les Anglais, et,
il faut dire le mot, qui trahissait son pays. Charles chevau¬
chait à la tète d’une compagnie de cent vingt chevaux,
gagnait la Flandre; on le retrouvait à Nevers, où, sur ses
instances, s’ouvrait un congrès pacifique des princes, en
1/O2.
28
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le roi Charles VII se gardait : il était très irrité d’entendre
répéter que les seigneurs de France cherchaient à convoquer
les États. Tout de go, il déclara qu'il marcherait sur eux
comme sur ses antiques ennemis, les Anglais. En ce qui
concernait le duc d’Orléans, le roi, qui aimait infiniment
le Bâtard, ne le prenait pas trop au sérieux. Il préféra l’acheter
et il autorisa dans le royaume la levée d’une aide de
168.900 écus d’or en sa faveur. Charles d’Orléans rentra à
Blois, renonçant à toute action publique, sauf en ce qui
touchait la paix anglaise qui devait amener la délivrance de
son frère, Jean d’Angoulême. C'est ainsi qu’en 1 44 4 Charles
reçut l’ambassade anglaise que conduisait Suffolk et il ren¬
contra le roi Bené, fort déçu lui aussi par la vie, au demeurant
un bon vivant, qui aimait passionnément les travaux d’art et
savait peindre de petits tableaux à la manière des Flamands.
Ces « deux bons » échangèrent des poésies et leurs préciosités.
Charles arrivait à la cinquantaine. Aussi, au jour de la
Saint-Valentin, où la tradition voulait que Fou choisît une
dame de ses pensées pour l’année, il se déclarait trop las pour
suivre la coutume :
Nonchaloir, mon medicin,
M’est venu le pousse taster,
Qui m’a conseillié reposer,
Et rendormir sur mon coussin.
Mais en fait c’est Charles d’Orléans qui, au milieu des fêtes
les plus brillantes, introduisit à Tours l’ambassade anglaise
auprès du roi de France. Elle aboutit à la conclusion d’une
trêve; et Suffolk épousa par procuration, au nom de son sei¬
gneur et maître, la jeune Marguerite d’Anjou dont le destin
devait être si tragique.
Le spectacle des fêtes avait excité la verve de Charles
d’Orléans. Il se moquait des modes nouvelles que suivaient
alors les jeunes gens, les « gorgias » qui portaient manches
déchiquetées et petits souliers à la poulaine. Il se plaignait
d’avoir mal été récompensé par Amour. Comme il venait de
CHARLES D’ORLÉANS
29
faire la trêve avec T Angleterre jusqu’à Pâques, il déclara
prendre abstinence de guerre avec Amour pendant le même
temps. A Tours, Charles rencontra Fradet, un bazochien de
Bourges, qui se déclara de son sentiment. Et de ce jour ils
furent amis.
Charles d’Orléans fait ensuite un tour en Valois, rejoint la
cour à Nancy, à Châlons, où madame d’Orléans fut courtisée
par Jaquet de Lalaing, un jeune écuyer. Durant ces fêtes,
Jean d'Angoulème survint : captif depuis i4i2, ce saint homme
se produisit pendant un bal au cours d'une basse danse de
Bourgogne (i445). Puis Charles d'Orléans rejoint Philippe
de Bourgogne à Gand, assiste à l'assemblée solennelle de la
Toison d'or; et il put voir l'huissier du Parlement de Paris,
de pauvre mine, qui vint lire dans la glorieuse assemblée
l’exploit dressé par ordre du roi Charles VII.
En mai 1 447 , Charles d’Orléans descendit en Italie, à la
tète d'une petite troupe bourguignonne, pour conquérir
l’héritage maternel, la ville d'Asti en Piémont. Il s’arrêta en
Bourgogne, où il rencontra un jeune écuyer, l’annaliste Oli¬
vier de la Marche, qui témoigne que le duc était alors « moult
bon rhétoricien et se délectait tant en ses faits comme en faits
d'autrui ». Il séjourna aussi chez le roi René, à Avignon,
passa le Mont-Cenis ; et il fit son entrée à Asti, sous le dais que
portaient des légistes.
Mais Francesco Sforza trouva dans ses talents militaires, et
son audace, d’autres droits à faire valoir que ceux de Charles
d'Orléans. Ce dernier fit faire par un de ses secrétaires d’Asti,
Antonio, un beau livre établissant de façon péremptoire ses
droits sur le Milanais. Puis il rentra en France avec les deux
frères, Antonio et Nicolo d’Asti, dont l'éloquence et la calli¬
graphie l’avaient charmé. Charles d’Orléans se contenta
d'adresser à ses partisans de belles missives en latin cicé-
ronien. Mais il ne sut jamais intéresser le roi de France à sa
cause. Entouré d’Italiens et de Provençaux, c'est encore
après son ami le duc de Bourgogne que court Charles
3 o
HISTOIRE POÉTIQUE DE XVe SIECLE
d’Orléans, à Chalon où il assiste au pas de la Fontaine des
Pleurs (un spectacle qui dut bien le charmer et dont Cer-
vantès se fût fort diverti), enfin à Chaunv.
Ce fut son dernier grand voyage. Trahi dans ses espérances,
Charles d’Orléans n’aspira plus qu’à goûter le « repos de ses
pays » ( 1 4 0 1 ) •
C’était là, d’ailleurs, le sentiment général des Français. La
paix avec l’Angleterre avait été accueillie avec allégresse. Le
citadin pouvait enfin sortir de l’enceinte des murailles de sa
ville; le laboureur, tailler sa vigne et recueillir son blé sans
craindre les pilleries des bandes armées. Le pays se relevait
rapidement de ses ruines, comme il Fa toujours fait, puisque
sa fortune véritable demeure dans la richesse de sa terre.
Dans les champs, villageois et villageoises se réjouissaient;
ils dansaient, comme des inspirés, des rondes rustiques. Et
les bourgeois nouvellement enrichis, tels à leur comptoir de
petits rois, faisaient édifier de délicates demeures.
*
* *
Cela est tout à fait admirable. Mais c’est non loin de la
soixantaine que Charles d’Orléans commença de vivre vrai¬
ment, pour son plaisir et pour le nôtre, d une mystérieuse
vie intérieure.
Las des voyages, déçu dans ses entreprises, de petite auto¬
rité dans les affaires du royaume, il n’aspire plus qu’au repos
dans sa bonne ville de Blois. Charles sourit de ses propres
aventures, de tant de travaux demeurés sans profit pour lui;
s’il chevauche maintenant, ce sera surtout dans des contrées
imaginaires, en conversant avec son cœur, dans la forêt de
« Longue attente ».
Pour les hommes de cette époque, en général immobiles
comme les plantes, liés à leur métier, à leurs offices, attachés
à leur cité, à leur province, la grande aventure c’est le
voyage, le pèlerinage. Tous pèlerinent d’ailleurs vers la
CHARLES D’ORLÉANS
O I
Jérusalem céleste. Louis d’Orléans s’était représenté jadis
dans la « forêt de la vie », au milieu des arbres chargés de
fruits d’or qu’il portait à ses lèvres d'un mouvement si vif.
Mais Charles errait lentement dans les sentiers d’une mono¬
tone forêt, cherchant à atteindre la cité de Désir, avec ses
chevaux et la suite de ses gens ; immense forêt touffue, moins
sinistre que la forêt obscure et sauvage de Dante, mais dont
il n’arrivait jamais à gagner l’orée, dans l’attente de Joie et
de Bonheur.
En ce temps-là Charles dira qu’il a mis en oubli ballades
et chansons. Il écrira surtout de charmants rondeaux, d’une
forme parfaite, si simples et remplis de sentiment, d’une
tendre ironie, petites pièces où nul poète ne le surpassa en
son temps. La poésie, comme elle l’avait été parfois durant
les années de la prison, fut sa consolation. Blois devint le
« séjour d’honneur », la maison accueillante à tous les
rimeurs, et, l’on serait tenté de l’écrire, la cage dorée de tous
les oiseaux chanteurs de France.
Quel charmant spectacle offre la petite ville, pleine du
bruit des métiers et d’échos, de sons de cloches et de cris,
qui dévale jusqu’à la Loire, avec ses moulins et ses pêche¬
ries, et dont la forêt, proche et giboyeuse, forme l’horizon!
Quel souverain régna plus doucement sur une maison
ordonnée que le bon duc, qui compte autant d’amis que de
serviteurs, Bourguignons, Picards, Italiens? Ainsi Charles
vit au milieu des bourgeois qui administrent ses finances. Il
distribue d’ailleurs son ordre du Camail et la noblesse à tous
ceux qui les reçoivent avec plaisir et payent ce qui convient.
Lui-même vit tout ensemble noblement et modestement, se
moquant des modes nouvelles, des jeunes gens qui portent
des manches à crevés et des petits souliers étroits à la pou-
laine. Il demeurera fidèle au noir, aux longues robes fourrées
et doublées de velours dont il relâchait la ceinture, car
l’embonpoint lui venait. 11 portait bonnet violet sous son
chaperon. Il se montrait à la fois libéral pour autrui et par-
32
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
cimonieux pour lui-même, ses liiiauces et celles île la noblesse
en général étant obérées; mais il faisait volontiers l’aumône,
attentif aux misères qui l’entouraient. François Villon le nom¬
mera le « doux seigneur » et un lettré d’Asli s’écriera : « C’est
le meilleur prince qui fut jamais au monde! » Charles était
pieux enfin, aimant les belles prières et les chants de sa cha¬
pelle, bien qu’il n’eût rien d’un petit saint et qu’il détestât
l’hypocrisie. Sa morale était très simple : « Vivre bien et
bonne fin quérir », ce qui n’est pas déjà si facile. Jeux, bonne
chère, plaisanteries parfois salées, discours sur des points de
casuistique amoureuse, moqueries envers les hypocrites,
ceux de l’Amour comme ceux de la Religion, voilà le grand
sujet de ses propos. Une divine Nonchalance le conduit.
Il semble, à lire les pièces uniques qu’il composa en ce
temps, que nous tournions les pages d’un calendrier précieux,
d’un livre d’Heures où l’enlumineur aurait peint, de franches
et douces couleurs, les occupations de ses jours, le tableau des
âges de la vie. Changement dans l’ordre des saisons, jeux du
soleil et de la pluie, les Heurs, le printemps, les plaisirs de
l’hiver, tels sont les thèmes habituels de ses compositions.
Charles allait s’amuser avec Jean de Saveuses, gouverneur de
Blois, dans sa maison de Savonnières; il chassait pour se
désennuyer. Mais il faisait aussi « voler son coeur après
maintes pensées »; et il lâchait surtout les lévriers qui étaient
« ses désirs ». Là il philosophait sur la fin de toutes choses
avec Briquet, son vieux chien; et, contemplant le jeune
Baude, un autre de ses chiens, il soupirait :
Ung vieillart peut pou de choses.
11 composait pour des dames des bouquets galants « de
fieurs de m’oubliez mie », qui sont des myosotis, dont le
souvenir se retrouve dans les ballades allemandes qui célè¬
brent le vergiss mein nicht. A la Saint-Valentin, c’est la cou¬
tume de se lever à l’aurore, de se répandre dans la campagne,
de danser, de composer des poésies en l’honneur de « sa valen-
CHARLES D’ORLÉANS
33
line », c’est-à-dire de la dame de ses pensées que l’on choisis¬
sait ce jour-là pour toute l’année. Mais Charles estimait alors
qu’il valait mieux dormir en chambre bien nattée. La tête
posée sur son coussin, il excitait, tout au plus, le zèle des
jeunes compagnons rimeurs.
Au premier jour de mai, quand Charles entendait les tam¬
bourins appeler à la fête, il se réveillait bien : mais c’était
pour se rendormir aussitôt. Son plaisir était de faire retour
sur lui-même, de construire des châteaux en Espagne, de
« manger sa salade ». Au demeurant, Charles était alors fri¬
leux; il redoutait maintenant les chevauchées et il craignait
de sortir par le froid. Parfois, il cinglait en bateau, sur la
Loire, remontant jusqu’à Orléans. Mais Charles aimait, par¬
dessus tout, à demeurer chez lui, dans sa douce maison pleine
de gens, au milieu des siens, à fureter parmi ses collections,
ses bijoux, à toucher ses chapelets étranges, ses instruments
de musique, ses jacquets, ses échecs, jeux pour lesquels il avait
une véritable passion. Charles jouait aux « tables »avec Gilles
des Ormes, qui rimait comme lui. Et surtout il feuilletait ses
livres, très nombreux, qu’il aimait à annoter, et que nous
possédons encore pour la plupart. D’une main lente, d’une
écriture très belle, Charles y écrivait son nom, sa devise,
les particularités de leur histoire, en latin ou en français.
Ecrits des Pères, ouvrages de droit, livres de médecine, rhé¬
teurs ou poètes de l’Antiquité, Virgile, Horace, Juvénal, chro¬
niques, Romans de la Rose, œuvres de Christine, de Froissart,
d’Eustache Deschamps, d’Alain Chartier, Charles lisait tout
ce qui lui tombait sous la main. Et les écrits des Pères aussi
demeuraient fidèlement dans sa mémoire.
Les poésies qu’il inventait chaque jour, ses scribes les
transcrivaient dans !e petit volume que nous avons décrit :
mais Charles ne dédaignait pas de les relire, de les corriger,
de transcrire aussi de sa main ses propres compositions, d’une
écriture lente, harmonieuse, très nette, aux capitales élé¬
gantes et fleuries, celle d’un humaniste déjà. Charles d’Orléans
II. — 3
34
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
était en effet soigneux de sa main, aimait ses écritoires armo¬
riées. Il écrivit ainsi jusqu’en 1 4 63 , époque où il fut accablé
par la goutte, où il ne voyait plus très clair. Et Charles lisait
la nuit, les lunettes sur son nez, à la lueur de la chandelle
piquée sur le chandelier doré qui pouvait se fixer sur un
livre, ustensile assez singulier pour être de son invention.
Dans son haut retrait, la « chambre de sa pensée », c’est là
qu’il nous faut surprendre le bonhomme. L’été on en ferme
soigneusement les fenêtres pour la tenir au frais; et quand
vient l’hiver pluvieux, où se lèvent vents et brouillards, les
pertuis en sont soigneusement étoupés. Ah! l’Amour peut
bien venir frapper à son huis : le bon duc ne lui ouvrira plus
sa porte. D’aspect lourd, mais de physionomie fine, Charles
s’est assis devant son comptoir. 11 a ouvert devant lui le petit
cahier de ses poésies et ajusté ses bésicles :
Or maintenant que deviens vieulx,
Quant je lis ou livre de jove,
Des lunectes prens pour le mieulx,
Parquoy la lecture me grossoye...
Il feuillette ses chers petits cahiers, corrige, gratte leur
parchemin. Charles pense et rêve. Il sourit:
Dedens mon livre de pensée
J’ay trouvé escripvant mon cueur
La vraye histoire de douleur
De larmes toute enluminée.
Ainsi le poète avait jadis surpris son cœur et noté son
attitude :
Apres entrer je le veoye
En un comptouer qu’il avoit;
La deçà et delà queroit
En cherchant plusieurs vieux cayers.
Vieux cahiers de vélin, grosses sommes de théologie, livres
vêtus de velours noir, livrets de toutes sortes remplissaient les
rayons de l’armoire dans sa librairie. C’est là que, vieil enfant,
CHARLES üORLÉAN S
35
Charles composait ses rondeaux nonchalants et qu’il s’amu¬
sait de ses jeunes pensées:
S’ainsi m’esbas ou penser mien
Et mainte chose faiz escrire
En mon cueur, pour le faire rire,
Tout ung est mon fait et le sien.
Oh! Charles peut bien nous parler de sa « vieille peau »,
nous dire qu’il n’est plus qu’un vieillard, « sourd et lourd »,
jamais il n’a tant retenu notre sympathie. Pour ce moment-
là, unique de charmante sincérité, il lui est pardonné tant de
choses, et les vers un peu trop faciles de sa jeunesse, et le
peu de caractère qu’il montra toujours, sa versatilité, son
ingratitude pour Jeanne, et aussi son esprit d’intrigue.
* *
Ce que nous savons du reste de sa vie a bien peu de prix,
pour nous, auprès de ce moment-là. Nous n’en retiendrons
que quelques traits.
C’est ainsi que nous voyons Charles d’Orléans sortir de sa
retraite, au mois d’octobre 1 458, pour plaider devant la
Chambre des pairs, en présence du roi de France, la cause
de son gendre, Jean duc d’Alençon, un héros en i43o, compa¬
gnon favori de la Pucelle, mais dont l’esprit avait sombré
dans l’aigreur, dans les tourments d'un éternel besoin d’ar¬
gent, dans l’occultisme et le plaisir, et qui était devenu un
traître. Charles d’Orléans trouva dans un souvenir de lecture
pieuse l’exorde de son allocution qu’il emprunta à saint
Bernard : « Multi multa sciant et se ipsos nesciunt, c’est a dire
plusieurs congnoissent plusieurs choses et ne se congnoissent
pas eulx mesmes ». Parole admirable, que n’aurait pas renié
Montaigne; on est ravi de la trouver dans la bouche de celui
qui se connaissait si bien. Elle frappa notre bon duc: « Voilà
une petite chandelle », comme il dit, « entre tant de grandes
lumières de sens et clergie ». 11 parla, avec beaucoup de
36
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
cœur et d’éloquence, sur le grand sujet de la pitié, rappelant
ses propres malheurs, sa jeunesse misérable dont le souvenir
était toujours présent à sa conscience. Et, se tournant vers le
roi Charles, il lui dit : « Vous n’estes que ung homme comme
moy, de char et d’os, subgiet aux dangiers, perilz, adver-
sitez, maladies et tribulacions de ce monde. » Cette parole
chrétienne est bien belle dans cette noble assemblée où un
prince est jugé par ses pairs, dans le grand décor de la justice
royale. C’est cela que reconnaissait avoir été le duc d’Orléans,
comme il le découvrait dans chacun de nous, dans son roi :
un pauvre homme.
Un autre événement, qui est de grande conséquence pour
notre histoire littéraire, mérite encore d’être rapporté. Après
seize ans d’un mariage stérile, le 19 décembre 1467, Marie de
Clèves, qui avait trente-deux ans de moins que son époux,
une jeune femme amie du plaisir et des let tres, lui donnait une
fille : Marie. Cette jeune personne entra, le 17 juillet i46o,
à Orléans et François Villon fut tiré de sa prison et échappa
à la mort à l’occasion de la fête.
La rencontre de Charles d'Orléans et de François Villon
a été l’objet de beaucoup de compositions littéraires, d'un
tour bien convenu ; mais nous ne savons rien de cette entrevue.
Tout au plus dirons-nous que ce n’était pas la première fois
que maître François séjournait à Blois. En dépit de sa vie
mauvaise et secrète, ce jeune homme, habile à mentir et
plein de génie, qui était tout à fait à l’aise dans les milieux
les plus différents où il passait, avait bien de quoi plaire au
« prince clément ». Nous avons tout lieu de croire qu’il eut
en communication les cahiers poétiques du prince, qu’il
était au courant des plaisanteries de son cercle d’amis,
puisqu’une pièce, que nous pouvons restituer à François
Villon avec une quasi certitude, nomme le recueil des poésies
du duc un « saint livre ». François haussa le ton de sa verve,
lit étalage de sa science, de son latin, de toutes ses connais¬
sances mythologiques. 11 écrivit, sur le thème de «la fontaine»,
CHARLES D'ORLEANS
3 7
une ballade magnifique dans laquelle il traduisit toutes les
contradictions de sa vie et où il se peignit au vif dans ce
beau mot : «je riz en pleurs ». Est-ce à lui, ou à. quelque autre
dévoyé, que pensait le duc d’Orléans quand il écrivit le
sentencieux rondeau :
Qui a toutes ses hontes beues,
Il ne lui chault que l’en lui die...
Au mois de juillet i46i, Charles d’Orléans conduisait,
noblement et pieusement, à Paris le corps du roi Charles \ II.
Puis il rentrait dans ses États, en compagnie du roi Louis XI
qui regagnait sa chère Touraine.
Malgré la naissance de deux autres enfants (Louis, né au
mois de juin i46a ; Anne, née en r 4 6 4 ) qui anima son
vieux foyer, Charles d’Orléans ne devait plus connaître que
des déboires sans nom. Louis XI, qui l'avait tant flatté autre¬
fois, allaitêtre pour lui un ennemi implacable et poursuivre
en Italie les projets les plus contraires aux intérêts du duc.
Louis se moquait de lui : « Si mon oncle d'Orléans était la
moitié aussi sage qu'il s’estime, il serait le plus sage homme
de France. » Le pauvre Charles se voyait déjà empoisonné
par Francesco Sforza. Alors, contemplant son foyer accru, le
roi Louis riait d’un mauvais rire: ((Pour empoisonné et
vieux qu’il est, il a toujours engrossé sa femme ! » C’est peut-
être de ce temps que datent les bruits malveillants qui cou¬
rurent sur la galanterie de Marie de Clèves, et dont un Ita¬
lien, Pontanus, put recueillir les échos, avant Brantôme.
Ce qui est assuré, c’est que le roi Louis se réjouissait cyni¬
quement de le voir malade : « Je tiens pour certain que, lui
mort, nous aurons Asti, et son fils nous demeurera. »
Comme il rentrait d’une assemblée d’Etats, tenue à Tours,
où les vieilles querelles des princes devaient une fois de plus
se faire jour, où ils protestaient au nom de leurs intérêts et
des libertés provinciales contre l’absolutisme du monarque,
Charles d’Orléans mourut, ou plutôt s’endormit doucement,
38
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
à Amboise, sur le chemin de Blois, dans la nuit du 4 au
5 janvier i465, âgé de soixante-neuf ans. C'est son fils
Louis XII, qui devait mériter le plus beau titre que roi ait
jamais mérité, celui de Père du Peuple, et réaliser, avant
Henri IV, l’union des Français. C’est François Ier, son petit-
neveu, le Père des Lettres et des Arts, qui fit éditer les œuvres
de François Villon par Clément Marot. Mais comme dans un
héritage on ne se soucie guère des souvenirs de famille, les
vers de Charles d’Orléans furent oubliés par ses descendants.
*
* *
Les vers de Charles d’Orléans sont extrêmement faciles à
entendre. Ils sont les fils de ce charmant « Nonchaloir » qui
gouvernait sa vie. Les sujets que traite le poète sont toujours
très simples ; ce sont, la plupart du temps, des sujets de
<c pure galanterie », pour employer le langage du x\ iiic siècle.
Ce que nous confie Charles a plus de valeur par la façon
enjouée dont il nous parle que par la profondeur, bien que
la matière de ses compositions soit toujours tirée de la réalité
ou de l’expérience d’une vie pleine de contrastes. Le poète
excellera surtout dans ces petites pièces aux formes musicales,
chansons et rondeaux, dans ces « petits huitains » où, pour
son plaisir et le nôtre, il a serti tant de bijoux et peint de si
frais médaillons. OEuvre fardée, artificielle, qui fut extrême¬
ment goûtée de son temps, où elle eut de nombreux imita¬
teurs, et dont le succès se prolongea jusqu’à l’avènement de
la Pléiade qui ressuscita chez nous l’art antique et mit la
veine italienne à la mode. Elle traduit un sentiment très
français, l’ancien esprit courtois, amenuisé suivant la mode
nouvelle et gracile de cet âge, qui revivra encore une fois
avec les Précieuses du temps de Louis XIII, dans les cercles
provinciaux de l’époque de Louis XV, et dont la cour du roi
Stanislas, à Nancy, nous offre un exemple typique. Tous les
CHARLES U ORLÉANS
39
faiseurs de bouquets à Chloris et à Glycère, les poètes d’alma¬
nach, voix musicales et grêles, dont l'écho se reconnaît encore
dans les Fêtes galantes de Verlaine, peuvent se réclamer de
notre poète. Et les fantaisies du Gautier d 'Emaux et Camées
ont leur équivalent dans certaines des pièces de Charles
d'Orléans. Charmantes arabesques qui rappellent encore l’art
précieux des Orientaux, des poètes persans, Omar ou Fir-
dousi,sur des thèmes de la vie intérieure, enlaçant des motifs
empruntés aux scènes de la vie de chaque jour. Dans cette
œuvre, si facile en apparence, il y a donc quantité de petits
problèmes à élucider, si nous voulons vraiment la pénétrer
et la comprendre entièrement.
Il faut d'abord n’être pas trop pressé, admettre avec com¬
plaisance l’allure lente et l'extravagant raffinement de son
auteur.
Cette œuvre a été l’amusement de ses jours ; ce sont ses
jours qu'il nous faut faire renaître. Produite avec une facilité
extrême, nous avons toutefois la preuve que cette œuvre a été
travaillée. C’est là une chose plaisante et assez naturelle en soi,
mais qui surprend chez un prince très « embesongné », très
pris parles affaires de son temps: Charles d'Orléans se montra
soigneux de ses compositions poétiques, autant que sa nature
nonchalante le lui permettait. Ce prince était d’ailleurs tenu
par tous pour un parfait « rhétoriqueur » en son temps, ce
que nous devons traduire un excellent écrivain. Il accordait
ses faveurs à qui lui récitait de bons morceaux ; il estimait
tout autant l'œuvre d'autrui que la sienne propre. Hélas ! la
plupart de ceux qui sacrifient à la manie du maître tournent
un rondeau comme ils font sa partie de jacquet. Ils ouvrent
leur dictionnaire de rimes, qu’en ce temps-là on nommait
Art de seconde rhétorique. Un Gilles des Ormes a toutefois
du talent, et Vaillant est un homme d'esprit. Nommer les
lettrés passés à Blois, ce serait faire toute l'histoire poétique
du quinzième siècle : Fradet, Clermont, Robertet, Vaillant,
Blosseville, Olivier de la Marche, Meschinot, François Villon
4 O HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
y brillèrent tour à tour. Mais ce n'est que chez ce dernier que
Charles d’Orléans trouva son maître.
C’est là une des difficultés que nous éprouvons à lire le
recueil des poésies de Charles d’Orléans. Il se présente
comme une œuvre collective, un livre d’amis, un recueil de
pièces de concours et de tournois poétiques. Il faut un véri¬
table effort pour nous retrouver au milieu de ce fatras; il
faut quelque bonne volonté pour lire tant de pièces qui ne
sont que des signatures d’album, fleurs séchées dans l’herbier
du souvenir. Enfin, nous ne possédons encore aucune édition
correcte du poète. Charles écrivait lui-même ou faisait écrire
sur le manuscrit qui a servi de type à tous les autres. Mais
nombre de compositions, dans les dernières années de sa vie
qui furent, comme on l’a dit, plus remplies de recueillement,
des jeux divers de ses pensées, furent inscrites dans le haut
des pages de son livret, sur des parties de feuillets réservées
pour la musique, les siennes comme celles de ses amis. Et
Charles les transcrivait parfois de sa main, les corrigeait. Tout
cela n’a pas été compris par la suite. Tes scribes qui copièrent
son propre manuscrit transcrivirent pêle-mêle, dès l’origine,
tous ces morceaux ; les éditeurs, qui vinrent après eux, agirent
de même. En sorte que les compositions du duc d’Orléans nous
apparaissent dans un désordre incroyable. Aujourd’hui,
quand je feuillette le manuscrit français 25 458 de la Biblio¬
thèque Nationale, il me semble ouvrir, comme après un décès,
un tiroir plein de confidences et de vieux papiers.
*
* *
Ce qui nous frappe tout d’abord chez Charles d’Orléans,
c’est le don d’une oreille juste, un sens musical qui ravit, le
son d’une langue dont on perçoit jusqu’à l'accent, un peu
traînard et paysan, le doux parler du centre de la Francs
qu’un sensible comme Michelet a reconnu de suite1.
i. « Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil de
CHARLES ü’ORLÉANS
4l
Or nous savons que Charles d'Orléans fut, dès sa jeunesse,
un beau parleur et un bon musicien. Comme sa mère, il jouait
de la harpe et il rapporta de l’exil d'Angleterre un livre de
chansons notées. C'est un fait que bien des pièces de Charles
d'Orléans sont, pour l'harmonie, supérieures à tout ce qui a
été écrit dans son temps, qu’elles sont rythmées comme le
mouvement égal d'un cœur, mesurées comme une respira¬
tion :
J’ay fait l’obseque de ma Dame
Dedens le moustier amoureux,
Et le service pour son ame
A chanté Penser Doloreux;
Mains sierges de Soupirs Piteux
Ont esté en son luminaire;
Aussy j’ay fait la tombe faire
De Regrez,tous de lermes pains;
Et tout entour, moult richement,
Est escript : Cy gist vrayement
Le trésor de tous biens mondains
Dessus elle gist une lame
Faicte d’or et de saffirs bleux,
Car safflr est nommé la jame
De Loyauté, et l’or eureux;
Bien lui appartiennent ces deux :
Car Eur et Loyauté pourtraire
Voulu, en la très débonnaire,
Dieu, qui la list de ses deux mains
Et fourma merveilleusement;
C’estoit, a parler plainement,
Le trésor de tous biens mondains !...
Ou vieil temps grant renom couroit
De Criseïde, Yseud, Elaine,
Et maintes autres qu’on nommoit
Parfaictes en beaulté haultaine...
Harmonie, sentiment musical, charmante facilité, voilà ce
qui distingue tout de suite les compositions de Charles d’Or-
France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus françaises que nous ayons
y furent écrites par Charles d’Orléans. Notre Béranger du quinzième siècle, tenu si
longtemps en cage, n’en chanta que mieux. »
42
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
léans. Un ton, comme inimitable, de conversation, de poli¬
tesse charmante, et quelque chose d’ailé aussi qui ne se
retrouve guère que dans le vers libre de La Fontaine.
Ce qui les caractérise ensuite, c’est un sentiment très
spécial de préciosité qui était la forme même de l’esprit du
duc, plus que la mode de son temps, le goût des allégories
et des symboles l’exigeaient. Tous les mots que nous avons
retenus de sa conversation nous prouvent que, dans sa vie de
chaque jour, le duc Charles se montrait aussi raffiné. Là son
originalité est grande, plus qu’on ne le soupçonne tout d’abord.
Cette manière d’être était vraiment la sienne. Certes, dans
ses premières compositions, le poète se montre rempli du
souvenir de Machault et de Christine; et il ne craint pas
d'emprunter des vers entiers au chevalier savoyard, Olte de
Granson, que Chaucer a nommé « la fleur de ceux qui font
des vers en France ». 11 a pris au Roman de la Rose un certain
nombre d’allégories. Mais surtout Charles matérialisera les
états de son âme, de son esprit. Ces petites entités évolue¬
ront dans le monde réel qu'il traverse lui-même. Ainsi, à sa
façon, le poète fera œuvre de réaliste.
Charles parlera d’ « Espoir » comme d'un charlatan qu’il
a pu rencontrer sur sa route, « beau bailleur de paroles ».
I n regard allant çà et là lui semble un enfant qui joue aux
barres. « Soupir » est l'un de ces mendiants contrefaits, qui
sont la plaie de ce temps et qui vagabondent sur les routes en
<c coquinant »; mais il ne demande que l’aumône de Regard
et de Douceur. « Nonchaloir » lui semble ce bon médecin
qui guérit les lièvres d’amour, vous tâte le pouls, ordonne
emplâtres et tisanes de Heurs. « Mélancolie » est la vieille
nourrice qui poursuit les enfants et les hommes avec un
bâton ou qui les fouette, verges en main. «Souci» est l’habile
crocheteur qui épouvante en ces jours les villes et qu’il faut
faire bannir et fustiger. La nature elle-même est amenuisée
suivant cette convention. Le soleil devient un porteur de
chandelles. Les arbres, les fleurs, les oiseaux reçoivent
CHARLES D’ORLÉANS
43
comme des domestiques leur livrée du seigneur Printemps.
Et Charles lui-même vit dans la chambre et couche sur le lit
de Pensée. Naturellement, si l'on n’admet pas cette conven¬
tion, tout ce bel esprit, il n’y a plus qu’à se mettre en fureur,
comme Alceste.
De tous ces personnages, le plus complet, celui qui res¬
semble au poète comme un frère, est « Cueur ».
Mon cueur, Penser et moy, nous trois,
dira-t-il, tandis qu'ils contemplaient ces vaisseaux qui cin¬
glaient sur la Loire. Charles lui parlera comme on fait à un
confident; il le surprendra furetant parmi ses livres, à son
propre comptoir. Comme lui, « Cueur » préside le conseil
dans la « Chambre de sa pensée », parcourt les inventaires
de ses meubles, ceux-là mêmes que nous possédons encore
et que nous pouvons lire aux Archives Nationales. Comme
lui, <( Cueur » n’a guère été payé de tant de travaux. Avec ce
triste et noble compagnon, Charles traversait, désolé, le
jardin de sa pensée, un matin de mai où la gelée avait détruit
tant de fleurs!
Scènes puériles, mais gracieuses et vivantes, qui animent
son livre, semblables à ces fantaisies minuscules qui
encadrent les manuscrits contemporains. Elles nous font
penser à ces peintures à fresque décorant les maisons de
Pompéï où les amours sont de réels forgerons et de véridiques
marchands. Elles ressemblent, si l'on veut, à ces minuscules
figurines de pâte de Saxe où des enfants joufllus, qui sont des
amours, se montrent coiffés du tricorne et portent la mous¬
tache des gardes françaises.
LTn jour on s’aperçut à Blois que l’eau ne montait plus au
puits du château. Charles pense alors à l’installation d une
poulie qui ferait monter plus commodément l’eau. Son ima¬
gination travaille à ce propos : cette eau qui se dérobe devient
l’image de sa vie (1457). Il écrit le premier vers du débat :
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Je meurs de soif auprès de la fontaine...
qui fut suivi de tant d’autres vers...
La vérité, c’est que toute sa vie, de son printemps à son
hiver, fut la matière de ses poésies. C’est là une des princi¬
pales difficultés que nous rencontrons pour entendre une
œuvre aussi sincère qu’artificielle, aussi artificielle que sin¬
cère. Il faut quelque attention pour retrouver la trame de la
vérité sous des arabesques si fleuries. Et quand on voit le tra¬
gique shakespearien de la première partie de la vie de Charles
d’Orléans, la dureté générale de son temps, tout d'abord ce
point de vue nous déconcerte.
Charles est-il le prisonnier des Anglais ou celui d’ Amour?
A-t-il même souffert des malheurs de sa maison et de son
pays? Fut-il le martyr ensanglanté de Vénus, comme le
montre Martin le Franc? Tout cela est plus indiqué que pré¬
cisé. On voit surtout sa propre nature, qui le mène : celte
nonchalance, le goût de la quiétude, l'absence d’effort et de
raidissement qui caractérisent Charles d’Orléans. Une connais¬
sance plus approfondie de la vie et des sentiments de Charles
nous permet cependant de le dire : sous cette allégorie se cache
une réalité; sous cette absence de passion il y a une vraie
souffrance; sous ce fard est un vrai visage d’homme, et sin¬
cère.
Cette sincérité, nous la remarquerons davantage encore
dans son âge mûr et surtout dans sa vieillesse :
Une povre ame tourmentée
Ou Purgatoire de Soussy
Est en mon corps...
En somme, une connaissance sérieuse de la vie du poète
est nécessaire pour préciser ce qu'il n'a fait qu'indiquer.
Ainsi nous verrons, dans Charles d'Orléans, un homme à la
fois très loin et très proche de nous. Dans cet âge de fer, il
a chanté quelques très douces modulations. Il a usé de mots
CHARLES DORLÉAXS
simples, comme polis par l'usage; de rythmes souples,
comme dansants. Mais il a traduit aussi, à sa manière, l'in¬
quiétude humaine, dit la vanité de l'action, de l’activité, le
charme d'une vie secrète et intérieure. 11 a aimé la paix et
détesté la guerre. Par là, Charles d’Orléans parcourt les che¬
mins éternels de l’âme. Et c’est pourquoi il retient l’attention
de qui cherche à le pénétrer, en dépit de ses puérilités, et
parfois de son jeune et frais bavardage :
Amoureux ont parolles paintes
Et langage frais et joly...
Par là il mérite cette sympathie que lui accordait si juste¬
ment R. L. Stevenson et que ne connaîtront pas toujours cer¬
tains héros. Un contemporain a même pu dire de ses poésies
qu'elles étaient morales : moralia vitœl Oui, puisqu’elles
furent les filles de ses petites joies, de sa mélancolie, de son
ennui, de son expérience, de ses douleurs.
Charles d’Orléans a su enfin, d une manière très artistique
si elle est artificielle, dans de petits médaillons, faire tenir
sa propre vie et peindre à nu son cœur. Quand nous lisons
ses poésies, il semble que nous tournions les pages enlu¬
minées du calendrier d’un livre d’Heures de ce temps, où la
vie et les âges sont représentés dans de petites images. Son
recueil de poésies, c’est le livre des heures de Charles d’Or¬
léans. Un charmant poète, un être délicat, qui sentait si bien
les choses de France, Jean-Marc Bernard, a pu le dire : « Le
moindre de ses rondeaux nous donne l’impression d'un petit
animal vivant : cela est souple et musclé comme certains
corps féminins, « poly, souef, si précieux ».
Il reste à indiquer comment l’œuvre de Charles d’Orléans,
qui avait été assez goûtée pour être imitée jusqu’au début du
seizième siècle, et plusieurs fois absolument démarquée,
46
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
tomba dans le plus profond oubli'. C’est qu’elle coïncida,
d’une part, avec la période d’engouement pour l’antiquité et
pour les modes italiennes de la pré-renaissance, et de l’autre
avec un retour offensif de la littérature bourguignonne des
rhétoriqueurs qui fut si fatal à l’esprit de chez nous.
Un exemple bien caractéristique de [cette conception des
humanistes se rencontre dans la maison même de Charles
d’Orléans et mérite à ce titre d’être retenu.
Entre i45o et i453, les poésies de Charles d’Orléans vinrent
à tomber entre les mains d’un Italien lettré, dévoué à sa
cause, Antonio Astesano, plus connu sous le nom de l’Aste-
san. Ce jeune homme, que le duc venait de ramener d’Italie,
dévorait, en ce temps-là, les livres français qu’il rencontrait
pour se perfectionner dans la connaissance de notre langue ;
il s’enthousiasma pour l’œuvre de son maître. Il admirait
l’œuvre juvénile de Charles, la force dame qu’il avait
montrée en composant dans sa prison d’Angleterre ses char¬
mantes poésies pleines d’esprit et aussi d’expérience de la
vie :
In quo sunt multi carmina plena joci,
In quo præterea moralia plurima vitae.
L’Astesan dira : « Les vers qu’écrivit Ovide dans la région
Pontique m’ont souvent rempli d'élonnement; maintenant
ma surprise tombe en face d’un tel poète, quand je lis les
compositions du prince captif. » Nous ne partagerons pas
l’ébahissement du Lombard. C’est non seulement parce qu’il
savait parfaitement son métier de poète que Charles a droit
à notre admiration; mais c’est aussi parce qu’il a eu une vie
pleine d’amertume, de désillusions, qu’il a subi les loisirs
cruels de la prison (la liste des poètes prisonniers du quin¬
zième siècle est fort longue) que Charles d’Orléans devint
précisément un poète.
Mais le rhétoricien, nourri de Virgile, d’Ovide, de Catulle
i. P. Champion, Du succès de Væuvre de Charles d'Orléans, dans les Mélanges Picot,
x g 1 3 ; Remarques sur un recueil de poésies, dans la Romania, 192a.
CHARLES I)’ ORLÉANS
47
et d’Horace, a reconnu chez Charles d'Orléans la tradition des
élégiaques et des lyriques. D'instinct, l’Italien a senti la
beauté, la fleur délicate de l’esprit de France. Seulement il
regrettait que le bon Charles d’Orléans n’ait pas connu les
règles de l'éloquence classique, tandis que nous nous en féli¬
citons peut-être. « Si, par l’art de rhétorique, il avait appris
l’éloquence et entendu, dans son enfance, les nobles chants
des poètes, je pense qu’il aurait égalé par la science les poètes
et les orateurs de l’antiquité, qu'il les aurait surpassés peut-
être, puisque n’ayant lu, dans sa jeunesse, ni un orateur, ni
un poète, il composa de telles pièces. » Ici l'Astesan, qui
n’était pas renseigné sur les études assez sérieuses de son
maître, est gagné par la sympathie qu'il donne à son œuvre.
« Je considère pour moi comme un grand honneur de tra¬
duire en latin les poésies françaises du duc, un honneur
égal à celui acquis par ceux qui tirent latins les livres
qu'Aristote écrivit en grec, les vers qu’Homère, le prince
des poètes, a chantés, et la masse des ouvrages grecs qui
furent autrefois traduits par d’autres en latin. »
C’était là une entreprise bien déraisonnable. Messire Anto¬
nio s'attaquait à l’inimitable. Tout chez le prince nonchalant
résidait dans un mouvement heureux, un esprit facile, une
forme parfaite et comme naturelle. Si la traduction de l’Aste-
san n’est jamais très inexacte, elle n'est jamais plaisante non
plus. L’œuvre d’un Charles d’Orléans ne vaut que par les
mots, des façons de dire de chez nous. L’Astesan la trahit en
voulant l'anoblir et la rendre de portée générale. Son
erreur est celle de l’humanisme. Jamais entreprise 11e fut
plus pédante. Mais elle nous montre que c'était déjà une
nécessité de traduire en latin les œuvres composées en
langue vulgaire pour les accréditer auprès des lettrés. Il y a
quelque chose de puéril et de touchant dans l’effort que fit
l'Astesan pour faire passer dans un latin emprunté à Virgile
et à Horace la grâce et l’esprit de son maître. 11 a eu l'ambi¬
tion de le révéler au monde entier, supportant malaisément
48
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
que la France connût seule le gentil esprit du prince; et
l'Astesan ambitionne de lui donner pour auditoire le cercle
du genre humain !
Namque ut se totus terrarum noverit orbis
Exigit hoc mirum principis ingenium.
Aujourd'hui une telle entreprise fait sourire. Elle n'est
plus qu'une calomnie. Charles avait dit gentiment :
Levez ces cuevrechiefs plus hault
Qui trop cuevrent ces beaulx visages :
De riens ne servent telz umbrages
Quant il ne fait haie ne chault...
Entendons le secrétaire italien :
Erigite, o nymphe, magis hec velamina queso
Qui pulchros vultus occuluisse soient :
Nil taies prosunt umbre : exallatio quando
Nulla nec immensus régnât in ora calor!
Charles avait dit encore :
En regardant vers le pais de France,
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,
Qu’il me souvint de la doulce plaisance
Que souloye audit pais trouver...
Ce que messire Antonio traduira :
Littore dum pelagi terris captivus in Anglis
Essem et Francorum perspicerem patriam,
Luce voluptatum memorhacsum factusearum
Quas michi jam pridem patria dicta dabat...
Ces grands mots vagues, qui visent à l’expression du senti¬
ment universel, ces nymphes, ces muses, vont faire fureur
parmi la génération suivante, après les guerres d'Italie surtout,
quand notre pays sera définitivement conquis par les modes
nouvelles, en proie à la plus sombre fureur mythologique.
Une fois encore, Melin de Saint-Gelais essayera de rallier les
auteurs de petits dizains. « Gentille créature », avait dit
CHARLES D’ORLÉANS
4o
Marot de l’aumônier du roi Henri II ; galant poète qui faisait,
« au beau premier jour de mai », présent de cerises aux jeunes
filles :
Ne sçay quand l’un a l’autre touche,
Quelle est la cerise ou la bouche,
Tant sont egalement vermeilles...
Il n’aimait pas le grand Ronsard, le nouvel Apollon qui
commençait de régner au Louvre païen; il riait, dans sa
barbe.de l’éloquence de son confrère. Car Melin commandait
l’escadron des petits l imeurs, ceux qui savaient d'un mot pour
rire couronner un dizain. Ils vont être emportés dans la vic¬
toire hautaine, à certain point regrettable, des italianisants.
Ce même temps connut une autre plaie : l'éloquence, le
culte de la phrase pour la phrase (hélas! nous n’en sommes
pas encore délivrés !), des mots qui ne signifient que des mots,
la rime rare pour la rime. C’est dans le milieu fastueux des
ducs de Bourgogne, dans la plantureuse Flandre, que ce
mal prit naissance, à peu près à l’époque de Chastellain qui
demeure le meilleur des représentants de la théorie nouvelle.
11 contamine Meschinot, Olivier de la Marche, Molinet, Baude,
Jean Marot, Lemaire de Belges, Crétin, l’absurde André de
La Vigne, s'infiltre de la maison de Bourgogne à la cour
des ducs de Bourbon avec les Robertet. Pendant des années
la vogue s’attachera à ces déclamateurs, à leurs grosses
machines, à leurs ligures mythologiques et allégoriques qui
amusent un moment, comme on regarde les grandes tapis¬
series et les meubles bizarres de ce temps. Mais ces rhétori-
queurs ne nous intéressent plus que par leur verve réaliste,
parfois assez bouffonne, qui nous retient un moment; ils nous
arrêtent un instant, comme nous contemplons avec surprise,
et parfois avec plaisir, les monuments de cet âge où la fusion
de l'art gothique et de l'art romain est heureusement réa¬
lisée. Mais, dans l'ensemble, il est difficile de trouver quel¬
que chose de plus odieux que les discours que dame Rhéto¬
rique, la nouvelle déesse, inspire à ses disciples.
il - i
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
5o
Il appartenait au dix-huitième siècle français, sinon de
remettre en honneur les vers de Charles d’Orléans, du moins
de les tirer de l'ouhli. On le doit à un homme de goût,
l’abbé Sallier, qui les fit connaître par extraits à ses confrères
de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, en
i-4o, avec une appréciation que l’on retrouve chez l'abbé
Goujet (174.Ô) et Imbert (1778G. Il ne semble pas d’ailleurs
que la chose ait fait grand bruit. La Curne de Sainte-Palaye
forma le dessein de donner une édition du poète, que la
Monnoye avait également fréquenté. C’est un religieux de
Grenoble, del’ordre de Saint-François, le « bon père Morlon»,
esprit doux et poli, qui eut une grande influence sur Sten¬
dhal en lui révélant Shakespeare, qui découvrit en quelque
sorte notre poète ; il lit une copie du manuscrit de Grenoble,
la passa à Vincent Chalvet, ce jeune pauvre libertin, le pro¬
fesseur d’histoire de Henry Beyle à l’École centrale de Gre¬
noble, qui donna la première édition des poésies de Charles
d’Orléans, en i8o3.
Ce n’était pas cette époque de poncifs qui était préparée à
entendre les vers de notre poète. Il est tout de même déce¬
vant de penser que son œuvre a été ignorée du seul temps
qui en fit revivre l’esprit et la grâce, cette gracieuse et désin¬
volte Régence, avec ses pèlerins d’amour, ses fêtes galantes,
ses religieux travestis, sa perpétuelle transposition des gestes
de la vie réelle dans des régions imaginaires. Au fond, c’est
un enfant du peuple, Watteau, qui illustra le fantasque rêve
du prince-poète Charles d’Orléans. Faut-il dire qu’il ne s’en
douta jamais ?
*
* *
Et ce n’est, pas notre temps qui paraît bien préparé à le
comprendre, en dépit de I intelligent essai d’un Robert-Louis
Stevenson. Notre romantisme nous en éloigne. Et le pathé¬
tique cri d’un Villon est autrement accordé à nos tourments.
1. Annales poétiques, dont un tirage à part a été signalé par M. A. Perreau.
CHARLES D ORLEANS
01
Mélancolie, « douloureuse Merencolie » du doux prince,
vous n'avez rien à voir avec nous, ni avec la désespérance
romantique :
Sang de moy, quelle bourgoise!
jurera le duc dont vous aviez gouverné la vie. Vous lui
apparaissiez comme la rude gouvernante qui fait fouetter
les enfants; vous étiez l’insupportable compagne dont on
endure la présence, l’irritante visiteuse à qui il convient de
fermer la porte au nez. Dans les derniers jours de sa vie,
quand Charles se dira une fois de plus votre écolier, ce sera
surtout pour nous conlier qu'il n’a pas été, au demeurant,
fort sage :
Se .j’ai mon temps mal despendu,
Fay l’ay par conseil de folie,
Je m’en sens et m’en suis sentu
Es derreniers jours de ma vie.
Un regret, une indication rapide sur la fuite du temps,
suffisent à Charles d'Orléans et les développements de la
tristesse d'Olympio l'excéderaient :
Le temps passe comme le vent,
Il n’est si beau jeu qui ne cesse...
La sagesse, ce mot que Charles avait souvent eu à la
bouche, mais qu'il avait su si mal mettre en pratique, consiste
en dernière analyse à se taire. C’est là toute sa philosophie :
Devenons saiges désormais
Mon cueur, vous et moy, pour le mieulx...
Il est enfin une autre forme de cette sagesse : elle consiste à
se soumettre simplement aux événements :
Les en voulez vous garder
Ces rivières de courir,
Et grues prendre et tenir
Quant hault les veez voler?..
Laissez le temps tel passer
Que Fortune veult souffrir,
Et les choses avenir
Que l’en ne scet destourber...
52 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
On le voit, cette « ennuyeuse » mélancolie ne va pas trop
loin pour lui :
C’est grand paine que de vivre en ce monde,
Encores est ce plus paine de mourir...
Elle s’accommode de la bonne chère, d’une vie plantureuse
et douce; elle se dissipe dès que le poète a retrouvé ses bons
compagnons. Au surplus, Charles ne sait-il pas rire de ses
propres sentiments affectés en amour?
Sans ce, le demourant n’est rien.
— Qu’esse? — Je le vous ay a dire?
Je ne vous le dirai pas non plus, puisque vous l’avez
compris.
Ce signe d'intelligence et d’amitié que les artistes adressent
aux autres hommes, à ceux qui vivent avec eux et à ceux qui
vivront après nous, Charles d’Orléans l'a inscrit dans le secret
du livre de ses poésies. 11 y a traduit sa nature molle et incon¬
sistante, la lamentable bonté qui est celle des égoïstes. Il nous
a dit aussi que rien n'avait beaucoup d’importance, que rien
ne comptait vraiment, ni le raidissement, ni l’effort, ni la patrie
des hommes, ni les larmes, ni la douleur, ni lad ion, et que
la vie est sur le plan du songe. Si quelque chose existe pour
lui, c’est un jeu de la pensée, un déguisement, un monde ima¬
ginaire, le vieux rêve des troubadours que l'on est tout surpris
de voir revivre, on ne sait à la suite de quels avatars, dans cet
homme vieux et lourd, suranné et précieux, cet éternel enfant,
le fils d'un grand homme d’action et d’une mère passionnée.
Chez lui du moins aucun effort. Il ne chante même pas, il
chantonne :
Puis ça, puis la,
Et sus, et jus,
De plus en plus.
Tout vient et va...
Et tout ce qui n'est pas son rêve, tout ce qui est en désaccord
CHARLES D’ORLÉANS
53
avec sa mollesse, ne compte pas pour lui, ou l'excède à ce
point :
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de lui...
Naturellement, les choses ne sont jamais aussi nettement
marquées que je l’indique dans une œuvre ou dans une vie.
Charles d’Orléans était, certes, un homme de chair et d'os, un
homme du quinzième siècle très embesogné, un prince fran¬
çais et un chrétien. Tout cela, nous l’avons montré.
Mais que l'on veuille bien aller au fond des choses, rien n’a
beaucoup compté à ses yeux, ni la France, ni les femmes dont
il chanta les amours et la mort d’une manière comme impé¬
nétrable. Ce prince du sang était en somme méprisé de son
roi; et il avait horreur de tous les ennuis qui lui arrivaient de
a Bourges ». Il a vu la plus grande merveille de son temps et
il ne l’a pas reconnue, cette Jeanne qui vint en France pour
lui. Sa bonté, si humaine et charmante cependant, il semble
qu'il Fait surtout réservée à ses frères humains qui abondaient
dans sa folie, qui était de bien dire, d’exprimer les choses avec
délicatesse et raffinement. Le jeu de la pensée est son jeu à
lui, son cher passe-temps, sa consolation dans le malheur ou
dans la déception. Mais ce n’est qu’un jeu, et il le sait bien,
comme le jeu de tables ou de billard, un jeu qui réclame
même des partenaires. Et Charles d’Orléans est cependant
aussi loin des autres hommes que peut l'être un musicien
dans l’expression de son art.
C’est bien de la musique qu’exprime en effet sa nature
calme et voluptueuse, musique qu'il est si décevant de ne pas
rencontrer sur les réserves de son manuscrit, là où elle
devrait être. Ce qu'il nomme sagesse est cette absence d'agi¬
tation, ce repos harmonieux de l’âme, ce silence orné de
mots. Car Charles d’Orléans déteste l’agitation; la guerre, et
toute guerre. Il n’aime que la paix, et n'importe quelle paix.
Tel est le sens du message qu’il me semble adresser aux
54 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
autres hommes, à ceux qui n’ont pas fait partie de son petit
cercle, sur les blancs et fins feuillets de parchemin que j'ai
tournés tant de fois. Je sais bien que les choses que j’exprime
pourront paraître assez surprenantes de la part d'un vieil
homme du quinzième siècle, et à coup sûr peu morales,
encore qu’elles soient le résultat de l’expérience de sa propre
vie. Mais il faut se réjouir lout de même de les voir fixées sur
cette fragile et éternelle matière, les blancs feuillets de fin
vélin. Bien des monuments, comme impérissables, ont dis¬
paru depuis cinq siècles. Eux demeurent pour nous faire
participer au plus extravagant des rêves. Ils nous font revivre
la tragique histoire de Charles d'Orléans, l’indifférent du
quinzième siècle.
Toutefois, Charles d’Orléans sourit encore au plaisir, à tant
de frais visages et de jeunes corps dont il conserve le sou¬
venir. Bien que, parmi les amoureux, il se tienne maintenant
entre ceux qui portent de la fourrure, il ne craint pas de le
demander encore aux dames :
Levez ces cuevrechiefz plushault,
Qui trop cuevrent ces beaux visaiges...
Mais son heure est passée. Le bon Charles d’Orléans n’est
jamais de son temps, ni même dans l’action qu’il doit faire.
Il est né trop tôt, comme il l'a dit à une dame née trop tard.
Il a le menton blanc quand il le proclame :
Devenons saiges désormais.
Mais cette parole, il semble qu'il l'ait dite trop tard aussi.
La sagesse arrivait pour lui en même temps que la mort. La
terre gelée allait faire mourir le vieil arbre dans sa Heur.
*
* *
Au début de cette étude, comme je le lis au temps de ma
jeunesse, j’ai ouvert avec allégresse sous les yeux du lecteur
CHARLES D’ORLÉANS
HO
le gros recueil des poésies du duc d'Orléans. Fermerons-nous
maintenant ce « saint livre » avec quelque appréhension?
Peut-être. Décidément, il est trop secret, d’un plaisir trop
personnel et mince. Autant que le poète, c’est l’homme d’au¬
trefois qui nous retient encore. Mais l’enseignement que nous
pourrons en tirer n’en sera pas moins fécond.
De l’esprit d’un Charles d’Orléans, nous retiendrons aussi
quelques traits essentiels qui marquent ceux de notre art et
de notre caractère national. Nous nous attarderons avec lui
devant les paysages modérés et les douces choses de France.
Horizons tendres et bleutés, courbe étincelante des rivières,
ombre des forêts giboyeuses, lumière blonde du ciel que les
miniaturistes d’autrefois traduisaient par des points d’or,
grèves de la Loire, feuillage argenté des saules, prairies
mouillées, jardinets de simples fleurs, champs de blé et
d’avoine que dessinent des haies vivaces, douce vie de nos
campagnes, civilité de ses bonnes gens, alacrité des vigne¬
rons, humanité chrétienne et indulgence des mœurs, c’est
vous, vraiment, qui avez enfanté les vers du poète. Son art
n’a jamais connu ni l’effort, ni la rhétorique : une indication
rapide et plaisante lui suffit. Et son œuvre traduit encore les
aspects éternels du tempérament français : le sentiment d'un
idéalisme courtois et la douce moquerie de cette courtoisie,
une vision au fond réaliste et juste des choses, un grand
besoin de se connaître soi-même, une extrême modération,
enfin ce goût de la société, où brille un bel esprit, qui est
celui d'un cercle, et qui deviendra celui du salon.
Tel nous apparaît, bourgeoisement, ce prince des lis et de
la poésie, l’Horace du moyen âge.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV- SIÈCLE. II
pi. il
f&pitapÇt Suôit %iî(ot)
ftctts fyumaiM qui ap iee no* fituee
fitaycj fee cueuce contre no* enôurcie
Car fe pttie 5e no* ponure^ ctue^:
„ Cneu et) aura pfuftoft 5e Soue mercte
î>oue noueSotce cpatadjcecmq ftp
£luât Ôefa cf)ar^ ttopauôertounie
0(efi niera Ôcuouree et pourrie
et no* ree oe 5cuen5e céôice a poufSze
iDenofîeemafperfonnenefeqrie ’
20a te pnee^ieu que toue noueSucif
feaüfoufôze giit.
Les Pendus
Édition de Villon ; Paris chez Pierre Levet, 1489
<Bibl. Nat.. Réserve Y" 245)
LE PAUVRE VILLON
C'esl ainsi qu’il s’est nommé clans l’épître à ses amis, alors
qu'il gisait dans la basse fosse de la geôle de Meung-sur-
Loire, « non pas soubz houx ne may », attendant la mort;
c’est ainsi qu’il a parlé de lui dans l’invitation à son enter¬
rement qui termine le Testament :
Icy se clost le testament
Et finist du povre Villon.
Certes, ce n’est pas le seul nom qu’il se soit donné. Car
dans l’œuvre si courte qu’il nous a laissée (les Lais ont
3ao vers, le Testament 2023, et les autres pièces authentiques
de François Villon ne comprennent guère que seize petites
pièces, des ballades surtout), nous relevons son nom à dix-
huit places1.
C’est là un fait assez extraordinaire, digne d'être mis
immédiatement en lumière. Villon n'a parlé que de lui. 11 a
été un farouche individualiste et son œuvre nous présente un
singulier cas d'égotisme. Il y a eu lui et quelques autres. Les
autres, c’est-à-dire le petit monde, où il a passé sa jeunesse,
i. Lais, 3 1 4 : * le bien renommé Villon»; en acrostiche comme signature de la
ballade pour prier Notre Dame; en acrostiche dans la ballade pour la Grosse Margot ;
Testament, 1811; legs aux amants infirmes pourvu qu’ils disent un psaume pour
« l’ame du povre Villon »; T., 1997, fin du testament du « povre Villon »
signature acrostiche de la ballade de bon conseil; de la ballade des contre-vérités i
dans le refrain de l’épîlre à ses amis : « Le lesserez la le povre Villon » ; signature
acrostiche du Débat du Cuer et du Corps de Villon; dans la ballade au nom de Fortune.
11 se nomme : Françoys Villon, dans les Lais, a; dans l’épitaphe; T., 1887; dans la
Requeste a Mons. de Bourbon; Françoys, dans l’acrostiche de la « ballade a s’amye » ;
deux fois dans lu ballade au nom de Fortune; dans le quatrain.
58
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
des gens de Paris, comme d’un quartier, des richards qui ne
l’ont pas obligé, lui le « povre Villon », le petit écolier qui
n’a rien, dont la vie dépend de beaucoup d’autres vies, qui est
soumis à tous les hasards, tire sa subsistance du savoir-faire
et plaire, du charme de son esprit qui était grand en vérité.
Et c’est là sans doute l’origine du malentendu de François
Villon avec la société de son temps, la source des invectives,
des haines, des ironies qui distinguent si particulièrement sa
nature ardente et impressionnable. Villon est un homme qui
sent, malheureusement pour lui, avec une vivacité doulou¬
reuse. Il voit, il juge, frappe directement au but, griffe,
bafoue. Son art n’est que l’expression d’une sensibilité aussi
vive qu’exquise. II est la vérité, la sincérité même. Et les
mots dont use Villon ont comme le goût de la volupté; ils
traduisent le mouvement et la vie en traits forts et simples,
dans la lumière. Si Villon sait arranger parfois les choses, il
ne sait pas se contenir. Il parlera sans prudence comme sans
retenue. La haine le rend fou ; et la joie l’étouffe, l’éteint
même. S’exprimer a été comme la défense de sa personnalité
de pauvre qu'il nous faut connaître, comme nous devons
connaître l’esprit d’un temps où elle put se manifester.
I
L.4 VIE DU « BIEN RENOMMÉ » MLLON
François de Montcorbier, dit des Loges1, naquit à Paris, en
1 43 1 , de parents pauvres 2 :
Povre je suis de ma jeunesse,
De povre et de petite extrace;
Mon pere n’ot oncq grant richesse,
Ne son ayeul, nommé Orace;
1. Il me faut bien citer, une fois pour toutes, les deux volumes que j'ai consacrés
à François Villon, sa vie et son temps, Paris, iqi3,où l’on trouvera les références qui
manquent ici, ainsi que la documentation iconographique.
2. T., 27.3-280.
LE PAUVRE VILLON
5 9
Povreté tous nous suit et trace.
Sur les tombeaulx de mes ancestres,
Les âmes desquelz Dieu embrasse,
On n’y voit couronnes ne ceptres.
Le nom de Montcorbier nous permet de penser que le père
de François tirait son origine de l'ancienne province du
Bourbonnais. Un grand nombre de Bourbonnais durent
venir s’établir à Paris à la suite du mariage de Charles V
avec Jeanne de Bourbon. La mère de François habitait préci¬
sément le quartier des Célestins, très aristocratique alors, où
se trouvait l’hôtel Saint-Pol, la résidence royale. Le père de
François de Montcorbier mourut de bonne heure, car l’enfant
fut élevé par sa mère, une bonne femme, pieuse et illettrée,
dévote à la Vierge qui, craignant les peines de l’Enfer et
désirant les joies du Paradis, vécut dans l’espérance de bien
mourir en sa foi. Elle priait, l’humble chrétienne, devant la
fresque du moûtier, c’est-à-dire du monastère qui était sa
paroisse, représentant précisément une image peinte de Notre
Dame « de souveraine maistrise » et aussi des scènes de
l’Enfer. Son fils le rappellera dans les vers candides dont il lui
fera plus tard présent1 :
Femme je suis povrette et ancienne,
Qui riens ne sçay; oncques lettre ne leus.
Au moustier voy dont suis paroissienne
Paradis paint, ou sont harpes et lus,
Et ung enfer ou dampnez sont boullus :
L’ung me fait paour, l’autre joye et liesse...
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
Sans doute aussi la pauvre femme lui faisait de petits
contes, comme toutes les mères en font aux enfants : car
à illon se dira plus tard « extrait de fée », capable de dispenser
aux hommes le « don d’aimer ». François aimera tendre¬
ment sa mère, comme tant d’hommes passionnés et terribles.
Mainte fois, au cours de sa vie misérable et dangereuse, il se
i. T., v. 893-902. — Il s’agit certainement de l’église du couvent des Célestins»
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
6 O
tourna vers elle, l’unique soutien de sa faiblesse; et il lui
donna ce beau nom de « château1 » :
Qui pour moy ot douleur amere,
Dieu le sect, et mainte tristesse :
Autre chastel n’ay, ne fortresse.
Ou me retrave corps et ame,
Quant sur moy court malle destresse,
Que ma mere, la povre femme !
La mère de François dut demeurer veuve de bonne heure;
car il était encore bien jeune quand elle vint le porter à
maître Guillaume de Villon, son parent sans doute, qui était
chanoine d'une vieille paroisse parisienne, de fondation
royale, ayant chapitre sans dignités capitulaires, Saint-
Benoît-le-Bétourné, dans la grand’rue Saint-Jacques. Fran¬
çois de Montcorbier prendra même le nom de son protecteur,
de son «plus que père», qu'il devait illustrer d’une manière
bien inattendue; et il a parlé avec tendresse des soins mater¬
nels dont l’entoura le chapelain de Saint-Benoît - :
Qui esté m’a plus doulx que mere,
A enfant levé de maillon.
Ce Guillaume de Villon, originaire du village de ce nom à
cinq lieues de Tonnerre, était un clerc bourguignon ayant
alors entre trente-cinq et quarante ans, qui ne quitta guère
les écoles de Décret de la rue Saint-Jean-de-Beauvais où il
avait étudié en attendant d'y enseigner comme professeur.
Pourvu de modiques bénéfices, il demeura dans une maison
du cloître, non loin des charniers, à la Heuze, puis à la Porte
Rouge qui regardait le grand portail de l’église. C’était un
homme appliqué et paisible que ce décrétiste.
La maison tranquille d’un chanoine avec sa petite librairie,
ses livres de piété et de droit, ses coffres, sa garde-robe, son
pétrin et ses celliers ; la série des fêtes religieuses ou de quar-
i . T., v. 867-872.
a. T., v. 85i-85a.
LE PAUVRE VILLON
6 1
tiers, la Nativité surtout où l’on chantait, en criant Noël, de
si longs cantiques; une pauvre et antique église; la cour du
cloître avec ses enseignes dévotes et facétieuses, très propres
à exciter l’imagination d'un petit enfant, né avec des yeux
bien ouverts sur le monde, voilà évidemment ce qui tout
d’abord a retenu l’attention de François. Il grandit sur la
montagne Sainte-Geneviève, dans le quartier des collèges,
dans un milieu tout à fait ecclésiastique, entre le curé, les
six chanoines capitulaires nommés par Notre-Dame, les
douze chapelains élus par le chapitre de Saint-Benoît. C’est
dans ce milieu loyaliste que l’enfant entendit la légende des
saints de Paris, les histoires ecclésiastiques de privilèges, de
justice, de droits, d’abus, de procès; les conversations de ces
pauvres curés parisiens, qui détestaient les riches réguliers,
les ordres nouveaux qui leur faisaient concurrence; et il
recueillit aussi les échos de la querelle particulière que les
genè de Saint-Benoît soutenaient contre le chapitre de Notre-
Dame dont leur église était sujette. Car le jour de la fête de
saint Benoît (n juillet), les doyens et chapitre de l’Fglise de
Paris venaient faire une station et une procession dans leur
église sujette, toucher une petite rente, du blé; et souvent ils
dénonçaient la misère de la paroisse parisienne, insistant
sur le désordre qu'ils y avaient remarqué. Ils étaient très
mal reçus par les gens de Saint-Benoît; et c’est un fait que
ces derniers, qui n’avaient ni maîtrise ni enfants de chœur,
négligeaient de se faire représenter à Notre-Dame le jour de
la fête de leur paroisse, alléguant à ceux qui jouissaient d’une
maîtrise renommée qu’ils ne savaient pas bien chanter!
Paris était encore sous la domination des Anglais. En
1 436 , quand ils quittèrent la capitale, on fit une notable pro¬
cession et, malgré le vent et la pluie, on remarqua que nul
cierge ne s’éteignit; Charles Vil devait entrer dans Paris
l’année suivante au milieu des feux de joie. Mais c’est aussi
un fait que les courses des brigands ne cessaient pas autour
de la ville ; que peu de gens mangeaient du pain à leur saoul ;
62
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE
que les pauvres dévoraient des navets et des trognons de
choux cuits sur la braise. Et, le jour et la nuit, les petits
enfants, les femmes, les hommes criaient : <■ Je meurs, hélas!
las doux Jésus: je meurs de faim et de froid ! » Le pain, le
pain précieux, demeurait un objet de convoitise: c’est Villon
qui dira des pauvres qu'ils ne voient le pain qu’aux fenêtres.
Une épidémie de petite vérole emporta cinquante mille
personnes ; beaucoup de camarades de François durent
mourir. Lui, il vit de près la misère et, de bonne heure, il
connut la puissance de la mort. Les laboureurs des environs
de Paris, inquiétés par les garnisons anglaises, rentrèrent
dans la ville ; les loups les suivirent en longeant les berges de
la Seine. Us attaquaient les chiens et mangèrent même un
enfant derrière les Innocents. En i43q, on les vit réappa¬
raître, affamés, se jeter sur les femmes et les enfants. Fin
loup sans queue, surnommé de ce fait Courteault, était
célèbre ; on en parlait comme d'un cruel capitaine. Et,
l’année suivante, apparurent des larrons qui volaient les
petits enfants, les enfermaient dans des huches afin que leurs
parents les rachetassent. Tels étaient les événements capables
de frapper l’imagination d’un petit garçon.
François travaillait alors aux côtés de maître Guillaume de
Villon. Il était difficile à cette époque de trouver, gratui¬
tement surtout, la première instruction. Mais Villon n’a cer¬
tainement pas fréquenté les pédagogies où les enfants demeu¬
raient jusqu’à leur douzième année, âge auquel ils passaient
dans la Faculté des Arts. La grande bête de régent manque à
la collection des grotesques de son temps que François Villon
nous a léguée. Guillaume de Villon lui enseigna certainement
le latin; et il se chargea de son instruction, sans doute dans
ses propres livres. C'est ce que montre parfaitement le legs
irrévérencieux que François lui fera de sa « librairie ». Ils
lurent ensemble les livres saints : et Guillaume lui conta les
pieuses historiettes, les légendes populaires à Paris.
LE PAUVRE VILLON
63
*
a *
Puis Page vint où François, vers sa douzième année, dut
suivre les leçons de la Faculté des Arts qui était comme le ves¬
tibule des autres Facultés : Théologie, Décret, Médecine. Il
passa son baccalauréat ou déterminance au mois de
mars 1 44p , ayant payé la bourse la plus minime qui était de
deux sous parisis. L’écolier n’était pas en avance, cet examen
pouvant se passer à partir de la quatorzième année et après
deux ans d’études. On était alors interrogé sur le Donat et
VOrganon d’Aristote, la grammaire latine et la logique en un
mot. Le deuxième examen qu’il subit, et qui était la licence,
portait surtout sur les sciences et la philosophie. Le
4 mai 1 4<3 2 , François de Montcorbier était agréé comme
licencié, sur sa vingt-deuxième année. Recevant, rue du
Fouarre, le bonnet de la maîtrise, il obtenait en un mot cette
« licence d’enseigner », grade suprême de la Faculté des
Arts, qui permettait l'accession à tous les autres. Mais plus
qu’un grade, la licence permettait finalement la collation
d’un bénéfice, et faisait dans tous les cas du jeune homme
comme un clerc. Lin singulier clerc, certes, qui n’a pas pris
au sérieux tout ce fatras qu’on lui a enseigné, qui n’aima
jamais l’étude, n’a nommé le Donat et l’/lrs memorativa que
dans des legs à des vieillards ou à des imbéciles, et qui fera,
dans ses Lais, une satire très fine du jargon de l’école1 :
Ce faisant, je m’entroublié,
Non pas par force de vin boire,
Mon esperit comme lié;
Lors je sentis dame Mémoire
Reprendre et mettre en son aumoire
Ses especes collateralles,
Oppinative faulce et voire,
Et autres intellectualles...
La connaissance que François eut du monde antique, il a
1. L., v. 281-288.
64
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
pu la trouver surtout dans les livres en français du temps
de Charles V, gonflés des sentences des Latins. Il est le fils
de la misère, l’écolier de la douleur1 :
Travail mes lubres sentemens,
Esguisez comme une pelote,
M’ouvrit plus que tous les Commens
D’Averroys sur Aristote.
Villon n’était pas l’homme des livres, encore qu’il eût fait
les études de son temps et frit aussi docte que tel autre maître.
Ou plutôt, il était l’homme d'un livre, le « noble Rommant de
la Rose », la bible poétique d’alors, et comme l’encyclopédie
de toutes les connaissances, un trésor de courtoisie et de
discussions que l’on trouvait fréquemment parmi les livres
des chanoines de ce temps.
Il faut le dire aussi : l’époque n’était pas favorable à
l'étude. L’Université de Paris, suspecte au roi Charles VII
d’avoir été si longtemps bourguignonne, et même favorable
aux Anglais, traversait une période de troubles ; elle boudait
le pouvoir et marquait son mécontentement par la cessation
officielle des cours lorsqu’elle se trouvait en conflit avec
l’administration. Ainsi advint-il entre le 4 septembre 1 443 et
le i4 mars 1 444 , dans le cours de l’année 1 4 4 5 • Impatienté,
Charles 4 11 faisait juger les différends des Universitaires par
les gens du Parlement et il leur imposa la grande réforme de
1 4 5 2 . Mais la réforme nedevaitpas changer les habitudes des
écoliers, ni abaisser l’orgueil des maîtres, ni apaiser les sen¬
timents de haine que les bourgeois de Paris portaient à ces
fauteurs de troubles, les étudiants.
Au rapport du lieutenant criminel, Jean Bezon, les écoliers
commettaient, depuis 1 4 4 9 , des excès sans nombre. La nuit,
ils enlevaient, avec grand tumulte, les enseignes penduesaux
huis par de forts crampons de fer. Ils criaient dans les rues:
<( Tuez, tuez! » afin de jouir de l’effroi des bonnes gens qui
i. T., v. 93-96.
LE PAUVRE VILLON
65
ouvraient timidement leurs fenêtres pour voir ce qui se
passait; ils volaient les crochets des boucheries à Sainte-
Geneviève, des poules à Saint-Germain-des-Prés. François
Villon dut suivre de près ces désordres : car un des épisodes
burlesques des troubles universitaires forme le sujet de son
premier poème que nous ne possédons plus.
Parmi les curiosités de Paris signalées à l'attention des
étrangers, il y avait, devant l'hotel de l’Amiral, près de Saint-
Jean-en-Grève, une grosse pierre levée que l’on nommait le
Pet au Diable: peut-être une borne, en forme de vessie ou
de sac, car il semble bien qu’elle tirât son nom du grossier
fabliau bien connu à Paris puisque Rutebeuf l’a conté. Cette
pierre avait donné son nom à un grand hùtel situé rue du
Martelet-Saint-Jean, appartenant à une vieille et religieuse
dame, mademoiselle de Bruyères. Et sans doute devant elle,
comme autour d’autres pierres levées, les étudiants se livraient
à toutes sortes de facéties. Or, en i45j, les écoliers de Paris
enlevèrent la pierre du Pet au Diable et la transportèrent
sur la montagne Sainte-Geneviève, dans la rue du Mont-
Saint-Hilaire, au cœur du quartier des collèges. Le i5 no¬
vembre, le Parlement commettait maître Jean Bezon, lieu¬
tenant criminel du Châtelet, pour faire une information sur
le transport de cette pierre qui fut déposée dans la cour du
Palais comme pièce à conviction. Or, un beau soir, les
endiablés écoliers livraient assaut au Palais, en armes; aux
Halles, ils décrochaient l'enseigne de la Truie qui file. Puis
ils allaient chercher la pierre que mademoiselle de Bruyères
avait fait mettre devant son hôtel pour remplacer son Pet. Ils
la baptisèrent la Vesse et ils la fixaient, avec des chaînes,
scellée dans le plâtre, sur la montagne Sainte-Geneviève. La
première pierre fut placée au Mont-Saint-Hilaire, couverte
d’un chapeau fleuri et de romarin. Et chaque nuit les écoliers
dansaient autour d’elle, au son des flûtes et des bombardes.
Ils contraignaient les passants, jusqu'aux officiers du roi, à
prêter le serment d'observer les privilèges de la Fesse. Puis
il —
66
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
les écoliers, peut-être à l’instigation de maître François,
s’avisaient de plus hautes folies. Ils entendaient marier les
enseignes, prises au cours de leurs promenades nocturnes,
suivant le récit de vieilles facéties que Villon ne devait pas
ignorer. Ainsi ils s’étaient vantés d’avoir le Cerf pour
célébrer le mariage de la Truie et de l’Ours; de prendre le
Papegault pour le donner, sans doute comme suivant, à la
Truie quand on la marierait.
Cette fois, c’en était trop : le prévôt de Paris et son lieu¬
tenant résolurent de se rendre sur la montagne Sainte-
Geneviève, d'y faire enlever pierres et enseignes, malgré les
écoliers qui déclaraient qu’il y aurait alors des têtes battues.
Or, le jour de la Saint-Nicolas, fête des écoliers, messire
Robert d’Estouteville, le prévôt et ses sergents montèrent
dans la rue Saint-Hilaire. La pierre, objet du délit, encore
couronnée de romarin, est arrachée; on la charge sur une
charrette. Des écoliers s’étaient réfugiés dans la maison de
Saint-Etienne avec leurs dépouilles : le lieutenant déclare
que le roi doit rester le maître. L’entrée de la maison est
forcée ; on trouve les enseignes, les crochets des boucheries,
un petit canon et. un grand nombre de couteaux. On perqui¬
sitionne dans la maison de Y Image-Saint-Nicolas, dans l’hôtel
de Jean Coquerel, prévôt d’Amiens, pédagogue renommé.
Des écoliers sont arrêtés ; un sergent ose se promener revêtu
de la robe d’un écolier, les bafouanttous ainsi. Et les pierres
séditieuses descendaient sur une charrette le long de la rue
Saint-Jacques.
Tout humiliée qu’elle fût alors, l’Université n’entendait
pas supporter, sans protestation, les « molestations atroces »
commises par le lieutenant criminel du Châtelet qui avait
fait emprisonner quarante écoliers. Elle décidait que le rec¬
teur se rendrait vers le prévôt, en son hôtel de la rue de
Jouy, pour obtenir la délivrance des écoliers ; les étudiants
devaient eux-mêmes y aller par groupes de huit, sans porter
de couteaux. Jean Hue, maître en théologie, prit la parole
LE PAUVRE VILLON
67
pour exposer que le prévôt, ou sou lieutenant, avait abusé du
pouvoir, sans bonté ni mesure. Et le recteur, qui avait obtenu
la délivrance des écoliers, redescendit dans la rue, acclamé
par les huit cents étudiants. Comme le cortège gagnait, par
l’étroite rue de Jouy, la grand rue Saint- Antoine, une bouscu¬
lade se produisit et les sergents chargèrent la queue de la
colonne. Les écoliers sont piqués de la dague ou de l’épée.
Un doux bachelier en décret, bien innocent, trouve la mort,
tandis que les blessés, assez nombreux, courent chez les
barbiers. L'affaire a été assez rude, en somme, et les bourgeois
de Paris ont accueilli les écoliers à coup de pelles et de
bûches, tandis qu'ils cherchaient à se réfugier dans leurs
coffres. Aussi, le 12 mai i453, l’Université protestait devant
le Parlement de Paris contre les violences des gens du prévôt.
Une solennelle amende honorable est exigée et Jean Char¬
pentier, sergent, a le poing coupé à la porte Baudoyer. Ainsi
les leçons avaient été suspendues pendant plus d'un an,
jusqu’au milieu de l’été de 1 455 .
Tels sont les jours troublés que vécut Villon sur sa vingtième
année. Telle nous apparaît l'époque pendant laquelle il pré¬
para ses examens. Encore que son nom ne se rencontre pas
parmi les turbulents écoliers mêlés à ces bagarres, on peut
croire qu’il y eut une part assez active. Il en fut certainement
le chantre, l’historien, car il célébra dans un « roman »,
aujourd’hui perdu, intitulé le Pet au Diable, les épisodes
burlesques qui caractérisèrent, en 1 45 1 , les préliminaires de
la sanglante échauffourée. Nous ne le connaissons plus que par
un legs, bien irrévérencieusement adressé au sage Guillaume
de 4 illon qui, ayant introduit François aux lettres, ne pouvait
guère se réjouir de la conduite de son enfant adoptif 1 :
Je luy donne ma librairie,
Et le Rommant du Pet au Deable,
Lequel maistre Guy Tabarie
Grossa qui est homs véritable ;
1. T., v. 857-864.
68
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Par cayers est soubz une table.
Combien qu’il soit rudement fait,
La matière est si très notable
Qu’elle amende tout le mesfait.
Ce roman, c’est-à-dire un récit d'aventures conçu à la
manière archaïque, il est aisé de l'imaginer. Sans doute
Villon disait la sale légende de la pierre, son enlèvement par
les écoliers, les hommages qu’on lui rendait, sa reprise par
les gens du guet, son transport dans la cour du Palais où les
écoliers venaient la ravir à leur tour. On y pouvait trouver
encore le récit du baptême de la Vesse, fille du Pet, des épi¬
sodes du mariage des enseignes de Paris que les étudiants
célébrèrent en ce temps. Une facétie telle que V esbatement du
mariaige des iiij filz Hemon ou tes enseignes de pluseurs
hostels de ta ville de Paris sont nommez donne parfaitement
l'idée de l’esprit du Rommant du Pet au dealtle auquel Villon
n’attachait aucune importance.
Il est, par contre, beaucoup plus intéressant de constater
qu’en ces jours Villon ne s’était pas contenté de faire des
études quelconques, et de s’amuser à Paris. Il était devenu un
dévoyé déjà ; un de ces clercs, mauvais écoliers fuyant l’école,
ravisseurs de filles, jouant aux dés, qui chantaient le soir dans
les rues des chansons moqueuses ou d’amour, portaient des
bâtons, faisaient des farces qui tournaient parfois au tragique.
Et ces clercs dévoyés étaient très proches de la classe des vaga¬
bonds. D’un trait cynique, Villon a dépeint leur propre vie et
la sienne :
Tout aux tavernes et aux filles.
Or Villon se montrera d’une singulière érudition sur les
tavernes de Paris, sur les vins qu’on y buvait ; bien des
plaisanteries de son Testament ne sont que des traits de bu¬
veur, des bons mots classiques de chopineur. Et la taverne
était alors le refuge des jeux de hasard, l’abri des tricheurs
qui savent corriger les erreurs de la destinée.
LE PAUVRE VILLON
69
*
* *
De bonne heure aussi, Villon avait aimé les femmes avec
l’ardeur d’un homme sensible à l’excès, ému sans doute de se
sentir laid, malheureux à coup sûr d’être pauvre, lui dont le
corps et le cœur furent dominés par le désir. Villon en par¬
lera tour à tour comme un cynique et comme un amant
raffiné, prenant le ton des mondains qui se lamentaient de
leurs amours à la façon d’Alain Chartier. 11 se dira berné par
des coquettes comme Catherine de Vausselles qui le lit battre,
ou cette Marthe qu'il chérit délicatement. On l'appela dans
le monde « l'amant remys et renvé ». Il a connu des filles ,
nommé parmi elles .Marion l'Idole, la grande Jehanne de
Bretagne ; il s’est même donné comme l'amant de cœur d’une
grosse Margot qui vivait en s'abandonnant à tous :
En ce bordeau ou tenons notre estât,
une de ces femmes qui consolent toujours le pauvre et l’éco¬
lier. Filles mariées, la plupart du temps, habitant une maison
avec plusieurs autres, chez qui l’on vient s'amuser et surtout
manger et boire. Et l’ami, ou le mari de la dame, sait à
propos descendre à la cave, se mettre à table en oubliant de
payer son écot.
Et Villon a nommé aussi ces jolies marchandes de Paris qui
achalandaient les échoppes de leur beauté, la belle Gantière,
Blanche la Savetière, la gente Saulcissière, Guillemette la
Tapissière, Jehanneton la Chaperonnière et Catherine la
Boursière. Parmi les anciennes belles marchandes, il a fait
parler la Belle Heaulmière, la jolie marchande d'armes au
temps du brillant Paris de Charles V, celle que le boiteux
d'Orgemont, maître de la Chambre des Comptes et chanoine
de Notre-Dame de Paris, avait installée au cloître dans la
maison de la Queue du Renard. Or, François la vit dans sa
décrépitude, alors qu'il était lui-même dans la fleur de son
âge :
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
70
Qu’est devenu ce front poly,
Cheveulx blons, ces sourcils voultiz...
Avoir vingt-cinq ans, être très pauvre ; éprouver qu’on a
devant soi l'avenir que vous assurent la santé, la joie de
vivre, de belles relations, un esprit vif, capable de désarmer
1 homme le plus rigide, de faire réfléchir le plus sérieux, de
surpasser en gaîté le plus joyeux ; avoir le goût de la volupté
décuplé par la pensée de la mort ; éprouver qu’il y a un plaisir
dans chaque chose, dans une chanson, dans un beau rythme,
dans une rime étincelante ; aimer l’aspect et le bruit du
monde, le geste des hommes, comme on adore le tendre corps
de la femme, savoir traduire toutes ces impressions avec le
sûr instinct de son oreille et de son cœur; se trouver dans la
mauvaise fortune et dans ses amours semblable aux héros
des livres qu’on vient de lire, à ceux de la Bible, de la Grèce
et de Rome ; rêver de posséder Didon, la reine de Carthage;
rire du pédantisme et du fatras de l Ecole; être jeune enfin
en ayant déjà beaucoup vécu, observé toutes sortes de condi¬
tions ; pouvoir haïr de toutes les forces de son âme ; se montrer
bon ou mauvais, suivant l’heure ; se sentir à la fois d’église
et séculier; avoir jusqu’à ce jour éprouvé toutes les gâteries
d'un brave homme de chapelain et la tendresse d’une pauvre
femme de mère : tel était alors vraisemblablement, au moral,
l’état de maître François Villon.
Autant que nous pouvons le savoir, c’était au physique un
pauvre petit écolier, sec et noir, laid; hardi en paroles, il se
montrait peut-être assez timide avec les femmes puisqu’elles
le rendirent très malheureux et qu’il s’accommoda trop bien
des faciles caresses d’une grosse Margot. Car il avait aimé
cette Catherine de Vausselles, et il avait cru en elle sur le
témoignagede ses yeuxetdesa bouche menteuse ; elle venait
s'accouder près de lui :
Et me souffroit tout raconter,
Mais ce n’estoit qu’en m’abusant.
TE PAUVRE VILLON
Il avait suivi l'aventure, comme on suit la plume que pousse
le vent. Or, l'aventure avait mal tourné, car cette Catherine
l’avait fait fustiger tout nu, comme on bat le linge au ruisseau,
et, à ce qu'il semble, légalement. Corrections courantes alors
et qui fréquemment sont données à des clercs pour avoir chanté
des chansons diffamatoires par exemple. François avait alors
en tète une autre femme qu il nommera sa « chiere rose » et
qui de son vrai nom s'appelait Marthe. Comme elle était belle
alors, dans sa fleur épanouie ! Combien il l avait aimée,
puisqu'il la maudira plus tard, laissant à cette femme inté¬
ressée une bourse de soie et une ballade que lui chantera un
repoussant personnage de ses amis :
Ung temps viendra qui fera dessechier,
Jaunir, flestrir votre espanye fleur!...
Vieil je seray; vous, laide, sans couleur...
C’est assis sur un banc, le 5 juin 1 4 5 , près d une femme
encore, Isabeau, un soir de la Fête-Dieu, une belle fête de
quartier pour les gens de Saint-Benoît, après la procession,
que nous trouvons maître François. Alors chacun devisait
devant sa maison; et il faisait bon respirer l'odeur de rose et
d'encens dans la nuit qui fraîchissait, sur le banc de pierre
situé sous l'horloge de l'église, dans la grand'rue Saint-
Jacques. Par crainte du serein, maître François portait un
petit manteau. Il pouvait être neuf heures du soir* et l'on
causait en paix, avec un prêtre nommé Gilles. Or, tout à coup
débouchent Philippe Sermoise, un autre prêtre, et maître
Jean le Mardi. Dès qu il a aperçu Villon, Philippe s’écrie :
— Je renie Dieu ! maître François, je vous ai trouvé : croyez
que je vous courroucerai !
— Vous tiens-je tort? Que me voulez-vous? Je ne crois en
rien vous avoir méfait. Beau frère, de quoi vous courroucez-
vous ?
Et François Villon de se lever pour céder la place au prêtre
irrité. Philippe le repousse, déclinantcette politesse ; et Fran¬
çois se rassied. Mais Philippe, furieux, tire alors la dague
72 . HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
qu’il portait sous sa robe et il frappe Villon en plein visage,
fendant et ensanglantant sa lèvre, douloureusement. La ren¬
contre s’annonçait mal; prudemment, Gilles et Isabeau leur
faussent compagnie. Restés seuls, François et le prêtre des¬
cendent jusqu’à la porte du cloître. François bat en retraite,
tenant une pierre dans sa main droite et dans l’autre la dague
qu'il a tirée de dessous son petit manteau. Sa blessure est
cruelle. Maître Jean le Mardi fait mine d’intervenir et tente de
désarmer François : pour éviter la fureur du prêtre qui le
poursuit toujours, l’injure et la menace à la bouche, Villon
lui plante profondément sa dague dans l’aine. Philippe Ser-
moise roule à terre; et François lui lance en outre au visage
la pierre qu’il tenait à la main. Sur quoi Villon laissa là son
prêtre et il se rendit chez un barbier, nommé Fouquet, pour
se faire panser. Il lui donna un faux nom, celui de Mouton,
dénonçant Philippe Sermoise pour le faire arrêter.
Ce n’était guère la peine. Des voisins avaient ramassé Phi¬
lippe dans le cloître Saint-Benoît, portant toujours sa dague
dans l’aine. On le coucha dans la maison du cloître qui
servait de prison. Un examinateur du Châtelet vint l’inter¬
roger. Cet homme, la veille furieux, déclarait pardonner à
son meurtrier « pour certaines causes qui à ce le mouvaient».
Le lendemain on transportait Sermoise à l’Ilôtel-Dieu où il
trépassa, le samedi suivant.
Affaire peu claire, encore que Villon fut dans un cas de
légitime défense ; et la petite Isabeau, qui causait sur le banc
près de Villon, la connaissait sans doute mieux que nous.
Car Philippe, si colérique et réservé tout ensemble, nous
apparaît comme un prêtre amoureux, le rival sans doute de
maître François. Quant à Villon, dans le geste de planter sa
dague dans l’aine d’un querelleur, dans le fait de donner un
faux nom au barbier, un nom véritable au demeurant, de
prendre le chemin de l’exil par crainte de la justice, il nous
apparaît immédiatement comme le personnage double et
impulsif qu’il sera par la suite.
LE PAUVRE VILLON
73
Maître François devait quitter Paris pendant sept mois, se
terrer non loin de la ville, sans doute à Bourg-la-Reine, et
dans le vallon broussailleux de Port-Royal, vivant de franches
repues dont il prend à témoin l’abbesse de Port-Royal,
Huguette du Hamel, une abbesse joyeuse, demeurant dans ce
pauvre monastère avec une jeune novice et avec une sorte
d étonnant mari, maître Bande le Maître, qui tenait les sceaux
du couvent, couchait dans la chambre de l’abbesse, par¬
tageait son lit, se baignait avec elle ; et l’abbesse se rendait
aux fêtes et aux noces, se déguisait avec les galants. Un beau
jour, tous disparaissent, emportant les titres et les lettres de
l’abbaye.
Voilà un joli monde, un singulier milieu clérical où Villon
put trouver quelque adoucissement à son exil. Mais ce qui
est certain, c’est que ses parents et ses amis de Paris ne
l’avaient pas abandonné. Ils durent agir en sa faveur auprès
de la Chancellerie, car au mois de janvier 1 456 (n. st.) une
lettre de rémission lui était accordée, comme cela avait lieu
pour les fugitifs. Nous en possédons même deux exemplaires :
l’une au nom de François des Loges, dit de Villon, l’autre au
nom de François de Monterbier (lisez Montcorbier) ; ce qui
n'est pas à l’éloge de l’ordre qui pouvait régner alors en la
Chancellerie. Enlisant ces lettres, on a d’ailleurs le sentiment
que le récit du meurtre de Philippe Sermoise a été visiblement
arrangé par les parents et amis de Villon. On y alléguait
aussi que notre maître ès arts s’était « bien et honnorablement
gouverné, sans jamais avoir esté attaint, reprins, ne convaincu
d'aucun villain cas, blasme ou reprouche, comme a homme
de bonne vie ». Sur quoi on le rendait à ses « bone famé et
renommée et a ses biens non confisquez ».
L nique certificat de bonne conduite qu’obtint jamais Fran¬
çois Villon !
*
* *
Au mois de décembre t 456 , à la Noël de l’année qui avait
74 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
vu son retour à Paris, François Villon produisit le premier
poème que nous ayons conservé de lui, les Lais.
C’est un soir de décembre; il fait sombre et froid. François
Villon demeure dans sa chambre sans feu du cloître Saint-
Benoît, assis devant la table sous laquelle le Roman du Pet
au Diable est caché. Sur la tablette, il y a un encrier ; un
cierge près de s'éteindre éclaire cette scène et l’on entrevoit
dans l’ombre les châlits de sa couchette.
Le pauvre écolier réfléchit, légèrement assoupi, à moitié
engourdi par le froid, saisi par la solitude et le silence. Il est
dans une heure de grande lucidité intérieure, très propice à
l'inspiration. Il se sent à la fois recueilli et exalté, comme un
voyageur à la veille de se mettre en route : car maître François
a résolu de quitter prochainement Paris, pour la seconde fois.
Il y a aimé, il y a souffert aussi; il a vécu dans de riches et
de très pauvres compagnies ; il a rencontré sur son chemin
de bonnes et de mauvaises gens; il est devenu criminel, puis
indicateur de voleurs ; il n’est plus honnête et dissimule.
Et cependant François a conservé tout le charme de la
jeunesse, la fraîcheur de son esprit, sa verve d’écolier
gouailleur, si proche de l’école. 11 semble n’avoir encore que
l’expérience précoce et désabusée d’un jeune enfant de Paris.
C’est 1 écolier qui va nous parler. Sa vie lui apparaît comme
dans la lumière joyeuse du matin. Des Figures d’amis y sur¬
gissent, celle des bons et brillants compagnons de sa jeunesse ;
il y distingue un visage de femme cruelle ; des mauvais
riches ; des religieux pleins d’orgueil, ennemis de son cher
Saint-Benoît. 11 faut dire adieu à tout cela, prendre congé de
toutes ces choses!
Non, François n’écrira pas un testament; il n’est pas à
l’article de la mort. Mais il saluera amis et ennemis. C’est un
voyage qu’il va entreprendre; il n’est pas mauvais, alors, qu’il
mette de l’ordre dans ses affaires. François laissera donc des
cadeaux à ses connaissances. Et, dans la pensée juvénile de
l’écolier, voici déjà un calembour comme titre à l’œuvre qui
LE PAUVRE VILLON
75
se précise en cet instant dans son esprit: des lais, despoésies ;
des legs, des souvenirs, des riens qu’il va distribuer avant
son départ. Le plus souvent maître François parlera comme
un jeune noble, un riche chevalier qui a suivi les camps et la
guerre: lui, le pauvre clerc long vêtu, il distribuera des
épées, des huques de soie, des gants, des chiens de chasse
qui sont le privilège des nobles et des écuyers, le diamant
qu'il ne portait certainement pas à son doigt, son miroir. En
parlant de l’amour et de sa bonne amie, il usera du jargon
courtois, des termes alambiqués dont Alain Chartier avait
donné l’exemple.
Cette légère et rapide plaisanterie, l’écolier la datera gra¬
vement, la fortifiant de l’autorité des anciens, de Végèce,
dont le Livre cle chevalerie, traduit du latin en français par
Jean de Meung, était alors si répandu dans les cercles aristo¬
cratiques. Ainsi débute cette facétie, à la manière des pré¬
faces solennelles, qui toujours recommandaient de suivre la
coutume des anciens 1 :
L’an quatre cens cinquante six,
Je, Françoys Villon, escollier,
Considérant, de sens rassis,
Le frain aux dens, franc au collier,
Qu’on doit ses œuvres conseiller,
Comme Vegece le raconte,
Sage Rommain, grant conseiller,
Ou autrement on se mesconte.
Et puisqu’il est nécessaire qu’il s'éloigne de Paris, lui si
malheureux en amour, et que le
Vivre aux humains est incertain,
notre écolier établira, en prévision de sa mort, des legs. Il
fait le signe de la croix.
Sa première pensée est pour son protecteur, maître Guil¬
laume de Villon. Et François lui lègue son « bruit », c’est-
i. L., v. i-8.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
76
à-dire sa renommée, ou plutôt sa mauvaise réputation qui
peut bien déjà courir le monde pour la confusion du bon
chapelain. Il ajoute, comme un illustre chevalier, ses tentes
et son pavillon, se souvenant qu’il fut abrité sous son toit.
Après son protecteur, maître François nomme sa maîtresser
celle qu’il affirme l’avoir si durement chassé. Il lui lègue ce
précieux et irréel bijou : son cœur enchâssé. Sans doute la
pensée de cette demoiselle est associée à plusieurs riches com¬
pagnons de sa jeunesse. Car voici Ythier Marchant, le fils
d’un riche conseiller au Parlement, qui l'a peut-être obligé;
toujours noble, François lui laissera une épée, son « branc
d’achier » tranchant, risquant aussi un mauvais calembour,
traditionnel parmi les écoliers. 11 est vrai qu’un autre finan¬
cier, Jean le Cornu, pourra l’obtenir: que cet homme riche
acquitte seulement l’écot de 8 sous, pour lequel cette noble
épée fut laissée en gage par Villon à la taverne. Pierre de
Saint-Arnaud , clerc du Trésor, un de ces officiers des finances
qui ont coutume de chevaucher dans les rues de Paris sur
de gros chevaux ou de belles mules, suivant son goût d’équi-
voquer sur les enseignes, sera gratifié par François Villon du
Cheval blanc et de la Mule, deux enseignes de tavernes bien
célèbres à Paris. Et le changeur Jean de Blarru aura son
diamant ou Y Ane rayé, c’est-à-dire le zèbre, une autre en¬
seigne parisienne, au demeurant la monture rétive que l’on
pense.
Les curés de Paris recevront la décrétale qui dit que les
paroissiens doivent se confesser à leur curé, décrétale qui
était de petit profit pour eux, les paroissiens accordant leur
clientèle aux ordres monastiques. Et maître Robert Vallée,
avocat, qui n’est pas un « pauvre clerjot de Parlement »,
mais un homme riche, possédant beaucoup de biens à Paris
et à la campagne, François le dépeintcomme un quidam sans
ressources ; il lui laissera ses braies, c'est-à-dire son caleçon,
oubliées à l’enseigne des Trumelières, la taverne des Halles
(les trumelières signifient également des chausses). Qu’en
LE PAUVRE VILLON 77
fera-t-il ? Robert Vallée en coiffera sa bonne amie ou sa
femme, Madame Jeanne de Milières, puisqu'elle exerce le com¬
mandement dans leur ménage et qu’elle mène ce benêt par
le bout du nez. Robert Vallée a-t-il oublié Villon P II se peut.
Car il hérite, lui, de Y Art cle mémoire ; et cet homme riche a
droit encore à la pauvre loge d’écrivain que l’on rencontrait
le long de Saint-Jacques-la-Roucherie.
L’ami Jacques Cardon, le riche drapier, recevra les gants
et la huque de soie de maître François, un revenu aussi fictif
que le gland d’une saussaye. Et comme Jacques Cardon doit
avoir un gros ventre, Villon lui ordonnera de manger tous
les jours une oie grasse, un chapon de haute graisse, de
boire dix muids de vin blanc. Il lui léguera aussi « deux
procès, que trop n’engresse ». Noble homme Régnier de
Montigny, son mauvais conseil, recevra trois chiens de
chasse; Jean Raguier, qui suppute sans doute l'héritage de
sa riche famille, pourra, en attendant, recevoir ioo francs sur
l’héritage de Villon. Le procédurier seigneur de Grigny,
Philippe Brunei, aura la garde d’une tour, comme ceux qui
ont bien servi ; enfin il gardera les ruines de la tour de
Nigeon, du château et donjon de Ricêtre. Jacques Raguier,
un bon buveur, hérite de l'abreuvoir Popin où l’on menait
boire les chevaux. Aux clercs criminels du Châtelet, Jean
Mautaint et Pierre Basanier, maître François laisse la faveur
du prévôt avec lequel ils sont en froid. Jean Trouvé, le
boucher, aura des enseignes facétieuses en rapport avec sa
profession, le Mouton ; les lanières pour chasser les mouches
du Bœuf couronné (une maison qu’on allait mettre en vente),
la Vache de la rue Troussevache qu’un vilain emporte sur ses
épaules. Le chevalier du Guet, qui plaide pour faire recon¬
naître sa noblesse, aura le Heaume bien convenable à un vrai
chevalier; et les sergents recevront la Lanterne de la rue
Pierre-au-Lait pour les éclairer dans leur ronde nocturne.
Jean le Loup et Cholet, officiers au service de la ville, chargés
de surveiller les denrées du port de grève, des personnages
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
78
indélicats qui pouvaient bien s’approprier les denrées qu’ils
étaient chargés de surveiller, recevaient un long manteau,
très commode pour cacher leurs larcins, canard volé sur les
fossés, bûche, charbon, etc.
Tout à coup la pensée du railleur se tourne vers « trois
petits enfants tout nus » :
Povres orphelins impourveus,
Tous deschaussiez, tous despourveus,
Et desnuez comme le ver;
J'ordonne qu’ilz soient pourveus,
Au moins pour passer cest yver.
On a vu dans ces trois orphelins les compagnons de la
jeunesse « un peu friande » des repues franches de maître
François. Et ce legs faisait dire à Théophile Gautier que
\illon n’était pas né pour être un coupe-bourse, qu’il avait
une belle âme, accessible à tous les bons sentiments, qu’il
soutenait trois jeunes orphelins et leur recommandait de
travailler. Mais il bafoue simplement trois riches et vieux
usuriers: Nicolas Laurens, Girard Gossouyn et Jean Marceau.
Dans sa pensée, ils sont associés également à deux autres
Povres clers de ceste cité
que le poète nous dépeint tout nus, comme de paisibles
enfants, deux gentils enfançons. Et ceux-là sont de très vieux
et riches chanoines de Notre-Dame à la voix cassée! Peut-être
aspiraient-ils à devenir évêques, puisque François leur lègue
aussi 1 enseigne de la Crosse, un bâton de forme équivoque,
un « billard » bien peu convenable pour de vieilles gens : et il
dira aussi qu’ils chantaient bien au lutrin!
Non, \illon n’était pas bon, ni pitoyable. Il est sans pitié,
comme la jeunesse, la santé, la nature. Aux pauvres prison¬
niers, qui pouvaient bien avoir sa faveur, il laisse la grâce
de la geôlière, qui devait être plutôt rare, son miroir bien
inutile dans l’obscurité où ils se trouvent; aux pauvres
mêmes qui couchent sous les auvents des boutiques, François
LE PAUVRE VILLON
79
lègue un coup de poing sur l’œil qui les réveillera en sur¬
saut ; aux morfondus, qui tremblent de tous leurs membres,
il laisse des chaussettes et une robe coupée qui ne fera guère
leur affaire pendant les grands froids de l’hiver. Son barbier
aura la coupe de ses cheveux; son cordonnier ses vieux sou¬
liers; son tailleur, ses vieux habits : une fortune! Les hôpitaux
auront son lit (et quel lit !); les ordres mendiants, dont la
paillardise et la goinfrerie sont proverbiales à Paris, recevront
chapons et poules grasses. Et Villon s’avise tout à coup qu’il
a oublié un riche valet de chambre et épicier de la reine,
Jean de la Garde : celui-là aura le Mortier d’or, et, pour piler
ses condiments, une potence de Saint-Maur, c’est-à-dire la
béquille des pèlerins goutteux. Et deux autres riches Pari¬
siens, Pierre Merbeuf et Nicolas de bouviers, recevront
l’écaille d’un œuf pleine de francs et d’écus vieux, c’est-à-dire
rien. Quant à Pierre de Rousseville, François l’instituera gar¬
dien de cette ruine sans revenu qu'est Gouvieux près de
Chantilly. Il est vrai que Villon, toujours pitoyable, y ajoute
les écus que le prince donne : mais ce prince est le prince des
Sots...
Il était huit heures et la belle cloche sonnait le couvre-feu
universitaire. Villon est tiré un moment de son rêve et
il prie 1 :
Finablement, en escripvant,
Ce soir, seulet, estant en bonne,
Dictant ces laiz et descripvant,
J’oïs la cloche de Serbonne,
Qui tousjours a neuf heures sonne
Le salut que l’ange prédit ;
Si suspendis et mis cy bonne
Pour prier comme le cuer dit.
Mais quand meurent les derniers battements de la cloche,
quand ses ondes sonores se sont perdues au loin, dans le froid
et la nuit, le poète succombe à un nouvel assoupissement^
i. L., v. 273-280.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
8 o
comme un homme ivre. Dame Mémoire lui apparaît, sem¬
blable à 1 une de ces roides ligures allégoriques des tapisseries
de ce temps ; elle range dans son armoire à livres tout le
jargon de l'Ecole, les espèces, le fatras du commentaire
aristotélique
Et autres intellectualles.
Le sens revient peu à peu à maître François. Mais l'encre a
gelé dans son encrier; le cierge qui éclairait faiblement sa
chambrette vient de s’éteindre sous lèvent: trop tard main¬
tenant pour aller chercher du feu chez un voisin et prolonger
cette rêverie! François Villon va s’endormir. Il ne le fera pas
du moins avant d'avoir signé ses Lais. Et de quelle magni¬
fique et brève empreinte :
Fait au temps de la dite date
Par le bien renommé Villon,
Qui ne menjue figue ne date.
Sec et noir comme escouvillon,
Il n’a tente ne pavillon
Qu’il n’ait laissié a ses amis,
Et n’a mais qu’ung peu de billon
Qui sera tantost a fin mis!
Une vie donnée de la sorte à la paresse, au jeu, à parcourir
la ville nuitamment, consacrée aux filles âpres au gain et
aux tavernes, à ce luxe qu’est la poésie, à la raillerie aussi, a
toujours demandé des ressources: Villon n’en avait pas.
On lui connaît, par contre, quelques relations très mau¬
vaises: Guy Tabary,qui grossoya le Roman du Pet au Diable ;
Régnier de Montigny, le mauvais conseil de \illon,que nous
rencontrons, en i45a, à une heure indue, à l'huis de l'hostel
de la grosse Margot où les sergents cherchaient à le désar¬
mer. Or, Montigny poussait un cri d'appel : deux compa¬
gnons, Taillemine et Rosay (nous retrouverons plus tard le
LE PAUVRE VILLON
81
nom de ce dernier sur une liste de malfaiteurs, les Coquil-
lards), surgissent et rossent les sergents. Tel est l’ami.
Certes, Villon a toujours sa chambre au cloître Saint-
Benoît, un pauvre logis d’écolier où il ne fait pas chaud
l'hiver. Il possède là quelques livres, de la chandelle, un
encrier, une table, des tréteaux, un lit fait d’un cadre de bois
tendu de sangles qu’on nommait alors « châssis », quelques
hardes, des vieux souliers, des habits usagés, un long
manteau, des chausses semelées de cuir. Mais il n’y couche
pas trop souvent, témoin le legs facétieux qu’il fera aux
hôpitaux de ses « châssis tissus d’arigniee ».
C’est au cloître cependant que Villon a noué ses premières
relations ; dans cet honnête milieu de religieux loyalistes et
juristes, il a eu l’exemple de maître Guillaume, son pro¬
tecteur, qui explique le décret et professe dans les écoles du
Clos-Bruneau. Maître Guillaume, comme il est sage, louant
les maisons qu’il possède à Paris, achetant quelques vignes
non loin de la porte Saint-Michel, plus tard un lief noble
dans son pays d’origine, Malay-le-Roi, une terre avec une
potence sur laquelle eût pu finir François Villon! Et maître
Guillaume de Villon était reçu à Paris; il fréquentait chez
Jacques Seguin, prieur de Saint-Martin des Champs, un
religieux tenant une bonne table et recevant le tout Paris
d’alors; il fera son obit à la grande Confrérie aux Bourgeois
de Paris, pauvre confrérie qui comprenait toute la société
parisienne, et la plus fortunée. Et François Villon, avec de
l’application et du travail, aurait pu, comme Guillaume,
réussir en suivant son bon exemple, en profitant des relations
du professeur en décret et du chanoine de Saint-Benoît.
Et, sans doute autour de Saint-Benoît, François trouva un
emploi, peut-être parmi les clercs des finances et du Trésor,
qu’il connaissait si bien. C’est un fait que François Villon
parut chez madame Ambroise de Loré, épouse du prévôt de
Paris, Robert d’Estouteville : une femme charmante qui
recevait tout ce que Paris comptait de gracieux et de spirituel
IL - 6
82
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
dans son hôtel de la rue de Jouy. Ainsi François prêta
galamment à son mari de sa verve, se montrant tout à fait au
courant des détails du ménage et de leur union : Robert
d’Estouteville, le juge de tous les malfaiteurs de France !
Mais de son passage au cloître Saint-Benoît, Villon épousa
surtout les haines de la petite communauté parisienne contre
les chanoines de Notre-Dame de Paris, la jalousie des curés de
Paris envers les Ordres mendiants et les Jacobins.
Hélas! c'est peut-être à Saint-Benoît aussi, parmi les
familles des chanoines apparentés aux bourgeois de Paris
exerçant des charges dans le milieu des gens de finances,
que Villon connut celui qui dut avoir une si fâcheuse
influence sur lui, ce « noble homme » René, ou mieux
Régnier de Monligny. Il était né à Bourges, en 1426, d’un
écuyer panetier du roi, fidèle à son prince, élu de la ville de
Paris ; et sa mère était une Canlers, d’une famille de clercs
des Comptes. Cette très honorable famille des Montigny était
tout de même plus riche d’enfants que de biens, mais alliée
à des gens tout à fait à leur aise et en place. Jean de Montigny
et Étienne de Montigny, chanoines à Saint-Benoît et décre-
tistes distingués, étaient des amis de Guillaume de Villon,
originaires du même pays, professant aux mêmes écoles.
Jean, très royaliste et patriote, fera un mémoire pour la réha¬
bilitation de Jeanne d’Are dont on dut parler à Saint-Benoît.
Et c'est là sans doute l’origine du souvenir donné par Villon à
Jehanne la bonne Lorraine
Qu’Englois brûlèrent a Rouan.
Ces Montigny paraissent avoir été les oncles de Régnier.
Sans doute Régnier entendait mener grande vie, comptant
sur l’aide de sa famille puissante et bien en place. Elle dut
lui faire défaut et Régnier fréquenta de mauvaises com¬
pagnies : « Jeunesse et pauvreté » en furent la cause. Il
savait tricher au jeu. A dix-neuf ans, Monligny intentait une
action contre un sergent à verges, en raison de coups et de
LE PAUVRE VILLON
83
blessures; le 21 août i452, l'évêque de Paris le réclamait
comme clerc, ainsi que Jean de Rosay. Ils étaient accusés
d’avoir rossé deux sergents dans l'exercice de leurs fonctions
à l’huis de la grosse Margot. Pour une chaude dispute qu’il
avait eue à la fête de Saint-Germain-1’ Auxerrois, Régnier de
Montigny avait déjà été emprisonné au Châtelet. 11 se prit à
fréquenter les sociétés les plus dangereuses, trichant aux
cartes et aux dés pour corriger l'injustice de la fortune à son
égard. A la fin de l'année i455, Montigny était signalé à
Dijon, comme un des Coquillards, c’est-à-dire l'associé d une
bande de faux-monnayeurs et de cambrioleurs usant entre
eux d'un jargon, trichant aux dés et aux cartes, et qui se
servaient de crochets pour ouvrir les portes. Montigny se
fit prendre à Paris, vers le milieu de l'année 1407, à la suite
du vol sacrilège d'un calice dans l'église Saint-Jean-en-Grève
qu'il avait crochetée. Auparavant, il avait été emprisonné à
Tours, à Rouen, à Bordeaux. Malgré la réclamation de
l’évêque de Paris, en dépit des suppliques de sa noble et
honnête famille d ofliciers du roi, cet « enfant de bien, issu
de noble génération », fut condamné, le g septembre, à être
« pendu et étranglé ». Et Jean Rabustel, le juge de Dijon,
qui avait dressé la liste des Coquillards en ijoô, sur une
information que nous possédons encore, put rayer son nom
de sa liste de recherches; et il écrivit dans la marge: pendu.
Le nom de François Villon ne se lit pas sur cette infor¬
mation, commencée au mois de février i455 et révélant qu’à
Dijon un certain nombre d'ouvriers ne travaillaient plus,
vivaient comme des rulians, jouaient aux dés et y hasardaient
de grosses sommes. On les voyait disparaître pendant une
semaine ou deux, puis ils rapportaient de l'argent, abon¬
damment, pour jouer comme devant. Ils vendaient des
chaînes de cuivre pour des chaînes d’or, répandaient de
faux écus. Dans la chambre de l'un d’eux on découvrit tout
un matériel de faux-monnayeur. Une fillette de la maison
publique de Dijon, qui était comme leur quartier général,
84
HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
parla. Jean Rabustel perquisitionna, arrêta de douteux com¬
pagnons de mauvaise mine cachés dans des coffres. Un
d’entre eux, à qui l’on promit la liberté, consentit à faire des
révélations; et le barbier, chez qui ils allaient se faire raser,
compléta ces renseignements. Cette bande, qui usait d’un
« langage exquis », d'un jargon particulier, comprenait
soixante-deux affiliés.
La liste dressée par Rabustel pour les rechercher ressemble
assez à quelque montre de gens de guerre de ce temps, à en
juger par les noms de ces malfaiteurs attestant une origine
assez souvent étrangère, et qui étaient sans doute d’anciens
mercenaires, enfants perdus cassés aux gages lors de la for¬
mation des compagnies d’ordonnance. Mais on y rencontre
aussi des clercs dévoyés, des fils de bonne famille, un mar¬
chand, un orfèvre, un mercier. Ces gens-là fabriquaient sur¬
tout de la fausse monnaie, décevaient les nigauds dans les
foires avec des dés plombés ; ils excellaient à crocheter les
portes des maisons et des coffres en employant une tige de
fer recourbée, un instrument qu'ils nommaient rossignol, et
surtout daviet ou daviot. ils s’attaquaient principalement aux
églises où ils trouvaient des calices que leurs associés faisaient
fondre, des bréviaires recherchés que l’on pouvait vendre un
bon prix. 11 y avait parmi eux des indicateurs, des gens qui
avaient la pratique des crochets, de nombreux recéleurs. Cha¬
cun avait sa spécialité : crocheteurs, vendengeurs, envoyeurs,
bef fleurs, desrocheurs, planteurs, fourbes, dessarqueurs, bazis-
seurs, desbochilleurs, blancs coulons, baladeurs, pi peurs,
gascatres, bretons, esteveurs. Le 12 juillet, au Morimont de
Dijon, deux Coquillurds étaient bouillis dans la chaudière et
pendus ensuite au gibet.
Si le nom de François Villon 11e se rencontre pas sur cette
liste, nous y trouvons par contre celui de deux de ses amis :
Régnier de Montigny et Colin de Cayeux dont le surnom de
« l’Escalier » indique assez qu’il fut affilié à cette bande. C’est
un fait que le jargon des Coquillards, tel qu il a été recueilli
LE PAUVRE VILLON
85
par Jean Rabustel, a permis d’entendre presque tous les mots
dont Villon usa dans les ballades qu'il écrivit en jargon,
documents qu’en i53o déjà Ma rot avait renoncé à interpréter,
laissant ce soin « aux successeurs de Villon en l’art de la pinse
et du croq ».
Villon était un initié:
Je congnois quant pipeur jargonne....
Je congnois tout, fors que moy mesme.
Mais il ne l’était pas que pour entendre le jargon et chanter
les prouesses des Coquillards dans leur langue secrète.
On l’a vu, Villon était rentré à Paris, au début de
l'année i456, muni des lettres de rémission que les siens et
des amis avaient obtenues en son nom après le meurtre de
Philippe Sermoise. Mais il y a lieu de croire que, s'il retrouva
sa chambre du cloître Saint-Benoît, Villon ne s’était pas
amendé durant son exil. Quoi qu’il en soit, il est absolument
certain qu’il servit d’indicateur dans un vol très important
qui fut commis au collège de Navarre, vers la Noël.
C’était le plus riche et le plus vaste des collèges parisiens
rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ; une maison vénérable
où les belles-lettres et la théologie avaient été enseignées
avec éclat au début du siècle. Déchue de sa gloire, elle abritait
toutefois un grand nombre de boursiers et d’artiens qui
vivaient dans un assez grand désordre, car beaucoup de
portes nouvelles avaient été percées pour les récents besoins
du service de la maison. Il y avait quelqu'un qui connaissait
le désordre de cette vénérable demeure, le secret de ces portes
ouvertes, les passages praticables des maisons voisines au
collège; qui savait que dans la sacristie de la chapelle se
trouvait un grand coffre où la communauté déposait son
argent. Cet homme, si au courant des pratiques universi¬
taires, c'était François Villon. Il fréquentait en ce temps-là
maître Guy Tabary, clerc comme lui, un compagnon de ses
farces de jadis, qui avait copié en grosses lettres le Roman du
86
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Pet au Diable; un moine picard Damp Nicolas; Colin de
Cayeux, fils d’un serrurier parisien, un clerc de mauvaise vie,
un tricheur et un pipeur qui, plusieurs fois déjà, avait été
rendu par le Châtelet à l’évêque, en 1 4 5 1 , en j452 et en i456 ;
puis Petit Jean . Ces deux derniers passaient pour de redou¬
tables erocheteurs ; et Petit Jean était encore plus habile, s’il
se peut, que le fils du serrurier à faire sauter les serrures des
coffres et des huis à l'aide du daviet ou du rossignol.
A la Noël de 1 456 , François Villon avait rencontré l'ami
Tabary et il l’avait chargé d'aller acheter ce qu'il fallait pour
dînera la taverne de la Mule devant Saint-Mathurin. Là, ils
soupèrent en compagnie de Colin de Cayeux, de Damp
Nicolas et de Petitjean. Or, après le repas, maître François,
Colin et Damp Nicolas demandèrent à Tabary de les suivre,
sans rien révéler de ce qu'il pourrait voir et entendre. Ils
gagnent tous la maison où demeurait maître Robert de Saint-
Simon: l’un après l'autre, ils y pénètrent en franchissant un
petit mur. Là ils quittent leurs vêtements de dessus et leurs
robes. Ils se dirigent ensuite vers le collège de Navarre. En
appliquant contre le mur un râtelier qu'ils avaient pris dans
la maison où ils s’étaient dévêtus, ils franchissent le grand
mur donnant sur la cour du collège. Tabary était resté dans
la maison pour garder les vêtements et faire le guet. 11
pouvait être dix heures du soir quand les voleurs s'introdui¬
sirent dans le collège: ils firent retour dans la maison de
Saint-Simon sur les minuit seulement. Tabary les vit rentrer;
ils lui montrèrent un petit sac de grosse toile contenant les
cinq cents écus d’or qu’ils avaient dérobés. Mais ils lui dirent
avoir gagné seulement cent écus, le menaçant de le tuer s'il
révélait jamais ce vol; et, afin qu'il tint la chose plus secrète,
ils lui donnèrent dix écus d’or. Les complices l’accompa¬
gnèrent alors, lui annonçant que deux bons écus étaient mis
de coté pour dîner le lendemain. Après quoi les voleurs se
partagèrent leur butin : chacun d'eux reçut cent écus d'or.
Ce méfait resta ignoré pendant plus de deux mois. Une
LE PAUVRE VILLON
«7
enquête, qui ne devait pas donner de résultats, fut pour¬
suivie entre le 9 et le io mars t /[ 5 7 à la requête de la Faculté
de Théologie ; car cent écus, sur les cinq cents dérobés, appar¬
tenaient au doyen de cette Faculté, et soixante à maître
Laurens Poutrel, grand bedeau, chapelain de Saint-Benoît
et confrère de Guillaume de Villon. Les serruriers de Paris
vinrent donc contempler gravement le coffre. Mais ils ne
purent que déclarer qu'il avait été crocheté, et parfaitement
crocheté. Or, au printemps de cette année-là, il arriva que
Guy Tabarv fit des déclarations imprudentes à un compagnon
de rencontre qui s’intéressait à Part de crocheter et se don¬
nait comme un complice éventuel : Pierre Marchand, curé de
Paray, les entendit et les rapporta aux gens du Châtelet. Ainsi
Guy Tabarv fut arrêté et il dénonça à son tour les clercs cro-
cheteurs parisiens, dévoilant le secret du vol du collège de
Navarre. Et Tabarv avait également révélé à Pierre Marchand
que maître François Villon s’était rendu à Angers dans une
abbaye où il avait un oncle religieux. Il y était allé pour savoir
des nouvelles d'un autre vieux religieux d’Angers qui pouvait
posséder là-bas de cinq à six cents écus. A son retour, sui¬
vant le rapport que François Villon ferait à ses compagnons,
ceux-ci se mettraient en route pour le « débourser », en sorte
que ses complices se partageraient bientôt tout son avoir.
Cette déclaration était des plus graves. Elle signalait à la
justice l’existence, à Paris, d’une bande de crocheteurs que
François Villon avait orientée, dans ce quartier universitaire
qu’il connaissait si bien ; elle dénonçait les voleurs du
collège de Navarre qui ne pouvaient manquer d’être arrêtés
maintenant. Ainsi Tabarv fut pris au mois d’aoùt i458.
Mais cette information nous fait aussi connaître le véritable
motif du départ de François Villon : un vol à organiser à
Angers. Ce ne sont pas des peines de cœur qu’il cherchait à
oublier, comme il l’a dit dans ses Lais, qui le firent quitter
Paris 1 :
■1. L., v. 4 1-48.
88
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Pour obvier a ces dangiers,
Mon mieulx est, ce croy, de foüir.
Adieu ! Je m’en vois a Angiers :
Puisqu’el ne me veult impartir
Sa grâce, il me convient partir.
Par elle meurs, les membres sains;
Au fort, je suis amant martir
Du nombre des amoureux sains!
*
* *
Le meurtre de Philippe Sermoise avait jeté François Villon
sur les routes, hors de Paris, pendant sept mois.
Le vol du collège de Navarre, dont les auteurs pouvaient
etre découverts d un moment à l’autre, interdisait le séjour
de Paris à François Villon, qui devint une sorte de banni
volontaire, de vagabond ambigu, contraint à des déplace¬
ments sur les routes de France, à mener la vie du jongleur
et du poète errant, certes, du clerc dévoyé, mais certainement
aussi celle du voleur et du tricheur. Des dons généreux de
personnes lettrées, de grands seigneurs amateurs de bel
esprit et de poésie (il y en avait), des escroqueries au détri¬
ment de dupes, d'amis ou de parents, les profits du jeu et
du vol, permettront à N i 1 1 ou de vivre sur les roules pendant
cinq ans. Pèlerinage que l'on devine, plus qu’on ne le connaît,
à travers une grande partie de la France, dont \ illon a nommé
pas mal de villes et de provinces, et qui fut coupé par quel¬
ques pénibles baltes, des séjours dans des prisons. Mais tout
cela, le plus souvent, avec une tenue, un secret, qui permet¬
taient à ce jeune homme, comblé de tous les dons de l'esprit,
d évoluer avec aisance dans les milieux les plus divers, sans
que son âme fût en rien diminuée. 11 était à la limite de
tout. Assez prudent, sans doute, pour rester le chantre, le
conseiller des faux-monnayeurs et des cambrioleurs.
Nous avons dit que François Villon dirigea ses pas d’abord
vers Angers. François dut se trouver dans la petite ville
universitaire dans les derniers jours de l'année i/|56, dans
LE PAUVRE VILLON
§9
tous les cas au début de l’année 1467, à une époque où le
roi René l'animait de sa présence, où il avait autour de lui
sa cour de Provençaux, de Lorrains, d Italiens et de sei¬
gneurs angevins, artistes ou lettrés. René cultivait la poésie
et la peinture : tout aux amours de sa seconde femme, Jeanne
de Laval, il avait imaginé, dans un doux et fol transport, de
la célébrer comme une bergère, tandis que lui, roi de Sicile,
se donnait pour Régnault le berger. Villon a-t-il essayé de
pénétrer dans ce milieu raffiné, parmi les poètes amateurs de
la cour du roi de Sicile? C’est fort possible. Dans tous les cas,
il n'a pas dû réussir. C’est un fait que, plus tard, à maître
Andry Couraud, procureur à Paris du roi de Sicile, demeu¬
rant rue Saint-Jacques, il adressa une vigoureuse contre-partie
de ce tableau de la vie champêtre, une brutale et voluptueuse
réponse au berger par excellence qu’était alors Franc Gontier,
un type de l'idylle, le simple honnête homme des champs,
qui ne s'est jamais incliné devant le tyran, qui n’a pas fré¬
quenté la cour, qui trouve dans le travail rustique toute sa
joie, qui aime sa mie Hélène, qui mange avec elle sur
l'herbe, près du ruisseau, du fromage, du lait, des fruits et
du pain bis. Et Villon exposera à maître Andry Couraud les
« contredits de Franc Gontier », opposant son idéal volup¬
tueux de citadin à la vie rustique du simple berger1 :
Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,
Lez ung brasier, en chambre bien natée,
A son costé gisant dame Sidoine,
Blanche, tendre, polie et attintée
Boire ypocras, a jour et a nuytée,
Rire, jouer, mignonner et baisier,
Et nu a nu, pour mieulx des corps s’aisier,
Les vy tous deux par ung trou de mortaise :
Lors je congneus que, pour dueil appaisier,
Il n’est trésor que de vivre a son aise.
Telle est la réponse de maître François Villon aux conseils
1. T., v. i4 ?3- 1 482 .
QO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE
de maître Andry Gouraud, tout autant qu'à une célèbre pièce
de Philippe de Vitry que Villon pouvait bien savoir par
cœur. Adressée au procureur du roi berger, elle prend toute
sa valeur légère d’ironie.
Il est extrêmement difficile de préciser l’itinéraire de
François Villon à travers la France qu'il dut parcourir en
partie entre iàÙy et i/j6i. Tout ce que nous savons à ce sujet,
c’est le peu qu’il nous a dit, par la suite, dans son Testament ;
et l'on conçoit, au surplus, qu’un homme pauvre comme il
était, vagabond à demi, ne doive laisser que des traces très
rares de son passage, et qui ne peuvent guère être, en prin¬
cipe, que des affaires avec la police ou la justice.
Ce qui est certain, c’est que Villon savait bien qu’il ne pou¬
vait pas rentrer à Paris. Il dut donc exploiter la charité ou la
faveur de gens qui le connaissaient moins, vivant sans doute
de l’existence traditionnelle des jongleurs nomades, entre¬
preneurs de spectacles, récitant leurs compositions, qui mar¬
chaient avec des souliers crevés, des robes déchirées, hébergés
par ceux qui ne fermaient pas la porte sur leur passage et les
écoutaient chanter ou réciter tandis que cuisait le dîner. Le
pays où erra Villon s’étend depuis Angers, les marches de la
Bretagne et du Poitou, jusqu'en Dauphiné probablement. Car
il résulte de ses confidences qu'il parcourut surtout la France
centrale, en particulier le bassin de la Loire. Course indécise,
comme l’écheveau des eaux du fleuve déployé autour de tant
dilcs et de grèves blondes, parmi ces pays vignobles, ces
lentes ondulations d'un grand et mouvant horizon dont
Saint-Satur, avec son abbaye, au pied de la motte de San-
cerre, ne marque peut-être pas le terme. Car Villon s'est
donné pour un pauvre « mercerot » de Rennes. Et peut-être
a-t-il porté la balle, comme colporteur dans les foires, jus¬
qu’en Bretagne? Dures années pendant lesquelles la Fortune
l'accable de coups aveugles, où il lutte contre la fatigue, la
faim. Mais sa santé triomphe de tant d'obstacles. La lucidité
et l’allégresse de son esprit demeurent ‘les mêmes. Il voit tant
LE PAUVRE VILLON
9r
de villes, de choses, de gens ; il entend combien de patois
et il rencontre des compagnons bien divers avec qui l'on che¬
mine en groupe.
Dans ce dur pèlerinage de l’errant, il y a des baltes dont
les unes sont des séjours à la cour de Blois et à celle de Mou¬
lins ; et d’autres des séjours dans quelque basse-fosse.
Un premier passage de François Villon à Blois se place un
peu après la naissance de Marie d'Orléans (19 décembre 1 40 7 ) ;
et il semble qu'au cours de ce premier séjour, François
fut même appointé par Charles d’Orléans, bonhomme alors
tout grisonnant, et qu'il reçut aussi de lui des gages.
Pourvu qu'on eût de l’esprit, on pouvait être apprécié d’un
prince revenu de beaucoup d’illusions, qui trouvait dans la
poésie le divertissement qu’il n’avait guère rencontré dans
l’existence, un raffiné et un précieux au demeurant, mais
1 homme de France qui parlait le langage le plus frais, souple
comme l’eau courante du ruisseau à travers la prairie. Vil¬
lon, sec et noir, vieilli prématurément, savait aussi se tenir
dans le monde. Il composa sur le thème de la fontaine tarie la
meilleure des ballades, dans ce qu’on a appelé assez impro¬
prement le « concours de Blois », alors qu’il s’agit plutôt
d’une collection de pièces d’album : il trouva dans les con¬
tradictions proposées par le premier vers :
Je meurs de soif auprès de la fontaine,
les mots qui le peignent mieux que tout portrait :
Je riz en pleurs.
Le bon Charles d’Orléans avait trouvé ce jour-là le maître
en poésie qu'il n'avait pas encore rencontré. Villon sut entin
llatter le prince « clément » qui fit insérer cette composition
dans son cher livre de poésies où il écrivait de sa main. Ce
morceau n’a pas été transcrit par Villon, comme on Fa dit.
Mais il a été certainement copié sur ses propres papiers. Et
]a pièce macaronique qui suit, bien limée et spirituelle,.
92
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
transcrite de la même petite écriture caractéristique, paraît
bien aussi de Villon; elle nous le montre ayant feuilleté
l’album du prince qu’il nomme plaisamment un <c saint
livre ».
On ne sait pas non plus très exactement à quel moment
on doit placer le voyage que François Villon lit à Moulins.
Il avait traversé antérieurement la Beauce quand il arriva
dans la gracieuse cité des ducs de Bourbon, la bonne ville
« d’Espérance »,
En cheminant sans croix ne pille.
Lejeune duc de Bourbon, Jean II, était lui-même un rimeur
assez habile; et Moulins, à l’instar de Blois, passait pour un
autre « séjour d’honneur ». François Villon était en somme
originaire de ce pays par son père. Aussi, dans la charmante
requête sous forme de ballade qu'il composa pour demander
un secours, et qui est restée un modèle du genre, du plus
espiègle esprit, il ne manqua pas de rappeler à Jean de
Bourbon qu’il était « son seigneur » :
A prince n’a ung denier emprunté,
Fors a vous seul, vostre humble créature.
De six escus que luy avez preste,
Cela pieça il meist en nourriture.
Tout se paiera ensemble, c’est droiture,
Mais ce sera legierement et prest;
Car, si du glan rencontre en la forest
D’entour Patay, et chastaignes ont vente,
Paie serez sans delay ny arrest :
Vous n’y perdrez seulement que l’attente...
Nous ignorons pour quelle cause François Villon était dans
les prisons d’Orléans au cours de l’été de i/j6o. Mais il est
certain qu’il en sortit à l’occasion de la première entrée de
Marie d’Orléans dans la capitale du duché. Et dans un Dit
étrange, farci de mots latins, de souvenirs classiques, il célébra
le port assuré de la petite fille de trois ans qu’il nommera
encore sage Cassa ndre, noble Didon, belle Echo, digne Judith
LE PAUVRE VILLON
9^
et chaste Lucrèce! Autant dire que Villon se battait les flancs,
qu'il cherchait surtout à montrer son érudition et ses lettres,
qu'il désirait, celui-là qui signait déjà : « Yostre povre esco-
lier Françoys », recouvrer les « gaiges » qu’il avait eus jadis
dans la maison d’Orléans. Mais ce deuxième séjour à Blois de
maître François devait être de peu de durée.
C'est encore dans une geôle que nous retrouverons, l’été
suivant, Villon, dans la « mauvaise et dure » prison épisco¬
pale de Meung-sur-Loire, sous la main de Thibaud d’Auxi-
gny, l’évêque auquel le poète voua une haine atroce. Non
loin, à Monlpipeau, Colin de Cayeux, ancien associé de Villon,
un Coquillard, s’était fait prendre ; les évêques d'Orléans y
avaient justice et seigneurie. Et, vraisemblablement, Villon
fut emprisonné à la suite de cette opération.
Il souffrit terriblement dans cette geôle, sans doute l’étage
inférieur de la vieille tour dite de Manassès, que dominait le
château de l’évêque. Villon avait les dents bien longues; il
avait très faim, ne recevant de l’évêque qu’un peu d’eau et
une petite miche de pain. Mais, sous le « bandeau de pierre »
que formaient les murs de sa geôle, Villon redressait la tête,
aussi indomptable qu’incorrigible, le dur et sec Villon : et,
si proche de la mort, il trouvait les accents les plus âpres, les
traits les plus joyeux pour demander à ses amis et au nouveau
prince des lettres de grâce qui le rendraient à la lumière du
jour:
Aiez pitié, aiez pitié de moy,
A tout le moins, si vous plaist, mes amis !
En fosse gis, non pas soubz houx ne may,
En cest exil ouquel je suis transmis
Par Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles, amans, jeunes gens et nouveaulx,
Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux,
Vifz comme dars, agus comme aguillon,
Gousiers tintans cler comme cascaveaux,
Le lesserez la, le povre Villon P
L’évêque Thibaud d’Auxigny, il le déchira, disant qu’il
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
‘94
n’était pas son serf, son esclave, pas plus qu'il n’était sa biche,
insinuant par là qu'il avait des mœurs mauvaises; s’il prie
pour lui, c’est pour réciter le psaume où l’on peut lire: « Que
ses jours soient peu nombreux et qu’un autre reçoive son
évêché. » Villon l’insulte, le nomme Tacque Thibaud, du
nom d’un favori du duc de Berry, un voleur détesté du peuple,
et un infâme. Tout ce que nous savons de Thibaud d’Auxigny
donne à croire qu’il fut surtout un rigide observateur de ses
droits et du droit, respectant la discipline et la faisant respecter,
qui se montra particulièrement âpre et avare. Mais le droit est
souvent la cruauté même. Quoi qu’il en soit, Villon avait
poussé un cri joyeux, comme prophétique : un prince nouveau
venait de succéder au « grant Charles » : c’était le roi Louis XI.
Las des fêtes de Paris, défiant de son naturel, il désirait gagner
le plus tôt possible son cher pays de Touraine.
Louis chemina avec le vieux duc d’Orléans; et le roi de
France entra dans la capitale de son duché, le 3o sep¬
tembre 1 46 1 . La route qui menait à Tours passait par Meung.
De droit les prisonniers étaient délivrés en signe de joyeux
avènement. C’est ainsi qu’en cette saison d’automne François
Villon put revoir la lumière du jour et que nous devons au roi
Louis XI le Grant Testament. Car, après quelques formalités
d’usage, au terme de cinq ans d’exil, Villon put rentrer dans
Paris.
*
* *
Villon revenait à Paris bien changé, mûri par l’expérience,
obsédé par l'idée d’une mort prochaine à laquelle il avait
échappé plusieurs fois comme par miracle. Il est dans sa
trentième année, et il a bu toutes ses hontes. Il vient de faire,
tapi dans un coin, comme un chien, le plus pathétique des
examens de conscience dans son « Débat du Cuer et du Corps »,
qui date de l'année 1 46 1 . Là, il a vraiment mis son cœur à nu.
Et François a conclu sans espérance : chacun porte son far-
LE PAUVRE VILLON q5
deau dans la vie ; l'iniluence de la planète de Saturne, l'astre
des malchanceux, a fait le mien plus lourd :
Qu’est ce que j’oy? — Ce suis je. — Qui? — Ton cuer,
Qui ne tient mais qu'a ung petit filet :
Force n’ay plus, substance ne liqueur,
Quant je te voy retraict ainsi seulet,
Com povre chien tapy en reculet. —
Pour quoy est ce? — Pour ta folle plaisance. —
Que t’en'chault il? — J’en ay la desplaisance. —
Laisse m’en paix! — Pour quoy? — J’y penseray. - —
Quant sera ce? — Quant seray hors d’enfance. —
Plus ne t’en dis. — Et je m’en passeray !... —
Veulx tu vivre? — Dieu m’en doint la puissance ! —
Il te fault... — Quoy ? — Remors de conscience,
Lire sans fin. — En quoy? — Lire en science,
Laisser les folz ! — Bien j’y adviseray. —
Or le retien ! — J’en ay bien souvenance.—
N' atens pas tant que tourne a desplaisance.
Plus ne t’en dis. — Et je m’en passeray.
C’est dans cette disposition d’esprit, sur la voie de la con¬
naissance du bien plutôt que sur le chemin du bien lui-même,
sceptique aussi sur l'efficacité des conseils de son cœur, que
Villon gagna son cher Paris.
Il ne dut pas d'ailleurs s'y montrer bien brillant ; nous
avons même lieu de croire qu’il s'y cacha tout d’abord.
C’est à Paris qu'il écrivit le Testament en 1461, probable¬
ment au cours de l'hiver. Peut-être tomba-t-il malade, et de
cette situation a-t-il tiré l'idée de son poème. Villon était
dans tous les cas vieilli ; il toussait, avait perdu cheveux et
sourcils, ressemblait exactement à un navet qu’on vient de
peler. Il se cachait, car, assurait-il, celui qui aurait découvert
son gîte, le lit sur lequel il était couché, se serait montré
plus fort que le devin auquel on s'adressait en ce temps-là
pour retrouver les objets perdus. Mais il avait beau voir clair
dans sa conscience, déclarer qu’il 11e serait plus un voleur,
comme il l avait été, par faiblesse, par « lâcheté », citer Paul,
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
96
parler gravement à ses compagnons qu’il ne nomme plus
de « beaux enfants » couronnés de chapeaux de roses, mais
des fous, des malheureux, on voit surtout que Villon s'exhor¬
tait au bien, criant à tout propos : « Loué soit le doulx Jésus-
Christ ». Comme il se sentait faible, avec cette inconstance
dans le cœur, comme un ver qui ronge le fruit :
Rien ne hais que perseverance !
Quel passé remontait en lui, avec sa vieille vie mauvaise,
des habitudes déjà anciennes qui tout à coup doivent emporter
les faibles remparts dont il a cru fortifier sa conscience! Ce
qui n’était pas mal vu d'ailleurs. Car, après ces belles pro¬
testations d’honnêteté, nous retrouvons François Villon
prisonnier au Châtelet « pour un certain vol dont il était
chargé», le 2 novembre 1/162.
Sans doute l’affaire n’était pas bien grave, puisqu’il est
question, presque immédiatement, de sa mise en liberté. Mais
cette arrestation eut pour Villon une conséquence qu’il
redoutait sans doute et qui était, vraisemblablement, la raison
pour laquelle il se cachait : elle réveilla la vieille affaire du
vol du collège de Navarre et dévoila sa présence à Paris. On
l’ignorait alors ; car le bedeau de la Faculté de Théologie,
maître Laurens Poutrel, qui appartenait à la communauté
de Saint-Benoît et demeurait non loin du cloître, rue des
Noyers, à l’enseigne de Sainte-Marie-Madeleine,- aurait bien su
l’y découvrir. Et si François Villon avait pris une lettre de
rémission après sa sortie de la geôle de Meiing, cette grâce ne
le mettait pas à l’abri des restitutions matérielles de son vol.
A la lin de l'année 1 458 , quand fut arrêté Guy Tabary, la
Faculté avait composé avec sa mère, pour la somme de 5o écus
d’or payables en deux termes. La mère de Tabary, la pauvre
mère de ce mauvais clerc, paya l’année suivante le complé¬
ment de la somme, moyennant promesse de laquelle son fils
avait été mis en liberté. L’important pour la Faculté était de
rentrer dans son argent. Ainsi, au moment où François Villon
LE PAUVRE VILLON
97
allait être élargi du Châtelet, la Faculté de Théologie fit oppo¬
sition à la délivrance du voleur de ses écus ; elle délégua
maître Laurens Poutre] pour négocier avec le prisonnier qui
fut interrogé sur cette vieille et pénible affaire. François
Villon dut faire alors des aveux complets. Laurens Poutrel
n’ignorait pas que François avait encore à Paris des amis
influents et des parents. Poutrel connaissait bien Guillaume
de Villon qui avait déjà tiré maître François de maints bouil¬
lons. La mère du poète, la pauvre femme, qui n’était pas plus
riche que la mère du mauvais clerc Tabary, mais qui l’aimait
d'un si tendre et robuste amour, ferait certainement quelque
chose pour lui.
Ce qui est certain, c’est qu’avant le 7 novembre 1462,
Laurens Poutrel obtint de François Villon la promesse que
celui-ci rendrait les 120 écus d’or dans le délai de trois ans:
moyennant quoi il fut élargi.
Ainsi le pauvre Villon devait payer 4o écus par an à la
Faculté sous peine de se voir emprisonné de nouveau ! Sans
doute, il pouvait arriver à trouver cette somme, puisque
Laurens Poutrel lui faisait ce crédit: le vieux bedeau, qui le
connaissait bien, n’aurait pas été sa dupe. Mais il faut avouer
que, pour un homme qui commençait à se reprendre, c’était
là une charge écrasante qui pouvait bien le décourager. Le
vol du collège de Navarre fut le plus grand malheur de
Villon, comme il reste sa plus lourde faute. Jamais il ne pourra
échapper aux conséquences de cette lamentable affaire.
Le pauvre François retourna vraisemblablement demeurer
dans sa chambre d’écolier, au cloître Saint-Benoît ; il ne
devait jouir que d’un mois de liberté. Mais il faut reconnaître
que dans l’affaire qui l’amena, une fois de plus, devant le
Châtelet, François Villon n'avait joué presque aucun rôle.
L’astre de Saturne le poursuivait de sa maléfique inlluence.
François avait, en ce temps-là, lié connaissance avec un
certain Robin Dogis, qui demeurait rue de la Parcheminerie,
à l’enseigne du Chariot, presque au coin de la rue de La
11. - 7
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
98
Harpe. Ce Robin Dogis avait pour ami un nommé Hutin du
Moustier, qui n’était pas plus mauvais qu’un autre, et qui
sera même plus tard sergent à verge au Châtelet. Mais, parmi
les fréquentations de Dogis, on remarquait un clerc querel¬
leur et violent, Rogier Pichart, un de ces hommes qui ont
toujours l’insulte à la bouche et en viennent facilement aux
coups.
Or, un soir, François Villon gagna la rue de la Parchemi-
nerie (la ruelle étroite qui s’étendait entre la rue du Petit-
Pont et la grand’rue de La Harpe, où habitaient les parche-
miniers et sur laquelle ouvraient des échoppes de scribes et
d’écrivains); et il demanda à Robin Dogis s’il ne lui donne¬
rait pas à souper. Certainement il n’avait pas de quoi manger
ce soir-là. Robin Dogis se montra disposé à satisfaire à sa
demande; avec eux vinrent souper Rogier Pichart et Hutin
du Moustier. Quand le repas fut fini, il pouvait être sept ou
huit heures du soir. On quitta la maison de Dogis pour se
rendre dans la chambre de maître François, bien vraisembla¬
blement la chambre d’écolier qu’il avait toujours eue au
cloître Saint-Benoît, car Villon monta la rue Saint-.lacques
avec ses trois compagnons.
11 y avait là, à main gauche, touchant à la taverne de la
Mule, et presque en face de l’entrée du couvent des Mathurins,
l’écritoire, c’est-à-dire la boutique de maître François Ferre-
bouc, notaire pontifical, un de ces nombreux notaires qui
exerçaient en France leur office par privilège du pape, au
grand dam des notaires royaux et du Châtelet, et qui authen¬
tiquaient leurs actes en y dessinant la clef de saint Pierre. Les
actes étaient alors si longs que, malgré le règlement du
couvre-feu, les notaires étaient autorisés à travailler le soir;
et souvent on voyait dans la nuit des lumières brillera leur
auvent, éclairant de jeunes clercs penchés sur leurs rouleaux.
Vénérable et discrète personne maître François Ferrebouc
était un homme considérable, établi rue Saint-Jacques en i45i,
qui pouvait bien connaître Villon. Étudiant à Paris, licencié
LE PAUVRE VILLON
99
en décret, prêtre, jouissant des bénéfices de plusieurs chapel¬
lenies, il possédait diverses maisons dans la ville. Il figure
parmi les notaires qui transcrivirent le Procès de Réhabilita¬
tion de Jeanne d’Arc; et, comme scribe de l’official de Paris,
il avait assisté à l’interrogatoire de Guy Tabary, le voleur du
collège de Navarre. Au demeurant, maître François Ferrebouc
était un lettré, un homme « parfait » au dire de l’humaniste
Gaguin; un ami des plus riches familles parisiennes et des
gens du Châtelet.
Or, Rogier Pichart, le clerc querelleur, voyant de la
lumière à l’auvent de l’écritoire de Ferrebouc, s’arrêta à la
fenêtre, commença à se moquer des scribes qui travaillaient;
il cracha dans leur chambre. Les clercs sortent dans la nuit,
avec la chandelle allumée, interrogeant : « Quels paillards
sont-ce là? » Mais Pichart leur demanda s’ils voulaient
« acheter des llùtes » : sans doute, il entendait leur montrer
de quel bois ces flûtes étaient faites, puisqu’il s’apprêtait à
les battre. 11 y eut mêlée et, au cours de la rixe, les clercs de
Ferrebouc s’emparèrent de Hutin du Moustier, le traînèrent
dans l’hôtel aux cris de : « Au meurtre! on me tue! je suis
mort! » Alors on vit maître François Ferrebouc sortir de la
maison et pousser si rudement Robin Dogis qu’il le fit rouler
par terre; mais dès qu’il se fut relevé, Dogis frappa d’un
coup de dague la discrète et vénérable personne du notaire.
Après quoi Robin Dogis rejoignit Rogier Pichart qui s’était
enfui dans l’église Saint-Renoît-le-Rétourné, où l’avait déjà
sans doute précédé Villon. Là, Dogis lui fit de sanglants
reproches, déclarant au clerc querelleur, cause de l’affaire
dont il prévoyait déjà toutes les funestes conséquences, qu’il
n'était qu’un très mauvais paillard. Sur quoi Robin Dogis
s’en retourna coucher en sa maison de la rue de la Parche-
minerie, tout marri aussi de son aventure.
François Villon et Hutin du Moustier furent arrêtés tout de
suite et emprisonnés au Châtelet ; les autres s’absentèrent ou
se mirent en franchise dans des couvents.
IOO
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Cette prison du Châtelet fut très rude pour François
Villon. Ce n'était plus le Châtelet dont il avait jadis connu le
personnel. Tout avait changé avec le nouveau roi. Le prévôt
de Paris, Robert d’Estouteville, avait été « désappointé »,
ainsi que la plupart des serviteurs de Charles VII. Jacques
de Villiers, seigneur de lTslc-Adam, avait été créé garde de
la Prévôté à sa place. Martin de Bellefaye, le lieutenant cri¬
minel indulgent aux joueurs de farces, avait été remplacé par
Pierre de La Dehors, l'un des maîtres jurés de la Grande
Boucherie, l’ennemi né des clercs. Et Ferrebouc ne comptait
que des amis parmi ce personnel. La Dehors y fit mettre
durement à la question de l’eau François Villon. Et Jacques
de Villiers, seigneur de Flsle-Adam, près Pontoise, n’avait
aucun motif d'indulgence pour un clerc protégé par son
prédécesseur.
Pour avoir été le témoin d’une rixe où Ferrebouc avait en
somme reçu une blessure légère, François Villon fut condamné
à mort, à être « étranglé et pendu au gibet de Paris ».
Allait-il être lui-même un de ces pendus dont la vision
terrible a sans doute hanté son esprit depuis l’enfance? Telle
était la question. Certes, c’était là une injustice, une « tri¬
cherie » comme il dira. Il prit froidement la chose horrible,
et même cyniquement, à en juger par le quatrain, son adieu
au monde :
Je suis Françoys, dont il ms poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Qui d’une corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise!
Mais un instant après, François était tout indigné à la
pensée de la cruauté, de 1 injustice de l’arrêt du prévôt. Il se
débattait comme une bête qui défend sa peau. Bien qu’il y
eût certain risque à le faire (le plus souvent le Parlement
confirmait les peines de la Prévôté en y ajoutant une amende),
Villon appela de la sentencede Jacques Villiers de l’Isle-Adam
devant le Parlement de Paris. Le 5 janvier 1 463 (n. st.) la
LE PAUVRE VILLON
IOI
cour cassait le jugement du Châtelet en ce qui concernait la
pendaison ; mais elle maintenait qu’à cause de sa « mauvaise
vie », en raison de son passé chargé de condamnations, Fran¬
çois Villon devait être banni pour dix ans de la ville et prévôté
de Paris.
François exultait; et c’est un fait qu'en apprenant la peine
adoucie qui le frappait, il adressa à Etienne Garnier, clerc de
la geôle, une de ses plus joyeuses ballades :
Que vous semble de mon appel,
Garnier? Feis je sens ou folie?
Toute beste garde sapel;
Qui la contraint, efforce ou lie,
S’ elle peult, elle se deslie.
Quant donc par plaisir voluntaire
Chantée me fust ceste omelie,
Estoit il lors temps de moy taire?
11 trépignait comme un enfant; faisant allusion à l’origine
de La Dehors, il bafouait le boucher qu’il était doublement,
donnant un éloge bien senti à sa propre philosophie :
Prince, se j’eusse eu la pepie,
Pieça je feusse ou est Clotaire,
Aux champs debout comme une espie.. .
Et François adressait aussi à la cour souveraine, « mere
des bons et seur des benois anges »,avec tous ses remercie¬
ments, une requête pour obtenir un délai de trois jours qui
lui semblait nécessaire pour dire adieu aux siens et recueillir
un peu d'argent.
Si cette requête fut agréée (il est tout à fait vraisemblable
quelle l’a été), maître François dut quitter Paris le
8 janvier 1 463 , muni d’un peu d’argent que put lui procurer
par exemple Guillaume de Villon.
Il disparut dans le mystère, empruntant sans doute la route
du sud, celle qu’il avait déjà suivie, interdit de séjour à Paris
et dans ses environs jusqu’en 1 4y3 , toujours justiciable du
roi, dans une sorte de prison tacite.
102
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Suivant une anecdote rapportée par Rabelais au Quart livre
de son Pantagruel (entre i545 et 1 552 par conséquent), mais
dont la tradition peut remonter un peu plus haut, au temps
où Rabelais entra au couvent des Cordeliers, à Fontenay-le-
Comte (il en sortit vers i524), François Villon se serait réfugié
au couvent de Saint-Maixent, travaillant à la rédaction d’une
Passion en langage poitevin qu’il aurait mise en scène à
l'issue des foires de Niort. Mais il demeure bien étonnant que
maître François ait fait de vieux jours sans avoir produit
quelque œuvre nouvelle où il n’aurait pas, toujours et tou¬
jours, parlé de lui-même. Il est à craindre que la tradition
recueillie par Rabelais ne soit influencée, comme tout ce que
nous savons alors sur Villon, par les Repues franches, recueil
célèbre de colportage qui circula vers i5oo, un peu après le
grand succès d’imprimerie que remportèrent les vers de
Villon parus chez Pierre Levet à Paris, en i4S9,sousle titre:
Le grant testament villon et le petit. Son codicille. Le jargon
et ses balades.
*
Voilà le peu que nous savons de la vie de François Villon :
autant dire qu'elle est comme inconnue. Les milieux que
Villon a traversés, les personnages qu’il a nommés, Paris où
il a beaucoup erré, avant 1 456 , nbus sont par ailleurs par¬
faitement connus. Et je me suis jadis donné à moi-même le
plaisir secret de les faire revivre.
Non pas le Paris que Victor Hugo a peint dans sa Notre-
Dame, d’après Sauvai et Du Breul, et dont la stylisation, d’un
pittoresque lyrique d'ailleurs admirable, m’a toujours paru
beaucoup plusproche du temps de Louis XIII que de l’époque
de Louis XI ; mais un Paris fait d’après les miniatures contem¬
poraines, avec la nomenclature de ses rues, leurs couloirs et
leurs odeurs, leurs enseignes, leurs habitants qui ont encore
l’accent de cette province qu’était en quelque sorte le Paris
d’alors. Un Paris qui fait davantage penser à l'art parisien
LE PAUVRE VILLON
io3
que distinguent assez facilement ceux qui ont étudié, par
exemple, les enluminures ou les ivoires de ce temps: l’article
de Paris du temps de Charles VI. Un Paris que les gens du
seizième siècle ne connaissaient déjà plus et que Clément Marot
prendra le sage parti d'ignorer, en i533 : « Quant a l’industrie
des lays qu’il feit en ses testamens pour suffisamment la
congnoistre et entendre, il fauldroit avoir esté de son temps
a Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes
dont il parle... » Car Villon, d’origine provinciale, est tout de
même l’irrespectueux badaud parisien à qui rien n’en impose :
Né de Paris... emprès Pontoise.
La ville si petite alors, mais qui paraissait immense aux
hommes de son temps, a nourri son œuvre ironique. Et
Villon, que l’on connaissait pendant sa vie dans un cercle
assez restreint, y a rencontré la gloire posthume. Les éditions
du Petit et du grant testament se sont multipliées sur les ponts
Saint-Michel et de Notre-Dame, dans les rues de la Juiverie
et Saint-Jacques, là même où il avait tant A^agué. Et assez peu
de temps après la disparition mystérieuse du poète, Pathelin
et les Repues franches y répandront la légende parisienne de
l’écornilleur.
Mais le Paris de François Villon n’était déjà plus le beau
« Paris sans pair » du temps de Charles VI, celui d’Eustache
Deschamps et de Christine de Pisan, celui-là que vit encore
Pierre de Nesson autour du duc de Berry. C’était un Paris
très gai, très vivant tout de même, qui sortait de ses ruines,
de ses misères, de l’occupation étrangère par la garnison
anglaise du Châtelet qui était haïe, où rapidement les maisons
ruineuses avaient été relevées, où les grands bourgeois, les
parlementaires, les gens de finances, tous les petits « royeteaux
de grandeur » habiteront de somptueuses maisons ou res¬
taureront leurs anciennes demeures. On écoute les joyeuses
sonneries de cloches dont on a été privé si longtemps. On
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
104
s amuse dans une ville, dévastée jadis par la misère et les épi¬
démies, quand cinquante mille personnes mouraient dans une
année (i438). Les églises, celles des monastères à la mode, sont
fréquentées par de jolies Parisiennes, assises sur le « bas du
pli de leur robe », autour desquelles tournent les galants. Et
les blanches et charnues Parisiennes, aux tétons aigus et aux
belles fesses, étaient proverbialement célèbres.
Ce rythme de fête, si vif, qui anime le huitain de Villon,
est le rythme de ce Paris, comme 1 atmosphère de la Loire
alanguit et anoblit maître Alain, comme le rellet doré de la
tapisserie de Bourgogne inspire et dessèche le pauvre
Michault.
Mais on était alors Parisien d’un quartier, d’une paroisse.
Les femmes y avaient bon bec. Chacun se connaissait. Les
langues venimeuses injectaient leurs poisons dans les chairs
vivantes. Les commères des rues se montraient pareilles aux
sangsues. Les hommes sacraient, échangeaient des injures.
Et les gens de la Loire et les Picards, parlant des dialectes
dans lesquels furent écrites tant d'œuvres littéraires, recon¬
naissaient à Paris un accent très caractérisé dont un strict
humaniste, Henry Estienne,se moquait : « mon frere Piarre,
mon frere Robart, la place Maubart » : « Et toutefois nostre
Villon, un des plus éloquents de ce temps la, parle ainsi. »
C’est vrai qu’il fera rimer Robert et poupart, Montmartre et
tertre, moine et Seine, V alérien et an. Villon a parlé en effet le
langage de la rue, celui des gens qui crient les denrées. Il
nommera un « jacobin » un crachat blanc. Delà ville, il sait
tout, les légendes aussi, par exemple celle du rusé Buridan.
Et Paris nocturne, comme François Villon l’a aimé! De
nombreux documents nous permettent d’imaginer l'aspect de
ses nuits, si noires, silencieuses, quand le couvre-feu avait
sonné, à Notre-Dame à sept heures, dans les autres églises à
huit; et la cloche de Sorbonne, maître François l’entendait à
neuf heures, dans sa chambre du cloître, annonçant le couvre-
feu à l’Université. Alors les tavernes étaient fermées; parfois
LE PAUVRE VILLON
io5
une chandelle brillait à l’échopped’un notaire. Le chevalier du
guet fait sa ronde avec ses piétons qui vont à tâtons, touchant
de la main les devantures, par les rues étroites, gluantes.il n’y
a plus que les avinés pour errer dans les rues; le marchand
d'oublies qui porte dans son couffin les gaufres que l’on
joue à la taverne et qui pousse son cri; les amoureux, les
voleurs, les mauvais écoliers qui errent, tirent les sonnettes,
décrochent les enseignes qui s’effondrent avec fracas; les
pauvres qui dorment sous les auvents, dans les bateaux de
foin, avec tous les gens maigres, velus et morfondus.
Dans les rues, on doit circuler avec une lanterne de corne;
mais l’on porte souvent un bâton, une dague ou une épée au
mépris des ordonnances. On s’interpelle de loin, craintive¬
ment, la main sur la dague, la pierre prête à voler. Et les
amoureux, sous les fenêtres de leur dame, claquaient des
dents et chantaient des aubades dont on pouvait bien rire
son saoul. Les clercs, qui reprenaient en chœur des chansons
ironiques ou satiriques sur Lune ou l’autre, reçoivent sur
la tête le contenu des pots à uriner. Et souvent aussi ces
équipées se terminaient dans des maisons en ruines ou dans
des jardins abandonnés...
Et Paris aussi, dans la lumière du jour et les bruits du
travail, avec ses odeurs caractéristiques d’immondices, de
triperies, de boucheries, de poissons de mer et d’herbes. Un
Paris où les ruelles de la montagne Sainte-Geneviève ont
épousé la trace des sentiers de vignes, avec ses ponts couverts
de maisons : la Cité, qui était une île sonnante, avec la cathé¬
drale, l’official ité, le cloître et le Palais, ses petites paroisses,
ses tavernes ; la ville enfin, les geôles du Châtelet, la Grande
Boucherie, les Halles et ses tavernes, les rues commerçantes,
et surtout le cimetière des Innocents, cette Terre Sainte de
de Paris qui est la promenade bruyante dece temps-là, où l’on
donnait des spectacles, où l'on écoutait les prêches devant
la danse macabre, où les petits marchands étalaient devant
les charniers chargés d’ossements et exposaient leur camelote
ïo6 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
jusque sur îes tombes, où les filles et les galants se
donnaient rendez-voüs, où les chiens erraient et levaient la
patte contre les orgueilleux monuments. Un beau lieu de
méditations, d'agitation spirituelle pour un homme comme
Villon 1 :
Icy n’y a ne ris ne jeu.
Que leur vault il avoir chevances,
N’en grans lis de parement jeu,
Engloutir vins en grosses pances,
M ener joye, lestes et dances,
Et de ce prest estre a toute heure ?
Toutes faillent telles plaisances,
Et la coulpe si en demeure.
Quant je considéré ces testes
Entassées en ces charniers...
Car de ces ossements Villon fera un bon legs pour les
aveugles des Quinze-Vingts, chargés par lui de désigner
parmi ces trépassés les mauvais des bons.
Mais, parmi les vivants, quand il erre dans les rues de Paris
aux enseignes réjouissantes, et qui le divertiront comme le
grand enfant qu’il est toujours demeuré, Villon fait des juge¬
ments.
Il juge, on peut le dire, sévèrement, comme il a été jugé.
Ces victimes sont les légataires dont les physionomies, les
tics inoubliables, nous apparaissent comme dans l’encadre¬
ment de leurs auvents : les besogneux en procès, les gros
financiers chevaucheurs de grasses mules, les benêts, les
maris trompés, les taverniers à qui il doit de l'argent, tous
les vieux richards, les avares, les sympathiques ivrognes,
tous les nez rouges et les yeux pleurants, les religieux titu¬
bant ou paillards, ceux qui l’ont aidé ou bien lui ont refusé
un secours. Car ce fut là, semble-t-il, toute sa morale.
i . T. , v. 1736- 1745.
LE PAUVRE VILLON
I°7
Iï
LE « COEUR ENCHASSE » DE MAÎTRE FRANÇOIS.
LE TESTAMENT EST SON PORTRAIT. - l’eSPRIT DE FRANÇOIS
VILLON. - LES PAUVRES ET LES RICHES.
Item, a celle que j’ai dit...
Je laisse mon cuer enchassié...
Lais, 73, 77.
Le Testament est, on peut le dire, l’œuvre unique de
Villon : une œuvre unique aussi dans la littérature du
quinzième siècle. C’est un assez long soliloque, parodiant la
forme d’un testament réel, dans lequel le poète, obsédé par
l’idée de la mort, nous fait une sorte de confession, laisse des
dons fictifs et ironiques à des gens qu’il connaît en fait ou de
réputation, des dons poétiques aussi, compositions anté¬
rieures qu'il enchâsse dans son Testament. Cette dernière
invention, seulement, demeure originale, car la parodie du
testament a été fort commune au moyen âge.
La plupart des poètes dont nous avons esquissé jusqu’à
présent la physionomie avaient rédigé des testaments. Eus-
tache Deschamps, le vrai maître de Villon, avaitécrit un court
testament burlesque dont l’esprit est très proche de celui du
Grant testament. Ainsi il laissait sa servante à son curé, son
coffre vide aux ordres mendiants, ses vieilles culottes aux
Franciscains, au roi de France son propre château du Louvre ;
et, comme Villon, Deschamps choisira sa sépulture en l’air.
Naguère j’ai commis l’impiété d écrire comme une version
en prose de tous ces vers. C’est que dans ma pensée, encore
qu’ils se suffisent en eux-mêmes (le vrai miracle des vers du
Testament est qu’ils s’imposent à la mémoire alors qu’on
n’entend pas entièrement leur sens), ces vers nous offraient
le vrai portrait de Villon, l'image de son esprit dans la galerie
io8
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
de portraits, ou plutôt de charges rapides, qu'il a tracée de
ses contemporains.
Lu i, le voilà sur la trentaine, ayant bu toutes ses hontes,
avec la haine dans le cœur, enfant de la douleur et de la
dure expérience, que le « travail », c’est-à-dire la peine, a
plus instruit que tous les commentaires sur Aristote. Certes,
il est pécheur; mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Et
puis quelle importance cela pourrait-il avoir aux yeux de
Dieu, la vie ou la mort d’un pauvre tel que lui? Sans doute ce
qui lui a manqué dans l’existence, c’est de n’avoir pas ren¬
contré un homme pitoyable et magnanime, comme Alexandre
le Grand dont la largesse était proverbiale dans la société
féodale. Et Villon nous contait l’historiette du pirate Dio¬
mède, amené prisonnier devant Alexandre, les pouccttes aux
mains, et lui répondant :
Se comme toy me peusse armer,
Comme toy empereur je feusse.
Il le sait : la loyauté ne peut se rencontrer dans la misère.
Et François jetait un regard mélancolique sur sa jeunesse
flétrie dans la pauvreté, dénonçait l’abandon où ses parents
l’avaient laissé. Certes, il a trop aimé le plaisir et, quand il
l’a pu, la bonne chère. Enfin il a été ce mauvais enfant qui
fuyait L école, l’honnêteté :
Hé ! Dieu, se j’eusse estudié ..
C’est la nécessité qui toujours a fait sortir le loup du bois.
Et tout ce que Dieu peut donner à un misérable comme lui,
c’est la patience.
La parole du pauvre ne saurait être qu’amère. Et grande
sera l’amertume des paroles de Villon que l’envie et la haine
inspirent.
Son esprit d’ailleurs est plein de contradictions. A un acte
de foi répond une parole de doute; à un mouvement de
repentir, une plaisanterie cynique. Il rit au milieu de ses
LE PAUVRE VILLON
io9
larmes; et, comme il l'a dit, il rit dans ses pleurs. Le « cuer
lui fend » en pensant à ce qu'il aurait pu devenir, avec de la
conduite. Mais c’est pour nous confier aussitôt qu’il n’a fait
que mettre en pratique la parole du Sage
qui dit: « Esjoys toy, mon filz,
En ton adolescence »...
Villon est vieux et jeune tout ensemble. 11 connaît tout et
il ne se connaît pas, à ce qu'il affirme.
Mais François Villon se connaissait bien cependant : il
n’était ni un pauvre idiot, ni un fou; seulement, il savait son
inconstance. Il n’était pas persévérant, et ce fut là son vrai
malheur. Il n’avait pas d’argent et il aimait trop le plaisir.
Or, quand il commence à écrire son Testament, il n'a pas tous
les jours de quoi manger ; il vient de trimarder sur les routes
et il a couché dans les carrières, lui, l’enfant adoptif du cha¬
noine. Il est demeuré longtemps en prison, au pain et à l’eau;
et le voici plus noir que la mûre des haies, plus sec que la
chimère. Quelle santé, quel ressort lui ont permis de résister
à toutes ces peines, de supporter peut-être de gros travaux,
ceux où l’on embauche toujours, au hasard ! Cette santé,
Villon peut bien, encore qu elle fût atteinte, désirer de l’enga¬
ger chez l’usurier lombard. Lui-même est en loques. Au phy¬
sique, il porte le ton et la voix d’un vieux; il tousse et il
crache. Et vraiment il fait peur quand il demande qu’on
trace son portrait à Sainte-Avoye et qu’il rédige ainsi l’épi¬
taphe du « bon follastre », plus sinistre que plaisante :
Il fut rez, chief, barbe et sourcil.
Car tel est le véridique et pitoyable portrait de Villon, que
nous ne retrouvons naturellement sur aucun des vieux bois
gravés qui ornent le Grant testament ou le Sermon des
Repeuz franches. Banale image d’un homme à cheveux longs,
vêtu d'un manteau, portant bourse, dague et bonnes chaus¬
sures carrées, et que l'on retrouve ailleurs; quant au clerc
IIO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
du Sermon clés Repeuz franches, il représentera, autre part,.
Virgile.
En somme, dans le Testament, il n’y a guère qu'un por¬
trait, celui de Villon. Les autres personnages ne sont qu’indi¬
qués, mais en traits robustes et simples. Nous y rencontrons
les anciens légataires des Lais, de vieilles connaissances :
les sergents débauchés du Châtelet, Perrinet Marchant, le
bâtard de la Barre; Guillaume de Villon qui se montre
aujourd’hui si triste des aventures de son protégé; Ythier
Marchant, clerc des linances, un des compagnons de sa jeu¬
nesse ; Pierre de Saint-Amand, clerc du Trésor, dont la
femme a jadis traité Villon comme un mendiant; les grands
usuriers, donnés comme de petits orphelins qui tiennent tou¬
jours sagement leurs pouces sur la ceinture afin que leur
argent ne s’envole pas; les vieux chanoines de Notre-Dame,
courbés et dormeurs. Et parmi les nouveaux portraits
esquissés on remarquera surtout ceux de l’évêque cruel qui
fait dans les rues le signe de la croix ; de Louis, le bon roi de
France qui l’a délivré; de la pieuse mère de François,
l’humble chrétienne qui marmotte des prières au moûtier
devant l’image du Paradis et héritera de la belle ballade pour
prier Notre Dame; de Marthe, la bonne amie sans cœur et
sans foi du poète; de frère Baude de la Mare, le vieux
carme, amoureux en diable; de la Belle Heaulmière, vieille et
blanchie,
Povre, seiche, mègre, menue;
du bon feu maître Jean Cotart, promoteur de 1 ’offîciali té, le
joyeux buveur; de la paillarde grosse Margot, sous le poids
de laquelle geint son amant, alors plus plat qu’une planche.
De ces truculentes esquisses se dégage ce que nous pou¬
vons appeler l’esprit de François Villon. Car il faut recon¬
naître qu’en dépit de son cynisme, il est la grâce brillante,
l’aisance même. Tout est à sa place chez Villon ; et partout il
est lui-même à sa place. Villon sait se montrer spirituel et
LE PAUVRE VILLON
I I I
charmant; de la façon la plus naturelle du monde il se nommera
à la suite des légendaires victimes du Dieu d'Amour : Salo¬
mon, Samson, Narcisse, Sardanapale, David, Ammon, saint
Jean-Baptiste. Les legs qu’il fait à ses amis ou à ses victimes
sont des dons toujours appropriés, comme la ballade pour
prier Notre Dame à sa mère; un charmant lai d’amour à
Ythier Marchant; le contredit d’une pastorale à maître Andry
Couraud, le procureur du roi berger; la ballade au prévôt de
Paris, dans laquelle Villon raconte comment Robert d’Estou-
teville conquit à un pas d'armes le cœur de son épouse ; la
cynique ballade à la grosse Margot et la belle leçon aux
enfants perdus qui hantent chez Marion l’Idole.
Cependant, dans les legs que fait Villon, il faut voir le plus
souvent des dons burlesques, comiques parce qu’ils sont tout
à fait inattendus, étant donné le caractère des légataires.
Ainsi Villon laissera le Roman du Pet au diable, un récit
des frasques de sa jeunesse, au grave Guillaume de Villon ;
un jardin ruineux à un secrétaire du roi, homme de finances,
Jean le Cornu ; une jument amoureuse est substituée à une
ancienne mule pour Pierre de Saint-Amand, clerc du Trésor,
parce que sa femme a traité François comme un mendiant ;
une écuelle est donnée à un clerc du Trésor qui Ta éconduit;
une pieuse demoiselle, Mlle de Bruyères, devra en remontrer
aux lingères des Halles, quant au bec; un élu de Paris reçoit
le. vin que Villon doit chez Turgis, le ta vernier ; le don
d’aimer et un tripot en la Cité sont laissés à un religieux,
maître Jean borner, chargé d’enregistrer à l'official i té de
Paris les testaments des clercs. Un homme riche, le bon
buveur Jacques Raguier, est représenté comme obligé de
vendre ses braies et sa chemise pour boire à la Pomme de
Pin ; un autre buveur de la même famille recevra la fontaine
Maubué au coin de la rue Saint-Denis. Le sergent Jean le
Loup hérite d’un petit chien de cliasse et d’un long manteau
pour dissimuler ses vols. Un fourreur, Jean Riou, qui com¬
mande les archers parisiens, reçoit des hures de loup; le
ï I 2
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
fond d’un vieux sac sera pour essuyer les yeux, aussi pré¬
cieux que rouges, de maître Jean Laurens, le promoteur.
Les calembours abondent sur les enseignes (le Godet de
Greve, la Mule, la Vache, le Hutinet légué à un personnage
batailleur). Villon équivoque sur le nom des monnaies
comme réau, ave, angelots ; sur les cornettes laissées aux ser¬
gents de la Prévôté. 11 joue sur le nom ou le titre des léga¬
taires. Ainsi Galerne reçoit de ce fait un glaçon; le grand
sénéchal de Normandie, alors prisonnier, Villon le fait maré¬
chal, mais pour ferrer les oies ; il équivoque sur le nom de
Chapelain, qui n’est pas du tout un religieux. Et Villon fera
des plaisanteries traditionnelles sur les chasseurs qui vont
acheter du gibier chez la marchande de volailles, la Mache-
cou, qui demeurait près du Châtelet.
11 faut aussi, dans le Testament, entendre presque toute
chose à contre-sens. Un juge provincial, Macé d’Orléans, très
bavard, devient la petite Macée. Et lui-même, le pauvre Villon,
se donne comme un chevalier, un riche changeur qui dispose
de tous les changes de Paris. Par contre, un fils de très
riches changeurs, comme les Marie, sera dit son garçon ;
Jean Marcel, Gossouyn et Nicolas Laurens, de vieux usuriers,
seront présentés comme de pauvres petits orphelins, des gens
de hien, c’est-à-dire des coquins et des voleurs ; et les pauvres
u clergeons » de la cathédrale, droits comme des joncs, sont
de très vieux chanoines de Notre-Dame, Thibaud de Vitry et
Guillaume Gotin, que Villon va recommander de façon spé¬
ciale alors qu’ils sont chargés d’honneurs et de bénéfices. Et
parce qu'on ne sonnait pas les cloches à l’enterrement des
pauvres, Villon demandera qu’au sien on sonnât le gros bef¬
froi de Notre-Dame. Comme carillonneurs, qui étaient alors
les plus pauvres gens, il désignera, leur assignant pour leur
peine quelques miches de pain, les gens les plus fortunés de
Paris : Guillaume Volant, un gros marchand, Jean de la
Garde, le très riche épicier. Comme exécuteur de son Testa¬
ment, Villon nommera trois puissants personnages : Martin
LE PAUVRE VILLON
1 I 3
de Bellefaye, lieutenant-criminel du Châtelet; puissant et
riche sire Guillaume Colombel, l'homme qui fondera douze
mille messes par an; Michel Jouvenel,le receveur des aides.
S’ils se récusaient, qu’ils ne pussent pas s’exécuter, en voici
trois autres pour les remplacer ; ce sont alors trois besogneux
débauchés: Philippe Brunei, Jacques Raguier, Jacques James.
Évidemment, c’est quelque chose de penser que nous avons
pu débrouiller « l’industrie des legs » que Marot tenait, en
1.333, pour une énigme. Mais il faut aussi savoir le recon¬
naître : c’est de l'esprit facile, d’un mécanisme toujours
pareil, que montre ici Villon.
*
* *
On l'a déjà indiqué, Villon a dû trouver dans sa jeunesse
quelques travaux dans le monde des clercs de finances et du
Trésor qu’il connaissait si bien. II a pu partager, sans argent,
l'existence des gracieux « gallans » qu’il a représentés :
Si biens chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faiz et en dis.
Il connut leurs amours et ils connurent les siennes. Il y
avait parmi eux des bourgeois qui se donnaient l’apparence
de nobles : Merbeuf, Nicolas de bouviers, Philippe Brunei ;
quelques-uns avaient beaucoup d’argent, comme Jean Le
Cornu ou bien Jacques Cardon, mais n’aimaient pas à obliger
leur pauvre et joyeux compagnon. Villon paraît en somme
avoir eu des fréquentations bien au-dessus de son rang ; et il
maudissait la Fortune qui l’avait fait naître si pauvre.
Mauvais milieu pour lui que celui de ces clercs de finances,
où l’on s’amusait et où l’on dépensait beaucoup. On parlait
trop d'argent devant celui qui n’en avait pas. Il fut amené,
comme Montigny, peut-être par lui, à vouloir corriger son
destin. En secret, certes; et c’est là un autre trait de la phy¬
sionomie de Villon. Car l’homme était double. Il a pu dans
des travaux au Trésor, à la Chancellerie, au Châtelet même,
II. — 8
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
I 1 4
trouver une occupation. Ses ballades lui étaient certainement
rétribuées. Villon n'a pas vécu que de franches repues, de
poésie, pas plus que de l'air qu'il respirait. Le métier de
poète, qu’il exerçait avec un talent reconnu, pouvait bien lui
assurer de la considération et, à l’occasion, quelque argent de
la part de ceux qui aimaient à entendre ses ballades. Ce milieu
des clercs de finances et de la Chancellerie pouvait être, en
somme, favorable à la poésie. Beaucoup de ceux qui étaient
chargés de tenir des registres de comptabilité, de transcrire
des pièces de chancellerie, ont été des rimeurs. Que de
registres ont reçu les confidences lyriques de ceux qui étaient
chargés prosaïquement de les tenir !
Parmi ces clercs de finances, Villon était de ceux qui ne
sont rassasiés qu’au tiers, ne voient le pain que par les fenêtres
des gens qui ont régulièrement leur pain quotidien. François
a vécu pauvre, dès sa jeunesse,
De povre et de petite extrace.
II n’a jamais rien possédé « vaillant, plat ni escuelle ». Toute
sa vie, il sera assailli par cette cruelle entité : « Faillie d'ar¬
gent. ». Et les richards nommés dans le Testament sont si
nombreux qu'on a pu se demander si François Villon n'a
pas traduit la rancœur du populaire qui ne comprenait pas
qu’un monde nouveau naissait, fondé sur l’argent, et n en¬
durait pas cette bourgeoisie de financiers, groupés autour
d’un roi, puissant et victorieux, qui venait d’établir cette
chose abominable, et pour ainsi dire nouvelle: l'impôt. En
fait, le populaire détestait tous les collecteurs, grenetiers, élus,
et tous ceux qu'on nommait alors des usuriers, c’est-à-dire les
gens qui prêtaient à intérêt.
C’est, dans tous les cas, au moment même où le peuple de
Reims se soulève contre les élus sur le fait des aides, au
moment où les « tricoteurs» pillent à Angers les maisons des
officiers du roi, que paraît le Testament. Ainsi \ illon a pu
bafouer tant de riches et de spéculateurs, impunément, sans
LE PAUVRE VILLON
I l5
jamais avoir eu l'idée d’écrire un pamphlet ayant quelque
valeur sociale. Il était trop poète pour cela; il a surtout
cherché à se venger des gens qui ne l’ont pas aidé, ces grands
bourgeois, les «roitelets » du temps qui menaient le train des
seigneurs de jadis qui, eux, disparaissent ruinés : et ces petits
rois pouvaient s’intéresser à tout ce qui était luxe, art, et
par conséquent, à la rhétorique. Mais, par la suite, bien des
lecteurs de Villon ont pu prendre plaisir à lire des traits sati¬
riques contre certains spéculateurs et richards de Paris. C’est
un fait que, pour orner une édition du Grant testament qui
parut entre i5i5 et 1020, rue Neuve-Notre-Dame, à YEcu de
France, l’imprimeur usa d’un petit bois représentant l’usu¬
rier ouvrant son coffre et comptant ses pièces devant un per¬
sonnage qui peut bien être l’emprunteur h
11 y a même lieu de croire que Villon était du nombre des
pauvres résignés, qu’il faisait partie de la « fraternité » des
misérables, des vagabonds, des histrions faméliques qui, si
elle endure les pires peines, l’écœurement et le vide, connaît
aussi l’insouciance, les réconfortants bienfaits de l’amitié qui
font que beaucoup de ceux ayant passé par ces milieux
pitoyables en ont conservé souvent comme la nostalgie.
Par mon conseil, prens tout en gré, Villon,
tel est le mot que la Fortune adressera plus tard à celui qui
l’avait nommée meurtrière; et elle déclarait avoir fait tra¬
vailler et chercher refuge dans les carrières à plâtre à de
meilleurs que lui. Fa Fortune mettait devant ses yeux les
exemples passés des héros morts : bonne consolation pour
celui qui n’était, auprès d’eux qu’un souillon. C’était d’ailleurs
un thème habituel chez les prédicateurs, une vérité morale
alors bien établie que l’amour de Dieu se manifeste, surtout
parmi les pauvres, à ceux qui prennent leurs maux en patience.
On les disait les très chers amis de Dieu, ceux qui attendaient
1. J’ai retrouvé cette figure, un passe-partout, dans le Roman de la Rose moralisé
que publia Antoine Vérard, fol. 4o v°.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
I I 6
de posséder le ciel par le mérite d’une pauvreté doucement
supportée. S’ils souffraient la faim, la soif, le froid, les
mauvais abris, une affreuse vieillesse, la maladie sans adoucis¬
sement, le mépris du monde, comme s’ils étaient une autre
espèce de gens et non pas des chrétiens, c’était dans l’attente
des trésors sans fin qui leur avaient été promis. Le pauvre
était revêtu de la robe du Roi des Rois : accroupi sur un petit
fumier, il attendait le logis béni du Paradis. Et quand les
théologiens voulaient trouver une comparaison à l’àme
malade et prisonnière que nous portons en chacun de nous,
c’est au truand, au mendiant qu’ils la comparaient, pèlerinant
vers l’Eglise du Paradis.
Car il y a un Paradis ouvert aux misères de tant de pauvres
hommes. H y a un prince Jésus, qui est notre Seigneur à
tous, et qui peutsauver aussi le pauvre frère humain suspendu
à la potence :
Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A luy n’ayons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n’a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
Mais qui aurait le cœur de se moquer ici ? C’est pourquoi
Villon se confessa si librement à nous. Un homme de nos
jours y eût mis de l’orgueil, de la vaine forfanterie; il serait
intolérable. Le sentiment religieux de tout un temps avait
fait les hommes égaux, ce qu’ils n’ont plus été depuis. Par
là le mauvais pouvait toujours ressusciter au bien : il n’était
pas l’éternel failli.
C’est ainsi qu’au milieu d’une vie mauvaise, d’une exis¬
tence si précaire, Villon conserve une conscience possible,,
un jugement lucide, et surtout cette faculté de ressusciter qui
est le puissant ressort de la mystique chrétienne ; c’est par
ses remords qu’il retient toujours notre sympathie.
Il la mérite pour la sincérité qu’il a apportée en toute chose,
devant sa conscience comme devant son art.
LE PAUVRE A ILEON
1 I "
III
UN POÈTE PARMI LES RIMEURS. - L ART DE FRANÇOIS VILLON.
Le sentiment du vrai, du détail réel, remarquable déjà
dans les Lais de maître François, caractérise au plus haut
point le Testament.
Villon nous parle. Mais il est quelque part au lit. Il fait un
testament. Frémin, son clerc, l’écrit rapidement sous sa
dictée. Les invocations, les formules que le testateur va em¬
ployer sont bien celles que l'on eût trouvées dans un acte
réel. Les choses dont il parle sont à leur vraie place. C'est là le
secret de Fart de François Villon : les choses et les gens à
leur place. Il voit et il fait voir. Et s'il rencontre un lieu
commun (les lieux communs sont toute la poésie), il le pré¬
sente de telle sorte que nous croyons l'entendre pour la
première fois. Alors ce n’est qu'un jeu stérile (il peut être
d'ailleurs plein d'enseignement) de dénombrer la généalogie
de tous ces lieux communs rencontrés chez François Villon.
On se fait des idées si convenues sur l'originalité d’une
œuvre qu'il n’est pas mauvais, à propos de Villon, de dire ce
que nous en pensons. Elle est la moindre des choses. L’origi¬
nalité de chacun de nous est la qualité de son âme.
Certes, dans ce que l’on pourrait appeler les morceaux de
bravoure de François Villon, les ballades intercalaires que
beaucoup pouvaient savoir par cœur et qu’il récitait peut-être
lui-même en société, il n'y a que des développements de
lieux communs, comme une mise au point très artistique et
mesurée de morceaux antérieurs, non moins célèbres.
L'excellent et rude poète que fut Eustache Deschamps a
donné à Villon l’idée de l'oraison pour Jean Cotard avec le
portrait qu'il a tracé du vieux prêtre aux « paupières si
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
rouges», ainsi que le modèle textuel de la ballade des langues
venimeuses. Le thème des dames et des seigneurs du temps
jadis est partout, chez les moralistes (on en a cité un exemple
emprunté à Jacques Le Grand) et les sermonnaires ; et
Deschamps aussi s’était demandé, comme le fera Jean
Régnier :
Ou est Artus, Godefroy de Buillon...?
Tuit y mourront, et li fol et li saige.
Le pathétique discours de la Belle Heaulmière n'est qu’un
rajeunissement des regrets de la Vieille, comme Villon a pu
les lire dans le noble Roman de la Rose. La ballade pour la
grosse Margot est rigoureusement une imitation des ballades
grotesques des pays du Nord que l'on nommait « sottes
chansons », une tradition que François Villon a peut-être
recueillie en Flandre, car il a nommé deux fois Lille, Sainl-
Omer et Douai.
Mais qu’il s'agisse de la grosse Margot, de la Belle Ileaul-
mière, de n’importe quel sujet, Villon transforme toute con¬
vention par ce besoin qu’il éprouve de parler seulement de
lui, de ce qu’il a vu. Ainsi la Belle Heaulmière, c’est bien la
vieille du Roman de la Rose ; mais c’est certainement aussi
une ancienne belle marchande de Paris qu’il a pu connaître
toute chenue ; la grosse Margot, c’est la paillarde des sottes
chansons du Nord, mais c’est surtout la fille qu'il a aimée.
Car tout est vrai chez Villon; c’est pourquoi chez lui tout est
passionné, pathétique, violent.
Mais le sentiment est une chose et l’expression seulement
est tout 1 art. Dans le Testament, cet art, fait cependant de
vives arêtes, a vraiment la grâce souveraine, la mesure, le
galbe des beaux objets parisiens. Et c'est par là surtout que
"Villon est Parisien *, plus que par le hasard de sa naissance,
comme les bons miniaturistes, les maîtres sculpteurs de petits
ivoires de ce temps, les habiles calligraphes, les orfèvres et
I. « Veu que c’est le meilleur poete parisien qui se trouve », écrira Marot en i533_
LE PAUVRE VILLON
1 x9
les tailleurs pleins de goût sontde Paris ; comme est distingué
ce qui a fleuri artificiellement sur le sol de la vieille et grande
cité, tout ce qu’on a vendu et inventé le long des rives de la
Seine et sur les ponts, tout ce qu’achetaient les gens qui y
avaient fait fortune dans l’administration de la justice ou
des finances. Et c’est vrai qu’avec ses rimes précieuses, sa
sobriété, le goût qu’il a pour les mots rares et justes, l’absence
de fausse rhétorique, le sentiment musical qu’il met cette
fois dans la musique du vers, Villon est l’unique poète du
quinzième siècle, bien digne d’être célébré par Marot qui a
proposé comme exemple sa veine, « qui est vrayement belle et
beroique », aux jeunes poètes de son temps b
Aussi, laissons à leurs vains commentaires ceux qui n’ont
voulu voir en Villon qu’un habile metteur au point de tout
ce qui avait été dit avant lui, et qui ont fait le catalogue des
mots qu’il a employés. Et refusons-nous de suivre, dans leur
jugement absolu, ceux qui ont retenu surtout quelques mau¬
vais vers de Villon et des morceaux médiocres (il y en a,
pièces de circonstances qui prouvent aussi qu’un homme
comme lui, quant il se contraint, ne trouve pas à jour fixé son
génie). Villon est un poète que nous ne connaissons que par
une œuvre très courte et inégale, mais n’est pas un poète
surfait.
Et puis, il y a un rythme du temps qui, à distance, nous
abuse. Car tous les écrivains tendent inconsciemment à trou¬
ver comme la forme où doit s’inscrire leur époque. Chaque
âge présente en quelque sorte une cadence particulière qui
le caractérise, et qui, parfois, peut se prolonger assez long¬
temps.
Le rythme de Villon, c’est celui de i45o à i/j6o : rythme
allègre des gens qui ont vu la fin d’une interminable guerre,
l’ennemi bouté hors de Guyenne et de Normandie, celui qui
i. Le courtisan ajoutera : « Et ne fay double qu’il n’eust emporté le chapeau de
laurier devant tous les poetes de son temps, s’il eust esté nourry en la court des Roys
et des Princes, la ou les jugemens se amendent et les langaiges se pollissent ».
120 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
règle les danses des citadins et des laboureurs que les chro¬
niqueurs nous montrent sortant alors dans les champs pour
rire, sauter, banqueter, aller et venir; le rythme des villes
qui mangent à leur faim, travaillent, échangent, où les gens
ont le moyen et le loisir de donner divertissement à leur ima¬
gination.
Mais, dans ce rythme d’un temps, notons la cadence parti¬
culière que marque en Villon la jeunesse. Car elles sont très
rares les oeuvres de la jeunesse. Un homme peut avoir agi à
trente ans. 11 a rarement créé dans l’ordre spirituel. Le
chemin est trop long; l’expérience humaine manque. 11 est
vrai qu’à trente ans Villon se dit déjà vieux. N’empêche que
son œuvre est jeune : de la jeunesse elle a la cruauté, l'imper¬
tinence, l’audace facile, l’éclat naturel, et aussi quelque pré¬
tention.
V *
•X- %
Pour l'estimer à son prix, il faut pénétrer, en 1489, dans
l'officine de Pierre Levet, qui travaille avec Antoine Vérard,
et vient d'imprimer Le grant et le petit testament que vend
son associé sur le Pont Notre-Dame, ou chez quelques autres
de leurs confrères.
Parmi les livres en français nous trouverons un Boccace,
De la ruyne des nobles hommes, une Légende dorée, quelques
livres d’édification, des missels, la Mélusine de Jean d’Arras
(1478), le Livre des bonnes meurs de Jacques Le Grand, la
Somme Rurale, les Coutumiers de Normandie, de Bretagne
ou d’Anjou, Les histoires de Troyes de Lefebvre, la Destruc¬
tion de Troyes de Milet, un Ovide moralisé, le Songe de la
Pucelle, le Propriétaire des choses, le Pèlerinage de la vie
humaine de Guilleville, un Valère le Grand, la Cité de Dieu
d’Augustin, la Chronique de Saint-Denis, celle de Normandie,
le Dit des Philosophes, un Mandeville, un Dictionnaire latin-
français, la Politique d’Aristote, quelques écrits d’Alexis, un
Vegèce, la Mer clés histoires, des romans de chevalerie remis
IÆ PAUVRE \ ILEON
I 2 1
en prose, Fierabras, Lancelot, Tristan. Avec la Danse
macabre (i486) et les Cent nouvelles qui ont paru la même
année, le Grant testament est le seul livre remarquable, et
l'unique livre de poésie imprimé. Une deuxième édition
paraîtra en 1490, en même temps que le Mystère de la Passion
et la Farce de Pathelin. Le Calendrier des Bergers est de 1491.
Mais l’épreuve la plus intéressante encore, c'est d’ouvrir un
de ces gros recueils de poésies de la lin du xve siècle, un de
ces registres pansus comme un dictionnaire, par exemple le
manuscrit de l’Arsenal 3523 qui contient précisément une
transcription fort intéressante du « Petit testament » avec
son titre primitif : le Lais François Villon (p. 721), le Grant
testament sans titre (pp. 647-717), et la ballade de Fortune
(p. 719b
Représentons-nous cette lourde somme poétique de8i8 pages
dans le format grand in-quarto, qui jadis appartint à Claude
et à Jean Maciot, à Guillaume Féron,à Marthe de Saint-Bon¬
net, à Gilbert Coquille, et fut écrite au temps de Charles VIII.
Tournons les feuillets d’un fort papier à la vergure de l’écu
de France de ce registre, si épais que les vers ont renoncé à
pénétrer dans son centre. Et, parmi tant de voix, entendons
parler François Villon.
Maître Alain expose doctement le Bréviaire des Nobles,
leur trace les devoirs qu’ils ont oubliés; le pauvre Michault
Taillevent, à son imitation, fait parler d’autres figures allé¬
goriques et il anime les tapisseries de son noble maître dans
le Psaultier des Vilains. Une note moins solennelle, plus
bourgeoise, est donnée par le Songe de la Pucelle : Ilonte et
Amour, qui la conseillent si différemment, parlent «à la
« blanche, neufve, dure et reffaicte », à la très belle et fraîche
demoiselle, ferme de tous membres. On entend, dans une
note analogue, le « Plaidoié de la Damoiselle », gracieuse et
de bon ton, à l’encontre de la Bourgeoise bruyante, hardie en
langage. Elles exposent comment elles sont aimées. Un vieil
avocat d’amour sort de son étui ses lunettes, et de sa tête un
122
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
jugement malicieux; car à qui porte chaperon ou atour, la
grande affaire est le bonheur : accoler, baiser, donner sa
bouche. Voici le Reveille Matin de maître Alain Chartier et
ses dialogues nocturnes des amoureux; et voilà le « Nouveau
marié », si plaisant et sage, qui disserte sur les risques du
mariage et du cocuage.
Michault, dans son Passe temps, dit les joies disparues de
sa jeunesse, sa misère et sa vieillesse présentes. Et Pierre
Chastellain, disciple de Michault, prend la parole pour
exposer son Contre Passe temps. Et l’on retrouve encore
Alain Chartier avec sa Belle dame sa?is mercy, toute la polé¬
mique, les imitations que fit naître le poème consacré à la
cruelle coquette. Un Mirouer des dames, qui est plutôt comme
un miroir de la mode, traite de cette grave question : les jolies
femmes devaient-elles adopter les modes nouvelles, se couvrir
la tète de huit grandes cornes ou porter un habit honnête,
un chaperon approprié suivant les jours de fête ou les jours
de travail?
Et les disciples d’Alain Chartier construisent YOspital
d’ Amours avec sa salle, sa chapelle, son jardin, son cimetière
avec ses épitaphes, là où reposait l’auteur de la Belle dame
sans mercy, dans le coin des poètes, des amants et des amantes.
Un Congié d’amours suit, bien pitoyable à tous égards. Et
l’on trouvait encore dans ce recueil une Confession d’amours
(pièce charmante dans l’esprit du xvmc siècle) que le chape¬
lain d’Àmour recueille d’une dame qui confesse ses torts, sa
dureté par exemple envers de pauvres amants, et qui obtient
une rémission conditionnelle; le curieux et provincial Grant
garde derrière, et naturellement la célèbre complainte de
Chartier sur la mort de sa dame; la bizarre Supplication à
la Vierge de Pierre de Nesson; le si célèbre Lai de Paix de
Chartier.
Dans le charmant Bancquet du boys, nous voyons la parodie
des somptueux banquets dans les simples repas que font les
bergers (les bergers des mystères), Rifilart, Gombault, Robin
LE PAUVRE VILLON
I 2$
et. Marion, les bons joueurs de musette et de cornemuse,
les simples danseurs; Franc Gontier tient là son empire, près
d'un bois, sans rigueur et sans envie, entouré des honnêtes
mangeurs de pain bis, des buveurs d'eau claire et de lait, des
amateurs d’ail, d’oignons et de pois pilés. L ne épitaphe du
dernier roi trépassé (Charles à II), une complainte bien
ennuyeuse sur la mort de Marguerite d'Ecosse, femme du
dauphin Louis, avec une consolation en réponse, donnent des
dates. Et voici encore l'éternelle querelle née du succès de
maître Alain : un Jugement clu povre triste amant banny,
avec défense d'avocat, plainte, réplique, supplique, 1 arrêt et
le jugement ; une Confession et testament de l amant trespassc
de deuil, qui nous rapproche de Villon. Car 1 amant se
confesse au curé des péchés envers sa dame et contre 1 amour.
Et il fait, à l imitation de Villon, un testament formel avec
legs aux amoureux malades, ardents, souffreteux, aux pri¬
sonniers, aux indigents, aux déconfortés, aux amants pensifs,
aux valets endimanchés, à tous ceux qui vivent d’amourettes
et baisent seulement les serrures des portes de leurs dames.
Tout est prévu : Cri, semonce, luminaire, cierges, torches,
suaire, tombe, portrait, fondations. Le malade demande
qu’on lui lise la Passion à son agonie. Quel tourment il
souffre! On lui tient la chandelle dans la main. Et il parle à
Dieu, crie pardon à ses amis.
Et voici un songe: V Amant rendu cordellier en V observance
d'amours. Dans la sombre forêt, où jamais ne paraît le soleil,
le voyageur égaré voit une chapelle. C’est une église magni¬
fique que des Cordeliers ont édifiée avec des murs de cristal
et un clocher d’or. Un pauvre, vêtu d’une robe noire, pleure
à la porte, portant cheveux longs du temps des apôtres; il
prie et récite son chapelet. Damp prieur revient ; 1 amant lui
parle et lui explique qu'il veut entrer dans les ordres. Damp
prieur lui fait des objections, lui demande de penser à sa
jeunesse. Et Damp prieur l'observe dans sa dévotion, consulte
le chapitre qui l'admet enfin. Mais un jour de printemps, sur
Ï24 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
l'herbette, Damp prieur le surprend : il a caché des brins de
violette dans son livre pour marquer ses Heures de signets;
un soir, chez lui, on l’a vu lisant dévotement un livre rempli
de ballades. On écrit cependant à ses parents que notre
homme est profès et sur le point de prononcer ses vœux.
Dames, damoiselles, parents et parentes se rendent à la fête.
Combien de dames pleurent le voyant prendre les ordres!
L’une d’elles se trouve mal; et c’est notre cordelier qui doit
la faire revenir à elle. Damp prieur va lire au profès le livre
des vœux donnant le catalogue de tous les yeux dont il faut
se garder, ceux qui sont renversés, les doux, les clairs, etc.
Sur quoi l’auteur, lancé dans la description de la cérémonie,
tourne court et se réveille.
Et nous trouvons encore le Débat du cueur et de l'ueil de
Michault Taillevent, le rimeur qui, au temps de Philippe le
Bon, embrouille l’escrime des pas d'armes et la casuistique
amoureuse. Et voici Vaillant qui apparaît, le charmant
Vaillant de Charles d’Orléans, un autre espion de l'amour
renouvelant Alain Chartier, l'indiscret qui écoute aux portes
le débat des deux sœurs demoiselles, l’aînée qui endoctrine
la jeune si joliment. Car il convient de faire à chacun la
même agréable figure, d'avoir toujours autour de soi cinq ou
six amants; en vérité, le vrai, le seul plaisir, n’est-ce pas d’être
entourée? L’un vous embrasse sur la joue, l’autre sur les
seins ou le cou ; l’un vous apporte de jolis patins (les bottines
des élégantes du quinzième siècle), l’autre des étoffes de
satin ou des fourrures de martre. Et tous viennent vous voir
à l'église, vous accompagnent à la promenade dans les
champs, cueillent pour vous des fruits. La sagesse pour une
femme est de savoir nager entre deux eaux, de dire aux
jeunes que les gens âgés lui déplaisent, aux hommes âgés
que les jeunes gens sont insupportables. C’est le bon vieux
roi René de Sicile qui sera juge de ce débat, à moins que le
gentil comte de Foix ne le prenne en mains...
Enfin, pour terminer l'interminable recueil, voici la
LE PAUVRE VILLON
I 20
conclusion du Débat sans relacion qui, comme d’autres
poèmes de ce temps, nous présente la scène aristocratique de
la chasse. Dans le décor de la forêt, au milieu d’une réunion
mondaine, un cerf débouche : tous le poursuivent et l’amant
disparaît. Mais il a entendu de sa dame ce mot :
J’aime chacun... et vous aussi...
L'intérêt d’un tel recueil1 est de situer la place où se fait
entendre Villon, le milieu où il s’est produit, de nous faire
connaître qui l’a lu jadis.
Ici Villon nous parle entre Damp prieur de l'Amant rendu
cordelier (poème qui a été produit sous l’inlluence, sinon au
temps de Charles d’Orléans qui a déjà célébré les amoureux
de l’Observance dont il avait jadis fait partie) et le Michault
Taillevent du Débat du cœur et de l'œil, exposant la querelle
des yeux, thème traité également à Blois.
Entre de tels poèmes les vers du Testament prennent vrai¬
ment leur valeur. Au milieu de ces allégories, de ces parodies
de jugements, de ces débats, de ces songes, Villon ne rêve pas
et il ne dit pas de subtilités. Il voit clair et fait voir. Dans ses
premiers huitains de visionnaire, il nous a tout confié déjà :
son nom, son âge, son faible cœur, l’homme qu’il maudit, le
geste qu’il fait. Car Villon est soulevé par sa haine; et il
crie, quand les autres dorment et nous endorment, ou font
sourire de leur finesse. Et vraiment on arrive à se demander
si c’est bien le même livre qui nous a conservé ces rêvasse¬
ries et les vers de Villon, si c’est le même temps qui les a
produits et goûtés.
*
* *
C’est que Villon était un poète dans un temps qui a surtout
produit des rimeurs, des gens plus ou moins formés par les
i. Des observations analogues pourraient être présentées à propos du manuscrit de
Stockholm LI1I ou du recueil de la Bibliothèque Nationale, ms. fr. 1 6 6 1 qui sont
légèrement antérieurs.
I2Ô HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Arts de seconde rhétorique ou les cercles littéraires où ils ont
passé. Il a libéré par des mots et le rythme sa propre con¬
science, et celle des autres; il s'est délivré des sensations et
des images où, trente ans après, la génération de 1/189 devait
se reconnaître encore (celle des bons vieillards qui savaient
ses compositions par cœur et pouvaient aider Marot, en i533,
à en établir le texte).
Car à travers les incantations des mots, du rythme et des
rimes, sans doute c'est cela le propre de la poésie. Le poète
est cet homme qui rêve pour les autres hommes, dévoile
le miracle où nous vivons, fait voir nos amours, nos plai¬
sirs, nos tristesses pour ce qu’ils sont. Il est comme la con¬
science des autres hommes. Il est un jugement. Tandis que
le savant détermine et annonce les phénomènes, le poète et
l’artiste traduisent sensiblement l’énigme du monde. Ils
voient, comme au jour du jugement de Dieu, l'homme tout
nu. De là cette mélancolie de tous les vrais poètes, des poètes
modernes, dont un Villon peut bien être l’ancêtre. Car Villon
n'est pas un « bon follastre », comme il l’a dit, et tel que sa
joyeuse légende d’écornilleur l’a illustré. Il rit peu. Le Débat
du cœur et du corps, n’est-ce pas, déjà, comme le cœur mis à
nu d’un Baudelaire ? Villon ne rit pas plus que Baudelaire.
C’est un moderne; et c’est sans doute pour cela que les mo¬
dernes les ont adoptés tous les deux1.
Villon était encore poète par ce besoin qu’il a de parler, de
réaliser par le verbe la force obscure de la vie. Car il semble
écrire comme l’arbre produit des fruits ; mais l'arbre vigou¬
reux, comme il est vite rabougri, planté sur ce très mauvais
terrain, secoué parle vent d’une tempête qui ne finit qu’avec
sa vie !
1. On va toujours répétant Villon et Verlaine. Et l’on m’a reproché jadis de n’avoir
pas fait ce rapprochement. Si Ton veut dire que les élans d’une conscience faible
les apparente, j’y consens. Mais j’avoue que je n’aime pas accoler leurs deux noms.
L’art de Villon a quelque chose de si net et de si dur, et celui de Verlaine, quelque
■chose de si précieux, d’effacé et de nuancé.
LE PAUVRE VILLON
127
Il faut cependant que Villon parle, et qu'il parle de lui,
toujours, comme il éprouve le besoin de mettre son nom
partout. 11 parlera sans prudence, nommant jusqu’aux débi¬
teurs qui le recherchaient, consolant les enfants perdus, faisant
allusion à de fâcheuses aventures que nous ne connaîtrions
pas sans lui, en colorant d’autres, disant même certaines
choses qui 11e pouvaient être comprises que de lui-même1; et
d’autres encore dont il n'avait pas à se vanter, comme de
révéler que Guy Tabarv était un homme véridique, alors
qu'il venait de découvrir les voleurs du collège de Navarre.
Et Villon s’exprimera même jusque dans le jargon des
voleurs. C’est là, il faut l'avouer, un cas assez monstrueux; et
aussi, peut-être, la seule raison du passage du poète dans
notre monde. Villon sécrète la vérité, la dure vérité.
Sera-t-il du moins indulgent à l’amour, lui qui affirme
avoir tant aimé? Non, toujours des sarcasmes. Les femmes
qu’il a connues n’en ont voulu qu’à son argent : toute foi
est violée en amour, et, comme le disait la vieille chanson :
Pour ung plaisir mille doulours!
Comme un moderne encore, Villon amplifie la traduction
de la volupté par l'idée de la mort, la peinture des déchéances
qui attendent le tendre corps de la femme en sa vieillesse.
Dans la description de la beauté, Villon se souviendra de
l’aristocratique poupée célébrée par les vieux poètes et qu'il
transposa du Roman de la Rose : la dame blanche et tendre,
au clair visage, au menton fourchu, avec des lèvres vermeilles
et des sourcils arqués, aux longs bras et aux épaules menues.
Mais Villon fera dire autre chose à ces mots, à ces banalités,
par la place qu'il leur donnera, par le rythme qu’il leur
imposera.
1. La remarque de Marot a toujours sa valeur, oc Pour ceste cause, qui vouldra
faire une œuvre de longue durée ne preigue son soubgect sur telles choses basses et
particulières. Le reste des œuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant
plain de bonne doctrine, et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps,
qui tout efface, jusques ici ne l’a sceu effacer... »
I 28
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE
Blanche, tendre, polie et atlintée...
Rire, jouer, mignonner et baisier...
Car ce ne sont là ni des répétitions, ni des épithètes accu¬
mulées au hasard. Et nul n'a parlé avec autant d’ardeur et de
mélancolie du corps féminin que Villon, hanté par 1 idée de
la mort :
Corps femenin, qui tant est tendre,
Poly, souef, si précieux,
Te fauldra il ces maux attendre?
Oy, ou tout vif aller es cieulx.
Pierre de Nesson nous a déjà conduits au cimetière du
quinzième siècle et nous avons vu à quel point la figure de la
mort était familière aux gens de ce temps, illustrant les
prières de chaque jour. Cette vision banale, ou qui soulève
le cœur par sa brutalité, Villon la transforme par son génie;
et les quelques vers qu'il consacre à la mort font oublier ceux
de tous ses prédécesseurs et de ses contemporains. Son pro¬
cédé est toujours le même. Il va droit au but, nous parlera de
nous-mêmes et de lui, dans le vrai cadre des charniers, de la
façon la plus sobre. Car ce qui fait la beauté de sa triste
vision, c’estqu’elle est toute réelle, mais d’une vérité cependant
si générale que chacun de nous peut la vérifier. Ainsi Villon
donnera un souvenir aux camarades disparus (et nous avons
tous pleuré de jeunes amis) :
Ou sont les gracieux gallans
Que je suivoye ou temps jadis,
Si bien chantans, si bien parians,
Si plaisans en faiz et en dis?
Les aucuns sont morts et roidis,
D’eulx n’est il plus riens maintenant...
Nous l’avions entendu trop de fois, ce développement banal
sur la mort inéluctable : mais Villon nous montrera le fils
suivant le père ; et la mère bien-aimée aussi y passera,
tendant le bras à son enfant :
LE PAUVRE VILLON
1 29
Et le scet bien la povre femme,
Et le filz pas ne demourra!...
On avait abusé du cadavre, de la pauvre momie dévorée
par les vers. Là n'est pas pour Villon le drame de la mort.
Avec un sûr instinct, un sentiment juste que nous retrouvons
dans l'admirable livret populaire de 1.4 rs moriendi, illustré
de si pathétiques figures, Villon nous conduit au lit de l'ago¬
nisant; et le trait réaliste, qu'on a prodigué avant lui et
après, Villon le réserve à ce qu'il avait le plus aimé, pour ce
qu'il trouve de plus aimable dans ce monde, au tendre corps
de la femme 1 :
Et meure Paris eu Helaine,
Quiconques meurt, meurt a douleur
Telle qu’il pert vent etalaine;
Son fiel se creve sur son cuer,
Puis sue, Dieu scet quelle sueur!
Et n’est qui de ses maux l’alege :
Car enfant n’a, frere ne seur,
Qui lors voulsist estre son plege.
La mort le fait frémir, pallir,
Le nez courber, les vaines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes et nerfs croistre et. estendre.
Corps femenin, qui tant es tendre,
Poly, souef, si précieux,
Te fauldra il ces maux attendre?
S’il peint lui aussi, comme dans tous les livres d'IIeures,
la scène du cimetière, c’est au charnier des Innocents que
Villon nous mène. Il va considérer les têtes qui chargent le
grenier, trouvant là l’assouvissement de sa rancune de
pauvre contre les riches; car cela ne leur a servi à rien de
s’amuser dans de grands lits parés, de faire la fête et de
mener la danse. Ici on ne distingue plus personne. Quel
est-il, celui-là, maître des requêtes ou porte-panier? Qui le
sait! De ces têtes, aujourd’hui pêle-mêle, en tas, les unes
1 . T., y. 3i3-328.
IL — 9
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
i3o
s’inclinaient devant les autres; quelques-unes ont régné, les
autres ont servi :
Seigneuries leur sont ravies;
Clerc ne maistre ne s’y appelle...
Oue Dieu du moins ait leurs âmes, puisque leurs corps sont
pourris :
Aient esté seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourris,
De cresme, fromentee ou riz,
Leurs os sont déclinez en pouldre...
Et la pensée de Villon s’apaise puisque tant de rois, de
papes, de seigneurs ont disparu avant lui. Mais elle ne s’apaise
que là. Car Villon est dur, comme son art; il est sans pitié,
comme la nature et la jeunesse. Dans sa misère, aux pauvres
des hôpitaux il a légué son mauvais lit; à ceux qui dorment
dans la rue, un coup de poing.
Du voyage qu’il a accompli sur la terre, de l’enfer au ciel
qu’il a parcouru en imagination, Villon rapporte comme un
goût de rien. 11 raisonne, avec cette fausse lucidité des
joueurs1 ;
Ce n’est pas ung jeu de trois mailles,
Ou va corps, et peut estre l’ame.
Qui pert, rien n’y sont repentailles.
Qu’on n’en meure a honte et diffame ;
Et qui gaigne n’a pas a femme
Dido la royne de Cartage.
L’homme est donc fol et infâme
Qui, pour si peu, couche tel gage...
Mais là enfin, devant ce charnier des Innocents où les
aveugles des Quinze-Vingts pourront bien chausser ses
lunettes pour distinguer les mauvais des bons, devant tant
de têtes enchâssées dans les galetas, devant tant de morts
qui tombent en poussière, Villon demandera cependant que
Dieu les absolve tous.
i . T., y. 1676-1 683.
LE PAUVRE VILLON
1 3 1
La mort, qui tout « apaise et assouvit », vient enfin de l’apai¬
ser : la mort égale pour tous; la mort qui est la vengeance
du pauvre; la mort de tous; la mort de sa mère; sa mort à
lui; l’étonnant et archaïque cortège des morts, de ceux de
jadis, des hommes et des femmes, des héros et des princesses
de légende; la mort des jolies filles. Et c’est à « notre grant
mere, la terre »,que Villon laissera son corps où les vers ne
trouveront pas beaucoup de graisse :
De terre vint, en terre tourne!
Ce néant, si un individu a pu le traduire aussi tragiquement,
c'est qu’un monde aussi mourait, le vieux monde du moyen
âge, fondé sur les valeurs spirituelles, sur les besoins vrais
de l’existence.
Ce monde était celui de la courtoisie, de la féodalité, de
l'honneur. Et celui qui naissait, au milieu de craquements
précurseurs, c’était le monde de l’argent, de la société bour¬
geoise servant désormais un roi absolu. Le populaire le
voyait naître avec quelque appréhension.
Le vrai Villon ferait aujourd'hui trop peur. Le bagne
l'attend demain. La société moderne s’en débarasse, et ron¬
dement. C’est le privilège de la société d’autrefois, le miracle
de la vie chrétienne de rendre ce type possible, de classer
ce déclassé. Le dur Villon nous le dit de pathétique façon
dans son épitaphe, comme celui qui va se noyer voit clai¬
rement toute sa vie :
Freres humains qui après nous vivez,
N’ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.
Vous nous voiez cy attachez, cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s’en rie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
HISTOIRE POETIQUE DU XV' SIECLE. II
PI. Ili
Copie de la Passion de 0 reban 1508
L'auteur entouré des protagonistes do drame La scène de la désespérance
(Bibl. Nat., ms. fr. 81 5 >
ARNOUL GRE B AN
L’AUTEUR DU
« MYSTÈRE DE LA PASSION »
Le grand monument poétique du quinzième siècle, ana¬
logue à une cathédrale, naquit dans une cathédrale, à Notre-
Dame de Paris. Cet immense poème1, pareil aux porches
historiés de la majestueuse église dont la beauté puissante
avait quelque chose d'accablant déjà pour les anciens hommes
qui la contemplèrent2, est un drame, un mystère, comme on
disait en ce temps-là 3.
Avec ses nombreux personnages, il évoque les petites et les
grandes ligures qui animent la cathédrale ; ses morceaux à
forme lyrique, la musique, les costumes des acteurs et des
figurants le parent comme les images et les verrières ornent
l’église; et le drame chrétien est, comme l'église, une œuvre
logique, charpentée solidement, construite de probes maté¬
riaux. Ainsi que la cathédrale, le mystère est un livre, un
livre ouvert sur la place publique pour l’instruction et l’édi¬
fication de tous 4 :
Ouvrez vos yeulx et regardez,
Devotes gens qui attendez
A oyr chose salutaire :
Veillez pour vo salut taire
Par une amoureuse silence !
i. 34 574 vers.
a. Ilia terribilissima glorioeissime Virginis Dei genilricis Marie ecclesie (Jean de
Jandun, dans Leroux de Lincy, Paris et ses historiens, p. 44).
3. Le Mystère de la Passion d'Arnoul Greban publié d’après les manuscrits de Paris
avec une introduction et un glossaire par G. Paris et G. Raynaud, 1878.
4. Prologue, p. 5.
T 34
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le mystère d’Arnoul Greban est bien ce livre approuvé et
orthodoxe; un livre d’église, soumis modestement à l’Eglise
par son auteur, mais sur lequel elle n'aura pas à exercer son
office de censure 1 :
Se riens avons dit ou escript,
Ou mal fait ou ordonné,
Pour Dieu qu'il nous soit pardonné :
Le vray sentier voulons tenir
Sans faulte ou erreur soustenir ;
S’erreur disons ou expliquons
Des maintenant la révoquons,
Soubmetlans nos fais et nos signes
A vos corrections bénignes,
Ou a ceulx qui parceu l’aront,
Ou qui mieulx faire le sçaront :
Nous contendons cliascun en soy
Tenir chemin de vraye foy...
Un livre d'images, conforme à l’Écriture, aux récits évan¬
géliques2, tout à fait propre à édifier les coeurs dévots, tel
est encore le Mystère de la Passion. Et le drame chrétien,
comme le drame grec, nous offre la fusion de différents arts.
Cette conception, très artistique, a été réalisée de la façon
la plus attachante dans le Mystère de la Passion d'Arnoul
Greban: une personnalité, haute et curieuse, qu'on voudrait
bien voir sortir de l'ombre, tant on la devine riche et probe.
*
* *
Les documents découverts jusqu’à ce jour sur maître Ar-
noul Greban ne le permettent guère3.
Au témoignage de Clément Marot4, Arnoul Greban et
Simon, son frère, étaient Manceaux :
i. Prologue final, p. 45i. — 2. P. 2.
3. L’origine de l’information reproduite par les frères Parfaict ( Histoire du Théâtre
jrançois, t. II, 1745, p. 234-236) et par tous ceux qui ont parlé de Greban remonte
à François Grudé, surnommé La Croix du Maine, né au Mans en 1602.
4. Épigramme à Salel. — Cf. Estienne Pasquier, Œuvres, Amsterdam, 1723,
col. 699 (1. VII, ch. 5).
ARNOUL GREBAN
1 35
De Jean de Meun s’enile le cours de Loire ;
En maistre Alain Normandie prend gloire,
Et plainct encore mon arbre paternel ;
Octavian rend Cognac eternel ;
De Moulinet, de Jean le Maire et Georges,
Ceulx de Uaynault chantent a pleines gorges ;
Villon, Crétin, ont Paris décoré ;
Les deux Grebans ont le Mans honoré...
Et Joachim du Bellay, s’adressant à la ville du Mans, l’invi¬
tait à renoncer à se glorifier d’avoir produit seulement les
Greban, quand elle pouvait prendre encore pour champion,
Jacques Peletier, son ami :
Cesse, le Mans, cesse de prendre gloire
En tes Grebans, ces deux divins espritz1...
Rien, jusqu'à présent, n’autorise à mettre en doute le ren¬
seignement donné par Clément Marot, nourri par son père
dans la tradition littéraire du quinzième siècle, et que
confirme Joachim du Bellay2.
Mais ce qui est certain, c’est qu’Arnoul Greban, né au
Mans, vécut longtemps à Paris et qu’il y poursuivit ses
études de lettres. 11 a dû être reçu maître avant 1 444 • Car
son nom ne se rencontre pas sur le registre de la Nation de
France pour la Faculté des Arts que nous avons conservé
( 1 444- t 456) 3. Comme pour être admis à la maîtrise il fallait
avoir vingt et un ans accomplis, on peut croire qu’Arnoul
Greban n'a pas dû naître après l’an 1420.
1. Œuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans, Paris, i547 fol. io3 (Cité par
G. Paris et G. Raynaud, op. cit., p. 6-7).
2. On doit à La Croix du Maine, l’auteur de la Bibliothèque françoise publiée en
i5S4, la confusion inexplicable de Simon Greban avec Simon de Compiègne, et le
renseignement, erroné et tant de fois reproduit, qui fait naître les Greban à Com¬
piègne. Tout ce que dit dom Piolin dans son Histoire de l'Église du Mans, t. V ;
dans les Recherches sur les mystères qui ont été représentés dans le Maine ( Revue d 3
l'Anjou et du Maine, t. III et IV) est sans aucune exactitude. Ces erreurs déparent
P Histoire littéraire du Maine d’IIauréau, t. III.
3. Bibliothèque de la Sorbonne.
1 3 6
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le registre de la Faculté de théologie de Paris1, au mois
d’août i456, donne encore à Arnoul Greban le titre de maître,
ce qui indique qu'il était toujours maître ès arts. On voit
qu’il commença de suivre son premier cours en théologie,
le 28 septembre, sous maître Thomas de Courcelles; à cette
occasion, il paya 20 s. p.
Ce Thomas de Courcelles, homme scientifique et très élo¬
quent, originaire d’Amiens, chanoine de Notre-Dame depuis
i447, chargé de tant de missions auprès du pape et l’un des
zélés défenseurs de l’Eglise gallicane, n’est autre que l’homme
de confiance de Pierre Cauchon, celui qui avait traduit en
latin le procès de Jeanne d’Arc, l’orateur qui prononcera
l’oraison funèbre de Charles VII à Saint-Denis, le doyen qui
reposera dans une chapelle de Notre-Dame 2.
Ainsi fut nourri de belles-lettres, d’éloquence et de science
théologique, maître Arnoul Greban, sur la montagne Sainte-
Geneviève, au temps où François Villon et ses compagnons,
profitant des troubles universitaires, décrochaient les
enseignes de Paris et les mariaient, déplaçaient les bornes.
Il y eut toujours des écoliers sages et d’autres fous. Maître
Arnoul, sous Thomas de Courcelles, grandit en science et en
éloquence.
Mais du Paris turbulent et dissipé de la montagne Sainte-
Geneviève, nous pourrions bien trouver dans son œuvre
quelques souvenirs. C’est un fait que, dans la partie familière
et comique du Mystère de la Passion, celle qui divertissait
peut-être le plus ses auditeurs du peuple, l’auteur a prouvé
qu’il connaissait à fond les mœurs et la langue de la rue, le
jargon des tavernes et même celui des brelans et des prisons.
Tout comme François Villon, Arnoul Greban a bien observé
la ville3; il y a écouté les gens parler. Comme les Lais et le
1 . Bibl. Nat., ms. 1 at . , 5657e fol. 32ro (G. Pariset G. Raynaud., op. cil., p. 1 1 i).
2. Voir la pierre tombale que j’ai publiée en tête du Procès de condamnation de
Jeanne d'Arc, I, texte latin, et la note 6g, II.
3. Cette remarque a déjà été faite par Gaston Paris, p. 8.
ARNOUL GREBAN
i37
Testament, le Mystère de la Passion est une œuvre parisienne
par excellence. Car le maître ès arts qui la composa, « a la
requeste d’aucuns de Paris1 », répondait aux vœux d'une
population qui a toujours été avide de spectacles; et son
œuvre n'a pu naître que dans un grand centre, capable de
lui fournir les 220 personnages qui remplissaient les épi¬
sodes de son drame, une population nombreuse qui devait
en écouter les quatre journées si pleines d’événements.
Comme Villon, c’est à Paris que Greban connut ce qu’on
peut appeler le succès. Car, avant 1 4v3 , « ceulx de Paris »
avaient déjà joué sa Passion à trois reprises 2.
Entre i45o et 1 4 3 5 , maître Arnoul Greban devait demeurer
attaché à Notre-Dame, comme organiste, et diriger la maî¬
trise des enfants de chœur3. Au cours de l’année 1 455 , il se
rendit vers Charles d’Anjou, comte du Maine, frère de René,
roi de Sicile, et beau-frère du roi Charles VII, dans bien des
circonstances, un vice-roi V
Charles, comte du Maine, dut réserver à Arnoul Greban un
accueil que lui méritaient son grand talent et aussi son
origine. Car nous savons que ce seigneur aimait beaucoup
les livres, qu’il appréciait les « belles doctrines, et mist grant
peine a les acquérir5 ». Après le roi, au dire de Chastellain,
c'était l'homme qui « volait de la plus haute esle ». Il se gou¬
vernait avec sagesse et l’on vantait son éloquence, sa généro¬
sité. Le comte du Maine se montrait épris de nouveautés ;
ainsi on le vit, aux fêtes de Nancy, organiser, pour la pre¬
mière fois à la cour de France, des joutes et des réjouis¬
sances à l'instar de la maison de Bourgogne. Le roi René,
vers 1 45 1 , lui avait dédié son Livre des tournois « pour le
plaisir, disait-il, que je congnois de pieça que prenez a veoir
1. P. 2.
2. Note du manuscrit de la Bibl. Nat., ms. fr. 8 1 6 (éd. G. Paris et G. Raynaud,
P. 39).
3. Nous reviendrons sur ces documents.
4. Du Fresne de Beaucourt, Hist. de Charles VII, t. III, p. 421*422 ; t, IV, p. 97.
5. Chastellain, t. II, p. 162.
i38
HISTOIRE POÉTIQUE Dl XVe SIECLE
hystoires nouvelles et dittiez nouveaulx ». Et Guillaume
Fichet, en 1470, ne manquera pas de lui adresser un exem¬
plaire de cette autre nouveauté : sa Rhétorique, imprimée sur
les presses de la Sorbonne, qui est le premier livre imprimé à
Paris. Charles devait mourir en 1 4y3 . Son tombeau, à la
cathédrale du Mans, est une œuvre italienne parfaite, l une
des plus anciennes exécutées en France, sans doute un beau
travail de ce « François Laurens », imagier, attaché à la cour
du roi de Sicile, qui n'est autre que Francesco Faurana1. Non
loin du chœur solennel, il dort le beau chevalier, la tète ceinte
d'une couronne, vêtu du camail lleurdelisé, armé de plates ; il
dort sur le sarcophage à l'antique, orné de godions, la lourde
cuve que portent des griffes de lion taillées dans le marbre
noir. Et de gracieux amours, tout nus, soutiennent l’élégant
cartouche où se lit la sobre inscription : me carolus comes
CE N OMAN IE ORIIT DIE X APRILIS CCCCLXXIJ 2.
Fe comte du Maine, homme d’un goût nouveau et, on peut
le dire, raffiné, ne pouvait manquer d'être un protecteur
pour ce Greban qui venait de produire une œuvre comme
le Mystère de la Passion 3, d'une conception si artistique, et
par là nouvelle.
Encore qu’il n’eût que de lointains rapports avec sa pro¬
vince, avec son comté du Maine, longtemps d’ailleurs entre
les mains des Anglais, qu'il n’ait fait que passer au Mans4,
1. H. Chardon, Le tombeau de Charles d'Anjou, comte du Maine, à la cathédrale du
Mans, Paris, s. d. — L'identification repose sur le rapprochement fait entre la médaille
et le gisant. Francesco Laurana était, par ailleurs, l'artiste attitré de la maison
d’Anjou. On lui doit les médailles de Jeanne de Laval, de Triboulet, un des fous du
roi René, de René et de Jeanne, de Jean de Calabre et de Charles d'Anjou.
2. Abbé A. Ledru, La cathédrale Saint- Julien du Mans, ses évêques, son architec¬
ture, son mobilier. Mamers, 1900, in- fol., p. 35a.
3. La Bibliothèque du Mans (ms. n° 6) conserve un manuscrit important du
mystère de la Passion dont il sera parlé plus loin.
4. Le Maine était libre depuis i45o seulement. Charles du Maine fit sa première
entrée au Mans en 1471. On ne connaît pas de représentations dramatiques contem¬
poraines au Mans. En 1470 seulement, lors de l’arrivée de son fils Jean II, il y eut
des jeux de personnages et, l’année suivante, eut lieu la représentation d'un mystère
de saint Jean l'Évangéliste (H. Chardon, Les Greban et les Mystères dans le Maine, 1879).
ARNOUL GRE BAN
ï39
Charles devait demeurer un puissant protecteur et patron
auprès de l’évêque du Mans, Martin Berruyer1. Mais nous
ignorons absolument ce qu'il fit pour Arnoul Greban qui
s’était rendu auprès de lui.
On peut croire d’ailleurs que le milieu du Mans pouvait
bien être favorable aux travaux des deux frères Greban. Le
comte Charles du Maine avait retrouvé sa ville qui avait été
l apanage du roi René, grand amateur de mystères et de
bonnes lettres 2. Les officiers du comte du Maine, comme
ceux de l’évêque d’ailleurs, semblent avoir été des hommes
avides de distractions, et de tout ordre3. A Martin Berruyer
succéda Thibault de Luxembourg, d’une famille illustre en
Europe, très mondain en sa jeunesse4, et qui était entré dans
les ordres après son veuvage. Le comte Charles du Maine
épousera la sœur de ce magnifique et noble prélat. Le con¬
nétable de Luxembourg,* celui qui fut décapité en place de
grève en 1470, après avoir joui d’une grande faveur auprès
de Louis XI, était le frère de l’évêque du Mans. Il est bien
intéressant alors de noter que le plus beau des manuscrits de
la Passion d’Arnoul Greban que nous conservions soit à ses
armes5. D’autre part, le plus personnel des manuscrits
d’Arnoul Greban, copie contemporaine delà première journée
de la Passion, un manuscrit qui a pu être préparé par l’au¬
teur, contenant non seulement des jeux de scène pour les
acteurs, mais encore l’indication des parties chantées par les
enfants de chœur, les anges, des endroits où l’orgue devait se
1. Evêque eutre 1 44g et i465, cet ancien chanoine du Mans, qui va rédiger un
mémoire en faveur de Jeanne d’Arc, était un homme débile et crédule, mais tout à
fait dévoué au roi et à son beau frère. Jacques d’Argouges, chanoine, son exécuteur
testamentaire et son garde des sceaux, parait avoir administré en son lieu.
2. A. Lecoy de la Marche, Le roi René, II, p. 1 4 4 , 174.
3. Voir à ce sujet le très curieux procès de cette jeune fille, la Férone, que le
diable tourmentait, mais dont les officiers du comte et de l’évêque faisaient « tout ce
que bon leur sembloit ». L’évêque fut même accusé par elle (Jean de Roye, ad.
a. i46o).
4. Monstrelet.
5. Bibl. Nat., ms. fr. 816. (Cette belle copie fut terminée le 22 février i473,
n. st.)
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
I/4O
faire entendre, n’a jamais dû quitter la capitale du Maine'.
Cet ensemble de faits, en l’absence de tous autres docu¬
ments2, montre assez les liens d’Arnoul Greban avec sa pro¬
vince. Tout ce que nous savons, c’est que Simon, frère d’Ar¬
noul, qui figure en 1 468 parmi les officiers de Charles, comte
du Maine 3, occupa au Mans une maison canoniale en 1471 4 et
qu’il mourut peu de temps après5.
Ce Simon Greban, qui a pu être le collaborateur de son
frère, fut du moins son émule1’. Le prologue d’un immense
mystère, les Actes des Apostres, nous fait connaître son
œuvre, et aussi en quelle estime elle était tenue 7:
1. Bibl. du Mans, ms. n° 6. — Ce manuscrit provient de l’abbaye de Saint-Vincent
du Mans où il était déjà en 1718. — a. Lesdocuments capitulaires font défaut pour
cette époque. Le nom de Greban ne se rencontre pas dans le nécrologue du chapitre.
3. « M. Simon Greben a LX 1. » (Bibl. Nat., ms. fr. 7855, p. 708).
4. II. Chardon a publié un document péremptoire tiré du compte de l’srgenterie
du chapitre (1471-1472, fol. 35) à l’article des maisons canoniales : « Maistre Simon
Greben pour la maison dans laquelle il demeure... X livres. » Dans le compte de la
bourse pour l’année 1472-1 473, fol. 26, il est question du gros de la prébende
<t maistre Simon Greben » affermé à Jean Cotté pour 110 s. Simon était donc
décédé alors — Simon paraît être l’auteur de la complainte faisant l’éloge de
Jacques Milet, mort à Paris en 1 466, qui avait écrit un grand mystère sur la destruc¬
tion de Troie (Arthur Piaget, Simon Greban et Jacques Milet dans la Romania,
t. XXII, p. 23o). On a également de lui des vers sur la mort de Charles VII, i46i.
(Bibl. de l’Arsenal, ms. 3523.)
5 . Dom Piolin , Histoire de l'Église du Mans, t. V, p. 180, dit que Si mon fut enseveli
dans la cathédrale du Mans devant l’autel de saint Michel où on lui érigea un « beau
monument » que détruisirent les Huguenots en i56î. Dom Piolin renvoie aux pièces
justificatives du pillage de Saint-Julien où il n’est absolument rien dit de ce tom¬
beau. Dom Piolin reproduit simplement un renseignement emprunté à La Croix du
Maine. ( Bibliothèques françaises , éd. Rigoley de Juvigny, 1772, t. II, p. 4oq, article
Simon Greban.) H. Chardon a fait observer que la construction du jubé par Philippe
du Luxembourg aurait troublé cette tombe bien avant le pillage des protestants.
6. Le titre du manuscrit de la Bibl. Nat., fr. 1528 : Les actes des apostres en neuf
volumes composes par deffunct maistre Symon de Greban en son vivant preslre chanoine
de l'eglise du Mans par le commandement du feu roy René de Cecille, duc d'Anjou et
comte du Maine, est bien intéressant.
7. Le premier volume du triumphant mystère des Actes des Apostres.. . Paris, 1 5 3 7 ,
fol. iij. — Les Actes des Apostres ont été achevés d’imprimer à Paris pour Guillaume
Albalat, bourgeois et marchand de Bourges, par Nicolas Cousteau, le i5 mars t53j
avant Pâques. (Bibl. Nat., Rés. Y. F. 19-20.) Une autre édition a été donnée en
i54o, à Paris, par Arnoul et Charles, les Angeliers. (Bibl. Nat., Rés. Y. F. 111-112.)
En 1 5 4 1 une nouvelle édition est publiée, avec les Gestes des Césars. (Bibl. Nat. Rés.
Y. F. 21-22, 23-24.) Les 4 volumes manuscrits de l’Arsenal nos 336o-3363 sont datés
de i538.
ARNOUL GREBAN
1 4 1
Symon Greban, bon poete estimé,
Mesme en son temps print peine de l’escripre,
Comme le voys, moult doulcement rhythmé,
Ung frere il eut, Arnoul Greban nommé,
Gentil ouvrier en pareille science,
Et inventeur de grande vehemence.
Or l’ung et l’autre est digne d’estre aymé,
Se on doit aymer les choses d’excellence .
On ne sait quand mourut Arnoul Greban, sans doute avant
1471, et même s'il décéda au Mans revêtu de la dignité de
chanoine de Saint-Julien b On ne connaît de lui pas d’autre
œuvre importante que le Mystère cle la Passion'2. On ne sait
pas la part de collaboration qu’il prit dans la rédaction des
Actes des Apôtres 3.
*
* *
On le voit, la biographie d’Arnoul Greban se réduit à
quelques linéaments. Les documents qui le concernent au
chapitre de Notre-Dame sont heureusement plus nombreux;
1. Comme le répète M. Henri Stein ( Arnoul Greban, poêle et musicien, dans la
Bibl. de l'École des Charles, LXXIX, 1918, p. i4a). Un seul registre capitulaire du
Mans existe pour le quinzième siècle, de i4i8 à 1429 (G. 18). Il y a lacune dans les
archives du chapitre jusqu’aux premières années du seizième siècle. — La Croix du
Maine et Duverdier, Bibliothèques françaises, éd. R. de Juvigny, 1772, t. I, p. i4q,
paraît être la source de celle information : « Chanoine du Mans, l’an i45o ou envi¬
ron. » On le verra, la date de i45o n’est pas possible.
2. Une oraison à la Vierge, signalée dans le Champ Fleury de Geoffroy Tory, a été
retrouvée par M. Ernest Picot dans un manuscrit du catalogue Didot, vente de 1881,
n° 27. C’est un lai portant sa signature acrostiche (Remania, t. XIX, p. 5g5).
3. « Il a continué le Livre des Actes des Apôtres commencé par son frère Arnoul »,dit
La Croix du Maine, ad art. Simon Greban. Mais il n’est même pas assuré qu’il y ait
quelque chose de lui. Dans la glose qui accompagne ce mystère, où sont indiquées
soigneusement les sources et quelques jeux de scène, on ne trouve pas d’indication de
jeux d’orgue. — Arnoul Greban ayant fait précéder son grand drame d’une Creacion
abregee, G. Paris a cru devoir comprendre qu’il avait abrégé un ouvrage plus déve¬
loppé sur ce sujet dont il aurait été l’auteur. Ces premiers chapitres se retrouvent en
tête du Viel Testament, et aussi dans le manuscrit de la Bibliothèque de Troyes qui
donne le mystère remanié de la Passion de Greban. De là l’hypothèse qu’Arnou!
pourrait être l’auteur d’une partie du Mystère du Viel Testament. Le Procès du Paradis
qui se retrouve aus«i chez Greban, comme chez Mercadé, semble fortifier ce point de
vue. Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Cf. Le Mistere du Viel Testament publié par le
baron James de Rothschild, I, p. xliu.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
i4a
et surtout ils nous permettent d’imaginer l’existence de
maître Arnoul à l’époque où il composa le grand Mystère de
la Passion ' .
C’est le 19 octobre i45o qu’Arnoul Greban devint l’auxi¬
liaire du vieux Raoul le Fourbeur, maître des enfants de
chœur de Notre-Dame depuis le 10 décembre 1426. Alors
Raoul le Fourbeur, maître de musique, s’était engagé à faire
l’instruction musicale des enfants et à les nourrir. Il recevait
pour cela un habit d’église et, pour chaque enfant, 20 écus ;
le maître de grammaire était payé 100 s. par an et il avait
l’étrenne d’un capuchon quand les enfants touchaient des
vêtements neufs. Maître Raoul le Fourbeur réclamait alors
pour lui une servante et un domestique1 2. Suivant la conven¬
tion de i45o, maître Raoul le Fourbeur devait s'occuper d’in¬
struire les enfants de chœur pour le chant et les répons, les
conduire à matines et aux autres heures, tandis qu’Arnoul
Greban leur enseignerait la grammaire et la musique. Car
Arnoul Greban, organiste de Notre-Dame, s’était présenté
pour le faire.
Ces enfants étaient au nombre de huit ou de neuf3. Sans
doute, ils n’étaient pas faciles à mener suivant leurs règle¬
ments rigides. En i44S, par exemple, Raoul le Fourbeur avait
cédé sa place à l’un de ses élèves, Germain Watrée, prêtre,
clerc des matines : mais les enfants lui manquèrent tout à
fait de respect et le chapitre avait du demander à le Four¬
beur de reprendre leur direction : ce qu’il accepta, à la con¬
dition d’être secondé par Arnoul Greban4.
1. Ces documents ont été signalées par Marcel Schwob dans une communication
à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres (1899), et certains ont été utilisés par
M. Henri Stein, Arnoul Greban, poêle et musicien, dans la Bibliothèque de l'École des
Chartes, t. LXXIX (19 18), p. i42-i46.
2. Arch. Nat., LL. 297.
3. Ils étaient huit en 1 4 3 7 , y compris le spé, c’est-à-dire le plus ancien des
enfants qui suivait immédiatement le plus jeune des chanoines, et qui était comme
un délégué du maitre. En i46g, nous trouvons encore ce chiffre de huit. Au dix-
septième siècle, Notre-Dame aura douze enfants de chœur.
4. On le verra, Watrée ne fut pas plus heureux entre 1 4 5 5 et i457. On ne trouva
ARNOUL GREBAN
l43:
Le travail en collaboration du vieux Raoul le Fourbeur et
de maître Arnoul Greban ne devait pas durer bien long¬
temps. Le 2 4 septembre i45i, Arnoul Greban remplaça
Raoul le Fourbeur comme maître des enfants de chœur à
Notre-Dame. A ce titre, il habitait avec eux une maison du
cloître et il s'occupait de l’administration de leurs intérêts.
Il assumait en somme cette double instruction, la charge de
la direction avec toutes les obligations qu'elle comportait,
tandis que Raoul le Fourbeur allait se retirer comme cha¬
noine semi-prébendé de Saint-Aignan.
On ne peut le nier : c'était un honneur de tenir l’orgue
de Notre-Dame, dont la maîtrise était par ailleurs renommée1.
C’est à Notre-Dame que maître Léonin, organiste, avait écrit,
au xne siècle, le premier « livre d’orgue » ; et maître Pérotin
y avait créé la musique polyphonique. Les prédécesseurs
immédiats d’Arnoul Greban avaient été maître Régnault de
Reims en 1 4 1 6, qui paraît avoir apporté de la négligence
dans ses fonctions, car c’est l’organiste du duc de Berry qui
était appelé alors pour réparer les orgues; maître Henri de
Saxe, bachelier en médecine, qui, lui, savait réparer les
orgues; Jacques le Mol, en i44o. A l’occasion de ces nomina¬
tions, un contrat était passé entre le chapitre et l’organiste
qui recevait un forfait de 26 1. par an pour jouer aux vingt-
trois fêtes à lui déclarées, à prime, à vêpres, à la messe, le
Kyrie, le Gloria in excelsis, les séquences, le Sanctus, VAgnus ;
et il s'engageait aussi à faire les petites réparations des
orgues. L’organiste prêtait serment d’observer fidèlement son
devoir et de respecter les chanoines. Il recevait 6 s. en plus
quand il jouait extraordinairement. En i425, les vieilles
même plus de maître par la suite; c’est un chanoine, Jean Laloier, qui dut reprendre,
en 1 4 6 5 , la charge des enfants.
1. L’orgue, le « roi des instruments», avait déjà dit Guillaume de Macliault
(Cf. Amédée Gastoué, Les Primitifs de la musique française, 1922, p. 111). Au qua¬
torzième siècle, les églises importantes ont déjà un orgue de chœur et un grand
orgue de tribune (Chartres, Rouen, Reims). L’ancien grand orgue de la cathédrale
d’Amiens, construit de i4aa à iêsg, comptait a5oo tuyaux, des bourdons, un cla¬
vier de 4 octaves .
1 44
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
orgues de Notre-Dame avaient été vendues au profit de
l’église : le poids de l’étain se monta à 800 EL C’est sans
doute l’orgue de chœur que devait tenir Arnoul Greban. Or
il semble que c'était là une grosse charge pour un homme
comme lui, qui avait encore des examens théologiques à
préparer, d'assumer au surplus l’instruction et la direction
des huit petits enfants de chœur de Notre-Dame.
Ainsi maître Arnoul Greban vécut très embesogné, dans
le cloître de la cité, surveillant les enfants, les instruisant,
les faisant chanter, touchant son orgue, piochant sa théo¬
logie, levé avec le soleil, et trouvant le moyen d’écrire les
34 574 vers du Mystère de la Passion, la musique qui l'accom¬
pagnait, les rondeaux chantés. Mais, il faut le dire, maître
Arnoul Greban vivait dans le calme du cloître qui, dans
l’active et bruyante cité d’alors, la cité des plaideurs et des
juges, des tavernes, des rues commerçantes reliée à la ville
et à l’Université par les ponts chargés de boutiques, formait
autour de la cathédrale un quartier spécial, un lieu tran¬
quille, isolé du monde par une muraille percée de quatre
portes où une barrière empêchait le passage des voitures.
Et de bonne heure, le soir, les portes du cloître étaient
fermées. Là on ne voyait ni tavernes, ni boutiques. Mais, à
l’ombre de la cathédrale, dans un grand espace qui compre¬
nait le tiers de l’ile, on apercevait, par contre, trois petites
églises : Saint-Aignan, Saint-Jean-le-Kond, l’ancien baptis¬
tère, et Saint-Denis-du-Pas. On y comptait trente-sept mai¬
sons canoniales, toujours très recherchées et adjugées au
dernier enchérisseur, un terrain libre, la motte aux pape¬
lards, où l’on déposait sous les arbres, malgré les ordon¬
nances, immondices et fumiers. Et dans le cloître on rencon¬
trait encore un puits, le vaste bâtiment du Chapitre et
l’Évêché. C’est un fait qu’aucune femme ne pouvait demeurer
au cloître, sauf les matrones d’âge qui venaient faire le
ménage ou la cuisine des chanoines.
1. Tous ces renseignements sont tirés des copies de Sarrasin (Arch. Nat., LL. 294).
ARNOUL GREBAN
1 45
Dans cette enceinte recueillie, dans cette quiète prison de
la pointe orientale de la cité, Greban vécut avec ses enfants de
chœur. Et parfois ils allaient se promener dans Elle Notre-
Dame où l’on étendait les lessives et où les archers s’exer¬
çaient contre les buttes.
La maîtrise était alors installée dans une grande maison
proche le terrain, devant la salle du Chapitre, entre la
maison du chanoine Despars et celle de Robert Cybole; en
1 455 , elle se transporta dans la maison de Robert de Gaillon,
ancien supérieur du collège d’IIarcourt et bienfaiteur de
communautés d’écoliers, située en face du puits1.
Cette maison des enfants était comme conventuelle. Suivant
la coutume antique, une lanterne y restait allumée toute la
nuit devant l’image de Notre Dame, à cause de la dévotion
due à leur patronne : bonne précaution également si l’on
considère les besoins naturels que les enfants sont impuis¬
sants à retenir; et souvent aussi ils se levaient dans la nuit,
à matines, et tout, dans cette sainte maison, devait se passer
comme au grand jour. Une demeure où aucun étranger ne
pouvait habiter ; où les domestiques ne devaient pas se
montrer familiers ; où les enfants ne pouvaient nourrir
aucune bète ni aucun oiseau nuisibles. Car telle était la cage
des petits angelots chanteurs de Notre-Dame, des petits
oiseaux blancs de la Vierge Marie qui ne devaient chanter
que pour elle, et jamais hors du cloître; le chapitre, en
quelque sorte, des petits clercs lettrés parlant toujours latin,
qui ne devaient copier aucune missive ou cantilène, qui ne
possédaient rien, ni argent, ni joyaux, ni Heures, ni écri-
toires, qui ne pouvaient recevoir des fruits et des comestibles
de leurs parents sans l’agrément du maître2.
1. Arch. Nat. LL. 297. — En i4oi la maîtrise est dans la maison de Jacques de
Villejuif ; le 20 septembre 1/120, il est question de la vieille maison des enfants de
chœur proche le terrain ; en 1 4 3 r , on voit qu’une maison leur est baillée nouvelle¬
ment et ils abandonnaient celle de M' H. Grimault à cause du décès des enfants par
suite d’une épidémie. Pasquier de Vaux fait alors vider la fosse de cette maison.
2. Règlement des enfants de i435.
II. — 10
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
I46
Pendant cinq ans, Greban endoctrina, accompagna les
enfants de la maison de la maîtrise à Notre-Dame, longeant
les murs du Chapitre, passant devant le puits, entrant dans
la cathédrale par la porte rouge.
De curieux règlements, dont l’un, dû au célèbre Gerson1,
forme un véritable traité d'éducation résumant des coutumes
antérieures, nous font connaître la vie de ces petits cha¬
noines, les obligations qui incombaient aux maîtres des
enfants. Il faut le reconnaître, cette discipline était très
rigoureuse. Le maître naturellement devait se montrer sans
tache, donneren tout l’exemple, neprononcerdevantlesenfants
aucune parole contraire à l’honnêteté, ni, à plus forte raison,
obscène. Il ne devait user envers eux d’aucune familiarité,
tant à la maison que dans la rue, au chœur, à la sacristie
comme à l’autel. Et si les enfants ne s’amendaient pas, il avait
le devoir de les contraindre par des coups. Souvent il devait
leur rappeler ce qu’est l’amour de Dieu, les obligations du
service divin, afin qu'ils parviennent au Paradis et qu'ils 11e
tombent pas dans l’Enfer et dans ses tourments. Car Aristote
l’a dit: on peut faire de l’enfant ce que l'on veut, le rendre tel
ou tel. Ainsi le maître devait les prêcher, les exhorter à éviter
le péché, les battre de verges s'il les voyait faire certains
actes, leur dire que Dieu voit tout, qu'ils ont tous un bon
ange gardien, que le diable pourrait bien les étrangler sur-le-
champ, quand ils sont en péché mortel, si Dieu et leur ange
n’attendaient pas d’eux une bonne pénitence. Et surtout les
enfants devaient être endoctrinés de façon à conserver leur
chasteté, à éviter toute impudicité de cœur, de pensée, de
paroles. Plusieurs fois par an, aux fêtes solennelles, ils étaient
tenus de se confesser. Ver? douze ou treize ans, on les admet¬
tait à communier. Alors, suivant la coutume antique, ils
1. Gerson, Opéra , éd. Ellies Dupin, 1706, t. IV, col. 717-720 : doctrina pro
paeris ecclesie parisiensis ; deux autres règlements, plus précis et non moins sévères,
l’un de i4io, l’autre de i435, ont été publiés par l’abbé F.-L. Chartier, L'ancien
chapitre de Notre-Dame de Paris et sa maîtrise d'après les documents capitulaires (1390-
1790). Paris, 1897, in-8, p. 65, 71, 73.
ARNOUL GRE B AN
U?
étaient obligés de réciter les Heures de Notre Dame et les
sept Psaumes de la pénitence, deux par deux ou à part, aux
heures fixées par le maître. Ce qu'ils pouvaient faire d’ail¬
leurs en allant à l’église ou en retournant dans leur maison,
afin que ceux qui les rencontraient soient édifiés.
Le maître de grammaire, qui était tenu de leur apprendre
aussi la logique, devait se montrer exemplaire. Il avait le
devoir de suivre partout les enfants, aussi bien dans la maison
que dehors; il ne pouvait avoir aucun office ni aucune autre
occupation à l'église. Quant au maître de chant, il enseignait
aux enfants surtout le plain-chant, le contrepoint, les autres
honnêtes déchants, et non les chansons dissolues et impu¬
diques. Il ne devait pas les retenir tellement que cela portât
préjudice à l’enseignement de la grammaire. Le déchant
n'était d’ailleurs pas en usage à la cathédrale, et même
il était interdit par les statuts jusqu’à la mue des voix. Le
maître de grammaire devait aussi enseigner aux enfants, pen¬
dant un temps suffisant, la logique, donner une explication
en français des épîtres et des évangiles; car ce qui n’a pas été
compris ne saurait être prononcé distinctement.
Les heures d’exercice étaient depuis le matin jusqu’au
déjeuner, du retour des vêpres jusqu'au dîner. Interdiction
complète de lire des auteurs contraires aux mœurs, même
s’ils doivent orner l’esprit. Pendant les repas, pris en silence,
un enfant faisait la lecture. Un règlement et un emploi du
temps devaient être remis à chaque enfant. Les dénonciations
étaient obligatoires si un enfant entendait son camarade
parler en français, dire des injures ou des mensonges, parler
de façon déshonnête, s il le voyait frapper un camarade; il
en était de même si un enfant s’était levé en retard, avait
omis de dire ses Heures, ou s’il avait ri à l’église. S’il ne
dénonçait pas son camarade, il devait être puni avec lui et
comme lui. Ces défauts étaient notés sur un rôle présenté au
maître à la fin de la semaine. Si un enfant frappait un clerc,
il était remis au pénitencier. Tous les jeux accompagnés de
1 48
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
cris, ou ceux qui poussent à l’avarice, à l’impudeur ou à la
rancœur, étaient interdits, entre autres le jeu de dés. On
tolérait seulement aux enfants le jeu de dames avec des jetons
de plomb ou de cuivre. De fréquentes et de brèves récréations
devaient être données, en particulier après le déjeuner et le
dîner, quand les enfants sont moins bien disposés aux occu¬
pations sérieuses. Le maître devait toujours y assister. Les
enfants ne pouvaient aller à l’église ou à la maison s’ils
n’étaient autorisés par leur supérieur. Le maître ne devait
pas les abandonner un instant; et il était obligé d’assister à
leurs repas, de les surveiller partout.
Les enfants de chœur étaient donc comme séparés du
monde : car les clercs, les serviteurs, les chapelains n’étaient
pas autorisés à leur parler, sinon en présence de leur maître.
Ils prenaient un repas du matin léger, afin de pouvoir con¬
server toute leur voix : une nourriture suffisante, des mets
sains leur étaient par ailleurs accordés. Ils devaient être tenus
proprement dans leur chambre, soignés quand ils étaient
malades. Au chœur, les enfants devaient s’asseoir à une
bonne distance l’un de l’autre, ne pas répondre à l’appel de
quiconque, si ce n’est pour les nécessités de l’oflice et au
commandement du doyen et des seigneurs ayant dignités.
Autour de l’autel, ils devaient observer le plus grand silence,
tandis que se célébraient les saints mystères de la messe, ne
pas rire, ni élever la voix, y assister comme des anges de
Dieu, afin que chaque personne qui les vit pût dire d’eux :
« Voilà vraiment d’angéliques enfants, comme en doit avoir
la Vierge sans tache dans son église, la plus célèbre du
monde entier ! »
Telle était la règle sévère desangelots de Notre-Dame. Règle
qui semble avoir été très correctement appliquée.
Ces enfants avaient bien leur petit bénéfice qu'ils mettaient
dans leur tire-lire, à l’occasion de l’eau bénitequ’ils portaient
à travers le cloître; la commodité aussi d'un barbier spécial,
celui-là même qui fut un des légataires de François Villon,
ARNOUL GREBAN
149
maître Colin Galerne. Ils avaient encore leurs fêtes parti¬
culières, la Saint-Nicolas et la Sainte-Catherine; leurs réjouis¬
sances dans le cloître à la Mi-Carême où ils élisaient un roi
et organisaient une sorte de cavalcade, des jeux équestres. Et
parfois, dans les beaux jours de l’été, on les changeait d'air;
alors ils allaient se promener à Arcueil, à Gentilly, à Saint-
Marcel, chez l’évêque à Conflans, à Yincennes, à Saint-Maur-
des-Fossés. Mais leur vie était bien celle que décrit le règle¬
ment. A l'aube, ils se levaient pour aller à matines, ayant
pris le soin de mettre leurs bottes, et à partir de 1 43 2 , pendant
la période des grands froids, le bonnet qui leur fut accordé :
car auparavant ils allaient toujours tête nue.
Quand il y avait deux maîtres, le maître de musique don¬
nait ses leçons depuis la grand messe jusqu'à vêpres, et depuis
l’heure du souper jusqu’à l'heure du coucher. Le maître de
grammaire enseignait depuis le lever jusqu’à prime et depuis
vêpres jusqu'au coucher. Et partout il portait des verges,
jusque dans l’église et aux processions. Les maîtres assistaient
aux heures et aux repas L Le dîner avait lieu à onze heures et
le souper à six heures; le coucher à huit heures quand les
enfants devaient aller le lendemain à matines. En somme,
pour le maître jamais de repos, une présence constante. Car
les congés étaient très difficiles à obtenir. Tout cela pour des
appointements médiocres, des droits plus modiques encore
attachés au port de l’habit2.
A tant d'occupations, maître Arnoul Greban devait ajouter
celles que lui imposaient ses propres travaux poétiques et la
préparation de ses examens en théologie. Le 11 février i452,
on voit qu'il demanda au chapitre qu'une clé de la biblio¬
thèque lui fût remise afin de pouvoir y travailler. Et le cha¬
pitre décidait qu'il pourrait s’en faire faire une à ses dépens.
Alors Arnoul Greban cherchait à s’isoler, dans la solitude
même du cloître. C’était pour travailler dans la mystérieuse
1. Cet emploi du temps est au moins celui de 1617.
a. J’ai tiré ces détails des extraits de Sarrasin (Arch. Nat., LL. 397).
i5o
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\e SIECLE
bibliothèque de la cathédrale, installée sur les voûtes, là où
jadis, au temps des révolutions, Gerson avait trouvé une
cachette. Et maître Greban y montait par l’escalier de la tour
gauche1 2.
Mais ses travaux personnels devaient devenir de plus en
plus absorbants, car le 20 février 1 453 , Arnoul Greban
demandait la liberté d’un certain nombre d’heures par jour,
faveur qui lui fut accordée. On peut penser qu’il travaillait
à quelque poème considérable qu’il avait entrepris. Un chan¬
gement dut se faire alors dans son esprit. Le travail régulier
qu’il assurait à Notre-Dame l'excédait. Il voudrait bien n’être
pas obligé d’assister aux heures interminables, comme le
règlement l’y contraignait : il réclamait l’argent qui lui
était du pour la nourriture des enfants -. De son côté, le
chapitre se plaignait des gensqu’il recevait et qui vivaient dans
sa maison aux dépens de la table des enfants3. Un soir, il les
a conduits se promener dans 1 île Notre-Dame au lieu de
remonter la châsse de saint Marcel4! Et Greban était las5.
C’est un fait que maître Arnoul Greban se tourna alors
vers Charles d’Anjou, comte du Maine, le puissant seigneur
épris de nouveautés et de poésie. Le 2 avril 1 455 , Greban
demandait un mois de congé au chapitre pour se rendre
auprès de Charles d’Anjou6. A la suite de cette visite, un
changement se produisit dans la situation du poète. En effet,
1. Arch. Nat., LL. 288, fol. 2iV0, ad. a. i4ia.
2. Arch. Nat., LL. 117, p. 3io.
3. « De magistro puerorum chori de quo hic conqueritur qui tenet pedagogium,
videlicet plures personas in domo et mensa puerorum chori... » (Arch. Nat. LL. 117,
p. 448).
4. « Quia conqueritur hic, de magistro puerorum chori qui duxit heri de sero
pueros chori ad insulam hora qua debebet reascendi capsam sancti Marcelli. Depu-
tantur domini cantor et Le Herpeur ad loquendum cum ipso et ad sibi demons-
trandum defectum commissum circa liée. » (Arch. Nat., LL. 117, p. 5oi.)
5. Arch. Nat. , LL. 117, p. 1 4a , 3io, 488, 5oi ; LL. 118, p. 467,493 ; LL. 1 1 9 ,
p. 6 4 9 , io3o.
6. « Ad requestam M. Arnulphi, magistri puerorum chori, data est sibi I cen-
cia pro uno mense pro eundo erga dominum du Maine proviso quod providerelur
inter » (Arch. Nat., LL. 118, p. 467.)
ARNOUL GREBAN
10 r
le 3i du meme mois, Arnoul Greban demanda à quitter les
fonctions de maître des enfants de chœur à Notre-Dame et il
adressait des remerciements au chapitre pour les biens qu’il
en avaient eus1. Le 19 mai, il réclama la clôture définitive de
ses comptes et le reliquat de tout ce qui lui était dû2.
C’est Germain Watrée, chanoine de Saint-Denis-du-Pas,
qui prit sa place comme maître de chant ; mais Germain
Watrée ne donna pas satisfaction et s’il obtenait, le
20 août i456, de conserver l’administration des enfants de
chœur, il n’en est pas moins vrai qu'il recevait un avertis¬
sement. On lui recommandait d’être de bonne conduite,
autrement, on le remplacerait : ce qui arriva en 1457. Maître
Jean Bailli, retenu comme organiste à la place d’Arnoul Gre¬
ban, et de son consentement, fut son véritable successeur.
Ainsi, à la lin de l'année 1 4 5 5 , Arnoul Greban avait aban¬
donné définitivement sa fonction à Notre-Dame. Il prit son
grade en théologie en r 4 • > 6 et dut quitter Paris peu après
pour se fixer, croit-on, au Mans où l’appela sans doute un
bénéfice obtenu par la faveur de Charles d'Anjou, dans tous
les cas lassé de Notre-Dame où son immense poème humain
et pathétique avait germé dans l'ombre et l’ennui de la
cathédrale.
*
* *
Car, avant cette époque, maître Arnoul Greban avait cer¬
tainement écrit les 34 5y4 vers du Mystère de la Passion: et
peut-être, quand il quitta Notre-Dame, avait-il d'autres grands
projets en tête? Mais c'est un fait que le Mystère de la Pas-
sion, ou, comme l’on disait, le jeu de la Passion, fut composé
avant le 3i décembre i4Ô2. Car on voit qu’à cette date les
échevins d’Abbeville délibéraient de rembourser ioécus dora
Guillaume de Boneuil qui s’était rendu à Paris, auprès de
maître Arnoul Greban, pour se procurer une copie du mystère
1. Arch. Nat., LL. 118, p. 484.
2. Arch. Nat., LL. 118, p. 4g3.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
T 52
qui venait certainement de remporter un grand succès dont
le retentissement se faisait alors entendre comme un écho dans
la province. Alors la précieuse copie de la Passion fut déposée
comme un trésor, dans le coffre de l’échevinage d’Abbeville
et scellée des sceaux des quatre échevins jusqu’au jour où l’on
voudrait la jouer. Les droits d’auteurd’Arnoul Greban avaient
même été prévus; car cette somme de io écus devait venir en
déduction de ce que « messieurs » voudront donner « quant
on jouera les dits jeux1 ».
Tout cela indique la célébrité, un véritable succès rem¬
porté à Paris : interprétation que confirme la rubrique d’un
manuscrit de la Passion ; « Et devez savoir quemaistre Arnoul
Gresban, notable bachelier en théologie, lequel composa ce
présent livre a la requeste d’aucuns de Paris2... » Par la
même note nous apprendrons qu’avant le 22 février 1473
(n. st.) la Passion avait déjà été jouée trois fois à Paris.
C’est là un renseignement du plus haut prix. Les Parisiens
voulaient avoir leur Passion et des amis avaient dû pour cela
s’adresser à l’organiste et au maître des enfants de chœur
de Notre-Dame de Paris, un musicien et un poète qui prépa¬
rait alors ses examens en théologie.
Monter un beau mystère (le plus noble et le plus profitable
de tous était la Passion de Jésus-Christ) paraissait alors à une
cité un acte de la plus haute magnificence et de la plus insigne
piété. Les villes cherchaient à se surpasser les unes les autres
dans l’appareil d’une somptueuse mise en scène, par le
nombre des personnages produits, dans la longueur même
des journées du drame sacré. Les mesures de police (garde des
remparts, modification dans 1 horaire des services religieux,
interdiction des sonneries de cloches, éclairage des cités),
1. D’après une copie de dom Grenier (t. XIV, fol. 99) publiée pour la première
fois par Paulin ParD (G. Paris et Raynaud, op. cit., p. 11). — Document signalé par
Louandre, Hist. d'Abbeville, i883,p. 277. — 2. Bibl. Nat., ms. fr. 8 1 6 , exécuté pour
le connétable de Saint-Pol et transcrit par un prêtre, Jacques Richer,qui le termina
le 22 février 1 4 7 3 (n. st.) (G. Paris et Raynaud, op. cil., p. 2).
ARNOUL G REBAN
i53
prises par les municipalités montrent assez que la population
tout entière, parfois celle des environs, se pressait à ces spec¬
tacles qui duraient plusieurs jours, et pendant lesquels, à la
fin du quinzième siècle, le peuple était récréé de musique.
Alors les mystères, dont quelques-uns pouvaient bien être
classiques, étaient continuellement remaniés, rajeunis, renou¬
velés. Car toujours la nouveauté et le luxe plurent aux
hommes.
Dans les premières années du quinzième siècle, on vit les
célèbres confrères de la Passion donner des représentations à
Paris. Un mystère de la Passion fut joué à Amiens en 1 4 1 3 ;
un autre à Rennes en i43o; à Draguignan en 1 434 ; à Metz,
en 1 43 7, quand le duc René fut délivré de prison, une
mémorable représentation eut lieu sur la place du Change et
le curé de Saint-Victor, qui représentait le Christ, joua avec
une telle conviction qu’il pensa mourir sur l’arbre de la
croix et qu’il convint de le remplacer sur-le-champ. La
Passion est encore représentée à Draguignan en 1 43g , à Rodez
en i44o, à Amiens et à Rouen en 1 44 51 -
On voit que le sujet imposé par les Parisiens à Arnoul Gre-
ban n’avait rien de bien nouveau. Et l’organiste et le maître
des enfants de chœur de Notre-Dame venait même d’avoir un
devancier : il est d’autant plus nécessaire de rappeler son nom
que maître Arnoul n’a guère fait que remanier sa Passion2.
Il s'agit d’Eustache Mercadé, official de Corbie, mort en
j44o, auteur du Mystère de la Vengeance (une suite de la
Passion où l’on voit Vespasien se venger des Juifs qui cruci¬
fièrent Jésus), ettrès certainement aussi l’auteur d’une grande
Passion en quatre journées, qu’il n’a pas signée, et qu’un
même manuscrit nous a conservée3.
1. Petit de Julleville, les Mystères, t. II, p. 1-25. Le Mystère de la Résurrection
(Ms. de Chantilly n° 6 1 4) fait allusion à un mystère de la Passion représenté à
Angers en i 4 4 6 ( Catalogue , II, p. 363).
2. C’est là un point que n’a pas voulu traiter G. Paris, mais qui est assuré.
3. Le Mystère de la Passion, texte du manuscrit 697 de la Bibliothèque d’Arras publié
par Jules-Marie Richard. Arras, i8g3.
1 54
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Mercadé était un homme d’un génie singulier d’invention,
mais assez pauvre de moyens poétiques, un véritable pré¬
curseur, un créateur. C’est lui, le premier, qui a conçu les
amples déroulements du grand mystère (24 q43 vers), qui a
situé le vrai drame de la Passion dans la rédemption des
hommes, qui a composé, d'une manière définitive, les quatre
journées s’ouvrant et se fermant par le procès du Paradis
entre Justice et Miséricorde1. Et sans doute ce drame, fruste
et mouvementé, est celui que nous voyons mentionné dans
les représentations de la Passion, entre 1 4 1 3 et i45o. Car
Eustache Mercadé, théologien et décrétiste, par ailleurs
homme courageux et énergique2, savait parler au peuple et
l’édifier. Esprit religieux, il ouvrait devant le peuple des
illettrés le livre de ses pieuses images
A plusieurs gens ont moult valu
Qui n’entendent les escriptures,
Exemples, histoires, peintures
Faictes es moustiers et palais,
Ce sont les livres des gens lais.
En especial l'exemplaire
Des personnages leur doit plaire
Qui sont des fais de Jhesuscris,
Selon que mettent les escrips
Et les livres de saincte église.
Et pour la première fois aussi, nous voyons un poète déve¬
lopper abondamment les diableries, les bergeries, les scènes
de la vie populaire, les plaisanteries des bourreaux, les inter¬
minables tortures du Christ. En soi, le drame de Mercadé
x. Le prototype pourrait être représenté par la Passion du Palatinus (commence¬
ment du xive siècle) et la Passion Didot dont le ms. est daté de 1 3 4 5 (Bibl. Nat., n.
acq. fr. 4a3a).
a. Prévôt de Dampierre, official de Corbie entre 1 4 1 S et 1 4?g , il fut dénoncé
comme criminel de lèse-majesté aux Anglais pour avoir communiqué avec l’ennemi ;
emprisonné dans le beffroy d'Amiens, on le voit condamné, en 1427, à une amende de
200 1. Le 8 septembre 1 437, une sentence du Châtelet le remet en possession de l’offi-
cialité de Corbie : elle fut confirmée par le Parlement, le 1 mai 1 4 3 9 . Le rouleau des
morts de Marmoutiers le porte décédé, le 16 janvier i44o (J.-M. Richard, op. cit. ,
p. yiii). — 3. Sermon du prêcheur à la fin de la première journée de la Vengeance.
ARNOUL GRE BAN
l55
n'est qu'une assez prosaïque paraphrase des évangiles cano¬
niques, des apocryphes surtout, faisant une large part aussi
aux légendes populaires1. Mais il n'est pas diflicile d’y trouver
de grandes et de fortes choses, comme la scène dramatique
de la lamentation des mères dont les enfants viennent d’être
massacrés ; la scène, si fraîche, de V « eshattement des ber¬
gers » ; celle des adieux de Notre Dame à la terre de Judée2 :
Adieu, la terre de Judée
Ou j’ay esté mainte saison,
Adieu, la terre ou je suis née,
Je t’ay trop cruelle trouvée...
Et l’on peut encore citer le beau dialogue de Marie et de
Jean au pied de la croix; le rôle charmant de la Madeleine,
la fille d’amour pleine de chansons, qui n’aime que son
plaisir pour le plaisir, et nous le dit si franchement3 :
J’ay la char tendre que rousée
Et aussv blanche qu’une fée,
Je suis en droit point et en fleur.
A tous je suis habandonnée.
Yiengne chascun, n’aye point peur :
Ve cy mon corps que je présente
A chascun qui le veult avoir.
Livrer ne le voldray par vente,
Je n’en quier or n’argent avoir,
Chascun en face son voloir...
Tout cela constitue pour Mercadé un titre assez haut à la
renommée4. C’est, un fait qu'il a été apprécié de son temps,
qu'il fut considéré comme « un grand facteur5 ». Et ce per-
1. Une appréciation très juste de tout ceci a été donnée par M. Émile Roy, le Mys¬
tère de la Passion en France du quatorzième au seizième siècle (2e partie, p. 265-273,
igo4, t. XIV de la Revue Bourguignonne ).
2. On songe au beau mouvement des adieux de la Jeanne d’Arc de Péguy.
3. V. 9976-9985.
4. Le mérite de Mercadé a été très justement reconnu par M. Jeanroy, Le Mys¬
tère de la Passion en France dans le Journal des Savants, septembre 1906.
5. Il est nommé parmi les bons « rhetoriciens » par Martin Le Franc dans le
Champion des Dames, donc avant i442.
1 56
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
sonnage ne fut pas seulement, comme on l avait cru, un
théologien poète, official de Corbie et de Ham, dont l’in-
lluence demeura locale ; son oeuvre était certainement connue
à Paris où Mercadé mourut doyen de la Faculté de Décret, en
I4401. C'est donc à Paris que Greban a pu retrouver le vaste
poème dont il fit, d'ailleurs, une œuvre très personnelle; et
la requête des Parisiens prouve qu'ils pouvaient bien se sou¬
venir encore de la Passion de Mercadé2.
*
* *
Gaston Paris a comparé le Mystère de la Passion à quelque
vieux tableau llamand représentant le même sujet3.
« Sur ces antiques panneaux, travaillés d’un bout à l’autre
avec un soin minutieux, Jérusalem, vue du haut de la colline
du Calvaire, ressemble à Paris ou à Bruges : le Christ, entre
ses bourreaux grotesques qu'un rire hideux fait grimacer,
s’avance, figure plate et sans expression, parce qu'elle ne
doit pas marquer de douleur humaine, autour de laquelle
est plaquée une auréole d'or cru; les bourgeois de la ville
regardent défiler le cortège d’un air béat ; les soldats romains,
habillés en chevaliers, s'arrêtent un instant pour boire; les
voleurs déjà crucifiés se distinguent par la laideur et les
convulsions de l’un, le calme relatif de l’autre ; les croix bien
propres se dessinent nettement sur un ciel d'un bleu mono¬
chrome; seule peut-être, dans un coin, la mère habillée en
nonne qui se pâme dans les bras de ses amies à la vue du
cortège, fait passer une sympathie poignante dans le cœur;
1. Ce point a été mis en lumière par M. Roy, La Comédie sans titre. Mercadé fut
doyen entre février 1 4 3 9 et janvier i44o (M. Fournier et Léon Dorez, la Faculté de
Décret, t. Il, p. 44-53). 11 succéda à Jean de Courcelles, en 1 437, avec le titre de prieur
d’OEuf-en-Ternois (Pas-de-Calais) ; il est mentionné dans les registres de la Faculté
comme venant d’obtenir le grade de docteur (ibid., p. 27).
2. Il se peut que Greban ait même connu Mercadé sur la montagne Sainte-Gene¬
viève. Dans tous les cas, Greban fut le disciple de Thomas de Courcelles, dont le frère
Jean, professeur en décret, a succédé dans un bénéfice à Mercadé.
3. Op. cit., p. xvin-xix.
ARN OUL GREBAN
i57
mais en regardant en haut, on voit le ciel ouvert, où Dieu le
Père, en habit de pape, une colombe sous ses pieds, attend
paisiblement le retour de son fils, entouré de ses anges symé¬
triques. C’est ainsi que l’imagination d’alors se représentait
le drame du Golgotba ; c’est ainsi qu’avec une jouissance et
une édification sans bornes, le public de Paris d’abord, puis
de presque toutes les grandes villes de France, le contempla
sur la scène, grâce à maître Arnoul Greban. »
La première journée est celle de la Rédemption. Dans les
limbes, Adam attend toujours de sortir de cet Enfer. Il
disait : Quand viendras-tu, doux Messie P Et l’on entendait
aussi la touchante prière d’Eve. Les prophètes, tour à tour,
annonçaient le temps du rachat des premiers parents. Puis,
dans le Paradis, on assistait à la longue discussion entre
Miséricorde et Dieu le Père. Et Justice et Vérité avaient leur
mot à dire dans cette argumentation d’apparat qui peut bien
rappeler les sermons et les disputes dont retentissaient les
rues du pays latin au temps où Greban étudiait1. Paix,
Vérité et Sagesse intervenaient. Dieu le Père se soumettra à
la sentence de Justice. Car déjà il médite son incarnation et
il a fait choix de la noble Vierge du sang de David. Gabriel
allait partir à Nazareth ; et les séraphins chantaient la bonne
chanson :
Quand humanité sera
mise en vertu primeraine... 2.
Alors on voyait le joli ménage de la Vierge, la chambrette
belle et gente où Marie lisait son psautier; et Gabriel venait
la saluer. Puis, avait lieu la rencontre de Marie et d'Elisa¬
beth. Marie, qui sait inspirer aux anges les doux chants qui
la célèbrent3, met au cœur des démons la rage et le déses-
1. Cette argumentation avait sans doute plus de prix pour les lettrés d’autrefois,
tous plus ou moins décrétistes, sinon théologiens. Les articles en ont été soigneuse¬
ment numérotés dans le manuscrit du Mans, n° 6. La source indiquée est saint
Thomas.
2. V. 3379-33q4. — 3. Ces scènes sont toujours coupées de silete.
i58
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
poir. Les voici convoqués au son de la trompette et chantant,
eux, la chanson des damnés1. El nous voyons Marie enceinte;
Joseph, le bon prud’homme qui se repent de son doute; le
massacre des enfants; la fuite en Égypte; l’adoration des
pasteurs. On entend les discours cocasses des bergers, la
chanson des anges2 et le Gloria in excelsis 3. Puis nous assis¬
tons au défilé et à l'adoration des rois mages. Et voici le
vieux Siméon; llérode qui se tue; Jésus parmi les docteurs,
avec l’épisode de l’enfant perdu, si angoissant pour le cœur
des mères en un temps où, à Paris, les enfants disparaissaient
ravis par des pillards qui faisaient, parla suite, chanter leurs
parents.
Sur quoi hauteur convoquait le peuple pour le lendemain.
11 est vrai qu’il venait d’entendre 8 a36 vers.
La deuxième journée, plus longue encore (qgôSvers), ne
concerne toujours pas la mort de Jésus, mais bien sa vie.
^ oici d’abord Jean-Baptiste l’annonçant dans le désert; le
baptême, la tentation de Jésus. Le Christ est au milieu des
apôtres qu il convertit : scène familière, où le peuple des
métiers les reconnaissait dans leur travail journalier, comme
il reconnaissait, parmi les marchands du Temple, les ven¬
deurs d'oiseaux, les merciers et les changeurs des ponts de
Paris. On voit ensuite la Samaritaine, Hérodiade, la Chana-
néenne démoniaque, tout à fait contemporaine des auditeurs
et « que bûchent les Yaudois4 » ; les Pharisiens, la Made¬
leine, 1 aveugle-né, Lazare, avec son suaire, et enfin la cène.
Le drame est à peine annoncé encore : Justice et Miséricorde
en parlent à Dieu le Père5. Voici Judas le traître, Pierre et
Malchus, enfin tout le commentaire des évangélistes.
La Passion remplit seulement la troisième journée0. Il suf-
i. V. 3852. — 2. V. 49i5 ; autre chanson v. 5oo4. — 3. V. Ô2o5.
4- V. 12243. — 5. V. 1 883S.
<1. A propos du rôle de Marie nous reviendrons sur les scènes de la Passion pro¬
prement dite.
ARNOUL GREBAN
i59
fira d'en indiquer les scènes caractéristiques : Jésus devant le
prétoire; Judas et Désespérance, une des plus belles inven¬
tions de Greban; la joie des diables; les bourreaux qui
battent Jésus. Et l’esprit de Jésus remontait aux limbes avec
sa croix, délivrait Adam. Puis, on mettait Jésus au « monu¬
ment ».
Et l'auteur annonçait, pour le dimanche suivant, la Résur¬
rection '.
La Résurrection forme le sujet de la quatrième journée.
Satan, Dieu le Père, les Saintes femmes, défilent tour à tour
autour du tombeau2. Les chevaliers s'endorment, les anges
ôtent la pierre du monument. Et Jésus ressuscitait portant
une croix vermeille. Plus que les autres journées, la qua¬
trième est remplie de mouvement, d’apparitions de Jésus,
de l'agitation des diables qui ont à se venger de Jésus, puis¬
qu'il vient de faire sortir des limbes les prophètes et les
patriarches. Et Jésus apparaissait à sa mère ; sous les traits
d'un jardinier, à la Madeleine et aux Maries, à Pierre, aux
apôtres; à Joseph d'Arimathie ; sous la forme d'un pèlerin,
à Luc et à Cléophas; sur la nef, à Thomas; à Jean, à Notre
Dame. Adam, Eve, Isaïe, Jérémie, David, le bon Larron, le
célébraient dans un motet. Et Jésus montait au ciel avec les
anges tandis que le Saint-Esprit descendait sur l’assemblée
(miracle qui était réalisé au moyen d’étoupes enflammées).
Une moralité finale3, épilogue correspondant au prologue
de la première journée, mettait en scène Dieu le Père, Michel,
Sapience, Justice, Miséricorde, Vérité. Miséricorde, Vérité,
Justice s'embrassaient, et Dieu le Père le déclarait* :
r. Cette indication est intéressante. Elle nous montre que le mystère devait être
joué le jour même de la Passion, la Résurrection coïncidant toujours avec le
dimanche de Pâques.
a. Cette quatrième journée paraît avoir été particulièrement goûtée. Elle a
encore été publiée à part, en 1 54 1, chez Alain Lotrian sous le titre : S'ensuit la Résur¬
rection de Nostre Seigneur Jesuchrist, puis chez la veuve de Jean Trepperel.
3. P. 446.
4. V. 34 535.
i6o
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE
Or est faicte par haulte voye
La redempcion des humains ;
Or sont par moyens très haultains
Les quatre dames en accord,
Ou jamès n’y ara discord,
Tant est l’accord seurement fait.
Angles, pour conclurre le fait,
Mettez vous en belle ordonnance :
Chantez par doulce concordance,
Menez joie parfaicte et plaine
Tant que la région haultaine
En l’armonye de vos sons
Resonne par doulces chansons.
Enfin l’auteur soumettait ses faits à la bénigne correction
des écoutants, protestant de la pureté de ses intentions, décla¬
rant qu’il avait tenu le chemin de la vraie foi. Il rendait
grâces à Dieu le Père et invitait le peuple à chanter avec lui
le Te Deum laudamus.
Dans la page brillante que nous rappelions tout à l’heure,
Gaston Paris comparait le grand mystère de la Passion à
quelque panneau d’un primitif flamand. Cette comparaison
n’est vraie, on le voit, que pour une très petite partie du
mystère, pour quelques milliers de vers rapportant le sup¬
plice et la mort du Sauveur. L’idée fondamentale du drame
de Greban, comme celle de la Passion d’Arras, est le rachat
des hommes. Le drame véritable, dont la Passion n’est que
l’épisode principal, demeure la délivrance d’Adam et de sa
postérité. Ce drame, indiqué nettement dans le prologue et
l’épilogue, n’a pas toujours été bien compris. Gaston Paris
ne paraît pas y avoir été sensible et il déclarait ne voir dans
l’œuvre de Greban aucun ressort dramatique1.
Mais le drame n est pas que dans le cœur de Jésus; il est
surtout dans le cœur de Dieu, le père, et aussi dans celui de
i. Cela est vrai si l’on prend pour type du drame la tragédie à la Corneille, où
le héro3 surmonte son destin. Mais la soumission à son destin (ici à l’accomplissement
de l’Écriture) a sa grandeur. C’est la Fatalité qui mène un peu partout le drame
antique.
ISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIECLE. II
PI. IV
Copie de la Passion de Greban
Transcrite pour te connétable de Saint-Pot 14-73
(Bibl. Nat., ms. f r 816)
ARXOUL GREBAN
161
la Vierge, la mère. On peut y trouver, au contraire, une vue
pleine de sens et d'un vrai caractère dramatique que Greban
a marquée assez fortement. Pour le reste, ce n’est pas un
tableau de primitif flamand que le mystère de la Passion nous
met sous les yeux, mais bien plutôt l'illustration complète
d'un beau livre d 'Heures ; et, mieux encore, à considérer les
proportions magistrales du drame, on pense au portail
historié d’une cathédrale conçu sur le programme de quelque
théologien.
La Passion est un livre complet, très long, trop long d’ail¬
leurs, très suhtil aussi et raffiné, le livre d'un savant et d'un
musicien, le livre où Notre-Dame de Paris se reflète, dans
ses proportions, dans la musique de son chœur, dans ses
grandioses cérémonies, dans toute la mise en scène de sa vie
religieuse en un mot.
*
* *
11 est une figure qui rattache étroitement la Passion
d’Arnoul Greban à Notre-Dame de Paris ; c’est celle de la
Vierge, sa patronne, à laquelle il a donné un rôle si impor¬
tant.
On a tout oublié du Mystère de la Passio?i : mais on se
souvient toujours de la scène fameuse, récrite d’ailleurs si
joliment par Jean Michel dans la Passion d'Angers, jouée
Pan i486 L
Le rôle donné à la Vierge dans la Passion de Mercadé est
déjà considérable. La douleur de Marie quand elle a perdu
son enfant à Jérusalem, le dialogue de saint Jean et de Marie
après l'arrestation du Christ, les lamentations de Notre Dame,
où l’on trouve les mots si beaux et si simples 1 2 :
Helas ! mon filz, mon doulz seigneur,
Je sui vo fille et vo ancelle.
1. On voit que le succès de l’œuvre de Greban dura jusqu’à cette date. La Résur¬
rection de Greban, imprimée en 1607 dans la compilation due aux confrères pari¬
siens, a pu être représentée jusqu'en i548.
2. V. i5a55.
II. — 11
IÔ2
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Je sui ta mere qui t’appelle
Pour my donner aulcun confort,
Fay moy morir sans nul déport...
Le geste de cette mère qui veut donner un linge pour
couvrir « l'humanité » de son fils, et qui, dans sa pâmoison
au pied de la croix, crie :
Prendez moy, mort, et char et cuyr...
Hé! dure mort, que t’es amere
Quant je pers cy le nom de mere !..
Doulz fils, je suis vo chiere mere
Qui vous portay dedans mes flans...
Neuf mois tous plains, je t’alaitay
Tant doulcement et te nourry...
Mort, doulce amie, sans refus,
Preng moy bien tos, et je t’en prie... *.
Voilà autant de traits, magnifiques et simples, qui font le
plus grand honneur à hauteur de la Passion d’Arras.
Gomme Notre Dame défaille, et si naturellement, exhalant
toute la douleur humaine en cris, en exclamations, en répé¬
titions d’un mouvement, il faut le reconnaître, tout à fait
émouvant, quand elle réclame le corps de son enfant2:
Pour Dieu, seigneurs et bonne gent,
Bailliez moi ça mon très doulz fiiz,
Bailliez moy ça mon doulz amis,
Bailliez moy ça mon doulz sauveur,
Bailliez moi ça mon doulz seigneur,
Bailliez moi ça, bailliez moi ça.
Bailliez moi ça, nulz de l’ara!...
Piien n’est plus intéressant que de voir comment Greban a
traité et a développé ces scènes de Mercadé. Il faut le recon¬
naître, Greban a introduit partout je ne sais quelle grâce
raffinée, quelle tendresse, et pour tout dire, de la beauté.
Alors que Mercadé fait surtout des monologues, Greban
compose des scènes.
1. P. 196-197.
2. V. 18472-18477.
ARNOUL GRE BAN l63
Comme elle est humaine la mère qui a perdu son enfant
et dont les premiers mots 1 :
O tendre bouche et riant viz,
font penser au monologue de la Chantelleurie ! Et quand
Marie le retrouve chez les docteurs, elle s’écrie 2 :
Oy certes,
C’est Jhesus, mon filz débonnaire :
Je recongnois son doulx viaire,
Sa bouchete et ses rians yeulx...
Soient docteurs ou sénateurs,
Il n’est qui reffraindre m’en sache
Que prestement je ne l’embrasse,
Et l’iray baisier devant eux !
Et voici encore un joli trait, de si grande fierté, dans la
réponse de Notre Dame au savant Zorobabel :
Chere dame, je vous supplie,
Est il vostre enflant ce beau fieulx ?
NOSTRE DAME
Oy, mon seigneur : ce scet Dieux
Que je l’ay porté en mon ventre.
Dans des scènes, pleines d’émotion et de charme, Notre
Dame salue humblement Jésus qui lui annonce sa fin3 :
Filz, le cueur me fend de pitié
Quand j’os ceste parole amere :
Regardez la petite mere
Qui en ses flans vous a porté...
La dolente, la simple mère de cet aimable enfant, elle lui
exposera les autres requêtes qu’il ne peut exaucer4 et, finale¬
ment, lui demandera un baiser5.
Ce n’est pas seulement du pathétique que Greban ajoutera
à Mercadé : c’est du lyrisme. Un lyrisme abondant, maniéré
i. V. 9187. — 2. V. 9866, 9873.
3. V. i54o4. — 4. v. 1 5 3 7 4 - — 5. V. 17867.
1 64 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
aussi ; et dans la troisième journée, celle de la Passion,
Marie psalmodie un chant autant qu’elle récite un rôle1 : un
chant qui s’enlle peu à peu, dans lequel des vers, de plus en
plus longs, rendent très curieusement le mouvement intérieur
qui inspire son discours. Quand la Vierge, au monument,
prend son fils sur son giron, c’est encore pour le bercer
comme d’une mélodie2 :
Jhesus, mon cher enffant Jhesus,
M’amour, de mon bien le seurplus
Et rien plus,
Qui tant plus
Vivant a ta mere très chiere...
Une célèbre version française de la Passion, composée
pour la reine Isabeau en 1 3 g S 3 , attribuée parfois à Jean
Gerson, mais en réalité anonyme, a inspiré la scène la plus
fameuse peut-être du théâtre religieux au moyen âge, la plus
célèbre du moins de la Passion de Greban. Ce récit, qui
n’est souvent lui-même qu’une traduction des Meditationes
Vitœ Chrisii, a été certainement sous les yeux de Greban. En
dépit de la défiance qu'il montrait à l’égard des textes apo¬
cryphes, ému sans doute, en dramaturge, du pathétique des
entretiens de Jésus avec sa mère, maître Arnoul Greban n’a
pas hésité à reproduire ce dialogue4. Il s’agit des quatre
requêtes de Notre Dame à Jésus.
C’est la mère qui parlait au lils. Et, bien qu’elle sût qu’il
avait pris chair en elle pour racheter la race humaine, qu’elle
n’y fit pas obstacle, elle lui montrait cependant le ventre
qui l’avait porté, la poitrine qui l’avait allaité. Celle qui,
durant le voyage en Egypte entrepris pour fuir la fureur
d’IIérode, avait souffert pour lui tant de peines, de ter-
i. Voyez, notamment, p. 33o-33a.
a. V. 37068.
3. Elle commence ainsi « A la loenge de Dieu et de la Vierge souveraine... » Les
manuscrits en sont nombreux (E. Roy, op. cit., ae partie, p. 262) : Bibl. Nat., ms.
l'r. 966, 978, 1917, 1918, etc.; Bibl. de l’Arsenal, ms. 2o38.
4. On en trouvera le texte dans E. Roy, op. cil., 2' partie, p. 269-260.
ARNOUL GBEBAN
1 65
reurs, de douleurs, sa mère enfin, lui demandait d’éluder la
mort, si c’était possible; du moins, que cette mort fût pour
lui sans douleur, et qu elle pût l’assister. « La quarte si est,
se tout ce ne me veulx octroyer, ne aucune des choses dessus
dictes, a tout le moins fay que pour celui temps que je soye
insensible comme une pierre, et que je n’aye connaissance
ne aucun sentiment de ta mort et passion. lié ! mon très
doulx enffant, je n’ay pas desservi, s’il te plest, que au
moings je n’aye, par ta bonne grâce et pitié, l'une de ces
quatre choses ou demandes, qui toutes te sont possibles. »
Mais son doux fils, Jésus, lui avait répondu : « Ma doulce
mere, tu scés bien que toutes les escriptures escriptes parlans
de la mort de l’Aignel et de autres choses qui ont esté dictes
de moi, que il fault qu’elles soient en moy acomplies... »
Ce que maître Arnoul Greban a traduit précieusement en
faisant parler Notre Dame 1 :
Pour oster ceste mort dotante
Qui deux cueurs pour ung occiroit,
Il m’est advis que bon seroit
Que sans vostre mort et souffrance
Se fist l’humaine délivrance...
Ou s’il fault que mourir vous voye,
Comme pierre insensible soie...
Mais ce n’est pas le seul passage de la Passion de t 3gS
qu’Arnoul Greban ait paraphrasé. L’auteur de ce sermon
avait rapporté la vision que saint Augustin avait eue des
douleurs de la Vierge. Car il avait recueilli ses confidences.
Or elle était venue, en pleurant, vers son fils, quand elle le
vit recevoir des gi lies , frappé, tandis qu’on s’amusait de lui
comme on le fait d’un fou, quand on cracha sur son précieux
visage et que son chef fut couronné d’épines. Alors son
esprit défaillit en elle; et Marie avait perdu la voix et le
sens. Et ses sœurs, et d’autres femmes, étaient avec elle qui
pleuraient, elles aussi, comme sur leur propre enfant. Là se
i. P. 2i3-2i5. V. i6523-i6533.
t 66
HISTOIRE TOÉTIQUE DU XVe SIECLE
tenait la Madeleine, qui menait presque aussi grand deuil
que Marie. Et quand on l'avait conduit au tourment de la
croix, elle était là, la triste mère, dans la foule, avec les
autres femmes qui la soutenaient comme une morte. Quand
ils le crucifièrent, elle le regardait ; et il la regardait, comme
une triste mère, douloureuse. Il ne disait pas un mot; et, pas
plus qu’un agneau, oncques n’ouvrit la bouche. « Je,chetive,
lasse, dollente, regardoye mon enfant pendant en la croix qui
mouroit de si villaine mort ; et je avoye si grant dueil en
mon cuer que je ne le povoie dire. Ce n’estoit pas mer¬
veilles, car le sanc lui yssoit de toutes pars du corps ; son
visaige avoit la couleur perdue, lui qui estoit le plus beau
que tous les filz des hommes... L’amour seullement me faisoit
parler, car l’angoisse de mon cuer me tolloit de droit parler. Je
veoie celui mourir qui m’aimoit... Si fondoye comme neyfve
de douleurs et de tristesse ; et il me regardait débonnairement,
moy sa mere plourant et me confortoit par parole. Maiz je ne
povoie estre confortée. Je disoye en plourant : « Mon filz,
lasse, moy, qui me donra que je meure pour lui? Lasse, dol¬
lente, que feray je? Quant le filz meurt, pour quoy ne meurt
avec lui sa triste et dolente mere? Mon filz, mon filz, m’amour
entière, mon filz, ne me laisse mie! Trais moy après toy! Tu
ne mourras mie seul selon ma voulenté! liée! mort, ne
m’espargne mie! Prens moy, je te desire plus que nulle riens,
et si t’efforce et occis la mere aveeques l’enfant! Beau filz,
ma doulceur, ma jove, ma vie de corps et d’ame, et tous mes
confors, fais que je meure maintenant, qui te portay! Or te
voy mourir ! Fav ce que je te prie, car le filz doit bien faire
et oyr la priere de sa mere. Beau filz, fay ce que je te requier
et me laisse mourir avant toy si que noz corps soient en¬
semble! Hée! chétifs juifz, félons juifs, ne m’espargnez mie:
puisque vous cruxifiez mon enfant, cruxifiez moy, qui suis sa
mere, ou me occisez d’aucune autre chetive mort, mais que je
meure aveeques luy ! Pourquoy meurt il seul? Hée ! félons juifz,
vous me tollez mon enfant et au monde sa jove, sa clarté, sa
ARNOUL GREBAN
l6?
doulceur. Ma vie meurt, et mon fîlz seul est occis, qui estoit
toute mon esperance sur terre. Et pourquoy vit la mere a la
mort de son très chier enfant? liée! mort, ne prenez pas mon
enfant; maiz vous, juifz, prenez la mere! Car moult aroie
grant joye si je mouroye avecques mon enfant... Reçoy moy
en la croix avant que toy... Or suis je vesve et orpheline de
tout ce; quant j'ay perdu mon enfant, j'ay tout perdu dores-
navanl... » Et Jésus lui avait répondu : Laisse ton pleur; c’est
pour cela que je suis venu ; un seul homme meurt pour la
vie de tout le monde. Chère mère, comment te déplaît ce qui
plaît à mon Père? Ne veux-tu pas que je boive au calice
qu'il me donna ? Je suis et serai toujours avec vous ! — Or Jésus
avait remis sa mère à Jean, son neveu1.
Et c'est encore du sermon2 de i3q8 que Greban a tiré la
scène de la Vierge prenant Jésus mort sur son giron3: « Mais
la conclusion de tous mes maulx et de toutes mes douleurs
fut quant je te tenove tout mort et tout estandu dessus mon
giron. Si dis a ceulx qui vouloient oster ton corps: — Mes
amis, ayez mercy de moy ; laissiez moy encores voirungpou
tout a plain et a descouvrir le visaige de mon enfant : si
auray ung peu de confort. Pour Dieu! ne l'ensevelissez pas si
tost ; donnez a sa chetifve mere qu’elle le puisse au moins
veoir mort puisqu'elle ne le puist plus veoir vif... Ilz te
vouloient ensevelir, et je te vouloye a moy retenir... » Et
elle criait : Jésus ! Jésus ! Jésus ! se tournant tour à tour vers
Jean, vers la Madeleine, vers ses sœurs. Et Jean lui faisait
manger un peu de pain qu elle arrosait de ses larmes.
Sans qu'on puisse dire qu'il ait été imité par Greban4, il est
un autre sermon sur la Passion très célèbre5, très beau, que
1. Bibl. Nat., ms. fr. 97S, fol. 5i-54.
2. Fol. 70ro. — 3. V. 27044-27048.
4. Il l’a été certainement par Jean Michel (E. Roy, op. cit., 2e partie, p. 296).
5. Les manuscrits en sont très nombreux (Bibl. Nat., fr. 448, 977, 990, 2453, etc.).
Abrégé en 1507 par Anthoine Vérard : les Contemplacions hysloriez sur la Passion
i68
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
prononça Jean Gerson1, et qui pourrait bien avoir eu une
influence véritable sur les dramaturges. Car il est lui-même
un drame. Texte aussi important que la translation de la Pas¬
sion pour la reine Isabeau.
Or ces sermons, que nous lisons aujourd’hui dans des
manuscrits ou dans des livres que personne n'ouvre plus, ont
fait passer le frisson sur des foules considérables, dans l’église
ou sur la place publique2. Ils étaient tout action, traduisaient
la vie même et son drame, comme le mystère le fera. Ils
étaient coupés de prières, de lectures de textes, enrichis d’une
glose, d un commentaire souvent plein d'imagination et de
pathétique. Et, comme les mystères se terminaient parfois
par un chant, ces sermons se terminaient par une oraison en
commun.
Voici, à titre d’exemple, quelques passages du célèbre ser¬
mon de Jean Gerson :
A Dieu s’en va, par mort amere,
Jésus, voyant sa doulce mere;
Si devons bien, par penitence,
De ce deul avoir remembrance...
C'est par ces vers que maître Jean Gerson commençait son
prêche aux dévotes gens, le Vendredi saint. Et le premier
regard qu'il donnait, c’était à la Vierge : <c O doulce mere, je
eslieve a présent les yeulx de ma pensée et regarde mainte¬
nant en la lumière de vraye foy et ou livre des Euvangiles en
l’ombrage de conjecture probable et de devote estimacion. O
quelle fust la départie de vostre benoist filz Jliesus quant il
ala a Dieu par mort amere, et premièrement quant il se partit
dernièrement, le grant jeudv de la cene ou il estoit herbergé en
A ’oslre Seigneur composées par Maistre Jehan Gerson, docteur en théologie (Bibl. Nat.,
Réserve Vélins g4g). Mes citations sont empruntées à ce texte corrigé sur le ms.
fr. 448, car il ne faut pas songer à établir le texte de ces sermons populaires.
1. Traduction latine dans les Opéra, éd. Eli ies Dupin, t. III, col. 1 1 5 3 ; D. Hobart
Carnahan, The ad Deum va dit 0/ Jean Gerson (Univ. of Illinois, 1917). — Jean Gerson
a prêché devant la cour à partir de i3go. C’était l’orateur du duc de Berry (R. Tho-
masy, Jean Gerson, a® éd., 1S52). Mais ce sermon est daté de 1402.
2. Voir, par exemple, l’image du prêcheur. (Bibl. Nat., ms.fr. 448, fol. 2V0.)
ARNOLÏL GREBÂN
169
l’hostel de Lazaron et de Marie Magdaleine, et vous ensemble,
feist son demain voyage en Jherusalem, le voyage a sa dou¬
loureuse mort. Helas! quelle fut la despartie de vous deux,
quant vous disiez : « Adieu, beau filz, adieu mon confort et
ma seulle joye; or ne vous verray je jamais, icy mon très doulz
filz ! » Et il vous peut respondre : « Adieu, ma très doulce
mere! Adieu ma très bien aymée ! Dieu vous veuille confor¬
ter : car ce pour quoy je suis venu, je vois acomplir1 ». Ou
peult estre que ainsi disoient ilzen silence, en seulz gemisse-
mens, en souspirs, en sangloutz et en plaintes langoureuses,
pour ce que la douleur empeschoitle parler. Vous, belle mere
piteuse, comme je puis diligemment penser, embrassiez et
accoliez vostre filz, le plus bel de tous autres, le doulx aignel
innocent, sans fiel et sans amer, qui s’en va a occision! Non
pourtant fut il celluy qui est Dieu, benoist en éternité! Vous
l’embrassiez tendrement, piteuse mere, et incliniez vostre
piteuse face esplourée sur ses espaulles ou sur son pis; puis
repreniez vigueur et disiez : «Adieu, beau filz, adieu! Helas!
mon chier filz, mon pere, mon seigneur et mon Dieu glo¬
rieux, toutes choses sont en vostre puissance. Je vous supplie,
je, vostre mere desolée, vostre petite ancelle que vous avez
daigné tant aymer et honorer de votre seule grâce sans mérités,
je vous supplie, ayez pitié de cette mere, et demourez par
celle feste de Pasques céans, avec nous ici, en Bethanie, et
pour eschever la fureur de ces félons traistres juifz qui vous
quierent pour vous livrer a mort, et desja vous ont voulu
lapider ou temple, comme vous sçavez... Toutes voyes, Sire,
vostre voulenté soict faicte, non mie comme je vueil, mais
selon vostre plaisir et ordonnance. Combien que ce me soit
une moult douloureuse despartie, ung trop dur adieu, et
bonnement je ne vous pourroyez délaisser, car partout ou
vous yrez, je irav, a tous vos perilz me habandonneray ! » —
Devotes gens, si il y a ici cueur piteux, et qui sceut oncques que
i . Cf. v. 17 85g.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE
I70
c’est d’amour, par especial d’amour de mere a son très bon filz,
pensez a celle douleur quant (va) de Bethanie en Jérusalem...
A Dieu s’en va, a mort amere,
Jésus voyant sa doulce mere... »
Et les comparses du grand mystère sont là : la Madeleine et
Marthe : « Mais aussi que povoit dire la bien aymée de Jesu-
crist, la bien repentant Marie Magdalene, voyant ces choses
dessus dictes et les considérant? Que povoit dire sa seur, la
bonne Marthe, hostcsse de Jesucrist, et vierge très honno-
rable, serviable et charitable? Ce est bon assavoir que ce
n'estoit mie sans grant pleur, et sans regretz, et sans dire
adieu souvent, tant, a leur seigneur et hoste Jesucrist, comme
a tous ses apostres et disciples qui le complaignoient a grant
tristesse... » Et Jean Gerson se tournait alors vers le très
déloyal Judas : « Osas tu lui dire adieu... l'osas tu bien
regarder?... » Et voici Jésus marchant vers Béthanie, comme
franc et hardi, pour batailler contre l'ennemi d’Enfer. La
cène se déroule dans laquelle il annonça sa mort.
Enfin Gerson passait au récit même de la Passion. 11 ne
parlera pas de Judas, de Pilate, de la croix, des trois deniers,
du bon larron, de Hérode, de choses enfin qui sont incertaines
ou de petit profit : « Mais en brief declaireray ce qui plus
nous est prouffi table a esmouvoir par devant Dieu noz cueurs
a humilité et pitié, affin que puissions acquérir sa grâce et
pardon de noz pechez. »
Et Gerson disait la sueur du Gethsémani, la bataille contre
la mort si pleine d’angoisse, celle-là que nous devrons livrer
un jour. 11 montrait Jésus marchant vers la mort. La pensée
de Gerson se tournait une fois de plus vers la Vierge : « Hé
doulce Vierge, doulloureuse mere, ou estiez vous lors? Que
faisiez vous ? »
Le tableau du Christ, entre les bourreaux et les sergents,
est comme une véritable scène de mystère : « Or, te tenons
bien, dis tu a Jhesus. A ce cop ne nous échapperas tu pas? Or
ARNOUL G RE BAN
T7T
sus, or sus, haste toy, delivre toy, avances toy ! » — Les autres
le frappoient du pié ; les autres des genoulx; les autres le
tiroient par les cheveulx ou par le menton... » Et voici enfin,
au pied de la croix, la Vierge qui avait tant pleuré et gémi que
« son tendre cueur de mere piteuse et amoureuse est tout
playe, et percé comme de glaives de la très honteuse et doul-
loureuse passion de son chier filz. Neantmoins, elle estoit
toute droicte, ainsi que dict l’Euvangile. Les painctres qui la
montrent aultrement ne sont mve a croire. Et Nostre Dame
estoit devant la croix, non mye de costé, et regardoit la face
et toutes les contenances de son benoist filz en la croix cru¬
cifié... » Pale comme une morte, elle disait : « Helas! beau
doulx fils... que avez vous fait que je vous voy en telle confu¬
sion? Qui vous contrainct a prendre chair humaine en vostre
petite ancelle pour soutenir une telle mort? Oui vous y con¬
trainct? Lasse, dolente, vous a nourry celle très angoisseuse
mere si tendrement et doulcement, et pour venir a une telle
dampnaeion horrible, voire en la fleur de votre jeunesse !... Si
vous supplie, mon très chier filz, mais mon Dieu et mon
Seigneur, escoutez moi: joingnez moi en celle mort. Ne souf¬
frez pas que je vive apres vous... Escoutez l’oraison de vostre
mere desconfortée. Donnez moy un don. Dictes a celle povre
mere, desolée et enlangourée, dites le mot que vous avez
maintenant dit au larron dextre, dictes moy : — Tu seras
aujourd’huy avec moy en Paradis...» Et la Vierge souhaitait
d’être suspendue à la croix à la place du larron.
Voilà les mots, les textes qui avaient, en quelque sorte,
préparé les belles scènes de Mereadé et de Greban. Ces grandes
scènes, un bon peuple dévot les avait entendues d’abord dans
la chaire des prédicateurs* Le théâtre dramatique a connu,
en somme, la même évolution que le théâtre comique. Le
monologue a précédé la farce. Le sermon a précédé et préparé
le drame1.
i. Ce qui ne veut pas dire que certains sermons n’aient pas été influencés par des
scènes dramatiques.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
172
Dans ce livre du peuple que fut le mystère, nous retrouvons
les mots du peuple, ceux des gens de la rue qui se battent et
se querellent, qui appellent déjà les coups des « prunes » et la
prison « la boîte1 », qui ont toujours usé d’un riche vocabu¬
laire d'injures, qui entendent l’argot des bourreaux et des
tortionnaires. Et les scènes de supplice (comme les coups
donnés à Guignol font trépigner les enfants) étaient bien
faites pour plaire à la foule, qui 11e s’est jamais détournée des
sanglants spectacles, au contraire. Griffon, Oreillard, Cla-
quedent, Brayait, les bourreaux du Christ, devaient être
appréciés des connaisseurs de leurs gestes quand ils distri¬
buaient <( torchons », « buffes », « prunes », « poires », coups
de verges qui réveillaient l’attention d’un peuple rude encore.
Il est enfin un autre personnage, très populaire, qui va,
lui aussi, jouer un rôle prépondérant dans le mystère. C’est
le diable, que nous voyons si souvent figuré au portail de
la cathédrale, dans la scène du jugement des âmes. Lucifer,
le capitaine reluisant, Satan et ses suppôts rempliront de
leurs cris, de leurs conciliabules, le drame chrétien. Car
enfin c’est Satan, précipité dans la fournaise horrible, la
puante prison d’Enfer, qui mène l’action et cherche sa ven¬
geance : c’est lui le tentateur. Quel vacarme il fait avec sa
bande, au milieu de ses fourneaux, agitant chaînes et cro¬
chets, soulevant la tempête, chantant la chanson des
damnés 2 :
La dure mort éternelle
C’est la chanson des dampnés!...
Vous orrez belle chanterie3
Tantost et ung motet d’onneur :
Sathan, tu feras la teneur
Et j’asserray la contre sus;
Belzebuth dira le dessus
Avec Berich a haulte double,
Et Cerberus fera un trouble
Continué, Dieu scet comment!
1. La boite a caillouz v. a8344. — 2. V. 3852. — 3. V. 3834.
ARNOUL GREBAN
i73
Quand Satan apparaît, au milieu de ses fumées, c'est un
personnage véritable et redouté que le peuple a sous les yeux.
Car il n’aime pas le voir, même en image, tant il le craint1
Enfin, au bon peuple des citadins (et le mystère a surtout
été représenté dans de grands centres) la Passion offrait un
tableau qui a toujours été fort apprécié des gens des villes.
C’est celui d'une vie rustique idéale, la peinture des bergers
de convention et d’idylle.
Mercadé, déjà, avait traité la scène que les mystères de la
Nativité développaient; il avait présenté, dans les dialogues
de Gonthier, de Roberchon et de Gombault, non seulement
le tableau, mais encore l’éloge de la vie pastorale2 :
Car pastouriaux, grands et petis,
Ontmieulx le temps que n’ont les rois...
La scène reçut un développement beaucoup plus considé¬
rable chez Greban3. Et la pastorale d’Aloris, d’Ysambert, de
Pellion, de Rifflart demeure toujours charmante. Ils chantent
la douce saison, les agréments de la vie rustique. Car le ber¬
ger, qui n’a que son pain, peut bien le crier :
Fi de richesse et de soucy !
Or, Greban qui, au temps où il écrivait son mystère, ne
voyait peut-être de la campagne que l’île Notre-Dame, les
environs de Paris où il menait parfois les enfants de chœur
se promener dans les propriétés de l’évêque ou de l'église, le
disait par la voix d’Ysambert :
Est il liesse plus sérié
Que de regarder ces beaux champs
Et ces doulx aignelès paissans,
Saultans en la belle praerie P
1. Sur les manuscrits qui le représentent, l’image du diable est très souvent
brouillée ou effacée.
2. V. 1624 et S. — 3. V. 4637 et s.
174 niSTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et Rifflart de répliquer :
Quand ma pennetiere est fournie
De bons gros aux et nourrissans,
De ma flûte vous fais ung chans,
Qu’il n’est point de tel symphonie.
Mais, en vérité, rien de plus charmant que les petits vers
chantants, d'un rythme balancé, en fait des chansons1, par
lesquels les bergers disaient le bonheur de leur simple vie2 :
Bergier qui ha pennetiere
Bien cloant, ferme et entière,
C’est ung petit roy;
Bergier qui ha pennetiere
A bons cloans par derrière
Fermant par bonne maniéré,
Que lui fault? Quoy?
Il a son chappeau d’osiere,
Son poinsson, son alleniere,
Son croc, sa houllette chere,
Sa boite au terquoy,
Beau gippon sur soy,
Et par esbanoy,
Sa grosse lleute pleniere,
Soulliers de courroy
A beaux tacons par derrière ;
Face feste et bonne chere :
C’est ung petit roy !
*
* *
11 faut l’avouer : une grande partie de l'intérêt et de la
beauté du mystère de la Passion devait résider dans sa mise
en scène, dans ses cortèges, dans l’accompagnement musical
qui en faisait comme un oratorio ou un opéra3. Entre beau¬
coup de mystères, tel est le caractère de la Passion de maître
Arnoul Greban.
1. V. 4737 : Nous chantons cy nos serventois. — 2. V. 4702.
3. V. 647. Les « angeles qui rendent grant clarité et font grant mélodie » sont
d’ailleurs de style dans la Passion d'Arras, p. 22. On y trouve un chant des prophètes-
et des anges, p. 242, 243.
ARNOUL G RE BAN
r7^
A cet égard, rien de plus intéressant que de constater
qu’Arnoul Greban était organiste, qu’il dirigeait la plus
célèbre maîtrise de France quand il composa son drame. Dans
le Mystère de la Passion les anges chantent, comme les enfants
au chœur de la cathédrale, des morceaux que l’orgue accom¬
pagne.
Ces intermèdes musicaux, ces silete cum organis, sont
marqués d'une façon particulière dans le précieux manu¬
scrit1 du Mans qui nous conserve la première journée du
mystère, comme elle a pu être préparée, sans doute, par
Fauteur lui-même2, pour une représentation.
L'orgue se faisait entendre quand Miséricorde et Dieu le
Père dialoguaient au Paradis3. Et les anges chantaient quand
Paix avait parlé4. Ils chantaient encore avant la descente de
Gabriel5. Un intermède musical précédait la scène de l’annon-
ciation et la clôturait6. Lm morceau d'orgue annonçait le
dialogue entre Gabriel et Dieu le Père7; les petits vers des
chérubins n'étaient qu’un chant8.
C’est une loi de l’effet musical que les oppositions de dou¬
ceur et de violence : aux fraîches voix des anges succèdent celles
desdémons. L’Enfer commence9 : lediscours de Lucifer est pré-
1. Signalé par H. Chardon, les Greban et les Mystères dans le Maine, 1879, 5-iS;
par H. Stein, dans la Bibl. de l’École des Chartes, t. LXXIX, p. i45. Ce manuscrit de
format in-4, ii3 ff. sur papier, provient de l’abbaye bénédictine de Saint-Vincent du
Mans, et date de la seconde partie du quinzième siècle (décrit par M. C. Couderc,
t. XX du Catalogue général des Bibliothèques publiques). 11 était déjà, en 1718, à l’abbave
de Saint-Vincent. — Ce ms. n’a pas été employé par Gaston Paris et de G. Raynaud.
2. C’est ce que l’on peut induire de nombreux jeux de scène, des indications de
pauses ou de petites pauses ( pausa , pausula) et surtout de la rubrique, fol. 3g yo:Hic
poterit pro prima die suffîcere. — Par l’écriture, le manuscrit du Mans n° 6 peut dater
de la fin du règne de Charles VII ou du règne de Louis XI. Ce manuscrit a été relu
soigneusement et corrigé d’une très petite écriture, plus noire que celle du texte cou¬
rant : fol. iSV0, 26r0, 2yr0, 33vo,75to. On trouvera ci-après les rubriques musicales.
3. V. 2071. Silete cum organis. — 4- V. 2875. Silete per angelos.
5. V. 3374. Hic cantabunt angeli in Paradiso finito que cantu descendei Gabriel _
Chanson. V. 33g4, Pausa. Silete.
6. V. 33g4. Silete. V. 36o4- Pausa per angelos.
7. V. 3644. Pausa. Silete cum organis.
8. V. 3663-3704. Gantant angeli.
9- V. 37o4.
l 'y 6 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
cédé d’un silete de canons et de tonnerres. Astaroth joue de
la trompette1; et la chanson des damnés est un chœur à cinq
voix2.
L’orgue joue quand Marie demande à Dieu le Père protec¬
tion pour le cher fils qui reposait dans ses lianes3. De nou¬
veau on l’entend quand Joseph, perplexe, tombait dans le
sommeil et que Dieu le Père envoyait Gabriel vers lui pour
le rassurer4. Car déjà la musique est le vêtement irréel du
mystérieux. Quand Ligeret a terminé sa proclamation,
l’orgue joue encore5. Un intermède, chanté par les enfants
de chœur, annonçait la scène des pastoureaux 6 qui pouvait
bien, en partie, être chantée et qui se terminait par un mor¬
ceau d’orgue7. L’adoration du Nouveau-né par les anges et
les trois rois n’est guère qu’un intermède musical, un doux
et plaisant Gloria8, rempli par l’éclat des lumières9, et que
pare la danse des mimes. C’est un ballet qui annonce, en
effet, l’arrivée des trois rois 10, et mime la marche vers
l’étoile11; le chœur des enfants se fait encore entendre à la
fin de l’adoration des bergers12 ainsi que l’orgue13. Les mimes,
au son de l’orgue, accompagnent les rois14. Un intermède
musical nous ramène au Paradis10. Un autre termine le
discours du prophète Siméon. Un chant des enfants de chœur
annonce le dialogue des prêtres des idoles d’Egypte )6, accom¬
pagne la venue de Gabriel chez Joseph 17, l’arrivée de Notre
Dame et de Joseph à Jérusalem 18.
i. V. 3754. Cy trompille Aslaroth. — 2. Chaulant ensemble.
3. V. 4 1 1 5 . Pausa cum organis.
4. V. 420S. Silete cum organis quousque angélus fuerit ad cellam Joseph.
5. V. 4374. Pausa cum organis. — 6, V. 4637. Pausa cum pueris.
7. V. 4854. Pausa cum organis.
8. V. 49i5. Istametra pro pueris. V. 5oo4. Chanson ensemble.
9. V. 4966. ley descendent torches et cierges ardens, et vont ou lieu ou gist hlostre
Dame. ■ — 10. V. 525i. Pausa cum mimis. — n. Pausa cum mimis,v. 5429, 5475.
12. V. 5655. Pausa cum angelis. - — i3. V. 5736. Pausa cum organis.
14. V. 5q3i. Pausa cum mimis;v. 5977. Pausa cum organis.
15. Pausa cum silete V. 6797. — 16. V. 7473. Silete per angelos.
17. V. 8oo3. Hic descendit Gabriel et angeli cantabunl usque dum venerit ad Joseph.
18. V. 9S01. Pausa per angelos.
ARNOUL GREBAN
Telles sont les indications musicales que nous recueillons
pour la première journée du mystère dans le manuscrit du
Mans.
Mais le lyrisme n'est pas seulement musical chez Arnoul
Greban, organiste. 11 est partout.
Chez Greban, en effet, l’art est maniéré et raffiné. Ballades,
rondeaux, stances, complaintes comme celle de Judas, ronde
des démons, pastourelle des bergers de Bethléem, lamenta¬
tions de la Vierge, prière de Jésus au jardin des Oliviers sont
autant de pièces, comme intercalaires, comportant parfois un
accompagnement de musique et de chant que nous ne possé¬
dons plus, mais qui pouvait bien avoir son importance.
L’œuvre de Greban était une œuvre littéraire et musicale à
la fois. On y entendait tour à tour Jérémie et David chanter
un motet1. Quand Jésus est en croix, les anges chantent le
début du Kyrie eleison des ténèbres-. Lors de la résurrec¬
tion, pour montrer leur joie, les prophètes icy doivent chan¬
ter quelque motet ou chose joyeuse 3. Au Paradis, les anges
saluaient la venue du Seigneur en chantant4. Et c'est par le
chœur final de la foule, entonnant le Te Deum5, que se termi¬
nait le grand mystère de Greban, pour saluer notre rédemp¬
tion, la réconciliation de Miséricorde et de Vérité qui tom¬
baient dans les bras l'une de l'autre6 :
Dieu le Père disait :
Angles, pour conclurre le fait,
Mettez vous en belle ordonnance ;
Chantez par doulce concordance,
Menez joie parfaite et plaine
Tant que la région haultaine
En l’armonye de vos sons
Resonne par doulces chansons !
(Musique7)
Et l’acteur, au Prologue final et total, demandait à la foule
un chant :
i. P. 3o5. — 2. P. 3 4 1 • — 3. P. 432. — 4. P. 435. — 5. P. 4 5 1 .
6. V. 3454t. — 7. Silele suivant la formule ancienne.
II. — 12
i78
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Seigneurs, qui demontracion
Avez eu de la Passion...
Et pour finer nostre mistere
Joieusement d’honneur promus,
Et que la fin meileur appere,
Rendons grâces a Dieu le Pere,
Chantans : Te Deum laudamus!
* *
Il faut dire aussi quelque chose de la mise en scène et du
costume des acteurs de la Passion1 *. Car les mystères, qui
nous paraissent si longs el si lents, comportaient, en somme,
beaucoup de mouvement, de bruits de tonnerre, de chants,
de détonations, de chutes dans des trappes, d’apparitions,
de lumières et de feux, de trucs".
Cette mise en scène était, comme on le sait, simultanée,
c’est-à-dire que toutes les « mansions », fermant par des
rideaux, étaient établies, une fois pour toutes, sur des écha¬
fauds qui pouvaient avoir jusqu’à 3o mètres de long. Elles
étaient disposées sur un plan unique ou par étages. Ainsi
avait-on toujours sous les yeux le même décor représentant,
par exemple, l’Enfer, une grande gueule s’ouvrant et se fer¬
mant, lançant des flammes et de la fumée; une cuve d’eau qui
était la mer ou le lac de Tibériade ; des portiques représen¬
tant Jérusa lem, le Palais, le Temple, Nazareth ; le Paradis, une
sorte de loge surmontée d’un brillant soleil3.
Tous les personnages du drame, même ceux qui ne pre¬
naient pas part à l'action actuelle, demeuraient à leur place,
formant comme autant de tableaux vivants pour les yeux du
spectateur. En somme, quatre cents personnes pouvaient par-
i. Tout ceci a été exposé avec beaucoup de talent et d’érudition par M. Gustave
Cohen, Histoire de la mise en scène dans le théâtre français du moyen âge. (Mém. de
l’Académie Royale de Bruxelles, nouv. série in-8, 1906.) M. Gustave Cohen, dans les
Mélanges Lanson (19 a 2), vient de résumer un document capital : le compte de la
représentation de la Passion à Mons, en 1 5o 1 . — 2 . C’est ce que 1 on appelait les secrez.
3. Voir par exemple le décor simultané de la Passion de Valenciennes de i547>
une miniature de Fouquet représentant le martyre de sainte Apolline donne exactement
une mise en scène contemporaine de Greban.
ARNOUL GREBAN
r79
fois demeurer dans ou devant leurs mansions, qui leur
faisaient comme autant de niches, semblables aux centaines
de figures qui sont dans les alvéoles des porches des cathé¬
drales gothiques. Et l’on peut dire que tout un peuple, ravi
dans sa foi, priait et chantait unanimement, qu’il contemplait
comme un autre peuple, celui des acteurs1.
Nous possédons plusieurs manuscrits de la Passion datant
du quinzième siècle qui, par leurs illustrations, peuvent
nous aider à imaginer sa mise en scène et nous donnent
comme le costume des acteurs qui la représentaient.
Le plus artistique, le manuscrit 697 de la Bibliothèque
d’Arras, contenant la Passion de Mercadé et la Vengeance, est
illustré d’une suite de petits dessins qui sont des chefs-
d’œuvre, datant du règne de Louis XI : il nous donne une
série d’extraordinaires petits dessins à la plume rehaussés de
lavis2, pleins de mouvement, dus à plusieurs artistes peut-
être, dont l’un fait penser à un précurseur de Durer ou de
Lucas de Levde.
Le plus ancien des manuscrits de la Passion de Greban,
le plus somptueux, celui qui fut terminé par Jacques Richer,
prêtre, en i4v3, et qui porte les armes de l’infortuné conné¬
table de Saint-Pol3, est illustré d’une curieuse et assez belle
miniature en quatre parties représentant le Seigneur et les
anges, la création du monde, la création d’Adam et d’Eve,
saint Michel pesant les âmes à la gueule de l’Enfer (Bibl.
Nat., manuscrit français 816).
Mais au point de vue du costume, ces manuscrits sont
moins précieux, à mon sens, que le manuscrit français 8i5 de
la Bibliothèque Nationale, terminé en i5o84, et illustré d’une
1. On voit par exemple que dans la Vengeance de Mercadé, où intervenaient cent
neuf personnages a tous parlans », une rubrique précise : « Et si en fault bien deux
cens qui ne parlent point pour faire les armées et peupler les villes. »
a. Deux reproductions ont été données par Z. Caron, Catalogue des manuscrits de
la Bibliothèque d'Arras, 1860, p. 33 r-34 1 . — Sur la cotte d’armes des hérauts on
remarque l’aigle impériale. — 3. Celui-là qui fut exécuté sur la place de Grève en 1476.
4. Le 7 janvier i5o7, vieux style (fol. 277) : Marie de Malingre, famé de noble
homme Hector de M[oy] a fest jere siele Passion (note du dernier feuillet de garde).
l8o HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
suite de petites images sur lesquelles il convient d’attirer
l’attention.
Car on est surpris de les trouver dans un manuscrit de
cette date. Bien qu’elles soient très sommairement indi¬
quées, coloriées plus simplement encore, on voit assez
qu elles ne reproduisent pas du tout le costume de ce temps.
Et l'on arrive à se demander si les images de ce manuscrit
ne rappelleraient pas, traditionnellement, les images plus
anciennes d’un manuscrit contemporain, tout à fait proche,
dans ce cas, de la mise en scène du temps de Greban i.
On y voit l’auteur, parlant aux dévotes gens2 *, le clerc ton¬
suré et long vêtu, assis sur sa haute chaire de bois, devant sa
petite table ronde chargée de volumes. Et Dieu le Père, avec
sa longue barbe, portant la tiare en tête et dans sa main le
monde, nous apparaît vêtu comme un pape ou un évêque.
Quant aux anges et aux séraphins, ils portent le costume
des enfants de chœur, et, à ce qu’il semble, celui-là même
qui a toujours été porté à Notre-Dame, la longue robe blanche
à col montant2. Les diables sont tous velus, avec de longues
queues et de petites ailes de chauves-souris; ils tiennent des
crochets à la main 4 .
Adam est nu, comme Dieu vient de le créer5. Abel et
Caïn sont des bourgeois du temps, avec le chaperon en tête,
la robe courte serrée par une ceinture de cuir6. Et voici les
prophètes dans la robe des rois, David avec sa harpe7. Misé¬
ricorde, dans sa robe blanche, est drapée dans un manteau
rouge, comme une sainte femme; Justice porte sa balance;
Vérité est couverte d’un manteau fleurdelisé aux couleurs de
la France8; Joseph, tout barbu, va, long vêtu, comme un
1. Des observations analogues ne sauraient être faites à propos du manuscrit de
l'Arsenal 643 1. Ce manuscrit, qui date de l’extrême fin du quinzième siècle, nous
présente -plutôt, avec ses trois cent huit miniatures, un essai d’illustration du mystère,,
d’ailleurs plein d’intérêt. C’est le cas du Ms. 697 d’Arras.
2. Fol. 1. — 3. Fol. ivo. — 4. Fol. 2ro.
5. Fol. 3V0. Voir Adam et Eve, fol. i5.
6. Fol. 7V0. — 7. Fol. i5 et i5T0. — 8. Fol. 17™ et i9ro.
ARN OUL GREBAN
18 1
citadin, avec son aumônière et son bâton; et Notre Dame
nous apparaît comme une douce bourgeoise 1 ; Berith,
Belzebus et Cerberus sont des diables tout noirs2. Ligeret, le
messager, avec son paletot court, son chapeau velu, tient
une chope à la main et,. sur l’épaule, une petite lance ornée
d’un linge blanc3. L'hôtelier Sadoth se montre tout encha-
peronné4. Le pastoureau Aloris a vraiment le costume des
bergers; il s’avance, court vêtu, mollets nus, avec sa houlette
et sa cornemuse dont il joue5. Quant à Gaspard, qui marche
vers l’étoile dorée, couronne en tête, sceptre en main, il
porte paletot rouge et chausses noires6. On distingue les
juifs à leurs bonnets pointus". Mais les prêtres païens qui
adorent les idoles (la statuette d'or qui est sur un autel
décoré de nappes) sont vêtus comme des diacres8. Les tyrans
ont de grands sabres courbes : Agrippait et ses compagnons
sont vêtus comme des hommes d’armes9. Jean-Baptiste,
hirsute et nimbé d’or, revêtu d'une peau de bête, tient le
livre qu'il enseigne. Voici Jésus avec sa longue robe bleue
et son nimbe, qui prêche d'un air bonasse10. La «(femme Héro-
diade» dans sa chaste robe bleue qui la couvre jusqu'au cou :
un blanc turban entoure ses longs cheveux d'or11. Quant au
seigneur des noces d’Architriclin, c’est un huissier de salle
de ce temps-là et portant, comme lui, la verge 12. Rabanus, le
changeur, est sagement assis devant des rouleaux de mon¬
naie13. Et la « fille Hérodiade» semble une gamine comme on
peut en voir dans la rue : petite enfant à la robe bleue, au
manteau rouge, avec de longs cheveux sur le dos14. Le para¬
lytique est couché nu dans son grand lit bordé15. La Made¬
leine, la pénitente long vêtue dont on ne voit pas même les
cheveux, semble quelque sainte16. Lazaron est un bourgeois,
portant une robe longue au col de velours noir, serrée à la
i. Fol. 26™. — 2. Fol. 29vo. — 3. Fol. 33v0.
4. Fol. 35. — 5. Fol. 36. —6. Fol. 4i. — 7. Fol.ôo, 56T° etc. — 8. Fol. 5gv°.
9. Fol. 59'0. — 10. Fol. 8oV0. — 11. Fol. 82ro. — 12. Fol. 86T0.
i3. Fol. 90. — i4. Fol. 9,6t0. — i5. Fol. 99. — 16. Fol. 110.
182
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
ceinture4. Et, comme on peut le voir encore dans la cité du
patron des aveugles, à Marrakech, l’aveugle né est un men¬
diant qui a déployé un linge à terre pour recevoir les pièces
qu on lui jettera2. Trottemenu, c’est le coureur, le pauvre
poursuivant, court vêtu, assoiffé, qui transporte, précaution¬
neux, un petit baril à la pointe de sa lance 3. Non moins pré¬
voyant se montre le portier Malabrin dont le trousseau de
clés est attaché à la verge qu'il porte sur son épaule4.
Roillart, le premier sergent d’armes chez Anne, dont la
livrée fourrée est mi-partie rouge et bleue, porte le sceptre
de justice à la main5. Pilate est l’homme à la robe rouge et
au bonnet pointu6. Désespérance, une noire figure, de noir
vêtue, des pieds à la tête, avec un bonnet à cornes7. Et Judas,
dans sa robe rouge, pend à la fourche de l’arbre séché :
Berich, le noir démon, l’assiste cruellement, s’apprêtant à
lui ouvrir le ventre8. Brutamont, le geôlier, porte les clés de
sa geôle dans un sac accroché à un bâton. Les bourreaux, on
pourrait les reconnaître : tel Broyfort9, dont le gros ventre est
ceint du tablier de cuir, celui-là qui forgera les clous de la
Passion sur son enclume.
Voici le trompette de Pilate soufflant dans sa longue
trompe10. El le centurion, serré dans son jacque, s’appuie sur
sa haute et large épée11. Ruben, l’homme d’armes, se montre
dans sa cuirasse de plates, tenant sa hallebarde12. Véronique
déploie le linge où apparaît la face nimbée du Sauveur43.
Joseph d’Arimathie est l’homme au chapeau pointu et à la
longue robe rouge 14. Quel étrange et sauvage petit tableau
que celui de la Passion où le Sauveur est fiché tout nu à la
Croix en T, entre sa mère vêtue de bleu et Jean vêtu de
rouge, avec son fond d’outremer et sa prairie cruellement
verte 15 !
i. Fol. 112. — i. Fol. 1 1 avo. — 3. Fol. 1 1 4V0. — 4. Fol. 122'°.
5. Fol. ia4ro. — 6. Fol. 171 vo. — 7. Fol. 1 7 5 vo. — 8. Fol. 1 7 7r0.
9. Fol. i8aro, 192. — 10. Fol. 1 9 3 vo. — 11. Fol. i93vo. — 12. Fol. 1 9 3 v0.
i3. Fol. ig4ro. — 1 4. Fol. igô1"0. — i5. Fol. ao5ro.
ARNOUL GREBAN
1 83
Saint Denis d’Athènes semble quelque évêque, mitre, la
crosse en main1 ; Empédocle, qui argumente avec lui, porte
le costume d’un diacre2. Et quand l'esprit de Jésus descen¬
dait vers les urnes, on voyait la grande gueule du Cerbère
qui s’ouvrait et les âmes, sous la forme de figures nues,
apparaissaient entre ses crocs3. Joseph marchandait à la
vendeuse, devant la table chargée de rouleaux d’étoffe, une
pièce de soie ; et Nicodème achetait des aromates à l’épicier
devant son comptoir, dans le costume des marchands bour¬
geois de la rue4 d’alors, parcourant du regard les étaux
chargés de pièces d’étoffes ou de barillets.
*
* *
Une question aujourd’hui hors de doute est celle des
rapports de la Passion d’Arras avec la Passion parisienne de
Greban5. Cette notion importante ne résulte pas des rappro¬
chements que l'on a pu faire entre quelques passages où des
expressions identiques se rencontrent6, ni même de la simili¬
tude du mouvement dramatique des scènes et du plan des
deux Passions. Car l’identité des sujets, des sources com¬
munes, aurait pu, à la rigueur, produire des résultats ana¬
logues. Mais pour des rôles nettement déterminés, on a
établi que Greban avait usé des mêmes noms que son prédé¬
cesseur ; coïncidence qui, elle, ne peut pas être fortuite7.
Clerc, universitaire, théologien, il faut reconnaître que
maître Arnoul Greban a entendu faire de son mystère un
enseignement8 :
Ouvrez vos yeulx et regardez,
Devotes gens qui attendez
A oyr chose salutaire...
i. Foi. aioro. — 2. Fol. 2ior0. — 3. Fol. aiiv0. — 4. Fo). ii6V0.
5. Émile Roy, op. cit., a” partie, p. 273-281.
6. Cf. J. M. Richard, op. cil., p. xu.xm,
7. Émile Roy, op. cit., 2e partie, p. 27a.
8. V. 223-225.
i84
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
L’Évangile sera sa source principale1 :
Poursuyvans sans prolixité
L’Euvangile a notre sçavoir,
Sans apocriphe recevoir.
C’est par là, surtout, que Greban se distinguera de l’auteur
de la Passion d’Arras, qui admettra beaucoup d’autres sources
moins pures. Les évangiles, le commentaire de Nicolas de
Lire sur les évangiles, un récit de la Passion en prose com¬
posé en i3g8 pour la reine Isabeau, tels sont les éléments
principaux dont Greban s’est servi pour récrire la Passion
d’Arras2, pour l’émonder aussi. Et l’on a pu dire que les
célèbres Postilles donnent toutes, ou presque toutes, l'expli¬
cation de la nouvelle Passion3.
Mais il faut bien avouer que ce qui ressort surtout de la
comparaison entre les deux Passions, celle d’Arras et celle de
Paris, c’est le mérite particulièrement littéraire de l'œuvre
de maître Arnoul Greban, tandis que la Passion d'Arras a
quelque chose de plus direct et de plus pathétique. Mais qui
a lu et comparé les deux Passions comprendra la beauté rare
et spéciale du grand mystère de Greban.
Son originalité n'est pas dans l’invention qui appartient
en somme à la Passion d'Arras. Elle est dans l'entente
générale de la composition, dans la manière de filer les
scènes, dans le développement donné aux caractères, et
surtout dans je ne sais quel sentiment artistique que décèle,
un peu partout, le mystère4. Sentiment n’allant pas sans
un certain maniérisme peut-être, qui amène Greban à répé-
1 . V. 209-2 1 1 .
2. Émile Roy, op. cil., 2e partie, p. 207-237 §. La Passion d’Arnoul Greban et les
Postilles de Nicolas de Lire. — On peut y ajouter la Légende dorée, la Somme de saint
Thomas, l'Histoire scolastique. 11 y a lieu de remarquer que c’est exclusivement à saint
Thomas que renvoie la glose du manuscrit du Mans dans l'énumération des arguments
de Miséricorde et de Pitié.
3. Émile Roy, op. cit., p. 277.
4. Jean Bouchet, dans sa 61e r pitre familière, a parlé de la « grande douceur » du
style des deux Greban.
ARNOUL GRE BAN
i85
ter si souvent, et à dessein, les mêmes vers. Une ligne, comme
sinueuse, caractérise principalement ce mystère; de la grâce
aussi, en particulier dans les rondeaux qui sont assez nom¬
breux. La Passion d’Arnoul Greban est vraiment une œuvre
parisienne, comme parisiennes sont les vierges maniérées de
Notre-Dame. Et si cette grâce n’apparaît pas tout d’abord
très sensible, c’est qu’elle est noyée dans une prolixité un
peu effrayante que les gens d’autrefois, privés de spectacles,
toléraient, comme nous n’aimons pas finir la lecture d’un
livre plaisant. Cette grâce m’a toujours frappé, surtout après
la lecture de la Passion, plus provinciale et plus âpre, de
Mercadé.
Tout cela, nous croyons bien l’avoir montré, comme nous
pensons avoir établi que la Passion est une œuvre écrite à
Paris entre i45o et i455. Mais il n’est pas facile de dire
exactement oùet quand la Passion de Greban a été représentée
dans la capitale.
Tout ce que nous savons, c’est qu’avant ce drame
avait été donné trois fois à Paris. D’autre part, il est certain
que l’œuvre fut représentée un peu avant 1 4 5 5 1 . Est-ce sur
le parvis Notre-Dame ou sur telle autre place publique? dans
l’église même ? dans la salle des confrères de la Passion ? On
n’en sait rien
Mais on voit qu’en 1 4 2 3 , les compagnons du cloître, fami¬
liers ou domestiques des chanoines, étaient autorisés à
représenter un Miracle de Notre Dame, pourvu qu'ils n’ajou¬
tassent aucun intermède, ni rien d’indécent3. Et l’on sait
i. Avant cette date, qui est celle de la copie faite pour les gens d'Abbeville, c’est la
Passion de Mercadé que l’on représentait certainement.
a. Le lieu de la scène avait été primitivement l’église et le parvis. Puis on voit les
mystères joués sur les places, la grand’place, le grand pavé, sur les fossés, et même
dans les arènes ou les théâtres antiques. La salle des confrères de la Passion était la
grande salle de l’hôpital de la Trinité.
3. Dum modo non infermiscant aliqua indecenlia. (Arch. Nat., LL. 288, fol. ig4.)
Cette défense peut viser un intermède ou des farcissures. Dans le cloître même, tous
les jeux étaient interdits sous peine de prison. En 1 3 S 6 , le chapitre réprouvait les
dissolutions que les clercs de matines avaient accoutumé de faire à l'occasion de la
Saint-Augustin, leur fêle.
1 86
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
encore qu’en 153g, ]e 18 août, les chanoines autorisaient
ceux qui représentèrent le mystère delà Passion, et qui le de¬
mandaient, à venir le lendemain rendre grâces à Dieu, ainsi
qu’à sa mère, la Vierge Marie : car ils avaient, cette année-là,
bien heureusement accompli leur œuvre. A cause de cette
action de grâces, le service à l’église fut avancé.
D aulre part, il est certain que le fait de monter un mystère
ne pouvait être entrepris que par une communauté impor¬
tante d’habitants ; et parfois c’est l’évêque, comme à Metz en
1 437 , qui prend l’initiative d’une représentation delà Passion.
Les centaines de personnages religieux, curés, enfants de
chœur, qui figureront toujours les anges et les enfants, 11e
pouvaient se trouver que dans un grand centre. Paris, et la
cathédrale de Paris, étaient des centres désignés pour pro¬
duire au jour l’édifiant Mystère de la Passion.
Il est d’ailleurs assuré que la Passion a été conçue pour
être donnée devant une grande foule. De là ces fréquents
appels au silence1, cette « amoureuse silence2 » recom¬
mandée aux auditeurs, cette habile flatterie que l'auteur ne
ménage jamais que dans un but intéressé3:
Seigneurs et notable commun,
Qui vous estes tenus comme ung
Peuple de rassize prudence...
ou encore 4 :
La matière est bien joyeuse,
Bien proffitable et fructueuse,
Seigneurs, pour Dieu or l’entendez,
Quois et paisibles vous rendez...
Aujourd'hui encore, si nous voulons nous donner une
idée du cadre et de l’atmosphère qui virent naître le grand
mystère de Greban, c’est à Notre-Dame qu’il nous faut suivre
les évolutions du chœur, entendre les chants de la maîtrise
et de l'orgue, aux fêtes solennelles.
Le nombre des enfants a doublé depuis le quinzième siècle.
1. V. 204, p. 261, 263.— 2. P. 5. — 3. P. 358. — 4. P. 363.
ARNOUL GREBAN
i87
Ils sont aujourd’hui une vingtaine, vêtus de la longue robe
blanche plissée qui emprisonne le cou, groupés non loin du
petit orgue, face aux chantres; et le maître de la maîtrise,
qui a l’œil à tout, stimule toujours ce monde du geste et de
la main, chante avec eux, lance et retient, déchaîne et arrête
victorieusement le galop des voix. Et telle était la place que
maître Greban devait occuper à Notre-Dame.
Au-dessus de lui est l’autel où se déroulent encore comme
les scènes d'un mystère, où l’évêque officie comme un saint
Denis, semblable au Père éternel dans sa gloire, mitré, dressé
dans le scintillement des lumières, de l'or et des volutes d’en¬
cens. Et c’est vrai que chanoines et acolytes, en chapes, font
devant lui comme des figures de danse, l'encensent, le con¬
duisent, le coiffent, lui font cortège, le ramènent sous le dais.
Des processions se forment; la lourde croix vacille entre
les deux grands cierges dont les hauts candélabres sont portés
sur la hanche par les clercs, comme des lances de feu. On pro¬
mène les statues d'argent, tandis que sont énumérés tant de
titres de la Vierge et que, sans fin, le chœur répond à ceux
qui marchent : ora pro nobis ! Et s’avance le chapitre précédé
de sa croix particulière. Le Saint Sacrement fait son entrée
sous le parasol oriental. Et voici le clergé, agenouillé en
actions de grâces, suivant la figure d’un demi-cercle, l’évêque
au centre, les enfants derrière lui.
Le peuple de Paris n’arrive toujours pas à emplir la nef
de l'immense vaisseau : car c’est la voix du grand orgue qui
la remplit de ses cadences vastes et puissantes, de ses mugis¬
sements, rythmant tour à tour la marche solennelle, la danse,
la pastorale de son immense flutiau de géant; et la lumière
des vitraux promène sous les vaisseaux d’ombre ses pinceaux,
y jette ses bouquets de violettes et de roses ; et le soleil y
trace ses couronnes de lumière.
Entendons les enfants chanter à l'unisson les chants, si
doux et charmants, que répète le grand orgue de sa grosse
voix. Et parfois une voix grêle ondule, incertaine, comme un
i88
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
oiseau qui cherche à se poser ; et parfois, argentines, les
voix coulent comme le clair ruisseau. Ou ce sont des chants
alternés, étagés, qui se poursuivent, se rejoignent, se fondent,
comme les motets du temps de Greban.
Il est toujours là, au milieu de ses deux groupes de petits
chanteurs encadrés par les plus grands, qui ont remplacé les
anciens « spés », le maître, tenant un papier à la main. Or, il
semble bien que toute une tradition, encore vivante, demeure
a la maîtrise de Notre-Dame, telle manière de moduler si
doucement, d’entraîner le chœur, plus lourd, des chantres
quand 1 hostie apparaît dans le cercle de perles et de rayons ;
tel secret, quand tout le monde est déchaîné, grand orgue et
chœur, d arrêter, dans les péroraisons, le roulement du ton¬
nerre, de calmer l’orage où les voix d’enfants ont sombré.
Car, ap rès la tempête, c’est tout à coup le calme, la caresse
d une voix unique, de la douceur, une prière.
Mais nous voici à la lin de la cérémonie, de la représen¬
tation dirions-nous, du mystère. Le peuple, après s’être
incliné devant son ancien seigneur et protecteur, qui l’a béni,
s’est retiré. Les chantres psalmodient. On éteint les cierges.
On décharge l’autel des reliques. On range les chasses. Un
monde affairé se presse à la distribution des indemnités, les
méreaux de jadis. Déjà les enfants sont rentrés à la sacristie;
et, naguère, ils regagnaient la maison de leur maîtrise, à la
pointe de l’île, lisant leurs Heures pour édifier les passants à
travers le cloître. Et là, maître Arnoul, leur directeur et leur
surveillant, les accompagnait, dans leur petit couvent.
Mais nous savons aujourd’hui, Jui qui fut réprimandé pour
n’avoir pas rangé la châsse de saint Marcel, et qui demanda
à quitter Notre-Dame, à quoi il pensait durant les intermi¬
nables offices, ces répons qui oscillent comme le mouvement
de la marée, battent le temps de leur llux et reflux... Sicut
erat in principio et nunc et sèmper... Maître Arnoul Greban
faisait dialoguer les deux cents personnages du grand mys¬
tère de la Passion.
histoire poétique
DU XV' SIECLE. Il
pi. v
JEAN MESCHINOT
« LE BANNI DE LIESSE »
Il manquerait tout de même une figure dans cette galerie,
celle du loyal serviteur des ducs de Bretagne et du soldat
plein d’honneur ; il manquerait aussi une voix, celle de la
pitié pour les pauvres gens, si nous n’introduisions pas dans
cette série le Breton Jean Meschinot. Le brave homme,
loyal, fidèle, dévot, un vrai Breton à tous égards, hanté, lui
aussi, par l’idée de la mort, le pauvre gentilhomme qui mora¬
lisera comme un curé de paroisse! Au surplus, si son œuvre
est d’intérêt fort inégal, fort inégal aussi son talent, on ne
peut passer sous silence l’auteur des Lunettes des princes ,
dont la première édition, parue à Nantes en i4q3, fut constam¬
ment réimprimée jusque dans la première moitié du seizième
siècle, et dont dix éditions peut-être sont antérieures à l’an
i5oo. Car les Lunettes des princes sont le plus grand succès
d’imprimerie de l’époque avec les Testaments de Villon1. Et
i. Les vers de Meschinot ont été réédités par Olivier de Gourcul'f : Les Lunettes des
princes, publiées avec préface, notes, glossaire, etc. Paris, Libr. des Bibliophiles,
1890, in-8. — Le texte suivi par l’auteur est celui donné par Galiot du Pré en i5a8,
donc un rajeunissement. Les citations de M. A. de La Borderie sont faites d’après
l’édition de 1622 qu'il possédait, et à laquelle il avait joint deux quittances signées
par Meschinot. L’édition la plus ancienne a été publiée à Nantes, le i5 avril 1490,
par Étienne Larcher, imprimeur : Cy commence le livre appelle les lunettes des princes
avecques autcunes balades de plusieurs matières composées par feu Jehan Meschinot
seigneur de Mortiers escuyer en son vivant principal maistre d'hostel de la duchesse
de Bretaigne a présent royne de France (Eibl. Nat., Vélins 2232-2233 ; un autre exem¬
plaire, incomplet, sur papier, à la Réserve Ye 281-282). Cette édition est en général
assez correcte et présente quelques formes dialectales. — La deuxième édition, publiée
à Nantes, le 8 juin 1 4 9 A par Étienne Larcher, a été signalée par Mlle Pellechet à
M. A. Claudin. Elle est plus complète que la précédente, dans un ordre différent, et
igo
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
les vers de Meschinot ont été lus et cités jusqu’au temps où
parurent les Contes cl’ Eutrapel de Noël du Fail (i585).
Jean Meschinot était d’extraction bretonne, sorti de la
terre nantaise, du manoir de la petite seigneurie des Mor¬
tiers, paroisse de Monnières, que son père Guillaume tenait
en 1 4 5 1 , et qui relevait de la baronnie de Clisson h Jean Mes-
contient trois ballades qui ne se rencontrent pas ailleurs (Exemplaire unique à la
Bibliothèque de Chambéry, inc. , n° 9 , dont je dois la communication à M. Polain que
je remercie vivement). — J’ai suivi le texte de l’édition princeps. Pour les pièces
additionnelles, le texte de l'édition donnée à Nantes en 1 4 9 4 par Étienne Larcher et de
celle publiée par Philippe Pigouchet en i4g5, à Paris (Bibl. Nat., Bés. Ye i3i3). —
L épitaphe donnant la date de la mort de Meschinot se rencontre seulement dans l’édi¬
tion donnée à Paris par Pierre le Caron, s. d. Les autres éditions, très nombreuses,
publiées à Paris et à Lyon, jusqu’au milieu du seizième siècle, ne sont intéressantes
que pour l’illustration, ou comme témoignage du succès de l’œuvre. (Cf. la notice
assez complète de G. Brunet, Manuel du libraire, t. III; la France littéraire au
XVe siècle, p. i33-i34; l'Imprimerie en Bretagne au XVe siècle... publiée par la
Société des Bibliophiles bretons. Nantes, 1S7S, p. io3-io8; Hain, Reperlorium, II, et
le Supplément de YV. A. Copinger, part. II, vol. I.) — Le très beau manuscrit de la
Bibliothèque Nationale, fr. 243i4, de l'extrême fin du quinzième siècle, et à mon
sentiment plutôt des premières années du seizième siècle, offre au fol. sro une minia¬
ture au bas de laquelle on voit les armes de l’amiral de France, Louis Malet de
Graville, le grand bibliophile, mort en i5i6. Elle représente l’auteur devant son
pupitre de travail à qui parlent langueur, fureur et courrous. Au premier plan,
le four 1ER désigne du doigt désespoir, peine, sousy. La composition du volume est
exactement la même que celle que donnent les imprimés assez tardivement. Mais le
texte est en général plus correct et présente une révision intelligente, sinon une
source plus pure. Louis Malet, sire de Graville, amiral de France en i486, assista à la
journée de Saint-Aubin -du-Cormier ; il lut capitaine de Saint-Malo entre 1489 et 1 4g 1
(Père Anselme, Histoire généalogique, t. VII, p. 865). Le ms. 485 de Nantes, des pre¬
mières années du seizième siècle, ne contient que les Lunettes (fol. 1 -5 4 vo) et les
Princes (sans titre, fol. ôôro-7i). Ce texte reproduit celui de la seconde édition de
Larcher.
Les sources de Meschinot ne sont donc pas divergentes. Il y a une impression unique,
légèrement augmentée et interpolée dans les éditions plus récentes de quelques
poésies pieuses, dont certaines sont d’Olivier Maillard.
1. La biographie de Jean Meschinot a été admirablement tracée- par M. Arthur de
La Borderie dans son étude très documentée : Jean Meschinot, sa vie et ses œuvres, ses
satires contre Louis XI. Paris, H. Champion, 1896, in-8 de 12S p. (Extrait de la
Bibliothèque de l École des Chartes , t. XVI, i8g5). L’ouvrage de M. E. L. de Kerdaniel,
Un soldat poète du quinzième siècle, Jehan Meschinot, Paris, s. d., est une réplique
trop fidèle de l’ouvrage précédent. — Il s’en faut que M. de La Borderie ait été aussi
heureux dans la chronologie qu’il a donnée des poésies et aussi dans l’interprétation
historique des pièces de Meschinot. Tout ce qu’il dit notamment des satires cêntre
Louis XI est un pur roman. Rien de tel n’apparaît d’ailleurs à un lecteur non pré¬
venu. M. Arthur Piaget a fait la lumière complète sur ce sujet, dans un article où
JEAN ME S GUI N OT « LE BANNI DE LIESSE » I9I
chinot naquit vers 1420. Son père, Guillaume, est donc sei¬
gneur de la terre des Mortiers et il rend hommage au sire
de Clisson. Il y a là une petite gentilhommière avec hôtel,
manoir, hébergement de Guibort, avec ses appartenances,
tant maison que courlils, vignes, prés, bois, garenne, mé¬
tairie, saussaye, pâtures, clôtures, terres arables et non
arables, sise entre les bois et domaines de la Cormeraye, que
mouille un ruisseau entre deux, venant des tieulières de
Coursay; elle touche aux landes de Maidon et aux hois de
Michau Macé. Et Guillaume doit, chaque année, payer au sire
de Glisson et aux différents voisins, 12 1. i4 s. 3 d. Les rentes
dues au seigneur des Mortiers, par cinq petits fiefs, montent
à 3 1. 16 s., plus quatre oies, onze chapons, neuf setiers de
seigle et une mine d’avoine. Les rentes actives absorbent
les rentes passives ; le seigneur des Mortiers vit, non de ces
revenus, mais d’une pauvre métairie, du petit manoir où il
loge, des prés où l’on mène ses bêtes au pacage, des terres sur
lesquelles il trouve du bois de chauffage, des cercles pour ses
barriques et l’avantage apprécié d'un terrain de chasse. Car
c’est cela la petite et la moyenne noblesse; une misère, cette
terre des Mortiers ! Aujourd'hui encore, c’est un pays comme
il y en a beaucoup d’autres, touchant presque à la banlieue de
Nantes, sans horizon, une terre travaillée, propre à toute cul¬
ture, où l'on voit surtout d'assez nombreux pieds de vigne,
de petits champs, clos de haies et de genêts, où paît un bétail
de très petite taille; le ruisseau, on le devine plutôt qu’on ne
le voit, imbibant une herbe drue et courte, formant une
mare où les lavandières battent la lessive. Et, sur cet horizon
embroussaillé, se détachent un moulin à vent et un haut
clocher de pierre grise, comme les signes visibles du travail
et de la foi.
l’on ne saurait rien ajouter (Les Princes, de Georges Chastelain, dans la Homania,
1921, p. 161-206). L’admirable est que les vingt-cinq ballades se rapportant soi-
disant à la Ligue du Bien Public ont assuré la réputation de Meschinot parmi les
modernes !
1Q2
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Mais dans cette basse Bretagne des bois et des terres
arables, sur cette terre des paysans, parmi cette misère fleu¬
rissent les vertus du bon serviteur, le sérieux, la fidélité, le
courage, 1 amour profond du pays, et bientôt aussi celui de
la France. On est loyal, on sert courageusement et, à ce qu’il
semble, de père en fils. Car on peut croire que le Jean Mes-
chinot, nommé entre i4o5 et 1420 « escuier de cors et de la
chambre » du duc Jean Y, est le grand-père de notre Jean
Meschinot. Jean Meschinot, le poète, pour la première fois,
en 1442, est désigné parmi les écuyers du duc Jean V; sous
François 1er, en 1 4 4 6 , on voit qu'à l’occasion des étrennes, il
reçoit un gobelet d argent du poids de deux marcs. Un pré¬
sent lui est fait en 14/18, toujours à l’occasion du premier
janvier. Alors on comprend pourquoi Meschinot célébrera
dans ses vers la vaillance et la générosité de ce prince.
Quant au duc Pierre II, il semble avoir témoigné à Mes¬
chinot beaucoup de confiance. Car il l'emmena dans ses deux
voyages à la cour de France, lepremierà Tours, en février i452,
le second à Bourges, en juillet 1 4 0 5 , entrevues où le duc allait
s occuper avec le roi des meilleures mesures à prendre pour
la succession du duché de Bretagne. Alors Pierre II était
accompagné d’une suite brillante; et le roi de France lui avait
donné de belles fêtes. En 1 4 5 3 , tandis que l’armée bretonne,
lancée en Guyenne, gagnait la bataille de Castillon (17 juil¬
let), Meschinot est à un poste d’honneur pour un soldat.
Il demeure près de son maître, parmi les quelques fortes
troupes qui devaient s'opposer à une descente éventuelle des
Anglais; et, l’année suivante, il est toujours dans les com¬
pagnies d’élite de 3o lances, au poste le plus avancé, à Saint-
Malo, dans la compagnie du sire de Derval ; troisans plus tard,
on le trouve dans celle de Le Galois de Bougé. Sous le règne
du connétable de Richemont, devenu Arthur III de Bretagne,
la faveur est continuée à Meschinot. En décembre i457 et
' *
au mois de janvier i458, le duc se rend à Tours, avec un cor¬
tège brillant, pour prendre part aux fêtes que le roi de France
HISTOIRE POETIQUE DU XV' SIÈCLE. II
PI. VI
Jean Meschinot à son pupitre
Copie des Lunettes des Princes, écrite pour l amiral Louis Malet de Gravilte
(Sibl Nat., ms. fr. 24314, loi. 2)
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE )) I g3
devait y donner à l'occasion de l'hommage breton. Riche-
mont a soin de Meschinot. Ses vers lui sont payés géné¬
reusement. Et le trésorier de Bretagne enregistre sur son
compte : « A Meschinot, pour un rondeau, cinq escuz1... »
Ce fut, pour Meschinot, une époque brillante qu’il rappel¬
lera plus tard ainsi :
J’ay eu robes de martres et de bievre 2,
Oyseaulx et chiens a perdriz et a lievre;
Mais de mon cas c’est piteuse besoigne :
S’en celluy temps je fu jenne et enrievre,
Servant dames a Tours, a Meun sur Yevre,
Tout ce qu’en ay rapporté, c’est vergongne.
Il nous dira encore qu'en ce temps-là, il couchait dans des
lits tendus, qu’il savait jouer aux dés, aux cartes et à la
paume.
Meschinot passa certainement à Blois et il y séjourna. Car
ses compositions remplissent les derniers feuillets du manu¬
scrit de Charles d'Orléans3, où elles ont été transcrites par
une même main, mais sans le nom de l’auteur4 : pièces d une
rare insignifiance d’ailleurs, d'un écuyer breton qui fait des
grâces, où l’on peut remarquer un rondeau d’un joli mouve¬
ment :
M’amerez vous bien ?
une bonne indication, juste, du désespoir, feint ou réel, du
poète amoureux qui dit à sa dame :
Souvent m’a veu pleurant par vaus et plains...
1. Nous ne renvoyons pas aux documents allégués par dom Lobineau et dom
Morice, mis à contribution par M. de La Borderie, op. cit.
2. Ms. Oyseaulx, chiens a perdris et lievres.
3. Bibl. Nat , ms. fr. a5458, p. 522-524.
4. Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, p. 633-634- Un seul de ces rondeaux
se rencontre dans les Lunelles des princes (M’amerez-vous bien?); le rondeau : C’est par
vous que tant fort souspire, se retrouve également sous le nom de Meschinot dans le
ms. fr. 9323 ( Rondeaux , éd. G. Raynaud, p. 28). La lourde ballade : Plus ne voy
rien qui reconfort me donne doit être également restituée à Meschinot sur l'autorité
du ms. de Carpentras 375, fol. /4T0.
II. — 13
ï<)6 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et, gentiment, il disait à François dans l’envoi de sa
ballade :
Prince parfait, metez sens, temps et cure
A la chérir, tant qu’elle nous procure
Le plus grant bien qui soit dessoubz la nue:
C’est ung beau filz; lors dirons, sans mesure :
Benoiste soit sa joyeuse venue!
Tandis que la fortune lui sourit, Meschinot pense aux
siens. Cette année-là, comme on redoute une prise d’armes
entre Louis XI et le duc de Bretagne, les châteaux ruineux
sont mis en défense. C'est son fils, Jean Meschinot, qui sera
nommé capitaine du château de Marcillé, dont il fait termi¬
ner les tours et réparer les mâchicoulis. Et si notre Meschinot
doit souffrir, maintenant, c’est plutôt des ennuis attachés à
la fortune que de l'infortune. Car son fils vient d’avoir des
discussions avec un petit seigneur du pays de Ploërmel, Jean
de Boisbrassu. Il y a eu procès, à la suite « d'injures ver-
balles », demande de réparations devant le conseil du duc,
production de témoins jurant sur les reliques de « Monsr
saint Hervé » dans la cathédrale de Nantes, intervention sans
doute de Jean Meschinot sous forme d’une <( supplication1 ».
Etrange factum en prose, comme la parodie d'un acte réel,
si conforme à l’esprit de ce temps, dans lequel le « pauvre
vassal, loyal subjet et obéissant serviteur, nommé le banni
de Liesse », déclarait à son souverain seigneur qu’il logeait
alors au diocèse d Infortune, paroisse d'Aflliction, rappelant
les services qu’il avait rendus, dès son jeune âge, à ses prédé¬
cesseurs, les ducs Jean, François, Pierre et Arthur. Il se
disait guerroyé par ce larron public, appelé Malheur, et par
cette « vieille maigre dessirée » qui est Pauvreté (ce qui
paraît au moins exagéré). Il décrivait l’étonnant et pesant
harnois, fait d’acier de Mélancolie, que ces puissances enne¬
mies lui forgeaient. Enfin, il allait être écrasé sous la meule
i. Rubrique du ms : Sensuit une supplication que fist ledit Meschinot au duc de Bre-
laiyne son souverain seigneur . Même texte chez Larcher et Pigouchet.
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE » I97
mise en mouvement par Scandale, Ruine et Confusion ! Tout
cela, tandis qu’il venait de dépasser la cinquantaine. Car ses
ennemis ne tendaient à rien moins qu’à lui ôter la puissance
de servir un maître dont il réclamait la protection, « attendu
que ces exceis luy ont esté fais sous vostre sauvegarde et en
vostre service ». Qu’il veuille imposer silence à ses adversaires :
ainsi le Banni de Liesse pourra « le sourplus de ses briefs
jours joyeusement acomplir ». Sur quoi il priait pour son
prince, lui souhaitant tout ce que son cœur pouvait désirer.
C’est un fait que le 9 février 1 4y3 (n. st.) François, duc de
Bretagne, sur l’accord des parties, éteignait la poursuite
pour injures verbales intentée par Meschinot, père et fils,
contre Jean et Pierre de Boisbrassu.
Ce n'est qu'au temps de la fille de François II, la duchesse
Anne, que Meschinot est nommé le premier parmi les maistres
d’hostel, ayant le pas sur les autres, dans un document qui
justifie pleinement le titre de l’édition princeps de ses œuvres
données par Etienne Larcher en 1 49^ : « principal maistre
d’hostel de la duchesse de Bretaigne, a présent royne de
France ». Jean Meschinot est alors le gentilhomme à son
aise, bien renté, fort occupé, qui joint à ses émoluments les
revenus de sa terre noble; très affairé aussi, par son office
curial, par tant de revues militaires qu’il doit passer. Mais ce
service absorbant, il 11e le remplit pas longtemps. Jean Mes¬
chinot devait mourir le 12 septembre 1491, ainsi que nous
l’apprend sa curieuse épitaphe L
t- *
Ce n’est pas ce Meschinot, grand maître d’hôtel, qui nous
retiendra longtemps. Ce majordome 11‘est pas l’auteur des
poèmes que nous allons examiner. C’est en quelque sorte un
autre Meschinot, plus jeune et plus pauvre, Fauteur des nom¬
breuses pièces recueillies après sa mort sous le titre des
1. Édition parisienne de Pierre Le Caron (A. de La Borderie, op. cil., p. 5-6).
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
I C)8
Lunettes des princes, titre qui a été forgé après coup et qui
ne désigne qu’une partie de son bagage littéraire.
Voilà l’homme qu’il importe de connaître.
Car le jeune et ardent compagnon, celui que nous avons
vu cheminer vers Tours avec Arthur de Richemont, celui
que Ton fêtait, celui-là qui a fait le bel esprit et le galant,
et dont les compositions ont été précieusement recueillies par
Charles d Orléans dans le livret de ses poésies où I on n’a
pas su les reconnaître encore, il est bien changé.
Mais ce Jean Meschinot force tout de même l'admiration,
quand il écrit une sorte de soliloque1, âpre et beau, formant,
on ne sait trop comment, comme le prologue des Lunettes :
car, ce jour-là, Jean Meschinot fut vraiment poète.
C est après la mort d’Arthur III (26 décembre 1 458) et
avant l’entrée de Meschinot au service de François II, c’est-à-
dire en i45g ou i46o, que la première partie du poème, la
seule absolument intéressante, a été composée. Jean Meschi¬
not va sur la quarantaine. Mais il parle plutôt comme un
vieillard, à coup sûr comme un homme qui vient de subir
un choc physique et moral terrible, une maladie effroyable
qui Ta mené au désespoir, lui le fringant Meschinot de Tours;
et il a vu mourir ses bons maîtres, ceux-là qui aimaient
son esprit, lui qui fut leur compagnon de voyage, Riche-
mont surtout. Meschinot est pauvre, il est triste comme
Villon; mais il est pitoyable. Et, comme celle de Villon
encore, sa pensée est hantée par Ridée de la mort. Alors le
pauvre soldat moralise, comme plus tard il sermonnera.
C’est la mort successive de trois de ces princes qui a été
comme l’occasion pour Meschinot de ce retour sur lui-même
et sur sa propre misère. Voyons-les vivre et mourir: Jean Ven
i442, François Ier en i45o, Pierre lien 1 4 T> 7 , Arthur en i45S.
Quatre princes en seize ans!
1. M. de La Borderie (op. ci/., p. 47) limite arbitrairement cette première partie
à la 86e strophe, ce qu’il appelle l’autobiographie poétique : il réserve le nom de
Lunelies des princes au poème allégorique qui suit.
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE » IQQ
Ces princes, Meschinot les idéalisa dans la mort, comme
les figures des gisants des tombeaux. Ils sont tous bons et
beaux, jusqu'au duc François Ier qui avait fait ou laissé assas¬
siner son frère, jusqu’à Richemont, « qui tant fut bel et fort »,
mais que nous savons bien avoir été extrêmement laid et
tout lippu.
C’est vrai, cependant, que Jean V avait été un bon admi¬
nistrateur, familier et très simple avec ses serviteurs et ses
sujets, que nous lui devons ce chef-d’œuvre de pierre qu’est
le Folgoet, l'immense cathédrale de Nantes aux fines sculp¬
tures et le tombeau de saint Yves. Pieux et dévot, il se montra
aussi passionné de musique; et il fit donner des gratifications
aux compagnons qui jouèrent le Mystère de la Passion, à
Rennes, encore qu’il n'appréciât pas les femmes savantes.
Quant à François Ier, époux d’Isabelle d’Ecosse, le bon
soldat, c’est un fait qu’il laissa empoisonner, dans sa prison,
son frère, un traître d’ailleurs, qu’il se montra un ami de la
France, qu’il fut très aimé de sa Rretagne. Voici comment
Jean de Saint-Paul, qui fit, comme Meschinot, partie de sa
maison, en parle1; petit texte qui illustre tant de vers de
notre poète ; « Après Jean régna Francoys, son filz aisné, qui
se conduisit selon qu’avoict faict son pere, et racueillit tous
ses serviteurs en l’estât qu’ilz estoient a son pere. Il honnora
Dieu et saincte Eglise, et aloit tous jours aux sermons; et
traicta la justice, la noblesse de son pays et le peuple aussi
bien ou mieulx que son pere. 11 disoit ses heures canoniales
chascun jour, et jamais ne se coucha qu’il n’eust, dit vigiles
des mortz ; et croy que Dieu luy rendict a sa fin, ainsi que vous
oirez. Ce fut un des plus beaux hommes de sa duché, et le
plus humble et honneste prince qui fut jamais. Il honora et
ayma les dames sur toutes choses, et danses et joustes, et
ouïr chanter, et tout ce que noble cœur de prince doit aimer.
En son temps, il n’estoit parlé que de toute joye. Il rece-
i. Chronique de Bretagne , p. par A. de La Borderie, 1881 ( Société des Bibliophiles
bretons y.
200 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
voit, a l’exemple de son pere, son Sauveur es testes de l’an,
et y tenoit estât royal... » Les beaux mots que le même Jean
de Saint-Paul recueille à son lit de mort, ceux-là qu’il adres¬
sait à son frère, Pierre : « Beau frere, je vous recommande
ma femme, mes filles et mes serviteurs, dont plusieurs ont
aultres fois servi notre pere, et leur estes plus tenu qu’a
d’aultres. Et prenez, sur la mort que je vais recevoir, que je
ne trouve en eulx que toute loiaulté. Beau frere, traictez vos
subjectz amiablement, et par doulceur vous aurez le cœur de
leur ventre et tout ce qu’ilz ont ; et par rigueur, a grand peine
en aurez-vous chose qui bien vous face. Et ne vous cutez1
pas, comme vostre naturel vous incline, car i 1 z 2 veulent
voir leur prince, et est le plus grand plaisir qu’ilz aient.
Vous avez veu comme ilz m’ont servi en ceste guerre.
Jamais ne fut une si loiale nation et, si j’eusse vescu, je les
eusse recongneuz ; mais je vous prie que pour moi le faciez. »
Alors il fit ses adieux à la duchesse sa femme; il rentra dans sa
chambre et son Sauveur lui futapporté. «Incontinent que le
veid s’agenoilla, et s’acouda tout seul sur la cherre qui pour
ce avoict esté dressée, et List son oraison devant son Sauveur;
et puix se leva en estant et veiz ses serviteurs de toutz estatz
tout plein celle chambre. Lors a tous requist pardon et leur
dit qu’il n’avoict regrect en sa mort, sinon qu’il ne les avoict
pas assez recongneuz des services qu’ilz luy avoient faictz.
Incontinent se mist a genoux et receut son Sauveur; et après
se leva et requist encore a toutz pardon et leurdist : «Je vous
prye que vous toutz preniez patron a moy, qui ay esté vostre
prince, et [maintenant] n’est plus rien de moy! » Lors fut
dépouillé et mi ns en son lict. . . ; fut mis en onction et aida tout
au long a soy y mettre. Et incontinent ce, print a tirer 3 ; et
print sa croix en sa main dextre, le cierge en l’aultre, et
tira du jeudi au soirjusques au samedi, et oncques ne varia.
Ou il avoit les ieux mortz, il boujoit les levres et disoit
I. Cachez. — 2. Les Bretons. — 3. A entrer en agonie.
1ISTOIRE POETIQUE DU XV- SIÈCLE. II
pi. v
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Les Lunettes des Princes
Édition de Nantes, 1493
(Bibl. Nat., Vélins 2232)
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE »
201
Jésus. Ainsi finit le bon duc François, le plus grant cheva¬
lier qui oncques ceignit espée... le jour Sainct Arnol, le xvn9
de juillet, l'an i45of »
Grand tableau, en vérité, où tous les traits sont admirables,
et qui nous fait comprendre un Meschinot mieux que tout
commentaire.
Et sous Pierre II (i45o-i457), puisque la victoire de For-
migny a enlevé la Normandie aux Anglais, voici en Guyenne
les bons soldats Bretons; ils donnent à Castillon « et firent
tant, a l’aide de Dieu et par leur prouesse, que les Anglois
tournèrent enfin le dos... » Au milieu d une belle tempête
de coulevrines et de ribaudequins, Talbot a sa haquenée
abattue sous lui, et lui-même est tué par les archers. La
flotte bretonne est devant Bordeaux. Pierre II peut descendre
à Tours, en 1 455 , vers le roi; il sera bien fêté. Prince de
moindre entendement, esclave souvent des gens de sa mai¬
son, Pierre aussi est un Breton dévot, observateur des jeunes,
un homme rude, aimant la mer et les exercices physiques,
amateur de ballades, de ménestrels, des sonneries de clai¬
rons et de la musique de sa chapelle, un brutal parfois qui
lève la main sur sa sainte épouse, la noble et raffinée prin¬
cesse, Françoise d’Amboise, qui jouait si bien du luth et
chantait doucement dans la haute salle du château de Guin-
gamp, celle-là qui semblait plutôt mère que maîtresse du
peuple breton.
11 est vieux, monseigneur Arthur, quand il succède à son
neveu, le 22 septembre 1 4D7 , à soixante-quatre ans : il
demeure le dur connétable, un vieil homme d’armes, ambi¬
tieux et énergique Breton qui a le goût de l’autorité et de
l’ordre, le justicier qui a fait brancher tant de routiers deve¬
nus brigands et qui a bousculé les Anglais à Formigny. Un
petit homme, laid et lippu. Et lui aussi, qui a cependant tant
aimé les honneurs et la richesse, est un pieux et austère Breton,
1. Jean de Saint-Paul, op. cil., p. 6 1 - 6 3 .
202 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
observateur du jeûne, ennemi des blasphémateurs ; et il
porte sur lui un gros reliquaire. Meschinot a du le voir usé,
affaibli, malade. Il cherche à le distraire : et quand Meschinot
lui récite ses ballades, Arthur lui donne des sommes assez
importantes, variant de 5 écus à io écus. Mais rien ne
l'amuse plus. On essaye de grosses plaisanteries. Dago, le fou,
reçoit un écu pour une volée de soufflets qui lui sont admi¬
nistrés en présence de monseigneur. Arthur fait détrousser
son barbier, près de Cliinon, par trois valets de son neveu,
pour jouir de sa mine déconfite; alors il le récompense gras¬
sement. Mais Arthur languit. Il veut cependant demeurer
debout, le rude connétable. Il refuse de se coucher.
Encore une fois, la camarde rode dans le palais ducal. Et
voici comment Arthur l’accueille1 : « Depuis la feste de
la Conception Nostre Dame fut le duc malade jusques a la
Nativité Nostre Seigneur ; et tousjours luy aggravoit sa
doleur, combien qu’il se portast, et jeûna les Quatre Temps
de l’Advent : ledit jour de la Nativité, il se confessa moult
dévotement et receul nostre Créateur, et fut a matines, a la
messe de my nuict, a celle du jour et a vespres. Le lande-
main, jour Saincl Estienne, il se reconcilia derechef, oyt la
messe et dist ses heures a genoux : puis au soir, environ six
heures d'iceluy jour, en Lan i458, rendit l’esprit. » Alors
sainte Françoise d'Amboise, sa nièce, l’ensevelit de ses mains,
tandis que sonnaient les cloches de Nantes; et il fut inhumé
dans cette chapelle des Chartreux qu'il avait fondée.
* *
Nous en savons assez maintenant pour entendre les vers de
Meschinot; et nous savons pour quel milieu il parle : les suc¬
cesseurs de ceux qui veulent mourir debout :
Après beau temps vient la pluye et tempeste,
Plaings, pleurs, souspirs viennent après grant feste...
i. Chronique de Pierre Le Baud ( Histoire de Bretagne, 1 6 3 8 , p. 537).
JEAN MESCH1NOT « LE BANNI DE LIESSE »
203
Guerres, debatz viennent après la trieve,
Apres santé vient mal en corps et teste.
Quant l’ung descend, tantost l’autre s’eslieve.
Povres suymes, si Dieu ne nous relieve,
Car a tout mal nostre nature est preste.
C'est de suite la mélancolie, la mélancolie de cette époque,
où passe aussi comme la nuée de la tristesse bretonne ;
Boyre, menger et dormir nous convient :
Noz jours passent, jamais ung n’en1 revient.
Nostre doulx est tout confit en amer;
Contre ung plaisir ou ung seul bien qui vient,
Le plus eureux cent fois triste devient...
Du temps passé peu nous esjoyssons,
Et du présent en dangier joyssons ;
Las ! au futur avons petit esgard :
Tant que povons a la mort fuyssons2...
Point n’avisons nostre piteux départ,
Et comme après en terre pourrissons.
O misérable et très dolente vie,
Qui en nul temps ne peult estre assouvye...
Car nous n’emportons rien dans l’autre monde. Aussi, il
n'est pas sage celui-là qui n’a pas mis sa pensée en Dieu [;
Sans luy suymes de mort le vray ymage.
Et toujours la grande figure de la Mort triomphe, celle-là
qui nous rend « trespuans et horribles », et qui, dans un seul
jour, tire à soi les hommes, « a milliers et cens». La mort sans
pitié qui détruit tout :
La guerre avons, mortalité, famine,
Le froit, le chault, le jour, la nuyt nous mine,
Quov que façons, tousjours nostre temps court :
Pulces, cyrons et tant d’aultre vermine
Nous guerroient! Brief, misere domine
Noz meschans corps dont le vivre est trescourt.
Ung grant mondain ou bien homme de court,
i. Ms. nul ne. — 2. Ms. fuyons.
3o4
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Remply d’orgueil, sur ung beau cheval court,
Qui a jeunesse et d’or toute une mine,
Dyroit tantost que mort n’a sur luy cour(t) :
Croy que si a et que bien tost accourt.
Epoque tragique, où le peuple laboure en vain. Car, ce qu’il
a amassé à grand’peine, argent ou blé, il le perd dans un
instant :
Voyant cecv ay je tort si je pleure?
Les grans pillent leurs moyens et plus bas,
Les moyens font aux maindres maints cabas,
Et les petis s’entre veulent destruyre :
Telz qui n’ont pas vaillant deux meschans bas
Voyt on souvent avoir mille debas,
Aulcunesfois se navrer et occire....
Devant ce spectacle de l'universelle destruction, de cette
poursuite que nous donne la Mort, le poète disait :
Je voys pleurant par chemins, boys et près,
Et me convient dire par motz exprès,
J’ay beau pleurer, aultre chose n’y puis!
Comme \ illon, Meschinot donnait alors une pensée attristée
aux héros du temps jadis :
Quant bien au fait d’Alixandre je pense,
Si grant seigneur et de telle despense,
Qui du monde fut gouverneur unique,
C’est a bon droit si ma joye suspense;
Mon mestier est que je pense et despense,
Chargé de doeul comme homme fatastique.
O roy David, prophète pacifique,
Sanson le fort, qui tant feuz auctentique,
X avez vous sceu faire a mort recompense?
O Salomon, sage dit en publicque,
Puis que la mort contre telz gens s’applique
Qui me vauldroit en1 demander dispence?
Il pensait surtout à ses maîtres immédiats qui venaient de
mourir :
Et en noz jours, ce prince de sagesse,
i . Leçon du ms. de Paris. — Ms. de Nantes : que vouldroit il — I que vauldroit en _
JEAN MESCHINOT (( LE BANNI DE LIESSE »
205
Le bon duc Jehan, nonpareil en largesse,
Ne le print Mort par son cruel oultrageP...
Amère leçon, confirmée par les « chroniques anciennes »
que Meschinot lisait alors : une voix intérieure lui disait
encore :
Mort de nouveau a fait bien grant effort :
Le duc Francoys et conte de Montfort
Et Richemont, qui tant fut bel et fort,
Est décédé, Dieu le prenne a mercy !
Sa pensée se fixait sur le bon duc Jean, si bien « morigéné »,
plein d’honneur, qui donnait gages et pensions à « gens
vaillants » :
Que des Anglois la grant contention
Ravala bas...
Quelle douleur fut la sienne, quand il le perdit ! Mais son
frère lui succède et il choisit Meschinot pour le servir. Et la
mort le prend aussi, comme elle a pris les deux princes,
leurs successeurs :
Artus eut nom, de France connestable,
Sage, vaillant, vertueux et estable,
Aux ennemys cruel et redoubtable.
Qui pourrait voir tant de mutations sans se lamenter? Mais
voici que la mort rôde autour de son logis. Cette fois, c’est
pour le chercher. Sans doute, Meschinot venait d’être fort
malade, car il s’étonnait d’être encore sur ses pieds :
Pire est mon mal qui n’est paralisie,
Ma jennesse est de tout bien dessaysie...
Que d’hôtes maudits pénètrent chez lui. Le Fourrier, tout
vêtu de noir, est là prêt à introduire ce mauvais hôte, Déses¬
poir. Et Meschinot disait de lui-même :
J’ay sceu parler, or ay mute la bouche,
J’eu beau regard qui est devenu louche,
Fieble me sens qui fu aultresfois ferme,
20Ô
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Je fu joyeulx : or ay je a l’œil la lerme
Incessaument qui ma doleur conferme;
Mon honneur est converty en reproche,
Plus n’ay santé, je suys du tout inferme :
Ainsi me va du temps, je vous afferme,
Dont plus ne quier fors que la mort me touche.
Si j’eusse esté hermite en ung hault roc,
Ou mendient de quelque ordre o ung froc1
J’eusse eschivé grant tribulation.
Ung laboureur qui a charrue et soc,
Fourche et rasteau, serpe, faucille et broch2,
En son œuvre prent3 consolation :
Mais moy, tant plain de désolation,
Meschant nasqui soubz constellation
D’infortune, qui ne vaulx tant soit poc,
Et ay vescu du vent de elation;
Remply d’orgueil et cavilation,
Suys mieulx pugny que ceulx qu’on mect au croc.
Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume,
Et aussi peu du roy et son royaulme,
Je donne autant des reis que des tonduz :
Car quant Courroux me frappa ou heaulme,
Tel coup senty de sa cruelle paulme
Que mieulx me fust avoir esté penduz.
Les jeux passez me sont bien cher vendus :
J’avoye aprins coucher en lictz tendus,
Jouer aux deix, aux cartes, a la paulme,
Que me vault ce? mes cas bien entendus,
Tout mes esbas sont pieça despendus,
Et me convient reposer sur la chaulme.
Car maintenant Meschinot se disait nu « de sens comme
une chievre ». Puisque ses maîtres étaient morts, il ne
demandait qu’à les suivre. 11 était las, désemparé. Il se com¬
parait à l’arbre sec qui porte verdure d’ennuis; il souffrait
enfin dans sa chair et dans son esprit :
Des biens mondains n’ay vaillant une plaque,
Mais de doleurs plus de plain une cacque
1. Ms. Ou mendien a tout ung beau grant froc.
2. Ms. faucille, serpe et broc. — 3. Ms. sa consolation.
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE » 207
Sens en mon cueur : de ce point ne me moque.
Je voys aux champs sur ma petite hacque;
La conviendra qu’a la dague je sacque,
A celle On que ma vie desroque...
Curieuse et romantique ligure que celle de ce désespéré,
chevauchant son bidet dans la lande déserte, prêt à se percer
la poitrine de sa dague. Mais il avait honte bientôt de son
désespoir; il allait demander à Dieu, agenouillé et toque en
main, la résignation :
Tu es le maistre et je suys ta povre œuvre.
Et Meschinot priait à genoux, le chef découvert. Alors
Dieu lui envoyait Raison pour qu’elle le visitât. Comme il
convient, le poète décrivait la noble visiteuse, son riche vête¬
ment, les beaux yeux de son visage, et aussi comment elle
descendit de la nue. Le maître d’hôtel, qu’était tout de même
Meschinot, se révèle ici. Car la noble dame allait loger dans
son entendement qui est représenté comme un gîle vide où
il ne reste plus qu'un peu de pain. Son pourvoyeur, Sens,
devait donc se préoccuper du ravitaillement en vivres.
Or la dame, usant de son plus beau langage, le sermonnait
avec douceur, le nommait tendrement son enfant. Elle lui
disait combien la Fortune était variable :
Demain te rend en basse humilité
Ou povreté, a quoy jamais ne tens ;
Mais quant el t’a ainsi débilité,
Souviengne toy d’avoir virilité,
Qui trop mieulx vault que mil escuz contens.
Sois courageux ; use de ma raison ; sois patient ; abandonne-
toi à Dieu. Car la Fortune peut bien nous reprendre les dons
qu elle nous a prêtés; et ceux qui jouissent de la vie
Sont obligez a mort rendre leurs corps.
C’est la loi commune :
2o8
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Pour ton plourer ne reviendront les mors,
Et toy mesmes yras en pourreture.
Cette pensée inspirait au loyal serviteur de beaux et déses¬
pérés couplets, formant comme une illustration à cette danse
macabre quia donné le frisson à tant d’intelligences :
Tu plaings la mort de tes princes passez,
Et que trop tost ont esté trespassez,
Mais que te vault en mener tel effroy ?
Pense en ton cas, tu congnoistras assez
Qui demour[r]ont la ou sont enchâssez,
Puis que poyé ont le dolent deffroy.
Les preux sont mors, Hector et Godefroy
0 la grant dent, quelz 1 ne sont rapassez.
Ceulx qui sont vifs, pape, empereur et roy,
Vendront aussi a ce piteux desroy :
Ne pleure plus, tes yeulx en sont lassez !
Quant tu lyras le Romant de la Rose,
Les Faictz romains, Tules, Virgile, Orose,
Et moult d’autres anciennes hystoires,
Tu trouveras que Mort en son enclose
A prins les grans et a leur 2 bouche close,
Desquelz encores florissent les mémoires,
Par leurs biensfaictz et œuvres méritoires,
Qui de vertus eurent les inventoires
En détestant toute meschante chose :
Peu prisèrent richesses transitoires.
Or ensuy donc des bons les monitoires,
Et de mourir, comme loyal, propose.
Abandonne-toi à Dieu; aime-le; peine pour qui a peiné
pour toi; pense à la béatitudedes cieux. Et toujours s’imposait
au poète la méditation cruelle de la mort, le souci de sauver
son âme au jour du jugement :
Puis que de mort aulcun homme n’eschappe,
Mais tout ravist soubz son mantel et chappe,
Et qu’en ses faictz n’a réparation,
Empereurs, roys, ducs, contes et le pape,
1. Ms. qu’ilz.
2. Correction du ms. ; I et la bouche leur close.
-Sa
[ISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIÈCLE. II
l’I. VIII
Les Lunettes des Princes
édition du Petit Luurens, à Puris, s. d.
(Bibl. Nat. Reserve Y'' 285)
JEAN MESCHINOT (( LE BANNI DE LIESSE »
209
Tous maine a fin, n’est celluy qu’el 1 ne hape :
Pour t’exempter n’as point d’exception2...
Pugny seras sans modération,
O les damnez, soubz tresobscure trappe.
Et Meschinot, d’une manière assez romantique, faisait
parler Raison à son sujet :
Et pour parler de ce dont tant te plaings,
Des grans ennuys et doleurs dont es plains,
Des povretez et miseres du monde,
Et qu’en plourer3 souvent par boys et plains,
Quant j’ay congneu et entendu tes plaings,
Il est saeson et droit que te responde...
Les grands vers, sentencieux et forts, ne manquent pas dans
sa bouche :
Ton ame es cielx a grant paour 4 yra,
Et ta charongne en terre pourrira:
Plustost fauldra qu’elle ne fut tissue.
A ce départ, le fort et lent y sue :
Lave toy bien et ton default essue...
Alors Meschinot considérait, avec elle, le temps passé. Et
Raison le mettait à son école, lui faisait de pieuses recom¬
mandations, comme de prier et de se confesser. Elle lui
laissait un livre, intitulé Conscience, qu’il devait souvent lire.
Pour le lire mieux, des lunettes étaient nécessaires :
Telles berilles jamais n’as tu veu d’œil,
Car qui les a ne pourroit avoir dueil.
Prudence est l’un qui est au costé destre,
L’autre Justice a nom, dont ne me dueil.
Ces deux tousdiz avec moy tenir sueil,
Qui enchassees en Force doyvent estre.
Tempérance ne va pas a senestre,
Mais est le clou du meilleu qui congnoistre
Fait les lunettes estre tout d’un accueil.
Or pense donc combien cil est grant maistre,
1. I qu’il. — 2. Ms. T’en exempter ne peuz par action.
3. I pleurs. — 4. I ou en grant.
IL -- U
210
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Qui peut avoir telz joyaulx en son estre
Que je promect te donner de bon vueil !
Sur quoi Raison lui conseillait de se reposer, de dormir. Et
elle lui disait qu à son réveil il verrait les lunettes parfaites et
de quoi elles étaient faites.
Alors « l'acteur » prenait la parole, disait la joie que ces
« beaulx motz » lui donnaient, faisant un éloge enthousiaste
de dame Raison.
L'ouvrage est ainsi daté, de pittoresque façon :
Cecy m’avint entre esté et auptonne,
Ung peu avant que les vins on entonne,
Lors que tout fruict maturation prent.
L’un jour fait cbault, l'autre pleut, vente et tonne ;
L’air fait tel bruyt que la teste en estonne.
A nous meurir celluy temps nous aprent :
Car qui des biens lors n’asserre, il mesprent,
Pource qu’aprés l’yver froit nous sourprent.
Qui n'a du blé ou du vin en sa tonne
Au long aller son deffault le reprent:
Aussi en fin, qui bien cecy comprent,
Cil jeusnera qui n’a faict chose bonne.
Car c'est cela la mélancolie romantique dans la pauvre
gentilhommière de l'écuyer breton du quinzième siècle. Les
orages qui se levaient alors pour lui ne lui enseignaient que la
prévoyance.
Sur quoi Meschinot se préparait à dormir sur sa petite
couche. Mais Raison lui conseillait de faire auparavant une
prière.
Elle est en prose, 1' « oraison de l'acteur ». Que d'invoca¬
tions s'y précipitent, à la glorieuse puissante Trinité, au doux
Seigneur, vrai rédempteur conçu au ventre virginal, à la
souveraine bonté, à l'inextinguible lumière, à l'essentielle
richesse! Elles bruissent, comme bruissent les prières qui
roulent en écho dans les églises bretonnes. Et Meschinot se
frappait la poitrine, réclamant la lettre de rémission de ses
fautes « scellée du sceau des armes de vostre très precieuse
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE »
2 I I
louable et glorieuse passion. Amen ». Ainsi finit la première
partie du poème1.
*
* *
C'est Jean Bouchet qui a écrit dans son Temple de Bonne
Renommée-:
Si vous lisez des Princes les Lunetes,
Vous n’y verrez que matières très nectes
Pour acquérir les vertuz cardinalles,
Semblablement les trois theologalles...
On a remarqué déjà la tristesse sentencieuse de notre Bre¬
ton. Il peut être lassant ou bien monotone. Mais encore faut-il
rendre hommage à sa droite nature, à la bonhomie et à la
piété d'un temps où les écuyers de corps avaient licence de
sermonner de la sorte leurs seigneurs. Ces préceptes de
morale, ces traités des devoirs, sociaux ou autres, étaient alors
parfaitement accueillis. Car on y trouvait les beaux émois de
la conscience, desnotions dejustice, leslinéamentsde l’analyse
intérieure, tout ce qui fait enfin la morale chrétienne si riche
d’enseignements pour l’âme, tout ce qui a, en définitive,
enrichi et épuré la brute guerrière ou laborieuse que fut
l’homme primitif3. C’est cela qui aassuréle succèsdes Lunettes.
Ceci dit, nous sommes moins gênés pour dénoncer le goût
bizarre de l'auteur, et l’ennui aussi qui se dégage de la
seconde partie des Lunettes, c’est-à-dire des discours que les
vertus cardinales vont tenir à Meschinot4.
1. M. de La Borderie n’a pas reconnu l’unité de cette partie du poème qu’il divisait
en deux époques; et il a proposé de déplacer la strophe faisant date ( op . cit., p. 57).
C’est que M. de La Borderie avait une idée préconçue au sujet des Lunettes et qu’il y
voyait, un peu partout, des allusions historiques tardives. C’est là, à mon sentiment,
une interprétation défectueuse. Ce que dit Meschinot est le plus souvent tout à fait
général. Meschinot est un moraliste sermonneur. M. de La Borderie, comme il l’a été
pour les Princes, e«t ici victime d’une idée a priori.
2. Paris, Galiot du Pré, i5i6, fol. ça™.
3. M. Giraud-Mangin, bibliothécaire de Nantes, m’a signalé de nombreux passages
delà Très ancienne coutume de Bretagne (éd. Marcel Planiol, 1896), où le coutumier
prend l’aspect d’un livre de morale, d’un catéchisme, ainsi que l’a appelé son dernier
éditeur.
4. Le couplet sur les Innocents semble bien montrer que cette partie est postérieure
212 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
Hélas ! ces figures n’ont ni la grâce ni la robustesse des
allégories merveilleuses qui accompagnent dans leur som¬
meil, à Nantes, le duc François II et Marguerite de Foix1.
Comme aurait pu le faire Michault Taillevent dans une de
ses lourdes machines, une fois de plus, Mcschinot décrivait
la très noble dame raison qui lui était apparue « entre les
courtines environnée de tout resplendissant clarté »;les mer¬
veilleuses lunettes, qui étaient entre ses mains, dont les verres
étaient prudence et justice, dont la monture d’ivoire était
FORCEetleclou tempérance. Et Meschinot prenait connaissance
du livret Raison, où la destinée de l’homme était décrite en de
sentencieux et désolés huitains.
Comme si les écrivains d’alors n’avaient rien d’autre dans
la tête, nous retrouvons encore un développement sur la mort
inévitable :
Quant en ce monde tu nasquis,
Chose tout certaine n’as quis
Que la mort qui a coup vendra,
Et l’endurer te convendra.
Quant morte sera ta charongne
Puante, quier qui ta chair ongne
D’aulcune odorante liqueur?
Homme ne vouldra, car ly cueur
Ne pourroit durer a sentir
Tel odeur ne si assentir :
Après au jugement yras...
Toutes les leçons de morale qui vont suivre (et Dieu saits’il
y en aura !) seront vues sous cette incidence : l’âme aban¬
donnée au vice, c’est-à-dire au diable. Car Meschinot va nous
tracer un tableau des gens vicieux de son temps : blasphéma-
au Grant Testament de Villon, c’est-à-dire à l’année i46i. A moins que l’allusion
soit comme proverbiale.
i. Je sais bien que cette représentation se rencontre ailleurs, encore qu’elle ne
soit pas habituelle. Mais quand on voit la duchesse Anne faire élever dans la cathé¬
drale de Nantes ce magnifique mausolée, affrontée des quatre figures force, justice,
prudence, sagesse, on se demande, tout de même, si le poème de Meschinot, publié
précisément à Nantes, à l’imprimerie de la duchesse, en 1 4 9 3 , n’a pas inspiré, en
quelque sorte, la décoration de ce monument?
JEAN MESCHINOT <( LE BANNI DE LIESSE »
2 I 3
teurs, envieux, avares (à ce propos il glisse un éloge des
princes généreux), pillards et buveurs.
Toutefois, il serait tout à fait injuste de ne pas rappeler,
dans le discours de justice, les fortes choses que Jean Mes-
cliinotditaux princesetaux juges en leur traçantleurs devoirs.
Il y a là un morceau capital sur l’égalité des hommes, d’un
grand intérêt vraiment. Au surplus, n’est-il pas intéressant
de constater l’importance du développement de l’idée de jus¬
tice, « verrine très clere », ici donnée comme une des vertus
cardinales de France?
Seigneur, qui as souverain régné,
Gouverne tes subgetz en paix...
Car Dieu n’a pas créé le prince pour qu’il fasse son plaisir;
il est devant lui responsable du troupeau, comme le berger
des champs doit répondre des brebis :
O prince, je te supply, traicte
Tes subgetz en grant amytié...
Le seigneur n’est que le berger de Dieu :
Ce peuple donc qu’en main tenez,
Ne le mettez a povreté,
Mais en grant paix le maintenez.
Car il a souvent povre esté,
Pillé est yver et esté,
Et en nul temps ne se repose :
Trop est bastu qui pleurer n’ose.
Croyez que Dieu vous pugnira
Quant voz subgetz oppresserez;
L’amour de leurs cueurs plus n’yra
Vers vous, mais hayne amasserez :
S’ilz sont povres, vous le serez,
Car vous vivez de leurs pourchaz...
Par desplaisir, fain et froidure,
Les povres gens meurent souvent,
Et sont, tant que chault et froit dure,
Aux champs nudz, soubz pluye et soubz vent.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE
2 I 4
Puis ont en leur povre convent
Nécessité qui les bat tant,
Quant seigneurs se vont esbatant!...
Du propre labeur de leurs mains,
Qui deust tourner a leur usage,
Hz en ont petit, voyre mains
Qu’il n’est mestier pour leur mesnage ..
Combien que vous nommez villains
Ceulx qui vostre vie soustiennent,
Le bonhomme n’est pas vil, ains
Ses faictz en vertu se maintiennent...
Je vous nomme loups ravisseurs
Ou lyons, se tous devorez...
Comme Villon, qu'il a sans doute lu, Meschinot fait aussi
son tour aux Innocents : et il en tire la meme consolation :
Si tu vas a Sainct Innocent,
Ou y a d’ossemens grans tas,
Ja ne congnoistras, entre cent,
Les os des gens de grans estas
D’avec ceulx qu’au monde notas,
En leur vivant, povres et nus :
Les corps vont dont ilz sont venus...
Or visons l’entree et la fin
De l’empereur et d’un porchier;
L’un n’est pas composé d’or fin,
L’autre de ce que le porc chier.
Tous deux sont, pour au vray toucher,
D’une mesme matière faicts :
On congnoist les bons es biens faiclz.
Si j’ay maison pour ma demeure,
Bon lict, cheval, vivres, vesture,
Le roy n’a vaillant une meure
En plus que moy, selon nature.
On luy fait honneur, c’est droicture :
Mais il meurt sans emporter rien.
Peu vault le trésor terrien.
Ung cheval suffist a la fois
Au roy, une robe, unghostel;
S’il mengue et boyt, je le foys,
JEAN MESCHINOT <( LE BANNI DE LIESSE »
2l5
Aussi bien que luy : j’ay los tel.
La mort me prent, il est mortel.
Je voys devant, il vient après :
Nous suymes egaulx a peu prés...
A cent ans d’icy je m’attens
Estre aussi riche que le roy...
Et, comme Alain Chartier l’avait déjà fait, Meschinot gour-
mandera les gentilshommes oublieux de leurs devoirs. Il ason
idée sur le corps politique, le dévouement dù au bien public :
On doit aymer sa nacion.
Mais la Bretagne surtout, Meschinot l’aima, comme un
Breton aime sa Bretagne :
Riche pays1, contrée treseureuse,
Amez de Dieu, ce voit on clerement;
Duché sans pair, Bretaigne plantureuse,
De noblesse trésor et parement...
Aux seigneurs il dira encore :
Seigneurs, pas n’estes d’autre aloy
Que le povre peuple commun :
Faictes vous subgetz a la loy,
Car certes vous mourrez comme ung
Des plus petits...
Le prince est créé pour « labourer », non pas comme un
ouvrier mécanique, mais dans le gouvernement. Et Meschinot
faisait encore une âpre satire des gens de lois, des pré¬
sidents établis pour respecter la coutume et qui n’aiment que
l’argent, des juges prévaricateurs ou haineux. Aux juges, il
osait dire qu’à chaque jugement, ils engageaient leur âme;
aux avocats, qu’ils dormaient quand les pauvres venaient les
solliciter et qu’ils étaient surtout à la disposition des riches.
Et ceux-là qui donnaient leur langue au plus offrant, Mes¬
chinot les comparait aux femmes folles de leur corps.
i. Éd. Larcher, 1 4 9 4 et Ph. Pigouchet : Paix.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
2l6
Ce sujet de la justice a d’ailleurs le don d’exciter Meschinot
(il avait eu affaire à la justice); il apostrophait le greffier et
le clerc :
Toy clerc, qui les procès escrips,
Ne ranczonne trop povres gens;
Pren pitié de leurs pleurs et cris,
Car les plusieurs sont indigens,
Et mesme, entre vous, sergens,
N’oppressez le peuple de Dieu :
A mal faire n’a point de jeu.
Comme Alain Chartier encore, Jean Meschinot a fait un
tableau plein d’intérêt des misères de la guerre qui s’abattent
sur le paysan. Comme lui, il montrait les mauvais seigneurs
qui rossent les paysans :
Ja ne verres villainnatre
Ne folastre
Avoir vertu pour combatre
Ou debatre
Aulcune querelle honneste.
Trop mieulx se sçauroit embatre
Et esbatre
A quelque povre homme bastre
Comme piastre
En luy rompant braz ou teste !
Meschinot esquissait cette scène de pillage :
Dieu tout puissant,
Forragiers viennent, quatre vingz et puis cent,
Et le povre homme, despourveu d’apuy, sent
Grande angoesse, cil qui est nourrissant
De tous estas.
Quant fain ou paille ou villaige a grant tas,
Petis seront a la fin les restas.
S’il plainct et dict : tout mon bien emportas,
C’est temps gasté.
Car onc sangler ne fut de prés hasté
De chiens mordens ne de luy faict pasté
Tant com sera de reproches tasté.
Chascun dira
ï. OU.
HISTOIRE POETIQUE DU XV SIÈCLE. II
PI. IX
Les Lunettes des Princes
Édit' on de .Mantes, 1493
(Bibl. Nat., Vélins 2233. fol. 1)
JE AM MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE »
2 I 7
Mal contre luy, jurera, mesdira,
Maulgrera Dieu qui luy contredira,
Parjuremens, blasphémés redira.
C’est la maniéré
Comme va bas en cent ans la bannière.
Et le paisant, tenant vertu planiere,
Boyt o les roys d’Anjou et de trosniere 1
Et aultres vins...
Advise donc l’humble estât dont tu vins,
Et que tes ans enuix2 sont quatre vings...
Les idées morales de Meschinot ne nous retiendront pas long¬
temps. Ce sont des lieux communs : et beaucoup ont une source
connue. Gilles de Rome, entre autres, dont le Régime des
princes, traduit en français, était un livre très répandu3.
Cependant, Meschinot qui servit en armes ses princes, le bon
écuyer Meschinot, a mis dans la bouche de Tempérance, dame
bien mesurée, un portrait idéal du prince fort intéressant, où
beaucoup d’allusions doivent se rapporter à des circonstances
de leur vie qu'il a pu observer : c’est ainsi qu’il leur enjoint
de ne pas user de l’accointance des vieilles femmes pour s’en
procurer de jeunes4; de laisser la théologie aux théologiens;
de ne pas s’adonner non plus aux pratiques de l’astrologie5;
de jouer à des jeux honnêtes et non pas à ces luttes terribles,
longtemps dans la tradition du pays, où l’on se cassait bras
et jambes (les behourdis) ; de pratiquer les barres ; de ne pas
s’adonner aux jeux de hasard et d’argent... Enfin, l’on doit
en savoir gré à ce soldat, Jean Meschinot déclarait qu’il ne
fallait pas faire la guerre :
N’entrepren guerre pour casser buyes ne pos...
Mieulx vault du sien partie mettre en depos
Que faire guerre...
i. Crosmieres, Sarthe? — a. Ms. passés.
3. Meschinot a cité les « chroniques », Platon, Virgile et Homère. Plus loin, il dit
qu’il a lu le Roman de la Rose, les Faiclz Romains; et il allègue Tulles, c’est-à-dire
Cicéron, Orose et d’autres « anciennes histoires ». Cf. Marcel Planiol, La très ancienne
coutume de Bretagne. .. 1896, p. 1, i3-i4, 74.
4. Mlle de Villequier en savait, paraît-il, long à ce sujet.
5. Gilles de Retz, le duc d’Alençon.
2 I 8
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Prions Dieu qu’il efface nos péchés :
Ainsi l'ottroye celluy qui vit et régné
Eternelement en son hault siégé et régné.
Amen.
C’est la fin des Lunettes de l’écuyer dévot. Sur le feuillet
de l’édition originale est gravée une admirable figure. Deux
angelots, à genoux, élèvent dans leurs bras un immense
calice, une grande et lourde cuve où ruisselle le sang de la
croix1.
* *
Il ne faudrait pas croire que Meschinotn’ait été qu’un strict
fabricant de discours moraux. Il avait observé le monde et
il savait tout ce qui sépare un conseil donné de son applica¬
tion. Témoin le refrain de la ballade :
C’est très bien dit, mais querez qui le face ?
Meschinot ne fait d’ailleurs que traduire sa nature sérieuse
et sincère; et lui-même a pratiqué le bien pour le bien :
Se maintenant tu es de chaleur sans,
Frileux, ridé, pale, gris ou chanu,
Ne te chaille, mais que soyes venu
A tel estât, nect de crime et reprouche :
Il n’est trésor, grant, moyen ou menu,
Qui vaille honneur et véritable bouche.
Sa vie, à la manière des stoïques, est une préparation à la
mort. Il n’a guère d’illusions, le brave homme, sur la société
nouvelle qu’il voit naître, dans son âge mûr et sa vieillesse :
Fy d’estre filz de prince ou de baron,
Fy d’estre clerc ne d’avoir bonnes meurs,
Ung renoyeurs, ung baveux, ung larron,
Ung rapporteur ou bien grant blasphemeurs
Plus sont prisez aujourd’hui, dont je meurs,
i. Cette image se retrouvera, mais sur le titre, dans l’édition de Nantes, i4ç)4»
Dans cette même édition, avant les additions, une pièce de métal représente Adam et
Ève chassés du Paradis.
JEAN MESCHINOT (( LE BANNI DE LIESSE »
2ig
Voyant ainsi les estatz contrefaictz.
Qui a de quoy est en dictz et en faictz
Sage nommé et sans aulcun diffame;
Mais les povres, vertueux et parfaictz.
Gens sans argent resemblent corps sans ame !
Plus qu’un autre, peut-être, le pauvre écuyer avait constaté
le pouvoir de l’argent, et la grande peine que c’est de n’en
pas avoir :
Est il douleur, desconfort ne oultrage
Qui tant griefve comme d’argent deffaultP...
C’est assez mal pour devenir martir
Ou pour jouer les peines saint Guedas. ..
c’est-à-dire la représentation du martyre de saint Gildas, un
mystère aujourd'hui perdu.
Et souvent aussi Meschinot s’étonnait que Dieu ne nous
frappât pas de sa faux ou du trait du grand arcqu il tend (Para-
ph rase du verset ; Et misit signa et prodigia in medio tui,
Ægipte). Sur la cour, qu’il pouvait bien connaître, dans sa
province du moins, Meschinot avait encore moins d’illusions :
La court est une mer1 dont sourt
Vagues d’orgueil, d’envie orage :
Qui la chiet a peine en ressourt.
Malebouche y fait maint dommage,
Ire esmeut debas et oultrage
Qui les nefs gittent souvent bas,
Traison y fait son personnage :
Nage aultre part pour tes esbas...
Prince, court est ung droit servage :
Liberté vault trop mieulx, helas!
Toy donc qui as bon patronnage,
Nage aultre part pour tes esbas.
Sans doute, elles datent des premières années du règne de
Louis XI, quand la guerre du Bien Public va éclater et
englober la Bretagne, les belles ballades sur les On dit, On
fait, les ballades dialoguées dont tant d’autres exemples se
1. Pigouchet 1490 : Si est ung mer.
220 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
rencontrent, à cette époque, dans les manuscrits contem¬
porains :
Sire ! — Que veulx? — Entendez — quoy? — mon cas.
Or dy — Je suys... — Qui? — La destruicte France.
Par qui ? — Par vous ! — Comment ? — En tous estas.
Tu mens! — Non fais — Qui le dit? — Ma souffrance!
Que seuffres tu P — Meschef. — Quel P — A oultrance.
Je n’en croy riens! — Bien y pert ! — N’en dy plus.
Las ! si ferav — Tu perds temps — Quelz abus ?
Qu’ay je mal fait — Monstre paix — Et comment?
Guerroyant. — Qui? — Vos amys et congnus.
Parle plus beau — Je ne puis bonnement!
Aucun doute, ici Meschinot a bien parlé de Louis XI, respec¬
tueusement mais sévèrement. Et c’est de la France encore,
de Louis XI et de Charles son frère1, qu’il est question dans
une autre pièce :
Frere, qui parlez de L et C,
Les aultres lettres confondant,
Dictes, quant viendroit a l’essay,
Sériés vous tant effondant
De ce sang humain com fondant,
Vont voz mots de menaces plains?
Après jeux viennent pleurs et plaings..
Meschinot disait, comme Commynes, que Dieu seul donne
la victoire :
La cause de la maladie
Du royaulme et sa lésion,
Celuy qui France amaladye,
Ce fut Guerre et Division.
Et il déclarait, comme lui, qu’on ne doit pas livrer bataille
« a un hasard » : Meschinot rappelait Poitiers et Azincourt :
Vivons en paix par union :
Faire ne povons plus bel œuvre.
i. Suivant A. de La Borderie [op. cit., p. 85) cette pièce daterait de 1487.
L. et C. désigneraient les deux rois de France, Louis XI et Charles VIII ; A et B
désigneraient Anne de Beaujeu. A mon sentiment ces pièces datent toujours des
préliminaires de la Ligue du Bien Public. L et C doivent désigner Louis XI et son
frère Charles qui chercha, comme on sait, refuge à la cour de Bretagne. — Cette
pièce est dans l’édition de Nantes i4q4 et dans celle de Philippe Pigouchet.
JEAN MESCIIINOT « LE BANNI DE LIESSE »
22 I
Car, selon mon oppinion,
Que la pert a tard la recueuvre :
Quant soubz couleur de bien on cueuvre,
Poesons, la mort en peult venir :
Bon fait les meschiefs prévenir.
Les vertus qu’il avait chantées jadis, Meschinot les voyait
bafouées en ce temps-là. Désolé, il s’écriait, comme celui qui
constate que son système est ruiné :
C’est grant pitié des miseres du monde !
De cette époque, de cette province, qui nous paraissent
baignées dans la foi, Meschinot nous dira que tout y tend au
mal :
De craindre Dieu, le servir et aymer,
L’ame aujourd’huy est petitement duyte.
Mais la conclusion de ce désenchanté est bien curieuse,
celle de ce mystique aussi :
Tout est perdu par default de raison !
Ainsi il conclut dans le refrain de la ballade :
Prince puissant, quant bien je me recorde,
Toute bonté se deffait et descorde,
Vices régnent par tout ceste saison.
Se Dieu piteux a luy ne nous accorde,
Tout est perdu par deffault de raison !
Cette Raison, qui lui avait déjà baillé ses mirifiques
lunettes, Meschinot la comparait encore au mois1 :
Le mors est bon qui tient la beste
Et luy faict droit porter sa teste.
Aussi Raison baille les frains
Desquelz, si ta langue refrains,
Chascun te tiendra pour honneste.
L’écuyer chevaucheur pouvait bien d’ailleurs connaître la
i. Éd. de Larcher i 4 9 4 et de Philippe Pigouchet.
222
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
bouche et le mors des chevaux, autant que l’écrivain les
lunettes. Sachons-lui gré, du moins, d’avoir ici allégorisé
rapidement1 :
C’est ung cas qui deshonneur touche,
Si chevaulx veulx bien enboucher,
Et qu’ on te puisse reprocher
Que toy mesme as malle bouche !
Et telle est encore son autre conclusion2 :
Il fault mors autres que de fer
A faire aux gens la bouche bonne.
Vertu, pour deux frains, nous ordonne
Bien aymer Dieu et craindre enfer.
*
* #
Ce n est pas après sa mort que Jean Meschinot a connu la
gloire littéraire, avec les nombreuses éditions des Lunettes qui
suivirent celle de 1493, postérieure de deux ans seulement à
la disparition du poète. De son vivant, il a été certainement
la parure de la pieuse cour de Bretagne. Charles d'Orléans
1 a apprécié, on la vu. Mais surtout il a reçu du grand Georges
Chastellain, c’est-à-dire de l'arbitre du goût nouveau (du
mauvais goût), un témoignage qui est une consécration
venant de ce chevalier de lettres, qui donnait le ton, non
seulement à la cour de Bourgogne, mais encore à celle de
Bourbon et même à la cour de France. Si I on considère le jeu
verbal des rimes de Jean Meschinot, il est certain que, dans
une grande partie de son œuvre, il demeure l'élève, comme
il se montra l'admirateur, du grand et superbement ennuyeux
Georges.
Chastellain, qui aimait autant à moraliser3 qu'à allégoriser,
et par ailleurs un psychologue et un somptueux historien,
avait inventé un petit poème intitulé dans les manuscrits les
Princes, dans lequel il passait en revue les différentes espèces
1. Larcher 1 4 9 4 et Pigouchet. — 2. Ibid.
3. Par exemple dans le Miroir des nobles hommes de France.
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE »
223
de princes, mauvais et bons, de son temps et de tous les temps.
Il en compte vingt-quatre catégories1:
Prince menteur, flatteur en ses paroles
Qui blandist gens et endort en frivoles,
Et rien qu’en dol et fraude n’estudie,
Ses jours seront de petite durée,
Son régné obscur, sa mort tost desirée,
Et fera fin confuse et enlaidie.
Suivent autant de couplets sur l'inconstant, l'envieux, le
lettré, le faux, le prodigue, etc. ; série de figurines qui a cer¬
tainement fait partie d’un cycle dont on s’est diverti à la cour
de Bourgogne : les Dames, les Gouges, les Coquards, les
Serviteurs, etc.
Cette série sur les Princes, qui a pu être composée vers
i/|532, le grand Georges l'adressa à son confrère.
Georges l’Aventureux avait, en ce temps-là, auprès du duc
de Bourgogne une situation analogue à celle de Meschinot,
alors si heureux et si joyeux de descendre en Anjou, ou
dans la France centrale; et ilsfirentde fréquents déplacements
au cours desquels les deux poursuivants et rimeurs ont pu se
rencontrer. Car Georges, qui avait trouvé Charles d'Orléans à
Ne vers au mois de septembre t 454, et représenté devant lui un
Mystère d'Alexandre, d'Hector et d’Achille, vint à Blois où il
composa un rondeau sur le thème des « amoureux de l'Obser¬
vance ». Meschinot, qui était à Bourges en i455,dut séjourner
à Blois à la fin de l'année 1 4^7 ou pendant l'année 1 458 3. Quoi
d étonnant alors à ce qu'il entreprît la série des ballades qui
est ainsi désignée : Sensuyvent XXV balades composées par
ung gentilhomme nommé Jehan Meschinot sur XXV princes
1. Œuvres de Georges Chaslellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. VII, 457-463. Le
poème de Meschinot est publié anonyme, p. 463-485, comme une réponse dirigée
contre Charles le Téméraire.
2. Comme on l’a déjà dit, le mérite de cette intéressante démonstration revient
à M. Arthur Piaget (Les Princes de Georges Chasteilain, dans la Romania, 1921,
p. ao5).
3. P. Champion, Vie de Charles d'Orléans, p. 633.
224 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
de balades [a] luy envoyées de messire Georges V aventurier ,
serviteur de Monseigneur de Bourgongne. Et trouverez au
commencement de chascune des dictes balades le refrain et a
la fin le prince faict par ledit Georges1...
La chose est bien simple. Meschinot a repris chacun des
premiers vers des 25 strophes de Georges sur les Princes et,
sur ces refrains, il a construit 25 ballades! Hommage solennel
et pédant que Meschinot rendit à celui qui passait déjà pour
le maître de la poésie vers t 4 5 5 . Car l’on peut croire que la
XVIIIe de ces ballades contient une allusion au banquet du
Faisan qui se tint à Lille, le 17 février 1 454 - Chastellain avait
écrit i5o vers sur les Princes : Meschinot accoucha de 900!
Un vrai recueil de lieux communs, avec quelques bons vers.
Comment a-t-011 pu voir dans cette suite une série de pièces
sur la Ligue du Bien Public, et surtout « un pamphlet des
plus violents, des plus implacables, contre le roi Louis XI,
qui, sans y être nommé, y est peint, flagellé, désigné d’une
telle sorte qu'impossible était, et surtout à ses contemporains,
de le méconnaître 2 ». Erreur qu’on n’arrive vraiment pas à
s’expliquer et qui montre combien une idée préconçue peut
donner de fausses lumières pour l’intelligence d’un texte3.
Les rapports entre la maison de Bourgogne et celle de Bre¬
tagne avaient toujours été particulièrement étroits au cours
de la guerre anglaise. La Bretagne allait même former, au
temps de la rivalité de France et de Bourgogne, comme
1. Le ms. 65 1 delà Bibliothèque de Nantes est un intéressant manuscrit contenant
ces vingt cinq ballades, ainsi que les Lunettes ; il date de l’extrême fin du quinzième ou
du début du seizième siècle, porte les armes des Croy avec la date de 1 6 io et la devise
de Bouton, avec sa signature : « Souvenir tue... Au fort allé. » Sur Philippe Bouton,
ami du Grand Bâtard de Bourgogne, auteur des Gouges et d’un Régime pour longue¬
ment vivre dédié à Charles de Croy, voir A. Piaget, Romania, 1 92 i , p. 1 70-1 79. — Dans
l’édilion de Nantes, 1 4 9 4 , on voit ici un curieux encadrement avec la figure de VEcce
Homo. — 2. A. de La Borderie, op . cit., p. 58-72. « Le portrait de Louis XI est telle¬
ment complet, tellement fidèle en ce qui touche les défauts, les vices, les méfaits du
personnage, qu’un enfant de ce temps l’aurait nommé ».
3. Cette fausse interprétation fit d’ailleurs considérer Meschinot comme un maître
du pamphlet, une sorte de Victor Hugo des Châtiments, alors qu’il n’est ici qu’un
pauvre rapetasseur de rimes, et au demeurant un fort honnête moraliste.
HISTOIRE POETIQUE DU XV' SIÈCLE. II
pi. x
3tttp;(me afiantee ce p^.foMt&trpwrif
et) fan ££££ * itiipp et pi ii 4 pat
(&fï terne CatcÇet ]mpittneuv (i CiSiaire a
pïefcnt betnoutanfa nâte& et) fatue bee
catntee p;ee Ce& c$<ttt#ee.
Lunettes des Princes
Édition de Nantes, 1493
• Bibl. Nat., Réserve Y° 281-282)
N
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE » 220
un front de combat et, on peut le dire, un des plus dis¬
putés. 11 le savait bien, le sire Antoine de Croy, premier
chambellan du duc de Bourgogne, qui vint en 1 47^ , pour
resserrer fortement l’alliance entre le duc de Bretagne et
Charles le Téméraire. Alors, à la prière du comte de Chimay,
Jean Meschinot composa une brève lamentation *sur la mort de
Mme de Bourgogne, Isabelle de Portugal, veuve de Phillippe
le Bon, qui venait de mourir le 28 décembre 1472, et que Croy
pleurait si fort. Petite pièce, avec de grands vers ennuyeux,
où nous retenons la douloureuse image du comte qui, en com¬
mentant cette triste nouvelle, « devint noir comme meure ».
Et Meschinot le faisait parler, demander aux Bourguignons,
« clercs, nobles et communs », l'offrande de leurs larmes; il
disait la bonté de la princesse défunte :
Othea deesse et vous, Pallas,
De la servir nous n’estions pas las...
Plourez o nous, vostre fille Minerve.
On voit que Meschinot était bien alors dans la note bour¬
guignonne.
*r
* *
Si Meschinot n’a pas écrit de pamphets contre le roi Louis XI,
cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas composé de pièces histo¬
riques. La Bretagne pieuse, et surtout celle de la mort, a
rempli sa pensée
Ainsi, au mois de juin i46i, il récitait pour François II
une prière. Car son prince, alors âgé de viligt-six ans,
dans sa jeunesse et sa verdeur, était alléjoùter sous les yeux
de la belle Antoinette de Maignelais, à Cholet. Or, à son
1. Ensuit une petite et briefve lamentation et complainte de la mort de Madame de
Bourgongne j aide a la requeste de Monseigneur de Crouy quant il vint en Bretaigne
devers Le duc , lequel piteusement se douloit du cas advenu comme on pourra veoir cy
apres (éd. de Nantes i4o4et de Ph. Pigouchet).
2. Lire les poèmes analogues d’Olivier Maillard, le prédicateur Breton, contem¬
porain de Meschinot (A. de La Borderie, Œuvres françaises d'Olivier Maillard,
Nantes, 1857).
II. - 15
22Ô
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE
retour, il venait de tomber gravement malade à Ancenis ; et
maître Etienne Boyau, apothicaire, le bourrait de drogues :
O Dieu, qui créas nature
Et humaine créature
Voulus faire a toy semblable...
Voy la supplication
De la povre nation
De Brelaigne, par ta grâce.
Qui en désolation
Et grant lamentation
A esté ja longue espace !
Ayant ainsi traduit la douleur de son pays, Jean Meschinot
disait aussi la sienne : il demandait à la maladie de répartir
chacun de ses maux entre tous, jeunes et vieux :
Et je, le pouvre escripvain
O cueur triste, feble et vain,
Voyant de chascun le dueil,
Soucy me tient en sa main ;
Aujourd’huy fort, plus demain,
Toujours les larmes a l’œil,
Plus m’en souvient, plus me dueil...
Biens, fors mourir, je ne vueil —
Car la santé qu’il demandait à Dieu pour son prince,
Meschinot savait bien qu’elle était surtout nécessaire à
celui qui,
Nous nourrit en concorde h
Ce sentiment d’union, de concorde dans le corps social,
voilà ce qui domine chez Jean Meschinot :
Ung corps humain est tant bien ordonné
Que les membres font tous au chef service....
Loyaux gens sont du prince la nourrice,
Et du pays deffense et couverture...
11 a horreur de l’esprit d’intrigue :
La cour est une mer dont sourt
Vagues d’orgueil...
i. Ed. de Ph. Pigouchet.
JEAN MESCIIINOT <( LE BANNI DE LIESSE »
227
S’eschapper veulx, feing estre sourd,
Et n’use pas de grant langage ;
Temporise, faisant le lourd,
Escoute et cele ton courage :
Sans mouvoir emplus que ung ymage
Eschive noises et débats...
Pour dire vray, au temps qui court,
Court est bien périlleux passage.
Ces pièces doivent dater, certainement, du temps de la
Ligue du Bien Public : car nous reconnaissons cette note,
que tant de limeurs ont exprimée :
Vivons en paix par union.
Et Meschinot nous laisse surtout entrevoir la Bretagne des
saintes images, des oraisons sans fin, tout ce qui pouvait bien
plaire à la dévote cour de Bennes, aux veuves des ducs
défunts; il représente un art qui a toujours jailli très natu¬
rellement du sol des moutiers ajourés.
A cet égard rien n’impressionna plus douloureusement la
pieuse province que l'interdit qui frappa Nantes en 1462 1 :
l’interdit, c'est-à-dire la suppression des offices pour les
vivants et les morts! Mesure terrible, et odieuse, qu’Amaurv
d'Acigné, successeur de Guillaume de Malestroit sur le siège
épiscopal de Nantes, ne craignit pas de déchaîner n’ayant pas
voulu reconnaître le duc de Bretagne pour suzerain tem¬
porel. Alors Meschinot faisait parler la ville de Nantes2 :
Je, Nantes, cité planctureuse,
Tant que paix y a fait demeure,
A présent triste et languoreuse,
Veu l’estât en quoy je demeure,
Me plains quant fault que mon eur meure
Par ceulx que j’ay nourriz et fais :
Desplaisir est ung pesant fais...
On m’a interdite nommée,
Chascun me fuit et abandonne...
1. Un autre interdit date de r 4 7 1 . Il s’agit certainement du premier (La Bor-
derie, op. cil., p. 77).
2. Texte de Philippe Pigouchet.
228
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et Nantes pleurait avec Jérémie; car la cité, pleine de
peuple, demeurait alors comme une dame veuve. Nantes
dénonçait le rebelle, le membre révolté contre le chef,
annonçait la vengeance prochaine de Dieu contre ceux qui
soulèvent de tels débats. Alors Meschinot maudissait les
loups pasteurs.
Et Jean Meschinot dessinait encore sa « Commémoration
de la passion nostre seigneur Jhesucrist », qui est comme
son chemin de croix. Il avait une manière à lui, et qui est
bien aussi de sa province, de mettre la religion en recettes
pratiques :
Nous avons trois grans ennemys :
Monde, dyable et concupiscence.
Mais paradis nous est promis
En faisant contre eulx resislence.
Pour ce, usons de sapience,
Laissant tout deshonneste jeu,
Et entendons o diligence
Qu’on ne perd riens qui ne perd Dieu !
Il faisait son oraison pour prier Notre Dame, assemblait
les mots choisis formant des vers qu’on peut lire en rétro¬
gradant; ou bien encore il composait cette prière où chaque
vers commence par une lettre de Y Ave Maria. Comme Pierre
de Nesson l’avait fait pour la Vierge, Meschinot disait à
Dieu, <( pere des humains », qu’il lui appartenait par héri¬
tage ; et il lui rendait hommage.
Les yeulx de grosses larmes plains,
il attendait de la grande bonté de la <( mere du roy omnipo¬
tent » qu’elle voulût intercéder pour que ses manquements
lui fussent remis. Dans un joli « rondeau de Nostre Dame a
son enfant en faveur du pecheur », il lui faisait dire1 :
Mon enfant, voy quel oraison
Ce pecheur illecques t’aporte ;
i. Éd. Ph. Pigouchet.
JEAN MESCHINOT <( LE BANNI DE LIESSE »
22Q
Il se veult regler o raison,
Mon enfant voy quel oraison.
Son pere et sa mere or aison
En leur ouvrant des cieulx ta porte :
Mon enfant, voy quel oraison
Ce pecheur illecques t’apporte.
Ces vers, pieux et bizarres, évoquent tout à coup pour nous
ces roides figures héraldiques des Heures d’Isabelle Stuart,
l’épouse de François Ier, duc de Bretagne1, où les grands
blasons sont multipliés dans les bordures, parmi les feuil¬
lages. Il semble encore que nous ayons sous les yeux le
Missel des Carmes de Nantes, où tant de princes bretons
prient dans leurs robes armoriées2.
Dans ces demeures des princes, il y avait un peu partout
une peinture du roi mort, comme celle que la tradition
attribue au roi René. C’est cette impressionnante figure que
Meschinot invitait son maître à contempler dans la belle bal¬
lade :
Homme qui vas poursuyvant ta plaisance,
Querant honneurs et mondaine puissance,
Euvre3 les yeulx de ton entendement.
Advise toy, tu es en grant balance :
La mort viendra te frapper de sa lance,
Voyre d’un coup donné soudainement.
Tien t’en certain, ce sera bien briefvement.
Lors ton beau corps que nourris tendrement
Deviendra vers et orde pourreture,
Plus vil cent fois que ceste pourtraicture...
Que te vauldra ta richesse et chevance,
Ta grant beaulté, tes amys, ta sçavance
Quant devant Dieu viendras au jugement?...
Car en enfer, par la juste ordonnance
Du Tout Puissant, sera ta demourance,
En plaings et pleurs, voyre éternellement,
Sans nul repos, sans espoir d’alegeance,
1. Bibl. Nat., ms. lat. i36q ; G. Couderc, Album de portraits, pl. LXXI, LXXXV.
2. Voir les quelques figures gravées dans dom Lobineau, et surtout les reproductions
données dans Illustrations oj one hundred Manuscripts in the libraiy of H. Yates Thomp¬
son, vol. I, n° 34. — I Eupvre.
23o
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Pire que mort et en telle meschance
Qu’on ne sçauroit le dire nullement.
Ne vueillez plus pecher mortellement ;
Te souviengne de la mort tellement
Que ton ame preigne sa nourreture
A Dieu servir, pour fuyr la poincture
De celluy lieu ou n’a aulcun confort...
Prince, vise ceste vile paincture
Qui gist envers, plaine de grant laidure !
Tu deviendras en tel estât, au fort.
Pour ce, pourvoy tant que ton bref temps dure,
Qu’il ne te faille, a la fin qui est dure,
Congnu ton cas, mener grant desconfort.
Les vers de Meschinot, ces vers moralisateurs, quand les
premiers éditeurs les publièrent, ils leur donnèrent comme
l’aspect d’un livre de prières, d’un livre d’Heures. Ils les
illustrèrent des bois dont ils se servaient pour décorer ces
sortes de livres. C’est en tournant les feuillets de l’édition
que donna à Nantes, en 1 4 q3 , Etienne Larcher, que nous
comprenons vraiment ce que virent les contemporains de
Meschinot dans ses Lunettes. Sur la page du titre on trouve
les lis de France et l’hermine de Bretagne; puis, au verso, la
scène de la résurrection et du jugement avec les anges qui
cornent, les damnés précipités dans les flammes, et l’éton¬
nante inscription : Principes persecuti surit me gratis. Un
petit calvaire (on n’est pas surpris de le voir en tête de ce
livre breton) orne le début de la méditation de Meschinot :
Après beau temps vient la pluye et tempeste...
Et le poème se termine par cette belle image des anges qui
soulèvent l’énorme calice où coule le précieux sang. Un peu
partout nous voyons des morceaux de bordures de livres
d’Heures avec des fleurs, des pâquerettes et des oiseaux. Au
dernier feuillet enfin, comme pour affirmer la double origine
de l’inspiration de l’œuvre, le noble écu de France et de
Bretagne, celui de la reine Anne. Et dans l'édition que donna
JEAN MESCHINOT (( LE BANNI DE LIESSE »
23l
Étienne Larcher1 en 1 4 9 4 , nous retrouvons encore l'image
du Graal sur le litre, et, en deux endroits, la représentation
d’Adam et d’Ève chassés du Paradis2.
Quand Meschinot s’éteignit, en 1 49 t , il y avait longtemps
qu’il n’écrivait plus. Les Lunettes des princes ont été com¬
posées, comme on l’a dit, entre i458 et i46i. La dernière
pièce historique du recueil est de l'année 1 473 . Il semble bien
que Meschinot n'ait rien composé postérieurement à cette
date3. Meschinot n'écrivait pas parce qu'il était de plus en
plus employé à la cour de Bretagne et dans la maison de
Laval. Enfin, les motifs de ses plaintes avaient cessé d’exister.
Meschinot n’était plus mélancolique. Il se taisait parce qu’il
était heureux.
Cependant, trois ballades qui n'ont jamais été recueillies
ailleurs, et que nous trouvons seulement dans l’édition des
Lunettes que publia, à Nantes, Étienne Larcher, en 1 4g4 ,
paraissent être de la vieillesse de Jean Meschinot. Ce sont de
belles, de grandes et sentencieuses ballades, où il s’est peint
au vif mieux que dans tout portrait. Car Meschinot était un
homme sincère, qui n'a jamais parlé que pour exprimer,
d’une façon simple et fruste, toute sa pensée. Une fois de
plus, il personnifiait les figures symboliques des Vertus :
1. Il est intéressant de rappeler à ce propos qu’Étienne Larcher paraît avoir été
initié à l’imprimerie par son frère, Jean Larcher, dit Dupré, qui publia à Paris des livres
d’Heures et autres dont l’illustration doit être rapprochée des éditions nantaises
(Georges Lepreux, Gallia typographica, t. IV, p. 2 35). Jean Dupré a publié à Paris
une édition des Lunettes (Bibl. de Nantes, incunable i54).
2. Il est inutile de poursuivre plus avant l’histoire de cette illustration. Dans l’édi¬
tion du Petit Laurens, à Paris, datant de la fin du quinzième siècle (Bibl. Nat., Rés.
Ye 280 ; Bibl. de Nantes, Inc. 98) la première figure : Principes persecuti sunt me
gratis, représente une crucifixion et le portement de la croix; le livre se termine par
la figure delà Trinité qu’adorent les anges (C y finist les lunettes des princes). L’édition
donnée à Paris par Philippe Pigouchet, en i4g5, est illustrée, au verso du titre, d’une
belle figure de la Crucifixion de même que celle de Jean Treperel, en i4pg (Bibl.de
Nantes, inc. 99). Plus tard l’intérêt semble se déplacer. C’est la figure des princes
qui chassent à l’oiseau, la scène du clerc moralisant les gens du conseil, que l’on ren¬
contre surtout.
3. M. A. de La Borderie a relevé chez Meschinot des allusions inexistantes à la
lutte de Landais et de Chauvin, ou contre les Bretons ajliés à la France (1487), etc.
232 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
Virginité, Chasteté, Continence,
Font assavoir aux dissoluz humains
Que, s’ilz ne font de Luxure abstinence,
Qui aujourd’huy fait grant dommage a maintz,
Dieu y mettra, par justice, les mains,
Et leur fera pugnilion terrible :
Car ce péché, très puant et horrible,
Luy desplaist plus qu’on ne sçauroit penser.
Nous deussons, las! puisqu’il est tant nuysible
Nostre bref temps en vertus despenser.
Il proclamait cette égalité, qui est à la base de tant de senti¬
ments dans la province de Meschinot. Car cela ne sert à rien,
la <( preeminence », la situation d’empereur, de pape, de roi
des Romains, si l’on n’a ni bonté, ni conscience nette :
Telz ont grans biens qui souvent valent moins
Que les povres...
Enfin, tous nous devons mourir :
Peres, meres, enfans, cousins germains,
Ne feront pas notre cas remissible !
Et la prière que Meschinot adressait à Dieu, c’était de ne
plus l’offenser davantage.
Dans une autre pièce, il s’adressait aux jeunes filles pour
leur instruction; et Meschinot traçait le portrait idéal, plein
d’intérêt, des « filles d’honneur » qu'il a pu voir dans la
maison de Bretagne ou dans celle de Rohan :
Fuyez plaisir dont la fin est reprouche,
Filles d’honneur ; gardez-vous nettement,
Ayez regart rassis, maintien et bouche
Par Chasteté conduys honnestement...
Et Meschinot leur demandait encore de ne pas dormir trop
longuement, d’adopter de dures couches; de ne pas endurer
les hommes qui voudraient leur parler d’ordures. Car leur
vraie beauté, c’est celle de leur âme ; à ces jeunes filles, dure¬
ment sans doute, Meschinot rappelait que leurs jours étaient
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIECLE. II
PI. xi
Les Lunettes des Princes
Édition île N unies, 1494
(Bibl. de Chambéry)
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE ))
233
courts. Et, peut-être, Meschinot parlait à ses propres filles.
Car l’envoi de cette « introduction » à la vie curiale semble
bien l’indiquer :
O mes filles, ce n’est pas nouveauté
Que je desire et veulx l’onnesteté
De toutes vous, et souvent y a cours ;
Vous sçavez bien que je dy vérité :
Pourvoyez y, car voz jours seront cours!
Mais oui, on le savait déjà que Meschinot aimait par-dessus
tout la vérité et l’honnêteté! Dans une autre ballade enfin,
qui paraît bien du même temps, Meschinot nous disait sa
pensée politique, la douleur que c’est de voir le feu dans sa
propre maison, c’est-à-dire la guerre fratricide. Il nous
dépeint cette époque de foi, où les habiles osent, où les pru¬
dents redoutent, où le peuple prie, en termes simples et
vigoureux :
L’une des grans douleurs de soubz la lune,
C’est voir1 le feu en sa propre maison;
Mais trop plus est voir 2 la guerre commune
En ung pays, et sans nulle achaison...
Les causes des malheurs de son temps, Meschinot nous les
énumérera :
Jenne conseil et celée rancune,
Propre proufit ont fait des maulx foeson...
Il dénonçait aussi les hommes malhonnêtes, ceux qui
avaient tout perdu par leurs faux rapports. Mais il avait la
sagesse de le dire : N’accusons cependant personne , pas
même la Fortune. Les plus grandes fautes, c’est nous qui les
avons commises :
Prince des cieulx, cil qui confessera
Ta grant valeur plus ne t’offensera,
Ne ne vouldra jamais guerre esmouvoir;
Mais unyon et paix compassera,
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !
Pas plus qu'il n’a fait de satire contre Louis XI, Meschinot
i. Voyer. — a. Voyer.
234 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
n’a fait d'allusions vengeresses à la lutte de la Bretagne et de
la France. C'était un bon et pieux Breton, un dur et parfois
un fort poète; mais il était moraliste et non satiriste. S’il a
combattu avec l’épée, Meschinot ne l a pas fait avec la plume.
Il a aimé ses princes en loyal serviteur, comme le bon maître
de leur hôtel doit le faire. On ne le voit pas « attaquant
résolument les oppresseurs, les parjures, les traîtres, défen¬
dant jusqu’au bout la patrie bretonne 1 ». 11 aimait trop sa
terre de Bretagne pour cela.
Sa patrie, c’était sa foi, la maison de ses princes. 11 a aimé
infiniment à moraliser, à raisonner sur l'homme et sa
destinée. Et ceux qui Font lu ont pris visiblement un grand
plaisir à tant de leçons qui nous rebutent. Bien plus, Meschi¬
not a toujours prêché la concorde, l’union; il a maudit la
guerre, en bon chrétien qu'il était. 11 a aimé la F rance comme
le connétable son patron, et écrit un français très pur. S’il a
gardé le silence, après 1 , c’est qu’il n'avait plus rien à
exprimer :
Ceulx qui deussent parler sont mutz,
Les loyaulx sont pour sotz tenus...
Au fait, avait-il quelque chose à dire au temps de Fran¬
çois II? Etait-ce le moment de moraliser devant cette cour,
dévote certes, mais si différente de celle que Meschinot avait
connue? Ses sentiments politiques n’étaient-ils pas incer¬
tains2, comme ceux d’une grande partie de la noblesse bre¬
tonne, sinon du peuple breton ? ETne seule fois, la France qui
parle accusera Louis XI ; mais c’est tout autant pour accuser
la guerre, dénoncer le passage de gens d’armes qui foulent
le pays. Meschinot aime surtout l'union et la paix. Son
cœur souffrira des divisions qui vont se faire jour. Il a servi
i. A. de La Rorderie, op. cil., p. 118.
a. Pierre Le Raud arrêtera sa chronique à l’année i458 et dira dans le prologue
adressé à Anne de Rretagne qu’il ne parlera pas de son père François, « ne me sem¬
blant pas estre convenable excripre les gestes des vivans en leur temps » ( Histoire de
Bretagne, Paris, iô38). Celte raison est elle plausible? Tous les chroniqueurs de ce
temps sont des panégyristes de leur patron vivant.
JEAN MESCniNOT <( LE BANNI DE LIESSE »
235
les ducs, ennemis des Anglais; le connétable, soldat de la
France. Et voici ses princes, encore une fois, entre les mains
de l’ennemi d’alors !
Par ailleurs, Meschinot est très occupé, et sans doute
préoccupé aussi. Que dirait-il à François II, dans cette cour
qui s’amuse *, le pauvre écuyer qui venait d’évoquer les ducs
défunts et la mort P Alors retentissaient les chants des mé¬
nestrels, les mélodies des joueurs de doucemer, les accents
des trompettes; et les dames paraissaient chargées de bijoux,
dans des robes de velours et de satin. Alors l’ancienne maî¬
tresse de Charles VII, la cousine d’Agnès Sorel, Madame de
Villequier, qui a passé la quarantaine et qui règne sur le
cœur du duc François, dispose de tout, à son bon plaisir.
Conspirations, intrigues, alarmes, trahisons locales, voilà ce
qu’il aurait noté :
Compains? — Ilau — Congnois — Qui ? — La court.
Comment? — Voy — Quoy ? — Ses grans abus.
Qu’esse en effect? — Ung bien — Quel ? — Court.
Qui gouverne? — Flateurs — Qui plus?
Traison ! — Et Bonté ? — En refus !
Puis Meschinot voit Nantes assiégée par les Français, la
rude bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (i486) où, dans la
lande, ce héros et ce grand chef de vingt-sept ans, Louis de
la Trémoille, fait un si grand carnage de Bretons. Il voit
capituler Saint-Malo; la mort de François II, malade, affaibli
par les plaisirs, « chargé d’ennuy, de vieillesse et de mélan¬
colie » et que l'on conduit reposer au couvent des Carmes.
De cette petite fille qui a douze ans en 1489, une âme forte
et un grand cœur, de cette petite Bretonne, maigre, menue
et boiteuse, mais dont le visage arrondi, aux traits forts, aux
yeux vifs et clairs, est si plaisant, de cette enfant fraîche et
rose, docte comme pas une, sage et bien disante, Jean
1. Amour sodale, Amour folle, l’apostrophe aux jeunes gens, voilà des pièces qui
pouvaient plaire aux jeunes nobles de Bretagne.
236
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Meschinot va devenir le grand majordome, son « principal
maistre d’hostel ». Il respire : mais il est vieux (il a soixante-
dix ans) et affairé auprès de ce bouton de fleur autour duquel
tournent d’inquiétants prétendants : ce Maximilien, aigle
déplumé déjà ; le vieux sire d’Albret ; Rohan, qui n’est qu’un
jouvenceau et l’éclatant soldat qu’est Charles VIII, ce héros
qui deviendra le mari, mais qui n'est encore qu’un ennemi.
Car voici Rennes assiégée « et la fille qui estoit dedans1 »,
quand meurt le vieux serviteur, Jean Meschinot.
La duchesse Anne, enfermée dans Rennes, la voilà mainte¬
nant Française, quand Molinet, pour son archiduc, fera le
serment de la ramener dans les Flandres d’Espagne et de
bourgogne. Elle arrive en France, au nez de l’Anglais, par
un mariage qui est aussi un enlèvement, mais où les spa¬
dassins sont des soldats, et qui viennent de taper dur.
Et voici Madame Anne couronnée à Saint-Denis; elle
entre à Notre-Dame de Paris, sous le dais où les C et les A
sont entrelacés. Et Justice, un personnage d’échafaud,
récite ces vers :
Resjoy toy, bon peuple, soirs et mains,
Car il est temps que tu ty détermines,
En rendant grâce a Dieu et a ses saints
De veoir les lys accompagnés d’ermynes...
Au fond, elle se donne, la duchesse Anne, comme se sont
donnés tant de vaillants soldats bretons, de fiers marins, de
connétables loyaux et experts, comme tant de vertus fran¬
çaises qui ont lleuri sur ce sol aux dures assises. Et Meschinot,
le soldat gentilhomme, serviteur de la duchesse, était bien
un type d’homme droit, le meilleur Français de lettres de ce
temps depuis maître Alain. Les « lys, accompagnés d’er¬
mynes », nous les verrons précisément sur l’édition que
donna Etienne Larcher, à « Nantes la brette », Fan i4q3.
Mais quel personnage nous parle encore au dernier feuillet
i. C’est le mot de Commynes.
JEAN MESCHINOT <( LE BANNI DE LIESSE »
237
des Limettes des princes1, dans les éditions qui suivirent
l’édition princeps? Le principal acteur de cette « comédie»
qu’est l’histoire littéraire du quinziéme siècle : La Mort.
Et la pièce est vraiment trop typique pour ne pas être
reproduite dans sa disposition même2:
La mort parle a l’homme [mondain] 3
Ren toy.
Tu le sauras.
Grevé nature.
Tu en mourras.
Temprement.
En pourreture.
Va confesser,
Car je ne sçay meilleur trouver.
A qui ?
Et qu’ay je fait ?
Qu’en sera il ?
Quant ?
C’est chose dure.
Las ! ou yray je?
Conseil il me fault.
Tu le diras.
Si l’endure
Tu pardonras
D’entente pure .
Sainte Escripture.
C’est mon conseil, par ce prouver,
Car je ne sçay meilleur trouver.
Se j’ay pechié
Et s’en ay peine ?
S’on m’a meffait ?
Dieu, et comment?
Et qui dit ce ?
La foy tiendras
Tu dis droicture
Tu le rendras
Tu en feras
Aux pouvres
Leur nourreture.
La pasture
Que prebstre scet sacrer,
Car je ne sçay meilleur trouver.
Je me rens donc.
Ce feray mon.
Se j’ay l’autruy ?
Se j’ay avoir ?
A qui?
Quoy ?
Que mangeray je?
Quelle ?
1. J’ai liré cette pièce de l’édition parisienne de Philippe Pigouchet, 1 4 9 5 (Bibl.
Nat., Ye i3i3). O11 la trouve à cette place dansle ms. de la Bibl. Nat., fr. a43i4.
a. J’ai suivi le texte et la disposition du ms.fr. a43i4. La disposition est sensible¬
ment la même dans l’édition de Pigouchet. — 3. I je corrige humain.
238
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Prince
Que veulz lu ? Je vous jure
Quoy ? Que je croy
La vierge pure
Que Dieu créa pour nous sauver,
Car je ne sçav meilleur trouver.
Explicit.
HISTOIRE POETIQUE DU XV' SIECLE. II
Signature autographe de Henri Bande
MAITRE HENRI BAUDE
ÉLU DES FINANCES ET POÈTE
Un petit poète, certes, mais dans la meilleure tradition
française, et qui, sur la fin de ce quinzième siècle pédant, au
milieu du chœur, aussi ennuyeux que magnifique, des orateurs
de la maison de Bourgogne, fait entendre une voix simple
et âpre où l'on reconnaît, tout de suite, comme un écho de
celle de Villon. C’est celle, au demeurant, d'un basochien,
d’un petitofficier de finances qui sait les profits et les risques
du métier (ces derniers infiniment plus importants que les
bénéfices dans les rangs subalternes de la carrière adminis¬
trative), qui a réfléchi sur les institutions et la valeur des
hommes, qui en sait le bien et le mal. Tout lui est familier
dans ce domaine. Aussi passionné que clairvoyant, sachant
prendre une responsabilité et un parti, de la société qui liante
le Palais, des juges et du monde qu’il coudoie, Baude fera,
sur le vif, une caricature, nouvelle, sous cette forme, dans
la littérature. Et comme il a le don delà vie et du mouvement,
le sentiment de la parole et du dialogue, il continue natu¬
rellement, au Palais, la tradition de la farce qu’il portera,
dans ses moralités, sur la table de marbre. Baude est le poète
des mules et des ânes qui piétinent rue de la Barillerie, aux
portes du Palais, des sacs à procès suspendus par milliers
dans les salles obscures de la j ustice, qu’il nommera « Madame »
et qu’il comparera à une vieille femme, dormant trop souvent.
« Mon avocat au bras tendu... », ce simple huitain, c’est
240
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
déjà le trait simplifié et rapide qui évoque, pour nous, le
coup de crayon de Daumier.
*
* *
Avec Baude, il nous faut connaître un monde nouveau,
celui des clercs de finances que Villon fréquenta en sa jeunesse.
Petit cercle fermé, fier et turbulent, que forment les fils de
famille dont les pères ont tant peiné au Trésor, à la Chambre
des Comptes, pour rétablir les finances royales, ruinées après
la guerre sans fin, et qui ont mis de l’ordre, de l’équité, de
l’équilibre dans les recettes et les dépenses du roi. Qui le
reconnaîtrait, le roi gueux du temps de Jeanne d’ Arc, l’homme
le plus pauvre et le plus timide de son royaume, dans le prince
qui a restauré son autorité, conquis son héritage, qui observe
un train vraiment royal, se montre réglé, libéral, ponctuel ?
Tant il est vrai que le « faultc d’argent » est ce qui change le
plus l’allure et la mentalité d'un homme, celle d’un Charles Vil
comme celle d’un Villon.
Une miniature, charmante, nous représente des clercs et des
officiers de finances au temps de Baude1. On voit dans la salle,
tendue d’un tapis fleurdelisé, l’élu, ou le juge des finances,
serré dans sa robe longue où pend une bourse; il est assis sur
une grande chaire de bois et il tient un rôle. Son visage,
enchaperonné, est tourné vers le sergent ou le commis qui lui
présente, le bonnet à la main et le genou plié, un sac d’argent,
précédant le messager qui porte sur ses épaules la lourde
mallette ferrée, pleine d’écus. Le juge est entouré de gracieux
jeunes gens, vêtus à la mode nouvelle, avec des plumes
légères à leur chapeau. Dans l’encadrement d’une baie cintrée
se dresse le comptoir du changeur où deux jeunes fils, à figure
de jouvencelle, coiffés d’un bonnet d’où s’échappent les boucles
de leurs longs cheveux, comptent sur la table des rouleaux
i. Bibl. Nat., ms. fr. 9608 (Pierre Champion, François Villon, sa vie et son temps.
Paris, 1913, t. I, pl . x).
MAITRE HENRI BARDE, ELU DES FINANCES ET POETE 24 1
de monnaies et vérifient les inscriptions portées au grand
livre. Mais ces beaux enfants semblent mieux faits pour
chanter des chansons d'amour, le soir, dans les rues, écrire
des vers pour les belles dames que l’on rencontre dans les
églises ou que l’on entrevoit dans le cadre boisé des fenêtres
de leur demeure. Ce sont les gracieux galants qui se donnent
l’apparence et l’attitude de jeunes nobles, leurs pères s'étant
enrichis. Dans ce petit monde de la Justice des Aides et du
Trésor, comme on imite, dans le costume, l’allure des nobles,
on en adopte le ton. Les clercs de finances écrivent des vers
amoureux et larmoyants sur les registres des comptes et des
actes de la Chancellerie. Ils parodient la forme des actes réels
qu'ils transcrivent. Ils font de l'esprit, selon leurs moyens et
leurs loisirs.
* *
Un de ces jeunes hommes, tel pouvait être maître Henri
Baude lorsqu'il fut nommé par le roi Charles VII élu « ou
bas païs du Limosin », le 3i octobre i45SL Comme c’était
là une charge assez considérable pour un jeune homme, il y
a lieu de croire qu elle lui échut en récompense d'une activité
reconnue.
Maître Henri Baude était né à Moulins2, vers i43o à ce
que l’on croit. Car il y a lieu de penser qu'il pouvait avoir
sensiblement le même âge que Louis XL En effet, il fut de
ceux qui suivirent le dauphin quand ce dernier quitta la
cour de son père. Cela résulte très clairement de la préface
allégorique de l’Éloge de Charles VII3 dans laquelle Baude4,
jouant sur son nom donné à la précieuse race des grands
chiens courants, se représente suivant d’abord la trace d’un
1. Jules Quicherat, Les Vers de Maître Henri Baude, poète du quinzième siècle,
recueillis et publiés avec les actes qui concernent sa vie. Paris, i856, iio-iii. J’ai relu
sur les mss. les textes que je cite.
2. Au fia cueur... de tout Bourbonnois (J. Quicherat, Les Vers..., p. 3, 69).
3. Vallet de Viriville, Nouvelles recherches sur Henri Baude, poète et prosateur du
quinzième siècle... Paris, i853, p. 4, 5. — 4. Suivant M. Antoine Thomas, ce nom
serait la forme féminine du qualificatif bauld.
II. — 16
•242
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\e SIECLE
grand cerf ailé, signé de quarante cors (entendez le roi
Charles VII, né en i4o3, alors âgé de quarante ans, et dont la
devise était celle du cerf-volant), puis s’en écartant pour
courir derrière un jeune b roquait, signé de vingt cors (et,
dans ce jeune cerf, il est facile de reconnaître le dauphin
Louis, né en i/i23, âgé de vingt ans). Une belle miniature
illustre cette scène de vénerie1; pour lever tous les doutes,
elle porte comme légende : Figure cle la Praguerie, nom qui
désigna précisément la révolte des princes2.
Longtemps Bande avait suivi le broquart, jusqu’au cœur
des « grandes montagnes » et des « pays sauvages » (Dau¬
phiné); et de là, au gré du vent, il avait passé la « forest
charbonnière » (c’est-à-dire celle des Ardennes et de Bra¬
bant). Circonstances qui ne peuvent s’expliquer que par une
familiarité résultant d’une égalité d’âge, d'une familiarité
comme domestique avec le dauphin fugitif. Mais le jeune
Baude ne tarda pas à réfléchir sur les conséquences de son
acte. Il reconnut qu'il s’était trompé, qu’il avait pris le bro¬
quart pour le cerf. Baude reprit donc sa première piste, battit
divers buissons et bocages, rejoignit le grand cerf dans le
beau manoir situé près d’un marais, où il faut peut-être
reconnaître Mehun-sur-Yèvre3. Quoi qu il en soit, Baude
avait fait retour vers le roi Charles 4 11 en 1 4 o 8 ; et la nomina¬
tion d élu au bas pays Limousin pouvait bien etre la récom¬
pense de la « loyaulté, preudhommie et bonne diligence, et
aussi en faveur de plusieurs bons et agréables services qu'il
nous a faiz par ci-devant en la compagnie d'aucuns noz
officiers estans autour de nous et en nostre service4 ». Ainsi
s’exprimait la lettre du roi Charles VII, dans laquelle il est
peut-être permis de voir un peu plus que des clauses de style.
Cette charge d'élu ne devait pas être une sinécure pour
i. Bibl. Nat., ms.lat. Caa2c, fol, 36r0.
a. A proprement parler, c’est la prise d’armes de i44o. Mais toute révolte était
dite Praguerie.
3. « Buisson et nativité dudit cerf ». L’auteur a oublié que Charles VII était né à
Paris à l’iiôtel Saint-Pol. — 4. J- Quicherat, Les Vers..., p. ni.
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 243
notre homme, comme on l'a cru1. L’office était nouveau,
les élus ayant été créés en 1 4 • » i par le roi pour asseoir l 'assiette
et la répartition des impôts de guerre, fixés strictement pour
l'entretien des quinze cents lances et des huit mille francs-
archers qui formaient toute l'armée régulière2; et ils avaient,
en outre, à juger les réclamations des imposés contre le
Trésor et celles du Trésor contre les imposés. Ainsi, par la
création des élus, la royauté avait porté un coup droit à l'au¬
torité des Etats provinciaux qui ne manquaient pas « de
mettre sus plusieurs deniers a leur prouffit et a la charge du
peuple Mais les élus, qui n’avaient que des gages fort
modérés, avaient à lutter contre les Etats qui les surveillaient
de très près et qui les détestaient3. On les trouvait toujours
par voies et par chemins, comme les officiers qui lèvent les
impôts dans les colonies. Très souvent en tournée, à cheval,
ils portaient des bottes sous leurs robes, comme certains
maîtres des requêtes de ce temps. Ainsi nous rencontrons
Henri Baude à Tulle, où il signait avec son collègue, Jean de
Gremont, l'assiette de 6.884 L, en remplacement de la
portion d’aide du Bas-Limousin pour l’année 1 408- 1 45g . Et
la signature qu'il donna à cette occasion est simple, franche,
claire, d’une écriture un peu carrée, à la ressemblance du
caractère de l’homme4.
Nous citerons un trait de son énergie, du sentiment qu’il
avait de ses responsabilités. Vers i46a, au cours d'une de ses
randonnées administratives, maître Henri Baude était de
passage à Aix, aujourd’hui commune du canton d’Eygu-
rande, dans la Corrèze. Il apprend qu'un certain Etienne
Paston et Pierre de Boffignac sont les auteurs d’exactions
commises dans les environs. Notre homme n’hésite pas à
1. J. Quicherat, Les Vers..., p. 5.
2. Vallet de Viriville, Nouvelles recherches..., p. io.
3. Surtout ceci, cf. Antoine Thomas, H. Baude devant la Cour des Aides, dans la
Romania, t. XXXVI, 1907, p. 65-66.
4. Bibl. Nat., ms. fr. 23 go3,fol. 72ro, recueil d’impositions de tailles en Limousin
signalé par M. Antoine Thomas.
244
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
prendre sur lui de les faire arrêter et à jeter dans les prisons
du seigneur d’Aix, Guillaume de Pagnac, chevalier. Ainsi
Pierre de Roffignac, qui n’était pas sans influence et qui
appartenait à une famille noble du pays, fut enferré par les
mains avec de petites manicles reliées à une pièce de bois ;
puis il porta des fers aux pieds, jusqu’à sa délivrance par le
juge des élus1. II saura se venger.
* *
Et maître Henri Bande allait apprendre qu’il est bien
difficile d'administrer les deniers publics sans être à l’abri de
tout soupçon. Déjà son prédécesseur dans Poflice d’élu,
Jacques de La Chambre, avait dû résigner son office à la
suite d une condamnation de la Chambre dés Comptes pour
concussion. La même infortune devait arriver à Baude dans
le même emploi.
Au temps du roi Charles VII, au témoignage de Baude,
les petits officiers étaient nommés suivant un rôle que le roi
lui-même vérifiait2. Ces offices ne pouvaient être acquis que
par des gens idoines, à un prix raisonnable et taxé. Ainsi,
l'office d’élu valait de 3oo à 4oo écus au plus. C'était juste de
quoi vivre sur les gages « pour ce qu’on faisoit garder
la raison a ce qu'ilz ne feissent aucunes exactions » :
par contre, les élus demeuraient assurés du lendemain et
jouissaient de situations stables. Mais ils avaient à compter
avec les Etats provinciaux qui surveillaient très jalousement,
on l'a vu, leurs faits et gestes. Ce sont eux qui dénoncèrent
Henri Baude au conseil du roi. Emprisonné pendant qua¬
torze mois, Baude vit finalement son innocence reconnue; et
quelques-uns de ses accusateurs furent condamnés comme
faux témoins. Car Baude avait été relaxé avec la faculté de
poursuivre ceux qui l'avaient fait jeter en prison.
1. Antoine Thomas, H. Baude devant la Cour des Aides, p. 65-66.
2. Vallet de Viri ville. Nouvelles recherches..., p. 9.
MAITRE HENRI BALDE, ELU DES FINANCES ET POETE 2^0
Nous ne savons pas à quelle date se place cette première
intervention de la justice dans la vie de notre homme de
loi : nous ne connaissons guère, en effet, cette première
affaire que par un résumé qu'en donna un avocat au Parle¬
ment, maître Bataille, dans une plaidoirie qu'il prononça le
19 août 1467 en faveur de Henri Baude mis en cause devant
la Cour des Aides cette fois. Des informations sont alors faites
contre les élus du Bas-Limousin et leurs subordonnés ; ils
doivent comparaître en personne et produire tous les docu¬
ments de leur administration pendant les six dernières
années : papiers, registres, mandements ; les commissions par
lesquelles ils avaient imposé les tailles ou leur équivalent L
On les rappelle à l'observation des ordonnances royales rela¬
tives à l'assiette de l’impôt, à la résidence dans les villes du
bas pays Limousin pour l’exercice de leur office, à la convo¬
cation des gens des bonnes villes au moment où se faisaient
les opérations de l'assiette, « afin qu'ils puissent remontrer
leurs charges et pauvreté », etc.1 2. L’affaire fut plaidée le
19 août 1467 3.
Comme c’était l'usage, le procureur du roi, 4 iole, ne
manqua pas de développer avec véhémence que les commis
de Baude pratiquaient l’extorsion, et qu'ils prélevaient des
commissions arbitraires sur leurs opérations. En ce qui con¬
cernait Henri Baude, il était accusé : i° d'avoir refusé de com¬
muniquer aux contribuables le mandement du roi en vertu
duquel il établissait la taille; 2° d’avoir établi l'assiette dans
la campagne d'une manière irrégulière ; 3° d’avoir favorisé
dans sa répartition certaines localités, notamment Tulle et
Brive; 4° d'avoir laissé son clerc prendre des sommes exagé¬
rées et arbitraires pour délivrer certaines pièces, en particu-
1. M. J. Plantadis, dans le Lemouzi, mai 1907, n° 1 3 3 , p. 10S-109, a signalé que,
dans le parler de Tulle, eslut est synonyme d’individu dissipé, turbulent, malfaisant
même (?)
2. Citation devant la Cour des Aides (Arc h . Nat.,Zla68, 24 avril 1467) p. p.Ant.
Thomas, op. cil., p. 68-69.
3. Arch. Nat., Zia2Ô, document p. p. Ant. Thomas, op. cil., p. 70-74.
a46
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
lier les commissions de francs-archers; 5° d'avoir imposé, en
sus de 1 impôt royal, des frais excessifs; 6° d’avoir accepté des
muids de vin et de l’argent de la part des gens de Turenneet
de Donzenac... Maison voit surtout que l'avocat du roi accu¬
sait Baude d agir à sa tête, sans consulter les gens du pays.
Il demandait pour lui une amende de i.ooo 1., qu'il fût privé
de son office et condamné à rembourser au roi le quadruple
des sommes extorquées.
11 semble bien, et maître Bataille, avocat de Baude, s’efforça
de le démontrer, que ces accusations étaient, sinon tout à
fait gratuites, du moins fort exagérées; qu elles provenaient
de la haine que les États provinciaux nourrissaient envers
les élus, agents du roi; qu’il n'y avait là que des vices de
forme ou des pratiques excusables dans les mœurs adminis¬
tratives du temps. On voit du moins que le commis de
Baude fut absous dans 1 audience du 20 août 1467. L affaire
fut ajournée : mais le 5 août 1 4 68, Henri Baude futcondamné
par la Cour des Aides à 800 I. p. d’amende envers le roi ; il fut
privé de son office d’élu et astreint à la prison jusqu’au paie¬
ment de 1 amende et des frais de justice. Et d’autres condam¬
nations rigoureuses s'abattirent sur ses commis.
Maître Henri Baude était-il coupable? Fut-il victime de la
vengeance des États, de ses « haineux », Pierre de Boffignac,
Bocal, le syndic? Devait-il expier l'attitude énergique qu'il
avait prise en faisant arrêter Boffignac ? Il serait téméraire
de l’affirmer absolument puisque nous n’avons pas les pièces
du procès. Dans tous les cas, le jugement rendu par la Cour
des Aides fut exécuté sans pitié. Henri Baude vit ses biens
saisis et mis en décret, n’ayant pu ou voulu payer. Le 27 fé¬
vrier, sa femme Anne fil opposition aux criées, à cause de sa
dot et de son douaire; mais la justice passa outre. L’héritage
d’Henri Baude fut mis à prix pour 100 1. t. Il n'y eut comme
surenchérisseur que maître Jean Compains, conseiller géné¬
ral des Aides, qui se les vit adjuger pour 110 I. C’était loin
du compte total de l'amende et des frais de justice ! 11 y a
MAITRE HENRI BARDE, ELU DES FINANCES ET POETE 2^-
donc lieu de croire que maître Henri Baude dut de nouveau
tenir prison1.
*
* *
Ce fut une autre affaire qui amena Henri Baude devant le
Parlement de Paris2.
Entre le 8 et le 9 mai i486, le poète avait été arrêté pour
avoir composé une « briefve moralité » jouée à Paris sur la
table de marbre, dans la grande salle du Palais.
C’est le moment d’évoquer ce coin de Paris, qui devait être
si familier à maître Henri Baude, et qui était le paradis de la
Basoche.
Le Palais, ce n'était plus l’ancienne demeure de nos rois,
mais déjà, par excellence, le siège de la justice en appel et de
l’administration centrale des finances. Le Palais, autant dire
le <( temple royal » de dame Justice,
Seigneurial theatre historial,
que la foule des plaideurs assiège, où l’on voit tant de par¬
quets, de bancs, d’écritoires, de guichets, de poutres dorées :
Poches et sacz, lettres, pacquets
Trousseaulx...
Et tout un monde, qu’André de la Vigne a décrit d’une façon
pleine de verve cocasse dans ses « Complaintes et epitaphes
du roy de la Bazoche », hante ce palais : clercs, mercières et
boursières galantes, libraires, orfèvres, farceurs, pauvres
solliciteurs, valets et pages errants3...
C'est rue de la Barillerie, à l’entrée des deux portes à tou¬
relles, que se tenaient les pages et les serviteurs des présidents,
des conseillers et autres officiers de la Cour qui attendaient
leur maître en tenant les mules à la bride : compagnons un
peu étourdis et terribles, qui tirent parfois la dague ou le
1. Tous ces documents ont été publiés par M. Antoine Thomas, op. cil., p. 75-77.
2. J. Quicherat, op. ch., p. 8, n3-irg.
3. Adolphe Fabre, Études historiques sur les clercs de la Basoche, i856, p. 35o-352.
248
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
couteau, coupent les brides, enlèvent les housses et les étriers
des mules porteuses de registres'.
Baude a dû beaucoup regarder ces mules parlementaires.
Car il imagina un jour (vers 1 465)1 2 que l’une d'elles écrivit
son testament. Et maître Henri Baude s’v inscrivit au nombre
de ses légataires.
Elle était bien vieille alors, la pauvre mule, car maître Bené
de Bouligny, trésorier de France (mort vers 1 445), général de
France, comme on disait alors suivant le style, un homme
puissamment riche, qui fut banquier du roi dans ses tribu¬
lations et celui du royaume3, l’avait jadis ramenée d’Espagne
et s’en était servi longtemps. Puis Bené de Bouligny l’avait
donnée au seigneur de Traisnel, c’est-à-dire à Jouvenel des
Ursins qui fut chancelier de Charles VII et de Louis XI. Mais,
comme la pauvre bête était tombée malade, Jouvenel l’avait
abandonnée; et elle arriva aux mains de Jean Dauvet qui
n’était que président au Parlement de Paris. Or, ce dernier,
la trouvant trop vieille, ordonna à son page de la bailler à
Alain Delacroix, simple greffier... Grandeur et décadence
d’une mule d’Espagne qui s’exprimait ainsi :
Je l’ay porté avecques maint registre,
Or est il mort et mon poil est tout gris.
Barbeau me tient, je ne sçay a quel titre,
Pour quoy, comment, la raison ne le pris.
Soustenu l’ay puis qu’a porter le pris;
Et sans cesser il m’a tousjours foullée,
Et tellement a de picquer apris
Que, ventre et doz, je suis toute escorchée.
J’ay demeuré, tant que suis vieille, éthique,
Sans riens gaigner et ay perdu mon temps,
Tout mon vivant avec gens de pratique,
Povre et foible de tous membres me sens;
1. Pierre Champion, François Villon, t. I, p. •248, s>4ç>, 25o-a53.
2. J. Quicherat, op. cil., p. 4 (l’année où chacun tendait à son profit).
3. Arch. Nat., Xla 83 io, fol. 5oTO, 22 mai 1467. (Procès entre Catherine et Mar¬
guerite de Fumechon, exécutrices de demoiselle Marguerite Thouroulde, veuve de
Regnier de Bouligny, et Bavant le Danois.)
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIÈCLE. II
PI. XIII
Le chien Baude courant après le jeune broquard (Le dauphin Louis)
l6ibl. Nat., ms. lat. 6222“, fol. 36 r°i
MAITRE HENRI BAL DE, ELU DES FINANCES ET POETE 249
Et, qui pys est, on m'a lymé les dens
(Dont j’ay souffert, pour bien faire, grant mal)
Par cautelle (de bon cueur m’en repens)
A Orléans des mains d’un mareschal !
Mélancoliquement, la vieille mule se rappelait ses jours
de misère, ses maigres rations de foin dans la journée,
l'avoine prise sur les champs quand son maître faisait
quelque enquête sur le plat pays; car elle avait jeûné souvent
et mangé des bourrées dans son râtelier. Parodiant, comme
Villon l'avait fait, la forme réelle des testaments, la vieille
mule défaillante commençait à faire des legs :
Mon carps, premier, qui jadis fut si beaulx,
Entièrement, sans riens en retenir,
Veut estre mis au ventre des corbeaulx,
Car je n’ay pas vouloir de revenir.
Si mes os peuent en quelque riens servir,
Qui veult, les ait, quant ilz seront curé !
Barbeau aura, s’il y peult advenir,
Ma belle voix, et mon chant, son curé.
Pourchasser les mouches, Barbeau héritait aussi la queue de
la mule ; et, de sa langue, il lui était loisible de faire un « trai-
neau », c'est-à-dire une corne pour mettre ses pantoufles. Le
Bailly, qui avait de petites oreilles, ou qui n’en avait pas du
tout, héritera les siennes. Trois grands chiens mâtins des
boucheries de Saint-Germain-des-Prés étaient désignés
comme exécuteurs et « curateurs » de ses os:
Car tous mes biens seront mis en leur main.
Et, comme il convient, à l’heure redoutable de la mort, la
pauvre bête demandait pardon à Barbeau, s’accusait d’avoir
souvent murmuré contre lui :
Collette aura, je le veux ma cropiere :
Propre luv est, elle porte en avant.
Et du surplus de mon habillement
J’ay ordonné, point ne veulx qu’on le celle,
Baude l’aura, qui dit par son serment,
Qu’il ne pourroit plus chevaucher sans selle.
2ÔO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
Puis la pièce est datée, comme tout bon acte authentique :
Donné ou mois qu’on tue les pourceaulx,
L’an que chascun a son proufît tendoit.
Que pour argent on avoit des chappeaulx,
Et que le vin partout cher on vendoit...
Ce que nous devons entendre de la Noël de l'année i465,
où la vie fut chère et où les seigneurs firent la guerre du
Bien Publ ic.
Il reste à nous demander [quel était ce Barbeau, témoin de
l’acte de sa vieille mule, qui «vivait de cris et se nourrissait
de plumes », hantant les environs de la table de marbre :
Entre ung vieil cerf et une grant lisarde,
Entre trois cours et dessoubz deux grans roys,
Au coing d’un gourt que le quint rov regarde,
Dessoubz marbré et tout encloz de bois,
Ou les jours maigrejs] on ovt diverses voix,
Hante ung Barbeau et s’y tient par coustume,
Groz, bien nourry, du lez de Gastinois,
Qui vit de cry et se nourrist de plume !
L’admirable eau-forte qui met tout à coup sous nos yeux la
grande salle du Palais, régnant sur trois cours, ornée des
statues de saint Louis et de saint Charlemagne, la table de
marbre que regarde le roi Charles V, là où se tiennent en
effet les avocats et les procureurs du Palais, assis dans les
stalles de bois où venaient les consulter leurs clients, au
milieu de la presse et des cris; et parmi eux on aurait pu voir
le gros Barbeau « qui se nourrist de plume ». Et c’est vrai
que dans cette grande salle on admirait le modèle du cerf
que le roi Charles VI avait médité de faire couler en or, le
cerf ailé que Bande connaissait mieux qu’un autre, et aussi
un crocodile empaillé où les bonnes gens reconnaissaient les
victimes des géants et des chevaliers d’autrefois L
D’après le contexte, suivant la nature du legs que lui
i. Voir les textes de Jean de Jandun, de Guillebert de Metz, d’Antonio d’Asti dans
Le Roux de Lincy, Paris et ses historiens, p. 1 58-1 09, 533-535.
MAITRE HENRI BAL' DE , ÉLU DES FINANCES ET POETE 25 1
faisait sa mule — le don d’une belle voix — Jules Quicherat
a émis l’hypothèse qu’il s’agit d’un huissier1. Nous pouvons
préciser. Ce doit être Guillaume Barbeau, huissier, sergent
des Requêtes du Palais, que l’on voit emprisonné en i475par
des gens du Châtelet au sujet du renvoi d’une cause où il
représentait le prieur de Notre-Dame-des-Champs.
Pique ancienne entre les deux juridictions parisiennes, et
qu’il nous faut retenir pour expliquer la nouvelle affaire de
maître Henri Bande, les Enquêtes prétendant seules avoir un
droit d’appel indubitable, thèse que soutenaient « ung tas de
jeunes advocats et procureurs2 ». Ce Guillaume Barbeau
émancipait un fils, Henri, écolier à Paris, âgé de quatorze ans
en i483 3. On le retrouve dans une autre affaire qui vint
devant le Parlement, le i5 janvier 1 488 (n. s t. ), et où cet
homme de loi paraît dans une singulière posture4. 11 s’agit
d’un procès fait entre Guillaume Paen, appelant de Guillaume
Barbeau et Jean Maillart, huissiers sergents des Requêtes du
Palais, d’une part, et maître Olivier Le Roux, conseiller du
roi et maître de ses Comptes, et sa femme, intimés d’autre
part. Pierre Paen, écuyer à Saint-Maixent en Poitou, avait eu
un fils, Guillaume Paen, et deux tilles. L’une avait épousé
Olivier Le Roux, l’autre feu maître André de Cousay. A la
mort de Pierre Paen, les tuteurs des enfants de feu Cousay
veulent tout faire mettre sous séquestre; mais l’appelant fut
maintenu par arrêt. Or, bien qu’Olivier Le Roux ait eu « trois
fois plus qu’il ne dcust », il obtint des lettres par lesquelles
<( led. Barbeau a voulu saisir tous les biens demourez du deces
dudit defunct et aussi ceux dudit appellant : lequel remonstra
que du séquestre de lad. complainte estoit procès céans...
1. Les Vers de Maître Henri BauAe, p. 20.
2. Arch. Nat., Xla 4817, 5 janvier i4ç6 n. st.
3. Bibl. Nat., Clairambault 764, 12 mars 1 4 83 n. st. — Cet Henri Barbeau est
dit héritier de son oncle maternel Jean Manne, notaire, le 3o janvier i486 n. st.
Bachelier en lois, reçu avocat au Châtelet le i4 juillet i488. — Un Henri Barbeau,
avocat au Parlement, est dit paroissien de Sainte-Croix en i5ii. (Du Breul, Le
Theatre des Anliquitez de Paris, 1612, p. io5.)
4. Arch. Nat., Xla 483o, fol. 8ovo.
202
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Mais ledit Barbeau ne voult surseoir et si saisit les heritaiges
dudit appellant dont il y a joy bien xij ans... ».
Nous voilà un peu loin du Testament de la mule! Mais
l’esquisse du rapace huissier laisse entrevoir un coin de cette
vie des hommes de loi de la fin du quinzième siècle, vie
d'aventures d’une certaine façon, et qui les conduit presque
aussi souvent à la prison que leurs clients. Et l’histoire d’un
Barbeau explique aussi celle d’un Baude.
Il reste à dire pourquoi Baude a retenu le legs de la selle.
Ce sera l’occasion de lever un nouveau voile tendu sur les
sentiments secrets de notre homme. Car il s’agit là d’une
équivoque, et non pas du désir de posséder la selle de la
vieille bête. Le legs, qui précède, fait à Colette d’une croupière
qui porte en avant ne laisse pas de doute sur l’ordre de pensée
qui occupe alors Baude. Chevaucher sans selle, c’est faire
l’amour1, ce dont Baude entend annoncer qu’il est alors inca¬
pable, sans que nous soyons forcés de le croire.
*
* *
Mais rentrons au Palais où Baude a été Parisien, aussi
Parisien que peut l’être un commis de finances né en Bour¬
bonnais, qui est assez souvent par voies et par chemins, en
particulier dans son Bas-Limousin2; aussi Parisien que le
sont tant de Parisiens, retenus à Paris par leurs offices dans
la capitale, où beaucoup de familles de robe sont d’origine
provinciale ; dans un temps où tout le monde est Parisien,
quand l’Université et le Parlement se tiennent à Paris. Une
i. En voici d'autres exemples :
Sans selle ou bast, a tout le frain,
Avecques mon borgne poullain
L'aultrier cbevauchoy une mulle...
(Bibl. Nat., ms. fr. 1719, fol. 85). Cf. également le refrain de la ballade :
Je ne suis plus ainsi que je souloyo...
Boire sans soef et chevaucher sans celle
(Bibl. de Stockholm, ms. fr., lui, fol. 17).
3. <( Maistre Henry Baulde, en son vivant esleu de Lymosin, demourant a Paris »
(Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 3ovo).
MAITRE IIENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 253
procédure du Parlement criminel le désignera ainsi : « Henry
Baude, bourgeois demourant a Paris1... ».
Nous l'avons vu, à propos de la date de la signature du Tes¬
tament de la mule Barbeau, dessiner le paysage du Palais.
Ici Baude est chez lui ; il connaît tout le monde et tous doi¬
vent le connaître. La Chambre des Requêtes, Baude la nom¬
mera exactement « la Chambre sur Seine 2 » ; les chambres
« Madame » seront celles où bon rend la justice3. Mais Baude
aurait mieux aimé savoir où était, parmi tant de sacs, la
chambre obscure où reposait le sac oublié de son procès4 :
Tant de procès et d’autres choses
Sont es chambres Madame encloses
Qu’on en laissera la moitié:
Si elle n’a de moy py lié,
Actendre me fauldra les roses !
Il y a plus : pour Baude, la Cour, la salle du Palais, sont
des personnes vivantes. Au fait, il les mettra en scène et les
fera dialoguer dans cette « pragmatique » qui semble bien
une scène destinée à la table de marbre, et que l’on peut dater
de i4865. La Cour personnifie l’opinion des gens du Parle¬
ment qui s’imaginent que lorsqu’on a fait de nouvelles ordon¬
nances, corrigé les abus sur le papier, tout est parfait. Une
voix répond ironiquement à chaque proposition du Palais;
une voix qui est comme l’écho de celle de la maison, une
voix lasse et désabusée.
La Court
On a des ordonnances faictes
Et des anciennes extraictes,
Bien correctes et regardées.
Le Palais
A quelque fin ont été faictes.
Les vieilles sont assez parfaictes,
Mais qu’elles fussent bien gardées.
i. Arch. Nat., Xra5i, io mai i486. — a. J. Quicherat, Les Vers... p. 53.
3. Ibid., p. 56. — 4- Ibid., p. 56.
5. Ibid., p. 6a-68. — Dans tous les cas après i48a « Nous avons paix ».
254
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
L'expérience, toujours un peu morose, parie ici. Et l’auteur
intervientà peine, seulement à la fin, parla voix de «facteur »,
comparant ces deux voix à celles des gélinos du village qui
se répondent, comme s'il avait voulu prendre lui même une
attitude prudente :
Comme de ces deux personnaiges,
Tous leurs faiclz ne sont que langaiges ;
Quant l'un parle, l’autre respont.
* *
Mais revenons au jeu des clercs du Palais qui fait que
Bande tient alors prison. Car ces représentations publiques
avaient été interdites par un arrêt du Parlement en 1470 L Un
procès de l’année i4731 2nous permet d’ailleurs de comprendre
les sévérités d’une répression qui allait jusqu’au bannisse¬
ment des clercs joueurs de farces et à la correction de verges
aux carrefours de Paris3; nous y trouvons également le pro¬
gramme de la fête qui peut s’appliquer au jeu donné par
Bande.
Cette représentation avait lieu traditionnellement au Palais,
dans la grande salle, et sur la table de marbre à l occasion
de la fête des Bois (la fameuse table qui servait au repas du
roi lors de son entrée à Paris et qui, ce jour-là, devenait le
tréteau des clercs). Les jeunes employés des procureurs et
des avocats, qui se nommaient les Basochiens, en étaient les
acteurs. La cérémonie se déroulait suivant un protocole inva¬
riable. Trois ou quatre jours avant la fête, un clerc choisi
parmi ceux possédant « lionne voix, haulte et raisonnant »
faisait le cri4, c’est-à-dire publiait le rôle ou annonce
1. Arch. Nat., Xia i486, fol. 162 vo , et non en 1 4 7 7 comme le disent les frères
Parfaict. Cf. Ad. Fabre, Études historiques sur les clercs de la Basoche, p. i5ç), 160.
2. Arch. Nat., X2a3(), 26 janvier 1 4 7 3 n. st. (document découvert par Marcel
Schvvob).
3. Arrêt du 19 juillet i477 cité par Ad. Fabre, op. cit., p. 160, n.
4. Nous avons conservé un charmant a Cri » sous forme de ballade composé par
Roger de Collerye pour l’abbé de l’église d’Auxerre et ses suppôts.
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 255
« ouquel sont escriptz de toute ancienneté les personnages
qui ont acoustumé cl’estre appelez en la sale du Palaiz, le
le jour et veille des Roys; que le roy de la Bazoche est fait
roy de la feve. Premièrement y est appelé Dieu, Nostre Dame,
les presidents, conseillers, et autres ofliciers de céans etd’ail-
leurs ; et mesmement y est nommé et intitulé partie adverse,
des six ans a, fourrier d’amours du roy de la Bazoche et esmail-
leur de hanaps a pié, comme de ce peut apparoir par les
anciens rôles sur ce faiz1... ». Ce n’étaient pas là des appella¬
tions bien honorables, puisque fourrier d'amour « est a dire
maquereau et esmailleur de hanaps a pié, qui est a dire save¬
tier », surtout lorsqu’on les applique à un archidiacre de
Troyes, d'une bonne famille de financiers, Charles Cadier.
Ces critiques des clercs du Palais, offensantes pour l’honneur
des familles, demeurèrent dans la tradition de la Basoche2.
Ce sont elles qui durent amener la défense rigoureuse faite
aux clercs par le roi Louis Xï de donner ces représentations :
mesure qui fut rapportée sans doute au début du règne de
Charles VIII, puisque Baude put faire représenter réguliè¬
rement son jeu en i486. Mais le genre du moins avait évolué.
Au lieu d’attaques directes contre les personnes, « sans res¬
pect ni exception », il s’agit ici d’une satire d’un caractère
général, d'une allégorie, d’une moralité comme on dira
bientôt. Henri Baude ne fut cependant pas plus heureux que
ses prédécesseurs; et ce fut seulement Louis XII qui rendit
aux clercs de la Basoche leurs libertés anciennes.
#
* *
Nous connaissons seulement le thème de la moralité qui
valut à Baude d'être mis au Châtelet; elle est désignée, à l’au¬
dience du 1 1 mai i486, le « jeu joué par les clercs du Palais2 ».
1. Arch. Nat., X2a3g, 26 janvier n. st.
2. Pierre de Miraulmont y fait encore allusion en 1612 (Ad. Fabre, op. cit.,
p. 1 4 1)-
3. Arch. Nat., X2a5i ; J. Quicherat, op. cit., p. ii5.
256
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
C’était une satire contre ceux qui s’opposaient au cours de la
justice et d'un caractère, semble-t-il, assez général. La repré¬
sentation avait eu lieu le ier mai, avec l’agrément de la cour
du Parlement, suivant les usages traditionnels de la Basoche.
Or le 3 mai, de Montereau-fault-Yonne, partait une lettre
royale ordonnant au lieutenant criminel du Châtelet de Paris,
maître Jean de La Porte, de saisir au corps quatre des plus
coupables parmi les organisateurs de la représentation, de les
faire mener au château de Melun, de retenir les autres pri¬
sonniers au Châtelet. Car, on Lavait rapporté au conseil :
(t Aucuns, soubz umbre de jouer ou faire jouer certaines
moralitez et farces, ont publiquement dit ou fait dire plu¬
sieurs parolles cedicieuses, sonnans commocion, principa¬
lement touchant a nous et a notre estât1. »
Ainsi, à minuit, les portes de la maison de Baude sont
brisées; il est jeté dans une prison du Châtelet dont les gens
du Parlement le feront sortir-. Car eux, ils n’entendent pas
obéir entièrement à la lettre royale, et la Cour autorisait
seulement le lieutenant criminel à faire le procès des cou¬
pables à Paris3. Une copie de la « sotie et moralité » lui
était baillée, le n mai ; précieuse copie que le lieutenant pro¬
mettait de rapporter à la Cour toutes les fois qu’elle l’exige¬
rait. Baude, de son côté, faisait agir des influences: le i3 mai,
l’évêque de Paris le réclamait pour sa justice, comme clerc,
et la Cour ordonnait que Baude et ses compagnons fussent
transportés à la Conciergerie du Palais. C'est là un des
innombrables épisodes illustrant la vieille rivalité des deux
juridictions parisiennes. Car les clercs qui furent, avec
Baude, amenés à la Conciergerie n'étaient pas des gens de
rien : Sauvin est le frère d’Etienne Sauvin, procureur;
Christophe Lefèvre, clerc de Michel Joly, est le frère d'un
orfèvre, bourgeois de Paris4.
i. Arch. Nat., X2a5i, audience du 10 mai i486 ; J. Quicherat, op. cit., p. 1 1 3 -
n5, — 2. Seconde épître de Baude au duc de Bourbon (J. Quicherat, op. cit., p. 71).
3. J. Quicherat, op. cit., p. ii5. — 4- Ibid., p. 118-119.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIECLE. II
pi. xiv
Le Roi, ses Conseillers et le fidèle chien Baude
(Bibl. Nat , ms. lat. 6222e, fol. 42 v°)
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 267
La veille de ce transfert, une bonne scène devait se jouer à
l'audience. Les gens du roi venaient réciter à la Cour le jeu
des clercs du Palais que les gens du Parlement connaissaient
mieux qu'eux, et ils leur demandaient d'en écrire au roi.
Baude d’ailleurs ne devait pas être rendu à l’évêque de
Paris; il devait demeurer, jusqu'à son élargissement, à la
Conciergerie. Le lieutenant criminel venait pour l'y inter¬
roger, pour chercher à lui faire déclarer si quelque prince ne
l’avait pas encouragé à accuser particulièrement quelqu’un
dans la sotie incriminée1. Et c’est là que, se morfondant,
Baude se souvint qu il était né à Moulins, qu’il avait pour
seigneur le duc de Bourbon2.
*
* *
C'était alors un vieil homme que le duc Jean II, et assez
près de sa fin3. Sa réputation de bonté était grande; il avait
beaucoup aimé les beaux livres-4 5, les poésies et, dans sa jeu¬
nesse, il avait rimé en compagnie de Charles d’Orléans®,
avant de devenir un beau soldat 6 7 et un administrateur -. A
Moulins, il y avait une petite cour, semblable à celle de Blois
où le duc de Bourbon avait passé sa jeunesse. Tout cela
François Villon l’avait su jadis, quand il avait entrevu la
<( bonne ville » d'Espérance, comme un hâvre, sur son dou¬
loureux chemin. Et il avait nommé le duc Jean son seigneur,
exactement comme Baude le fera.
i. J. Quicherat, op. cit., p. 78. — 2. Ibid., p. 69.
3. La Mure, Histoire des ducs de Bourbon et des comtes de Forez, n. éd. p. p. de
Chantelauze, t. II, p.
4. Le Roux de Lincy, Catalogue de la bibliothèque des ducs de Bourbon précédé
d'une notice sur les anciens seigneurs de ce nom et sur leur goût pour les livres. Paris,
i84g ; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, I, p. i65 et sqq.
5. Pierre Champion, La Vie de Charles d'Orléans, p. 617-620.
6. En particulier dans la campagne de Normandie et de Guyenne. Cf. Bibl. Nat.,
ms. fr. 5"38, fol. 35TO :
Très puissaut duc de Bourbonnois,
En qui François ont confiance
Plus qu’en Hector le Trojannois...
7. D'abord en Guyenne. Plus tard il sera grand chambrier de France.
IL — 17
2 58
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Or maître Henri saluait en lui l'homme d’autorité, le prin¬
cipal » conservateur de police et de justice » capable de le
tirer des mains de ses persécuteurs. Il se réjouissait d’être né
dans sa terre,
Au fin cueur, qui est le meilleur
Et le chef de tout Bourbonnois h
Sur quoi Bande ne manquait pas de célébrer les vertus
royales du duc, héritier d’une si excellente maison. Il rappe¬
lait, justement, la bonté proverbiale de cette famille (Villon
naguère s’en était souvenu), la coutume qu’on y avait d’en¬
tretenir, à Saint-Nicolas, les vieux serviteurs incapables de
servir à Moulins. Volontiers Baude serait entré dans la mai¬
son d'un tel prince, qu’il ne connaissait pas personnellement.
Puis il se lançait dans un éloge enthousiaste du Bourbon¬
nais, son pays natal :
Il est garny d’estangs, de bois,
Vins, bledz, chair, poisson a planté...
Il le célébrait comme le plus plaisant des pays, avec ses
villes et ses châteaux, sans oublier la belle forêt de Tronsaye,
les monnaies forgées à Saint-Pourçain, la grande relique de
la croix, les « beaulx baings chaulx pour la santé », c'est-à-
dire Bourbon et Vichy, l’excellent fromage, le cuir des
vaches et le cordouan des moutons, des draps meilleurs qu'à
Bouen. Et tout ce que les hommes d’autrefois mettaient au
compte de l’agrément et de l’utilité dans le sentiment qu'ils
avaient de la beauté d’un pays ou d’un paysage (si éloigné
de ce que nous y apportons de vue conventionnelle suivant
l’optique des peintres ou la sensibilité des poètes) revenait à
la mémoire de Baude et dans des circonstances, il faut le dire,
assez angoissantes. Qui nierait, au surplus, que le Bourbon¬
nais ne nous présente un charmant paysage français, avec
ses riches et belles campagnes, sa montagne boisée couronnée
i. J. Quicherat, op. cit., p. 69-74.
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 2DQ
de châtaigniers, ses eaux claires, ses rivières sinueuses qui
reflètent un ciel changeant?
Le pauvre Baude en oubliait de parler au duc de son affaire :
et cependant, il demeurait là, dans l’obscurité, entre deux
huis. Certes il serait prêt de voler vers lui, n’étaient ces
trois mois à l’arrêt : mais que le duc dise un mot et Baude
sera élargi. Sur quoi, maître Henri adressait au duc les vœux
d’usage de santé, de bonheur, le paradis à la fin de ses jours :
Escript le premier des dymenches
Ou mois ou vendanges se font,
L’an qu’on portoit les larges manches
A Paris, près du Petit Pont,
c’est-à-dire le ier octobre i4861.
Une seconde épître fut adressée au duc de Bourbon par
Henri Baude, la première n'ayant pas été suivie d’effet2 3.
Elle nous fait connaître le peu que nous savons sur la mora¬
lité qui avait fait emprisonner Henri Baude. Car voici
comment il avouait sa faute :
Or est ainsi que pour louer
Le roy et sa proximité,
Il a fait qu’on a fait jouer
Une briefve moralité,
En laquelle on a récité
Que droict est souvent interdict
A maint, par malle voulenté,
Avecques singulier proufit.
Et tout ainsi qu’erbes, racines,
Roche, pierre, boue et gravois,
La course des fontaines vives
Empescbent bien souventesfois,
Ainsi font, de faict et de voix,
Tous ceulx qui, en particulier,
Sans droit, sans raison et sans loix,
Ayment leur proufit singulier...
i. J. Quicherat, op. cil., p. 74. — Le Parlement avait cependant évoqué sa
cause le 24 mai et, le 26 juillet, Me Henri Baude était élargi (Arch. Nat., X2'5i ;
J. Quicherat, op. cit., p. 117, 119).
3. Ibid., p. 74-79.
a6o
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Or certains de ces pêcheurs en eau trouble, responsables
des maux qui viennent au bien public, ceux-là qui pro¬
voquent les guerres, les disputes, les mauvais rapports,
n’avaient pas été trop contents de l’allégorie de Bande. La
sotie pouvait être à la louange du roi : mais la peinture
était trop directe pour que certains ne se reconnussent pas
dans les herbes et les gravois qui s’opposaient au cours de la
rivière de justice. Cependant Baude n'avait censuré que des
vices, et d’une façon très générale. Pour prouver son bon
droit, il envoyait au prince la copie de sa moralité.
Oh ! il le savait bien : si on le traitait avec tant de rigueur,
c’est qu’on n’ignorait pas qu’il était originaire du Bourbon¬
nais. Mais le prince et la cour de Parlement sont les gardes
et les protecteurs du royaume (comme les cent sénateurs de
Borne); et le duc de Bourbon devait être un autre Pompée,
Pour contraindre les transgresseurs,
Et pour ce portez vous l’espée...
Ainsi Baude se tournait habilement, et anxieusement, vers
son prince, pour la seconde fois. Car, d’une promesse donnée
verbalement, il y avait déjà longtemps, Baude n’avait vu
rien venir1. Il la comparait à la « ceinture de Bourbon »
(c’est-à-dire à l'emblème de sa maison sur lequel se lisait la
devise : Espérance), mais à une ceinture sans boucle, autant
dire inutilisable2. Ce qui n’empêchait pas, gracieusement,
notre poète de prier Dieu pour le prometteur, de lui faire
rappel
De la promesse dessus dicte,
Pour demourer vers Baude quicte.
*
* *
Ce que furent les liens de Henri Baude avec le Bourbon-
1. J. Quicherat, op. cil., p. 82-83.
2. L’écu de Bourbon était accompagné de trois ceintures (Douët d'Arcq, Inven¬
taire des sceaux, n° 46i). Des ceintures sont figurées sur la porte du château de Mou¬
lins ; sur un ancien jeu de paume que le duc avait fait édifier à Montbrison (La
Mure, Hist. des ducs de Bourbon et des comtes de Forez, 1868, t. II, p. 255, 361).
MAITRE HENRI RAI DE, ELU DES FINANCES ET POETE 261
nais et le duc de Bourbon, la demande d’intervention du duc
Jean II dans son procès suffit à le montrer. Mais il est une
autre pièce qu'il nous faut encore retenir à ce sujet : c’est la
<( bulles du cardinal de Guerrande, fol du rov, qui fut a
Mgr de Bourbon 1 ». Il s’agit d’un brevet de goinfrerie délivré
au nom d’un certain
Cadier, chef des serviteurs Bachus,
à un fou de Charles VIII nommé Noël et natif de Guérande.
Toute la plaisanterie consiste à parodier des formules de la
chancellerie apostolique. Ainsi cette pièce est datée du
consistoire réuni :
Prés du Temple ou nostre estât tenons,
Après grâces, ainsi qu’on part de boire,
Publiquement et de fresche mémoire,
Ou bien souvent après disner dormons,
En la saison qu’au reveiller buvons...
Or il faut voir dans ce Cadier un membre de la famille des
Cadier qui ont donné tant de. serviteurs à la maison ducale
de Bourbon. Nous connaissons Guillaume Cadier, dit de
Jaunat, secrétaire du duc de Bourbon, qui passa à Londres la
première année de la captivité de Charles d'Orléans et
ramena en France des instructions de ce prince2. Il habitait
à Moulins, ville où naquit Baude, au point le plus élevé de
la ville, une maison de pierre de taille, avec tour et girouette
armoriées d’un panonceau, chapelle à grands vitraux 3 ; et
il devint le président des Comptes du duc de Bourbon. Il
testa en 1469, demandant à être enterré à Notre-Dame de
Moulins4 : on peut croire qu'il était alors âgé. Un Michel
1. J. Quicherat, op. cit., p. 84-86. — Un autre fou du duc de Bourbon, messire
Galmier, eut les honneurs d’une épitaphe de Jean Robertet (Bibl. Nat., ms. fr.
1721, fol. 2V0).
2. Bibl. Nat , Pièces originales, 566, dossier Cadier, seigneur de La Brosse en
Bourbonnais.
3. Bibl. Nat., Dossiers bleus, 1 4 7 -
4. Bibl. Nat., Carrés d’Hozier, 648.
262
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Cadier était en ce temps-là maître des Comptes. Et, plus près
de Bande, on trouvait un Jean Cadier; Michel Cadier, procu¬
reur au Parlement avant 1 484 ; Charles Cadier, licencié en
lois en 1 464 , archidiacre de Troyes en 1467, et qui fut
nommé conseiller aux Aides après île remarquables péri¬
péties. Car les conseillers généraux ayant refusé les lettres
royales qui 1 instituaient, il en avait obtenu d’autres pour
les présidents qui les refusèrent également, à l’exception de
Bezon qui prétendit introduire de force son candidat. Cadier,
luttant avec les huissiers, fut arreté : Bezon fut pris entre
deux portes, au milieu des procureurs et des avocats, car ce
beau tumulte eut lieu au cours d’une plaidoirie1!
Or, ce Charles Cadier avait pour mère Denise Baguier, la
mère de 1 évêque de Troyes, président de la Chambre des
Aides, d une famille d’officiers de finances que Villon con¬
naissait bien, et Baude mieux encore. Et ces Cadier étaient
apparentés aux Befuge, d’une famille de maîtres des Comptes,
aux Anjorrant, d’une famille d’avocats au Parlement. Charles
Cadier, autant que nous le montrent certains documents,
était un homme d'une réputation douteuse2. Un peu avant
la fête des Bois de l’année 1472, il avait été blasonné par les
Basochiens et il avait dû entamer une action contre Pierre
d’Appoigny, clerc du procureur Laurens, qui l’avait pro¬
clamé <( corretier et fourrier d’amour du roy de la Bazoche,
qui est à dire maquereau3 ». Emprisonné à la Conciergerie,
Pierre d’Appoigny dut payer pour cette parole une amende
de 100 s.4. Ce Charles, qui s’était signalé dans sa jeunesse,
1. Arch. Nat., Xia 48ii, fol. 56, 9 février i46g, n. 6t.; Arch. Nat., Xia 83ii
7 avril 1 46g.
2. On voit que, le 4 juillet 1 4 6 4 , il est poursuivi pour avoir insulté Matenot, le
promoteur, pour lui avoir dit qu’il soutenait une femme mariée. N’ayant pas voulu
lui présenter d’excuses, il fut emprisonné. Il élit alors domicile dans la maison de sa
mère, la Raguière (Arch. Nat., Z103) ; quelques jours auparavant il s’était battu à
coups de pierre avec un nommé Guiot Le Sueur (/6id., 16 juillet 1 464).
3. Arch. Nat., X2a39, le 26 janvier j 4 7 3 , n. st.
4. A employer pour les ornements de la chapelle (Arch. Nat., X2a3i). — On voit
que ce Pierre d’Appoigny était, en i479, commis à faire le payement des gens de
guerre (Arch. Nat., Xia g3i8, p. 34).
MAITRE HENRI BARDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 263
par des actes de violence et des paroles injurieuses, peut
bien être le serf des serviteurs Bacchus nommé par Henri
Baude. Il serait piquant de voir qu’un certificat d’ivrognerie
délivré par Villon à un Raguier fût complété par un brevet
de goinfrerie délivré par Baude à un Cadier, descendant des
Raguier. Quant au titre d’episcopils donné à l’archidiacre de
Troyes, il aurait un sens fort comique : car, en réalité, ce
titre appartenait à son oncle, Louis Raguier, évêque de
Troyes ( 1 45g- 1 4S3) .
*
# *
Une autre aventure, en i486, celle-là de conséquence tra¬
gique, nous montre que maître Henri Baude n’avait pas
cessé d’exercer des fonctions administratives (depuis 1476, on
le voit signer comme greffier, à côté des élus pour le roi,
l’assiette de l’impôt en Bas-Limousin et, l'année suivante U H
sera même qualifié du titre d’élu, en 1 4S71 2) -
Or, en i486, maître Henri Baude avait reçu une commis¬
sion difficile3 et il avait dû aller jusqu’à Sainte-Menehould
porter un décret sur les biens d’Antoine, bâtard de Bour¬
gogne4 5. Suivant sa coutume, Baude remplit son devoir
avec décision. Mais il est évident qu’il avait une forte partie à
jouer avec le Bâtard qui était un homme orgueilleux, et dont
le caractère semblait justifier sa devise : Nul ne s'y frote \ Car
c’était un puissant personnage que ce fils de Philippe le Bon
et de Jeannette de Presles, grand guerrier, chevalier de la
Toison, qui avait tour à tour combattu les Gantois, les Maures,
les Liégeois et les Suisses. Commandant l'avant-garde bour-
1. BiLd. Nat., fr. 23go3, fol. 80.
2. Ibid., fol. 89.
3. Arch. Nat., Xra5i, 6 janvier 1487. n. st. (J. Quicherat, op. cit., p. 120).
4. Surtout ce qui suit, cf. Pierre Champion, H. Baude devant le Parlement de
Paris, p. 79-86, dans la Romania, t. XXXVI, 1907.
5. Les portraits du grand Bâtard confirment cette dureté. Voir celui du Musée
Condé à Chantilly ; l’effigie de Dresde reproduite dans les Chefs-d'œuvre d'art ancien
à l'exposition de la Toison d'or à Bruges en 1907 p. p. le baron Kervyn de Letten-
hove, etc... Bruxelles, 1908, in-4.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
264
guignonne à Granson, il avait été fait prisonnier dans la
déroute de Nancy en M77, était tombé au pouvoir du roi
René qui l’avait remis aux mains de Louis XI. Mais ce der¬
nier se l’était attaché en le comblant de faveurs \
En i486, le bâtard de Bourgogne, qui a soixante-cinq ans,
vient d’être légitimé par Charles YIll. 11 vivait noblement,
administrant ses nombreuses seigneuries1 2, dans un luxe
princier qui se manifestait, entre autres, par une collection
de superbes manuscrits3; ainsi le Bâtard rappelait le faste
paternel et montrait un goût faisant contraste avec sa vie
mouvementée L
Or, le 12 février i486, maître Henri Baude reposait dans la
maison du grenetier de Sainte-Menehould. A minuit, Denis
Bournel, bâtard de Naux, capitaine du château, accompagné
de Lambert Rabucan, de Thibaut le Vert, de Nicolas Malgarny,
de Girard le Pescheur, se saisissent de Baude endormi. Il est
jeté à bas du lit, tiré par les cheveux, frappé jusqu’au sang,
transporté en chemise dans le château de Sainte-Menehould
aux cris de : « Bibault, traître, te faut-il plaider à Monseigneur
le Bâtard, comte de cette ville, et à ses gens? A cette heure
sera la tin du procès, car tu es mort et n’échapperas jamais
en vie de nos mains! » Ou bien, il pouvait encore entendre
ces paroles peu rassurantes pour lui : « Etes-vous venu, notre
maître? Le diable vous a bien amené ici. Fait-il bon plaider
à Mon seigneur le Bâtard et à ses gens? Au fort, quand vous
ne fussiez venu ici si vous ne fussiez pourtant échappé : car
il y a des gens sur les champs ; s’ils vous eussent rencontré,
1. Chastellain le nomme « très gentil bel chevalier entre mille, en qui Honneur
et Nature avoient mis des dons beaucoup » ( Œuvres , III, p. 96).
3. Il était seigneur de Heures en Flandre, de Crèvecœur, de Vassy, comte de
Sainte-Menehould, de Château-Thierry, de Guines, de Grand-Pré, de la Roche en
Ardennes et de Steenberghe.
3. A. Boinet, Un bibliophile du quinzième siècle. Le Grand Bâtard de Bourgogne,
dans la Bibl. de l'École des Chartes, t. LXVII, 1906.
4- Suivant une conjecture de M. A. Piaget, il est l’un des auteurs interlocuteurs
du dialogue libre sur les différentes gouges, pièce qui se rencontre dans le manuscrit
fr. 1721, fol. g5, contenant des poésies de Baude ( Romania , 1921, p. 1 73).
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIECLE. II
pi. xv
L’auteur offrant son livre au Roi Charles VIII
(Bibl. Nat ms. lat. 6222e)
MAITRE IIENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 265
ils vous eussent mis et détaché en cent mille pièces! Il vaut
mieux noyer que faire pendre ou tuer! » Ainsi ces brutes
plaisantaient, sinistrement, dans la grosse tour du château.
Et Baude, qui grelottait, les pieds nus par un froid très vif,
pouvait encore entendre le bâtard de Naux qui se distinguait
par ses menaces : « Cnides-tu avoir la raison de Monseigneur
le Bastard? Quant il t’aura faict mectre en pièces, et plus
homme de bien de beaucoup que tu n ez, il n’en sera autre
chose! » Et le capitaine du château avait fait mettre Baude
et ses compagnons aux fers : on lui avait enlevé ses lettres,
cédules, quittances, tous ses biens...
Ainsi l’avait ordonné le grand Bâtard de Bourgogne; ainsi
l’avait fait Girard Bournel, son lieutenant.
Ce fut là une grosse affaire, qui eut, dans le monde de la
justice et des clercs, un retentissement considérable. Car
Martin de Bellefaye, lieutenant criminel du Prévôt de Paris,
aujourd’hui conseiller à la Cour (un homme qui pouvait
d’ailleurs avoir des égards pour un joueur de moralités
comme Baude, car, dans sa jeunesse, il avait voulu monter
une farce avec ses clercs, en i46od),se rendait auprès du grand
Bâtard pour l’interroger et faire mettre Henri Baude en
liberté. Denis Bournel et ses quatre principaux complices
étaient ajournés à comparaître devant le Parlement; mais
comme ils ne se présentèrent pas, le bénéfice de leur défaut
fut adjugé à Henri Baude. Le 11 avril 1487, le Parlement les
condamnait à 4oo 1. p. d’amende envers Baude et à 4oo 1. p.
envers le roi, à tenir prison jusqu’au paiement de ces
sommes
Ainsi Baude voyait ses persécuteurs poursuivis à leur tour
et il pouvait espérer recouvrer à la fois son argent et son
amende. Mais il allait connaître, ce qui ne devait pas le sur-
1. Pierre Champion, François Villon, II, p. 332.
a. Arch. Nat.,X2a5i, loi. i3 (publication légèrement abrégée dans Quicherat,
op. cit. , p. I 2 1-125).
2 66
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
prendre sans doute, ce dont il avait eu déjà à souffrir, tous
les procédés dilatoires de la justice 1 .
Le 17 octobre i4S8, un arrangement survenait entre le
bâtard de Bourgogne et maître Henri Baude au sujet du paie¬
ment de son amende qui se montait à 5oo 1. avec les frais.
Guillaume de Willecocq, argentier, payait à Baude 200 1. et,
pour le surplus, se constituait « acheteur de biens » ; il s’en¬
gageait à acquitter toute sa dette avant le 2 février 1489- Or, le
29 décembre 1 4 S g , le Bâtard faisait discuter le fond même de
l’affaire devant le Parlement, prétendant que Baude avait
été retenu prisonnier pour une certaine somme qu’il devait
au bâtard de Naux, et que lui-même n’avait jamais approuvé
la violence qu’on lui avait faite. Le i5 juillet 1491, on voit
que Henri Baude réclamait le bénéfice d’un défaut contre
Antoine de Bourgogne. Dudrac, son avocat, rappelait l’arrêt
de la Cour contre le bâtard de Naux, ses procédés dilatoires,
la mauvaise volonté du Bâtard pour faire amenerà la Concier¬
gerie les délinquants, et il demandait l’exécution d’un certain
arrêt du 5 mai 1 49 r -
Quant à Petit, avocat du bâtard de Bourgogne, il répli¬
quait qu’il n’y avait pas matière à plaidoirie, mais à jugement
d’un défaut, que le bâtard de Naux n’avait rien de commun
avec Antoine de Bourgogne, qu’il n’était pas son serviteur :
« pourquoy dit que ladite requeste baillée par ledit Baude
est impertinent et non recevable et n'y doibteslre obtempéré».
11 y a 1 ieu de croire que l’affaire traînait encore en i4g6...
*
* *
N’y avait-il pas là de quoi dégoûter de la justice un homme
de loi lui-même? N’était-ce pas le moment de déclarer que la
justice était morte en France, depuis longtemps, avec le roi
Charles Vil qui la voulait bonne et brève, « au povre comme
1. Sur toute la suite de cette affaire, cf. Pierre Champion, Henri Baude devant le
Parlement de Paris, dans la Bomania, t. XXXVI, p. 80.
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 267
au riche, et petit comme au grant ». C'est bien le sentiment
qui animait en ces jours Henri Baude, ruiné et vieilli. Il
l’avait éprouvé, au surplus : jamais le métier d’officier subal¬
terne de finances n’avait nourri son homme, du moins celui
qui l’exerçait loyalement1. On sent que Baude est à la fois
suppliant et indigné. Il adressait à la cour du Parlement
requêtes sur requêtes2 :
Tant a cropy mon sac en Parlement
Qu’il a couvé ung grant tas d’incidens
Et eust couvé encore plus largement...
Et maître Henri Baude suppliait un tiers d’intervenir en sa
faveur auprès des présidents :
Encore ung coup, en la chambre sur Seine,
Vous plaise aller Baude ramentevoir
Tant que l’en puist de luy mémoire avoir
Car dix ans a qu’il est en cette peine !
Baude imaginait que son cœur commençait un dialogue3
avec le fameux sac à procès, dans un morceau où il parodie
les versets 3 et 4 du psaume i4a : Quia persecutus est ini-
micus animam meam : liumiliavit in terra vitam mearn. Col-
locavit me in obscuris sicut mortuos sœculi : Et anxiatus est
super me spiritus meus; in me turbatum est cor meum.
Précieux sac, à tout jamais perdu, au milieu de tant d’autres
sacs à procès4 !
Mon juge fait de l’entendu,
Mon advocat au bras tendu
Et mon procureur négligent
Demandent sans cesser argent,
Quant j’ay tout le mien despendu.
Mon procès est au sac tendu,
Lequel je tiens plus que perdu,
Riens n’y vault estre dilligent,
Mon juge.
i. Vallet de Viriville, Nouvelles recherches, p. io.
a. Cf. la tapisserie du manuscrit de la Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 63v0 :
Je gaigneray si je ne faulx.
3. J. Quicherat, Les Vers.., p. 54-55. — 4. Ibid., p. 55.
268
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Je me suis a eulx actendu.
L’un dit qu’il m’a bien deffendu,
L’autre se plainct du payement ;
Mais je prye a Dieu, qui ne ment,
Que par le col soit il pendu
Mon juge !
Longtemps suant d’angoisse dans son petit coin, Baude
avait attendu quelle serait l’issue de son procès1. Mais sans
doute n’avait-il plus d’illusions à ce sujet2. 11 pensait comme
le « bonhomme » qui tient deux sacs à procès dans sa main3 :
Sire, trop cher vendu justice
M’avez : Rendez moy le trop pris?
LE JUGE.
C’est a cause de mon office :
Qui veult n’en a pas pour le pris.
LE FOL
Puisque du mal on n’est repris
Et que les grans n’en font que rire,
Je voy bien, mais je n’ose dire,
Qu’on fera comme on a apris !
Le résultat le plus certain pour Baude, c’est qu’il avait
perdu tous ses biens dans ses poursuites. Alors on comprend
pourquoi il évoquait, à propos des juges, la punition que
subit l’un d’eux4 :
Cambises qui fut roy de Mede
Ung mauvais juge escorcher feit.
La peau au siégé son filz mit
Pour donner exemple et remede.
*
* *
Mais Baude n’a pas été qu’un élu malchanceux, un plai-
1. J. Quicherat, op. cil., p. 55-56.
2. Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 5gv0 :
Ung limier voy ce me semble sur l’erre.
3. Ibid., fol. 53 v°.
4. Ibid., fol. 49.
I
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 269
deur infortune, lin basochien victime des gens de loi. Il a été
un observateur et un censeur de son temps, un vrai bourgeois
qui a dit son mot de politique à propos des grands événe¬
ments qu'il a vus. Et il faut avouer qu'il a été particulière¬
ment bien placé pour le faire, puisque, après une fugue pour
suivre le dauphin Louis, Baude demeura un fidèle serviteur
de Charles VII; et il a traversé le règne de Louis XI, vu la
révolte des princes qui suivit la mort du grand autoritaire,
observé la régence et l'avènement du roi Charles VIII.
Louis XI a-t-il gardé rancune à son serviteur qui l'avait
simplement lâché durant ses tribulations P On ne voit pas,
du moins, qu'il l’ait destitué; et il semble même qu'au moment
de ses grands ennuis, Baude se soit tourné, sans succès d’ail¬
leurs, vers son ancien compagnon 1 :
Souvieigne vous, ce dit Baude, de moy.
— Bien m’en souvient, ce luy respond le roy.
— Mais de quoy sert sans effect souvenir?
Autant vauldroit promettre et riens tenir,
L’un vault l’aultre, différence n’y voy.
Dans un autre rondeau, Baude disait encore2 :
Baude, que pence tu ? — J’escoute.
— Et quoy? — S’il cherra quelque goûte...
— De quoy ? — De la gresse de court.
— Tu pers temps; on la tient si court
Que l’on ne sçait ou l’on la boute.
Tout cela sans grande amertume. Car il est le bon limier
qui ne varie pas, dira-t-il, et qui n’abandonne pas sa piste3;
il se nomme le bon « chien baude » qui aimera par-dessus
tout buissonner dans le taillis 4.
Du temps de Louis XI, on peut encore dater l’admirable
ballade5 qui fait parler Antoine de Chabannes, comte de
1. J. Quicherat, op. cit., p. 36.
2. Ibid. y p. 37. — 3. Ibid., p. 46. — 4. Ibid., p. 73.
5. Cette belle pièce, qui rappelle tout à fait le dialogue de Baude, se rencontre
seulement dans le manuscrit de la Bibl. Nat., fr. 12490, fol. ia2V0-i23, avant une
270
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Dammartin, naguère dévalisé par ce petit seigneur de l’ Ile
de France, Charles de Melun. Antoine, incarcéré au début du
règne de Louis XI, contemple, dans sa misère, son rival de
jadis, dont le luxe avait tant scandalisé les Parisiens :
Dont viens lu, Martin ? — de Melun.
— Et que dit on P — J’ai veu Chariot.
— Par ta foy ? — Il est tout commun,
Aussi camus comme ung rabot.
— En bon point ? — Ront comme ung sabot.
— Quelle chiere fait il P — Sans dire mot,
Ils actend que le vent se tourne...
Que dit il ? — Ses heures a jung,
En regardant bouillir le pot.
— A quoy passe t il temps? — A quelqu’un,
Contemplant le bon temps qu’il ot.
Est-il asseuré? — Non pas trop.
— De quoy a il peur? — Qu’on l’enfourne!
Qu’atend il ? — Il n’est pas si sot,
Il actend que le vent se tourne.
Un autre temps, un autre prince seront plus chers à Baude,.
encore que l'élu ait fait, comme il convient, l’éloge des trois
princes qui se sont succédé : son prince préféré sera le bénin
Charles \ III. Mais en bon Français, qui a horreur des ligues,
il déplorera la révolution faite par les princes, ce temps de
la régence qu'il qualifiera en deux mots1 :
Broulis avec Oultrecuydance...
Et surtout Baude poursuivra de son ironie les « convoi-
teux » qui envahissaient toutes les régions du pouvoir. Mais
plus que toute chose, il appréciera la paix qu'il célébrera
dans un petit placard qui fut affiché en i4S2-’.
Il semble bien qu’une de ces pièces, des plus obscures,
« Les dix visions Baude3», désigne la prise d'armes de 1 485 .
pièce de P. Danche et à la suite d'un tapis de Baude. Son atlribution n’est donc pas
absolument certaine. — Le Roux de Lincy l’a publiée dans son Recueil de chants
historiques français, I, p. 36i-362.
i. J. Quicherat, op. cil., p. 61. — 2. Ibid., p. bq. — 3. Ibid., p. 88-90.
MAITRE HENRI BAUDE, ELI DES FINANCES ET POETE 2"] ï
Morceau d’un véritable intérêt pour la biographie du poète,
puisque Baude nous dit alors qu'il se trouvait « vieil et
cassé » :
Mon vert et jaulne temps passé,
Et mes cheveux perdans le gris.
Dans cette sorte de rêve, il semble assuré que « le tas de
bêtes » qui pâturent furtivement et qui n’ont pas de tête,
désigne la révolte sans direction; l’Angleterre est cette
grande nef emportée par le vent de la tempête; l’aigle à deux
têtes ne peut être que le duc Maximilien; la double croix
indique le duc de Lorraine et le taureau, la maison de Foix,
suivant les figures de leur blason :
Et les saiges dissimuloient,
Les craintifz tousjours escoutoient,
Les folz n’en faisoyent que rire !
Alors Baude se rangeait plutôt parmi ces derniers qui
tirent d’ailleurs la moralité des événements. Une franchise
reconnue, « car jamais Baude ne varia1 »,que nous trouvons
d’ailleurs marquée dans la plupart des circonstances de sa
vie, telle est en définitive la morale de maître Henri Baude,
franchise qui demeurait aussi la règle de son art.
*
* *
A cet âge de la prose qu’est la fin du quinzième siècle
français, nous ne devons pas demander un lyrisme dont il est
incapable, en particulier à maître Henri Baude. Nous note¬
rons au contraire chez lui les traits saillants du basochien
têtu, cynique et politicien, qui annoncent déjà le caractère
du bourgeois français.
Comme tout bon bourgeois, Baude se montre critique cri¬
tiquant. Il passera au crible le monde entier (c’était d’ailleurs
i. Souscription à l’éloge du roi Charles VII (Vallet de Viriville, Nouvelles
recherches, p. i3).
272 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
un genre accoutumé dans les sortes de revues de ce temps) :
Tel il nous apparaît dans la « Déclaration » 1 qu’il formulera
ainsi :
Je n’ay trouvé en l’Eglise que vices,
Et aux nobles, orgueil, fierté, delices ;
Aux laboureurs, faulse condicion,
Et aux marchans, toute déception...
Bref, tous estatz sont, la ou j’ay esté,
Ambicieux, confuz en vanité...
Et Baude dressera déjà la liste des « pourquoy2 » : elle n’est
pas encore close.
Cdiez lui aussi, il y a lieu de noter le mépris que l’homme
de plume a toujours témoigné à l’homme d’épée, le civil qui
raille le militaire. Un des meilleurs morceaux de Baude nous
présente précisément la caricature du « gorrier bragard »,
c’est-à-dire du coureur de femmes qui porte des braies à la
mode nouvelle, comme les gens de la suite du roi, et qui est
une espèce de demi-solde fort bien dessiné par notre bazo-
chien 3 :
De noir veloux fut la robe empruntée
D’un mien mignon, fourrée pour le chault,
Une chesne de leton surdorée
En my juillet, sur ung petit courtault,
Souliers camuz, boufiz comme ung crapault,
Large bonnet avoit a suffisance ;
La chemise par le collet luy sault :
Chascun s’en rit et il y prent plaisance...
Ung grant laquais luy portoit son espée
(Dont la moitié du fourreau luy desfault),
D’une robe revestu deschirée,
Comme s’il vinst freschement d’un assault;
Faulte d’argent a tous propoz lui fault...
« J’ay », ce dit-il, « despendu en l’armée,
Tout mon vaillant, dont pas n’ay esté cault ;
Mais encor ay une terre engaigée
A réméré pour plus qu’elle ne vault;
J’en pers les fruictz, mais de ce ne me chault,
1. J. Quicherat, op. cit., p. 47*48. — 2. Ibid., p. 49*5i.
3. Ibid., p. 81-82.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIECLE. II
PI. xvi
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Le bonhomme et la toile d’araignée
(Bibl. Nat . ms. Ir. £4461, fol 46|
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 2^3
Car je prendray d’amour telle alliance,
Que l’on verra que je volleray hault! »
Chascun s’en rit et il y prent plaisance.
Gomme si rien ne devait manquer à la psychologie de ce
bourgeois, Baude excelle dans les logogriphes, et qui pis est,
dans les calembours. Enfin, il faut avouer qu'il aime beau¬
coup faire l'éloge du temps passé.
Une pièce, qui peut dater de 1490 environ et que Baude
adressa à Charles VIII quand il commença de régner par lui-
même, lui propose en effet, comme modèle, le roi Charles VII
(et c’est vrai qu’au temps où Baude put avoir vingt ans,
Charles VU était devenu un roi exemplaire). Baude exhorte
le jeune souverain à respecter cette assise du vieux royaume
qu’a été la justice; et l'on sent que ce qu'il admire surtout
chez Charles VII, en administrateur expérimenté, ce sont les
ordonnances de Nancy (i445) qui ont créé l’armée régulière,
chassé les pillards qui feront leur rentrée dans les bandes
armées au temps de la révolte des princes; pièce très belle, qui
porte témoignage du bon sens de Baude, de sa fidélité envers
son roi 1 II. :
Alexandre, Constantin et Pompée
Et Charlemaigne, a tout sa grant espée,
Pourquoy est ce, de droit et par office,
Qu’on les nomme grans en toute contrée
Et autres, non? — Pour maintenir Justice.
Qui feit les roys regner en prospérant ?
Qui feit Rommains longtemps en acquérant ?
Qui feit César occident conquérir ?
Qui surnomma Charles le conquérant ?
Pourquoy vit on, sinon en espérant?
— Pour Justice droictement maintenir.
Qui augmenta le royaume de France?
Qui luy donna si grant magnificence?
Qui recouvra Guyenne et Normandye,
1. J. Quicherat, op. cit., p. gi-g3.
II. — 1S
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
274
Puis quarante ans, sans faire vyolance,
En si brief temps, a petite puissance ?
— Ce fut Justice qui y fut acomplye.
Qui y feit paix longtemps apres durer,
Tant qu'on n’osoit contre droit murmurer :
Chascun vivoit en grant transquilité
Que n’oïssiez le nom de Dieu jurer
Comme a présent on le voit parjurer?
— Ce fut Justice et sa fille Equité.
Par qui fut ce qu’on chassa les pillars,
Et les courtois mis ou lieu despaillars,
Dont le peuple fut tout morne et transy,
Et qu’on retint des notables vieillars,
Car ilz sçavent les tours de leurs billars?
— Par Justice qu’on trouva a Nancy.
A la garder doibt on faire debvoir :
Car on ne peult sans elle paix avoir,
Ne par armes, ne par autre puissance.
Si prie a Dieu, de très humble vouloir,
Que préserver vueille par son pouvoir
Le chef entier et le peuple de France!
Cette belle pièce, nous ne pouvons la séparer de l’admi¬
rable portrait en prose que Baude a tracé du roi Charles VII,
souverain qu’il a pu observer au travail et dans sa gloire,
vers i458 L
Le roi victorieux, ponctuel aux conseils qui remplissaient
chacune de ses journées, entouré de ses vieux serviteurs,
respectueux avec les femmes, libéral, sobre et pieux, n’ayant
qu'une parole, pensant continuellement aux affaires de son
royaume et au soulagement de son peuple, avec sa maison
ordonnée, son armée régulière, son budget établi, signant
toutes les pièces importantes de justice et de finance, s’il
demeure de goût solitaire, ne ressemble plus en rien au jeune
prince du temps de Jeanne d’Arc, doutant de son droit et de
sa naissance, gueux et mystique, secret, conduit par les uns
. Vallet de Viriville, Nouvelles recherches, p. 7-1 3
MAITRE HENRI B AUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 2y5
ou les autres, endormi dans une torpeur dont rien ne peut le
tirer dans ses châteaux de la Loire, ni la misère de son peuple,
ni la guerre, ni le miracle de la jeune fille morte pour sa
cause !
Gomme il diffère du triste souverain dont Jouvenel des
Ursins a tracé un impitoyable portrait1! Et il était juste
qu’un tiers, à qui Baude avait communiqué son ouvrage,
ait songé à l'adresser au roi Charles VIII afin que le jeune
prince se le fit lire2. C’était là en vérité un bon doctrinal pour
un jeune roi. Et Baude eût été digne de figurer dans un de
ses conseils qu’une belle miniature nous représente3.
Un roi, d’un type idéal, est assis sur son trône, sous le dais
fleurdelisé, vêtu de l’ample manteau royal; la couronne ceint
ses longs cheveux blonds. Assis sur des bancs, autour d’un
bureau couvert d’un tapis vert, ils sont là, les bons serviteurs
qui vérifient ou discutent les comptes. Avec leurs faces rudes
et rases, leurs yeux vifs, ils semblent revivre en chair et en
os. L’un d'eux vient de répandre sur la table, chargée de
paperasses, des rouleaux d’or. Il semble regarder un chien
rouge qui se tient aux pieds du roi et qui parait surveiller cette
scène. Ce chien rouge, c’est le véridique Baude, celui-là que
nous retrouverons dans toutes les images de ce curieux ma¬
nuscrit, dans la figure de la Praguerie perdant la suite du
grand cerf ailé pour courir sur les fumées du petit4, quand
l’auteur offre son livre au roi Charles VIII, au grand Conseil
de Justice5, au milieu des hommes d'armes groupés sous la
bannière du Cerf volant6.
Et telle était bien la place du clairvoyant et fidèle serviteur.
1. Bibl. Nat., ms. fr. 1 6 2 5 ç> (Épître aux États de Blois et d’Orléans).
2. Souscription à l’Éloge de Charles VII (Vallet de Viriville, Nouvelles recherches,
p. 10). Le traité n’est pas antérieur à 1 4 83 (Ibid., p. n, n. 4).
3. Bibl. Nat., ms. lat. 6222e, fol. 42vo.
4. Ibid., fol. 36r0. — 5. Ibid., fol. 3<)vo. — 6. Ibid., fol. 4i.
276
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
*
* *
On sait le succès qu’eurent, dans la seconde moitié et
surtout à la fin du quinzième siècle, les sujets allégoriques
et satiriques. Henri Bande a beaucoup sacrifié à ce genre.
Mais il l'a fait sous une forme bien nouvelle, et, semble-t-il, à
la requête de tapissiers. Bande a en effet composé un très
grand nombre de « Dictz moraulx pour faire tapisserie1 »r
rimé les légendes d'un assez grand nombre de « tapis » comme
l’on disait.
Au temps de Charles VI et de Louis d’Orléans, cet art de la
tapisserie, magnifique et délicat, illustrait déjà la plupart
des inventions littéraires : scènes religieuses, tableaux d’his¬
toire et de bataille, chansons de geste, le Roman de la Bose,
1 1 1 i s toi re de Troie, celle de Duguesclin, sujets de chasse ou
de la vie champêtre, conversations galantes, sujets allégo¬
riques comme le tapis d’Humilité, d’Orgueil, de Bonté, de
Beauté, des Sept Arts. Telles étaient les scènes principales
qui décoraient noblement les demeures des princes2 : nous
possédons encore quelques-unes de ces pièces qui ont passé
les âges, et nous les connaissons surtout par des inventaires
aussi minutieux que les catalogues des librairies de ce temps.
Mais il faut avouer que les légendes indiquées par Baude,.
les projets de cartons qu’il nous a laissés en quelque sorte
(certains du même temps étaient destinés à des verrières) 3
forment une précieuse et très originale collection. Elles
marquent un grand changement dans le goût, qui devient en
quelque sorte bourgeois, pour l’ameublement de cette époque.
Car il s'agit ici de scènes parfois très libres, toujours sati¬
riques, où l'auteur a mis tout son talent, ses qualités drama-
1. Rubrique du ms. de la Bibl. Nat., fr. 1716.
2. Jules Guiffrey, Histoire de la tapisserie depuis le moyen âge Jusqu'à nos jours,
Tours, 1886, et surtout son Histoire générale des arts appliqués à l'industrie... Les tapis¬
series du douzième à la fin du seizième siècle. Paris, 1911.
3. « Bons dietz moraulx pour tapis ou verrieres de fenestres. » Bibl, Nat., ms. fr.
1717, fol. 57ro. Rien n'indique que ces compositions soient de Baude.
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 2 ’j’]
tiques, le sentiment si juste qu'il avait du dialogue. Et c’est
précisément le « fol », nommé quelquefois le « laboureur»,
qui se chargera de tirer la moralité de ces images.
Car si Baude, sous le titre d’ « hystoire poétique »,nous a
dit, dans ses projets de tapis, les amours de Jupiter et de Léda,
la belle Hélène, Athis, Tantale, la quenouille de Clotho, les
infortunes de Yulcain1, etc., la plupart des idées qu’il nous a
laissées sont des caricatures pleines de fantaisie et d’humour ;
elles sont le fruit de l’expérience de sa vie.
Voici par exemple le « bonhomme » qui regarde une grande
toile d’araignée tendue entre deux arbres : T « homme de
cour » l'interpelle2:
Bon homme, dis le moi, si tu daignes,
Que regardes tu en ce bois?
LE BONHOMME
Je pence aux toiles des eraignes,
Qui sont semblables a noz droiz :
Grosses mousckes, en tous endroiz,
Passent : les petites sont prises.
LE FOL
Les petiz sont subgects aux loix
Et les grans en font a leurs guises !
Ces « bonnes inventions3 », qui ont joui d'un véritable
succès (nous les rencontrons dans un assez grand nombre de
manuscrits4), se présentent à nous comme des images d'un
caractère populaire ; elles nous rapportent les dictons du
commun. Ainsi ce gros homme qui tient à la main un grand
1. Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 47. — Dans le manuscrit de Chantilly 5io, qui
contient ces morceaux sous la rubrique : « Autre histoire poétique d’Europe »,ils sont
précédés des & six histoires d’Athéon » et des « six histoires d’Apollon ». Ces pièces
sont-elles de Baude ?
2. J. Quicherat, op. cit., p. 96-97.
3. Rubrique du ms. fr. 1716, fol. 47.
4. Bibl. Nat., ms. fr. 1716, 12490, 2 4 4 6 1 ; Bibl. de l’Arsenal, ms. n° 5o6i ;
Bibl. du Musée Condé à Chantilly, n08 009, 5 10.
278
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
verre plein de vin s’adresse à maître Jean Avis, médecin du
temps de Louis XI et de Charles VIII 1 :
Quant je boy, maistre Jehan Avis,
Je ne sens ne mal ne friçon.
LE MEDECIN
Guery estes, a mon advis,
Puisque vous trouvez le vin bon.
LA FOLLE
La taincture de vostre viz
A plus cousté que la façon.
Voici encore l’image du Calife de Bagdad (le galiffre de
Baudas) assis devant sa table chargée de ferraille, marteaux,
cloches, landiers, fers, maillets, clefs, hallebardes, épées,
pour qui tout est victuaille, et qui se dispose à avaler une
enclume: image que le roi Charles VIII avait pu voir dans
la rue Saint-Denis, lors de son entrée à Paris, el où le peuple
reconnaissait la caricature des gens qui le grugeaient2.
Ainsi maître Henri Baude avait proposé aux artisans de
son temps3, le sujet du pauvre laboureur ((taillé, pillé,
jusques au fondement » ; l’effrontée bergère Margot qui invi¬
tait, le berger à tirer «dans sa motte »; le vilain qui a mis le
feu à un tas de paille pour se faire craindre et qui donne en
vain l’alarme; les « gorriers » de cour qui ont les yeux bandés
et toute cette ménagerie du Palais qu’il affectionnait : d'abord
les ânes en faveur qui régnent sur les autres bêtes cornues;
l'âne qui chassait d’un parc les autres bêtes, ce qui
inspire au renard, qui apparaît au sommet d’une tour, cette
réflexion :
Puis qu’asnes font des gouverneurs,
Et bestes allèguent raison,
Regnars mengeront maint oison
Soubz umbre des dissimuleurs.
1. J. Quicherat, op. cil., p. 97.
2. Ibid., p. 99-100. — Ce tapis n’est donné que par le ms. fr. 12490, fol. ii9ro.
3. Je suis ici le ms. fr. 1716, car Jules Quicherat n’a recueilli qu’un très petit
nombre de ces tapis ; pièces dans le même ordre dans le manuscrit de Chantilly 5 1 o ,
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POÈTE 279
Et voici encore les maigres ânes de Mirabeau qui se dévo¬
raient l’un l'autre; les ânes volants qui sortent de la trompe
de Faveur; l’âne qui préfère manger des chardons que de se
voir empalé dans un parc, comme le noble cheval.
Maintes scènes produisaient le petit bonhomme qui peine
et qu’on saigne quand il fait entendre sa plainte; le peuple
qui paye tout et ne peut avoir la paix. Et Baude montrait encore
l’étonnant pressoir où l’on tire de l’huile de cailloux; l’im¬
prévoyant qui tranche la branche sur laquelle il est juché;
l’homme de village caché sous le rocher en attendant un
temps meilleur. Car Baude excellait à tirer la philosophie
de son expérience de chaque jour en montrant l’homme qui
dégringole les escaliers dangereux de la Cour; la chandelle
allumée où tant de gens se sont brûlé les ailes; la pirouette,
qui est le jeu que nos enfants appellent toton, et qu'une
main gouverne; l’homme qui veut rompre les anguilles sur
ses genoux, et beaucoup d’autres imaginations où brille la
sagesse paysanne. Et Baude proposait encore aux tisseurs de
laine ce bon tapis, représentant un parc bien gardé des loups,
où il fait parler, comme dans un naïf mystère abrégé, les
anges, le berger, les brebis, le loup et le chien, Honneur,
Justice, Vérité et Crainte de Dieu.
Nous ne possédons plus aucune tapisserie de ce genre;
quelques sujets galants, certaines promenades dans la cam¬
pagne, comme la tapisserie des Arts Décoratifs, celle du Musée
de Nuremberg, une autre représentant Souper et Banquet1,
peuvent seulement en donner une idée. Mais il ne faut pas
oublier que nous possédons surtout des pièces de tapisserie
conservées dans les trésors des églises ou dans les successions
princières. Il est très possible que ces projets du poète aient
été réalisés dans les maisons des bourgeois enrichis; des
gens de finances qui, un peu partout, commençaient à jouer
un grand rôle dans nos provinces et à supplanter la noblesse
locale.
1. Jubinal, Anciennes tapisseries historiques de la France, i83g.
280
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Mais à défaut de telles tapisseries, nous en possédons les
cartons. Ils nous ont été conservés par un très précieux manu¬
scrit l, qui est en même temps un recueil d'admirables dessins
français formé par François Robertet, un peu après ibog2.
Ce recueil, dû à la collaboration de deux artistes au moins3,
commence par nous donner les images de l’Amour, de la
Chasteté, des Parques, etc., qui illustraient la traduction des
Triomphes de Pétrarque, par Jean Robertet; puis on y
voyait défiler les dieux et les déesses du paganisme , les
Muses. Charmantes images françaises où les Parques sont
des Rieuses de chez nous, le Temps, un rude voyageur,
1 Eternité, une vierge tenant la palme de gloire. Saturne
dévore ses enfants devant un petit château du style le plus
récent. Et Racchus, le verre en main, foule le raisin dans
la cuve, tandis que les laboureurs font une ronde que
rythme le tambourinaire. Pan, le grand pâtre, règne de sa
houlette sur un parc, à Forée du village: Yulcain forge des
coulevrines; et la belle enfant qu’est notre dame Vénus,
dont le torse gracile sort des eaux, tient ce rameau d'odeur
délicieuse qui
Signiffie que plaisance amoureuse
Se change tost et réduit en tristesse.
Mais nous quittons bientôt ces régions étliérées où
demeurent les Muses. Car c’est bien sur la terre que nous
sommes avec les dessins qui illustrent des sentences morales
1. Bibl. Nat., ms. fr. a446i. (Ce manuscrit a été copié et mieux reproduit, mais
plus grossièrement, par le scribe du manuscrit de l’Arsenal, u° 5o66.) Le manuscrit
de Chantilly 5og, de plus petit format, datant du début du seizième siècle, présente
une suite d’illustrations de ces tapis. Ces figures offrent le plus souvent la même
disposition que les figures du manuscrit de la Bibl. Nat., ms. fr. 2446 1 ; mais elles
sont de qualité inférieure. Quelques-unes sont originales.
2. Les armes de Itobertet sont dans l’écu pendu à l’arbre qui fait le fond du
tableau d’Hercule enchaîné (fol. ii5). L’écriture de François se voit au fol. ii5 et
ailleurs. — Au fol. i4i, on voit le portrait de Charles de Bourbon, le connétable; la
légende fait allusion à la bataille d’Agnadel (i5og). En face, les armes et les devises
de la maison du duc dont François Robertet a été le secrétaire.
3. Et plutôt de trois. La deuxième collection commence certainement au fol. 98.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE. Il
PI. XVII
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Faveur et les ânes volants
iBibl. Nat., ms. fr. 24461. fol. 61 1
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 28 1
où nous retrouvons la plus grande partie des tapis de Baude :
l'aveugle1, le pauvre homme sous le roc2, le cheval et l’âne3,
les dangereux degrés4, l’âne et les bêtes5, la toile d’araignée6,
la chandelle ”, la pirouette8, l’homme qui rompt les anguilles9,
le cheval et le bœuf10, le chat, le mâtin et le lévrier11, Faveur
et l’âne mitré1’, les pourceaux devant les marguerites13;
l'homme qui réveille le chat qui dort14, etc. Une deuxième
collection nous offre la représentation pompeuse des femmes
des différents pays15, une symbolique des couleurs16, la suite
des sibylles17, le profil des nobles Grecques et Romaines où
l’on croit reconnaître les portraits des dames de la cour du
temps de Louis XII !8... On y voit enfin, de profil, à cheval,
Charles de Bourbon '9, le seigneur et patron de François Ro-
bertet, les emblèmes et devises de sa maison20, et aussi un
médaillon de François Ier ajouté postérieurement21.
Quant aux armes de François Robertet, dont la main se
reconnaît souvent sur les pages du recueil, on les voit pen¬
dues aux branches d'un arbre formant un motif du paysage
où le terrible Hercule est enchaîné par Cupido22. C’est donc
lui qui forma la collection de ces images (car il ne serait
peut-être pas prudent de n’y voir que des cartons de tapis¬
series). Traditionnel recueil dont l’origine pourrait remonter
au célèbre Etrille Fauveau, dont nous retrouvons précisément
ici l’image23, qui fit la joie des lecteurs du treizième et du
quatorzième siècle, et dont on pourrait suivre l’évolution,
suivant la mode, à travers les Emblèmes d’Alciat ou VHéca-
1. Bibl. Nat., ms. fr. 2446i, fol. 38.
2. Fol. 3g. — 3. Fol. 4o. — 4. Fol. 4i.
5. Fol. 45. - — 6. Fol. 46. — 7. Fol. 47.
8. Fol. 48. — 9. Fol. 63. — 10. Fol. 54. — 11. Fol. 56.
12. Fol. 61. Dans cette pièce, suivant Le Boux de Lincy ( Recueil de chants histo¬
riques français, t. I, p. 34g-35o) Faveur désigne Louis XI. Le premier âne désignerait
Jean de Montauban, le second Charles de Melun et l’àne mitré serait Jean Balue. 11
reçut l’évêché d’Évreux en commende, en 1 4 6 5 . Cf. H. Forgeot, Jean Balue, cardinal
d'Angers, p. i5. — i3. Fol. 62. — i4. Fol. 63. — i5. Fol. 98.
16. Fol. 108. — 17. Fol. 1 1 7 . — 18. Fol. 129.
19. Fol. 1 4 1 . — 20. Fol. 1 4ovo. — 2i. Fol. i38vo.
22. Fol. 1 i5ro. — a3. Fol. 58.
282
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
tongraphie de Gilles Corrozet1. Nous retrouverons François
Robertet en parlant de la transmission des vers de Henri
Baude.
*
■3^ Jfc
11 est encore un genre où Baude mérite de survivre : dans
ces « petitz dictz et brocars2 », dans certains quatrains où il
est spirituel et excellent. Ainsi cette « comparaison de la For¬
tune » tirée de la façon dont on fait les calculs avec l’abàque,
en disposant les jetons sur des colonnes parallèles pour
représenter les différentes unités3 :
Je compare Fortune a ung marchant
Qui d’un gectouer faict ung, et d’ung cent mille.
Fortune aussi faict d’un sot ung habile,
D’ung puissant homme elle faict ung meschant.
Ou ceci encore, contre les Bourguignons4 :
Aussi contraire qu’un oygnon
Est a faire bon ypocras,
Feu de charbon entre blancs draps,
Est au François le Bourguignon.
L’épigramme sur maître Olivier le Dain, barbier du roi
Louis XI, qui fut pendu en i4S4, est un chef-d’œuvre dans
son genre0, un chef-d’œuvre de deux vers :
Le dain fut au collet tendu
En vert may par le col pendu.
Au surplus, ce n’est qu’un petit poète que nous avons
voulu présenter ici. Baude n’était pas un lyrique (le lyrisme
de son temps est quelque chose à donner l’effroi, témoin
Georges Chastellain) ; et il ne saurait même passer pour
un grand écrivain. Souvent Baude est obscur et il a beau-
1. Point de vue intéressant signalé par le rédacteur du Catalogue du Musée Condé,
Manuscrits , t. II, p. 107.
a. Rubrique du ms. fr. 1716 fol. 56. — 3. J. Quicherat, op. cit., p. 52.
4. Ibid., op. cit., p. 5a. — 5. Ibid., p. 61.
MAITRE HENRI BAT DE , ELU DES FINANCES ET POETE 283
coup trop usé d'inversions d'un comique parfois bien invo¬
lontaire. Enfin, le temps a marqué durement une œuvre
d’actualité, qui abonde en traits personnels, dans laquelle les
allusions sont difficiles à entendre, comme chez Villon. Mais
Baude a bien sa valeur et son originalité. Sàchons-lui gré de
n’avoir point fait le gracieux, le larmoyant, l’amant déses¬
péré comme tous les snobs de ce temps.
Sans doute, maître Henri s’était montré galant auprès des
dames parisiennes qui tenaient boutique, comme la belle
Heaulmière, et les charmantes dames de magasin du Paris de
sa jeunesse 1 :
J’entens bien ce que vous me dites.
Vous m’aviez promis et juré
Que plus que nul autre m’amez :
Ce ne sont que toutes redites...
M ais les rondeaux d'amour, qui rappellent tant la facture
de l’école de Charles d'Orléans, et sont donnés comme des
œuvres de Baude, ne me paraissent pas devoir lui être attri¬
bués2. L’amour précieux a tenu peu de place dans sa vie. On
sait que Baude s’était marié, peut-être un peu à l’étourdie3. On
voit madame Anne, en 1 46g , faire opposition à la vente des
biens de son mari 4 : et, si nous nous reportons au «Bondict de
la nature d’une femme», on trouve que Baude avait, sur la
conduite du mari envers son épouse, des idées tout à la fois
sages et libérales 5 :
Femme doibt estre en liberté honneste
Contregardée sans trop la prés tenir...
1. J. Quicherat, op. cit., p. 38-3g.
2. Ibid., op. cit., p. 4o-4 1 . — Ces pièces ne se rencontrent pas dans le ms.
fr. 1716. Dans le ms. fr. 1717, fol. 55-55v0, elles sont anonymes, suivent deux ron¬
deaux donnés à Baude nominalement, précèdent un recueil de proverbes italiens
(fol. 56), des dits moraux pour verrières et tapisseries qui n’ont rien à voir avec
Baude, etc. Dans le ms. fr. 1719, fol. 3.
3. J. Quicherat, op. cit., p. 4g. — 4. Antoine Thomas, op. cit., p. 77. Le même
auteur, à qui nous devons tant pour la connaissance de Henri Baude, a retrouvé le
nom de famille de madame Anne « Gongnonne ». Henri Baude peut donc être le
gendre de G. Gongnon, receveur des Aides en Bas-Limousin.
5. J. Quicherat, op. cit., p. 3g-4o.
284
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\e SIECLE
Mais deux rondeaux libres, d'une verve magnifique, nous
en disent assez sur ses vrais sentiments qui, en son âge mûr,
n’étaient pas ceux d’un barbon quintessencié et larmoyant
en face des réalités de l'amour1 :
Dame, si j’ay les cheveulx gris,
Vous avez la pance ridee...
et il dessinait cette eau-forte, à la Rops :
Cons barbus, rebondis et noirs.
Aux estuves rez et lavez...
*
* *
On en conviendra, il y a lieu de s'étonner que les premiers
imprimeurs qui nous ont conservé le fatras des versifica¬
teurs, leurs contemporains, aient tout à fait négligé maître
Henri Baude. Clément Marot est le seul poète qui l’ait connu.
Il fit mieux : il s’appropria, dans le Gros Prieur, un des
meilleurs morceaux de Baude, les Lamentations de Bourrien,
chanoine de Saint-Germain-l’ Auxerrois2. Disons à son excuse
que cette truculente pièce était elle-même directement inspi¬
rée des Contredits de Franc Gontier par François Villon.
Le voici, dans son intérieur, le gros chanoine de Saint-
Germain, tenant dans les bras ce beau fils de deux ans
qu'une paroissienne, envolée, hélas! lui avait laissé en gage
de leurs amours3 :
En un mol lict, viz entre neuf et dix,
Prés d’un grant feu, ung chanoine bien gras.
1. Publiés par Marcel Schnvob, Parnasse satyrique du quinzième siècle, p. i63-i64,
d’après le ms. fr. 1721, fol. 23-q4V0.
2. Je n’ai pas rensontré le nom de ce personnage dans les registres capitulaires
LL. 3g6, 3q7, 3g8; ni dans les insinuations du Châtelet, Bibl. Nat., Clairambault
763, 764, 765. Le 7 février i485 (n. st.)on voit un Jean Bourrien appelant de Jean
des Prez et Hugues Chantereau, sergents ù verge (Arch. Nat., X2a 54). Un autre Jean
Bourrien est dit commis par le roi pour le compte du charroi de son artillerie en
Picardie, en 1477 (Bibl. Nat., P. orig., 473).
3. J. Quicherat, op. cit., p. 29-34.
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE
285
Qui devisoit par mélodieux dictz
En se vautrant1, couché entre deux draps.
Son filz tenoit putatif en ses bras,
Le bers joignant d’un grant pot ou il pice,
(Le pot au feu bouilloit pour le repas)
Disant ses heures avecques sa nourrice.
Le chanoine était veuf, en quelque sorte, depuis le départ
de la mère; mais il se consolait en jouant avec l'enfant qui
lui faisait risette quand il le tenait dans ses bras :
« Faiz », ce dit il, au clerc de son mulet
« liée bon feu pour faire la boulye,
Et va sçavoir si le bon vin cleret
Dure encore, et revien, je t’en prye».
Lors l’accola en le faisant dancer.
Il sylle et chante : que voulez que vous dye ?
C’est grant plaisir que de l’ouyr chanter!
« Mon filz ». dit il. « voulez vous dejeuner?
Respondez moy, parlez a vostre pere.
Je vous ay fait, vous me devez aymer.
Helas ! dit il, en regrettant sa mere,
La despartye fut a nous deux amere,
Mon doulx enfant, quant elle nous laissa;
Onques depuis je ne feiz bonne chere :
Mauldit soit il qui le faict pourchassa! »
L’enfant babille, qui encor n’a deux ans,
Et de la main luy baille par la joue,
Puis le regarde, puiz le nez, puiz les dens.
« Mais regardez », dit il, « comme il se joue ! »
Il le bouquine, après luy fait la moue.
« Me semble il pas », dit il a sa servante ?
— (( Ouy », fait elle. Lorz en plaisir se noue ;
Le jeu luy plaist et ainsi se contente.
Le cœur du chanoine se serre en pensant à l’infidèle qui a
planté là et le père et l’enfant. Malgré le comique de la situa¬
tion, on n'a plus envie de rire lorsque pleure le pauvre
homme, quand il dit la peine de tout amour. — C’est alors
que survient Baude. 11 veut exhorter le chanoine à supporter
les douleurs de ce monde, alléguant les tours des femmes
i . Ms. venlrant.
200 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
légères de Paris : ceux de la Bymonde qui prend dans ses
iilels, comme il lui plaît, bourgeois, marchands ou hommes
de finances; et ceux de cette demoiselle qui était la voisine
du chanoine dans le quartier de Saint-Germain. Et Baude
passait en revue les laits et gestes des galantes marchandes de
Paris, des mercières, de la jeune Cotonnière, de la Gibecière,
de la Le Blanc Aulbin, de l'Épicière, de la Pâtissière1. Inu¬
tiles le regret et la douleur qui nous vieillissent ! Lisez à ce
sujet un livre que fit jadis Jacquette de La Mare2: Vous y
verrez toutes les ruses des femmes et sa conclusion :
Vraye ouvrière est celle qui le mieulx plume!
Comme suite à ce discours la table est dressée :
Et sur ce point on apporta la nappe
Ou il congneut que le disner s’advance.
Alors s’estend, il se frote, il se grate,
A grant regret despart de sa plaisance,
Ung gros pet feit de toute sa puissance;
La fein le prent et il print sa chemise.
« Mon Dieu, dit-il, donne moy pacience:
Qu’on a de rnaulx pour servir saincte Eglise ! »
f igure admirable que celle du chanoine aux yeux couverts
de chassie, rouges et pleurants3. Il faut l’avouer, cette pièce
1. Sur les belles marchandes de Paris, cf. Pierre Champion, François Villon, t. I,
P- 93, p4.
2. Quicherat (op. cil., p. 33) suggère qu'il faut voir dans cette personne l’auteur
d'un « Art d’amour » aujourd’hui perdu. — Le i4 mai i486 (Arch. Nat., Xia 83i3,
fol. 6oV0), il est question d’une Jacquette de La Mare, dont le fils, Philippon, venait
de se marier et qui, bien que san9 le sou, fréquentait la bonne compagnie. Or, pour
tenir sa coutume et son rang, elle voulut que le jour de son mariage son fils eût une
fourrure. Elle se rendit donc chez un pelletier, marchanda une pelisse en compagnie
de Philippe de Brebant. Mais quand il s’agit de payer, on observa un beau jeu, « car
il n’y avoit pas ung pour passer l’eau! ». Finalement, la noble dame Philippe dut
s’engager envers le pelletier, au nom de son amie. Le pelletier se retourna vers Phi¬
lippe, qui se retourna vers Jacquette : mais, par fraude, la rusée donna ses biens à son
fils. Les sergents, qui ne s’embarrassaient point de ces subtilités, mirent la main sur
ces biens et la dame ameuta contre eux tout le quartier, criant qu’ils n’étaient que
des larrons.
3. J. Quicherat, op. cil., p. 35.
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 287
peut suffire à assurer la réputation d'un poète et elle supporte la
comparaison avec l'inoubliable ballade de Villon pour l’âme
de feu bon maître Jean Cotard, qui, lui aussi, avait « de
pauvres yeux si rouges ».
* *
Le mérite d'avoir en quelque sorte exhumé Henri Baude
revient à Jules Quicherat qui, en iSJS, publia une édition
partielle de ses compositions, précédée d'une notice docu¬
mentée et par ailleurs pleine d’un vrai goût littéraire1; tra¬
vail que l'illustre érudit reprit en i8562.
Le nom de Baude, comme nous allons le montrer, n’était
pour ainsi dire pas sorti d'un cercle littéraire dont Clément
Marot conserva seulement la tradition : ainsi Jean Bouchet
ne l’avait pas mentionné dans son Temple de Bonne Renom¬
mée. Et le nom de Baude avait été omis par tous les historiens
anciens, et les plus prolixes, de notre histoire littéraire3.
Nous devons en effet la conservation des vers de maître
Henri Baude à deux membres de la famille forézienne des
Bobertet : à François et à Jacques. Il faut dire quelques mots
de cette famille qui a joué un rôle important dans l'histoire
littéraire et artistique de la France à la fin du quinzième
siècle et au début du seizième siècle4.
L’origine de cette famille, son ascension à la fortune, puis
à la noblesse, l'histoire de ses goûts forment certainement le
meilleur commentaire de l'œuvre de Henri Baude : ainsi nous
1. Bibliothèque de l’École des Chartes, T. X, p. 93-i33 (Henri Baude, poète ignoré du
temps de LouisXI et de Charles VIII).
2. Les Fers de Maître Henri Baude poète du AT” siècle recueillis et publiés avec les
actes qui concernent sa vie. Paris, Aug. Aubry, iS56, in-12. Cette édition est malheu¬
reusement incomplète et peu soignée. — 3. La Croix du Maine, Duverdier, Goujet.
Avant Quicherat, il avait été seulement mentionné par M. Batissier, dans la grosse
histoire romantique de VAncien Bourbonnais d’Àch. Allier. Appendice, t. II, p. 36.
4. Les renseignements généalogiques qui concernent cette famille, très touffue,
sont assez contradictoires (Bibl. Nat., fr. 2025i, 20i55, 20256). Un tableau généalo¬
gique, qui remonte au dix-septième siècle et paraît être la copie d’un document de
famille, plus ancien, mérite de retenir particulièrement l’attention (Bibl. Nat., Cabinet
d’Hozier, 292).
288
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
entrevoyons le milieu dans lequel Baude a pu vivre, en
même temps que nous découvrons tout le cercle littéraire
qui se forma autour de la cour provinciale des ducs de
Bourbon .
La tige de la famille était Jean Robertet que nous trou¬
vons, en 1467, élu pour le roi dans l’élection de Clermont et
Bas Pays d'Auvergne1 ; fonction tout à fait analogue à celle
que remplissait Henri Baude dans le Bas-Limousin. Mais Jean
Robertet demeurait surtout, comme les autres membres de
sa famille, au service des ducs de Bourbon où l’on trouve, en
1 436, Pierre Robertet, clerc de la Chambre des Comptes2.
Par un acte du ier avril 1467, on voit que le duc Jean II île
Bourbon se louait des services à lui rendus par cette famille3.
Ln 1470, Jean Robertet est dit secrétaire des finances du roi
Louis \I4 ; en 1492, il est nommé valet de chambre du roi et
il sollicitait au Châtelet la charge d’examinateur L Secrétaire
du duc de Bourbon, greffier au Parlement du Dauphiné,
greffier de l’ordre de Saint-Michel, hailli d'Usson, les
affaires du parfait secrétaire ont prospéré. Il a épousé
Louise Chauvet, d’une famille bourbonnaise6. Par la for¬
tune, Jean Robertet a acquis la noblesse. On remarquera
ses armes parlantes (d'azur à une bande d’or chargée
d’une aile de sable et de trois étoiles d’argent) dans la
charmante chapelle où il reposera dans l’église Notre-Dame
de Montbrison. On y voit un petit enfeu, à la mode italienne :
des pilastres corinthiens, des rinceaux qui s’affrontent, en¬
cadrent une épitaphe latine dans laquelle Jean s’enorgueillit
d’avoir servi trois rois et trois ducs7. Petite stèle, éloquente
à sa façon, qui évoque tout-à-coup l’homme nouveau, enrichi
d’écuset d'idées, un secrétaire italianisé dans ce coin de terre
forézienne.
1. Bibl. Nat., Pièces originales 25oi, n° 3. — 2. Arch. Nat., P. 14021.
3. Bibl. Nat., ms. fr. 2oi55. — 4. Bibl. Nat., Pièces orig. 25oi, n° 5.
5. Bibl. Nat., Clairambaulf , 766, p. 112. — 6. Bibl. Nat., Cab. d’IIozier 292.
7. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 9ivo.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV‘ SIÈCLE. II
PI. XVIII
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Le message de Jean Robertet à son ami Montferrand
iBibl. Nat., ms. fr. 1174. fol. 1 r°)
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 289
Lui-même avait des prétentions, plutôt que des titres réels,
à la gloire littéraire. Jadis il était entré en rapports avec
Charles d’Orléans, ami de la maison de Bourbon; et il avait
fait un magnifique éloge de ce prince, tout en s’excusant,
comme « indigne a porter plume », d’oser écrire des petits
vers après les « hauts écrits » de ce seigneur1,
De rudes mains, plus pesant qu’un enclume.
Attitude respectueuse que Jean Robertet conservera toute sa
vie envers les princes terriens comme envers les seigneurs
de la poésie, dénonçant sa rusticité qui ne pouvait bien n’être
qu’apparente, cette plume qui avait fait, au demeurant, la
fortune de sa race.
Puis Jean Robertet avait pris part au concours de Rlois
sur le thème « Je meurs de soif auprès de la fontaine »2. Il
rimait une complainte sur un scandale parisien de l’année
i468, l’enlèvement de la belle Etiennette de Besançon par le
galant Gaston de Foix3; rédigeait une épitaphe pour un fou
de Monseigneur de Bourbon, messire Galmier4. Mais surtout
il était tout rempli de la nouvelle beauté païenne. 11 se repré¬
sentait contemplant la beauté de Vénus0 et il avait traduit les
six Triomphes de Pétrarque6. Enfin, il était le champion des
rhétoriqueurs bourguignons qu’il introduisit en quelque
sorte dans le milieu de la maison de Bourbon, milieu tout
préparé par l’histoire pour féconder ces dangereuses
semences.
C’est ce que nous apprend ce très curieux poème mêlé de
missives en prose: Les douze dames de Rhétorique1 . Nous y
voyons que le seigneur de Montferrant, bon et sage écuyer,
gouverneur de Monseigneur Jacques de Bourbon, avait fait à
1. Ed. J. M. Guichard, p. 424-
2. Ibid., p. i33.
3. Bibl. Nat., ms. fr. 1721, fol. 5o ; ms. fr. 12788, fol. 1 1 9ro.
4. Bibl. Nat., ms. fr. 1721, fol. 2V0. — 5. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 83.
6. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 85.
7. Œuvres de Georges Chastellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. VII, p. 1 45- 186.
II. — 19
29O HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Jean Robertet l’éloge de son ami, Georges Chastellain de Valen¬
ciennes, le grand Georges, ce sublime orateur, l'héraldique
et moralisant historien, le trompettant poète, qui faisait
dialoguer les nations, recolligeait les merveilles de son temps,
éberluait les contemporains de sa faconde, de ses mots rares,
de sa science infuse et verbale.
Montferrand avait engagé Jean Robertet à écrire à Georges:
ce qu'il avait fait, de Montbrison, en le priant d'excuser son
ignorance en faveur de l’exubérant amour qu'il lui portait :
J’ay gros engin et rude entendement,
Dur concevoir et parler trop agreste
Pour approchier, par dit ou sentement,
De tes escriptz...
Et Robertet de comparer Chastellain à Pline, à Cicéron, à
Tite Live, à Salluste, à Lactance, à Homère qu’il pouvait bien
ne connaître (pie de nom. Le « gorgias leontin » répondit
froidement à ces avances, si bien que Robertet imagina de
faire intercéder en sa faveur les douze dames : Science, Elo¬
quence, Profondité, Gravité de sens, Vieille acquisition,
Multiforme richesse, Fleurie mémoire, Noble nature, Claire
invention, Précieuse possession, Déduction louable, Glorieuse
achevissance. L’ami Montferrand entendit leurs plaintes ; il fit
à Chastellain le tableau de leur apparition, dans un verger
fleuri, à l’aurore. Et ce dernier, touché de tant de courtoisie
et de baroques imaginations, répondit enfin à Robertet, avec
les compliments outrés dont les poètes sublimes ont le ridi¬
cule secret, louant la fertile plume du secrétaire qui l'avait
« angelisé » et assis au trône de la gloire.
O Robertet, chier frere, noble gorge,
Mélodieux organe en voix espandre,
ton amour est excessif, lui disait-il. C'est toi qui as sucé le lait
de Térence et de Tulle... Mais le fougueux poète recomman¬
dait aussi au secrétaire bourbonnais plus de discrétion dans
l’amitié et dans le langage.
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 2gi
Nous demeurons accablés par tant de savantes gentillesses;
et, Jean Robertet, comme dans la comédie shakespearienne,
semble quelque ambitieux et balourd Malvoglio, jouet des
fantaisies de la princesse. Mais toutes ces figures de convention
ont eu leur jeunesse et leur fraîcheur ; il faut les contempler
dans l’admirable manuscrit qui lit partie de l'ancienne biblio¬
thèque de Blois, et qui est contemporain de Jean Robertet L
On y voyait la Science contemplative2, splendeur du monde
et beauté, vêtue d’une magnifique robe rouge à brocart doré,
assise sur une haute chaire devant des livres enchaînés, le
front pudiquement ceint de la couronne d’or : sur son cœur,
elle presse le livre qui contient tout l’Univers. L’Éloquence3
est cette dame, vêtue de rose, ceinturée de vert, qui parle et
babille sous la treille, devant la montagne bourbonnaise : un
rayon d’or sort de sa bouche. Voici Profundité4, dont les bras
en croix indiquent latitude et profondeur. Gravité de sens5
est la dame au long manteau, coiffée d’un hennin, qui con¬
duit la voiture traînée par un bœuf qu'encadrent Entende¬
ment et Raison. Multiforme richesse6 est la demoiselle aux
cheveux d’or, au visage d’or, à la robe emperlée, qui siège,
rayonnante, sur un trône. Mémoire lleurie 7 porte un man¬
teau blanc comme la neige. Glaire Invention8 est la diligente
ouvrière, coiffée du chaperon des bonnes femmes, qui entaille
les roches et va à la recherche des pierres rares. Précieuse
possession9, la plus subtile de ces imaginations, petite image
de France qu’on rapproche, involontairement, de la Melan-
cholia germanique d’Albert Dürer, la jolie jeune fille qui
symbolise toutes les connaissances. Elle est assise sur la nuée,
en plein ciel, et les Ilots, où cinglent les nefs, s'agitent sous ses
pieds. La colombe, qui figure l'esprit, palpite sur son cœur. Et
la demoiselle tient d’une main le livre de toutes les sciences
et de l’autre le cœur ardent qui illumine toute connaissance.
i. Bibl. Nat., ms. fr. 1174. — 2. Ibid., fol. 23™. — 3. Ibid., fol. 23T0.
4. Ibid., fol. a4V0. — 5. Ibid., fol. 25™. — 6. Ibid., fol. 26™.
7. Ibid., fol. 37™. — 8. Ibid., fol. 39™. — 9. Ibid., fol. 3oV0.
292
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Déduction louable1 est la femme charpentier qui médite,
soutenant son front de sa main. Et Gracieuse achevissance 2
(accomplissement) est à la fois la Gloire et la Beauté. Elle
a le front chargé du hennin des princesses. Assise sous un
dais en damas, elle tient d’une main la couronne de la
gloire et, de l’autre, la bannière du triomphe. Son corps est
nu, jaillissant du bleu manteau royal. Mais cette chair nue,
l'artiste l’a revêtue d’or; comme Vénus, cette gloire est dorée.
On le voit, un Bobertet est parti , avec son temps, à la décou¬
verte d’une plastique nouvelle. Ces rhétoriqueurs, émus par
la douce brise qui souffle d’Italie, deviennent les collabora¬
teurs des miniaturistes, des maîtres verriers, des architectes
qui vont élever les palais à la mode nouvelle, comme Baude
est le collaborateur des maîtres tapissiers de son temps.
*
* *
Jean Bobertet eut de nombreux enfants 3 parmi lesquels je
nommerai François, Florimont, Charles et Jacques Bobertet.
Florimont fut la gloire et le second fondateur de la
dynastie. Notaire et secrétaire du roi, on voit qu’en 1/193, en
raison des services continuels rendus « à l’entour de sa per¬
sonne et pour l’expédition de ses principales affaires », il rece¬
vait de Charles VIII une gratification de i5o l.4. Visiteur des
gabelles en 1499 ' ’ , nommé trésorier de France en i5o86,
secrétaire d’Etat de trois rois, Charles VIII, Louis XII et
François Iee, sous ce dernier souverain, il passait pour « gou¬
verner tout le royaume7 ». Ce vice-roi a été célébré par le
poète Molinet sur ses vieux jours, qui l’appela le familier du
très chrétien roi R :
Chef d’euA re exquis, scintilant Florymont...
1. Bibl. Nat., ms. fr. 1174, fol. 3ivo. — 2. Ibid., fol. 32vo.
3. Huit, suivant le tableau généalogique du Cabinet d'Hozier, 292.
4. Bibl. Nat., Pièces originales 25oi, n° 9. — 5. Ibid., n° 11,
6. G. Robertet, Les Robertet au seizième siècle. Registre de Florimond Roberlet...
publié avec la collaboration de E. Coyecque . Paris, 1888 [malgré son titre, cet ouvrage
posthume ne contient aucun document biographique],
7. Mémoire de Robert de La Mark. — 8. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 64ro.
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 2Ç)3
Et il lui rappelait que son père avait eu pour patron dame
Rhétorique, pour maître Georges Chastellain. Florimont fut
surtout, à sa mort, célébré dans une complainte par Clément
Marot1. Le poète imaginait l’étrange cortège de la Mort
accompagnant le défunt à Blois. 11 reconnaissait :
Teste dont la voilée
Par sa vertu a la France extollée...
Qui pour servir en leurs secretz les roys;
Aussi de rang elle en a servy trois.
Alors la République française parlait à la Mort :
Robertet fut nostre Hector en saigesse.
Elle disait le nom célèbre de Robertet :
En Tartarie, Espaigne et la Morée.
Cette grande plume, consacrée à de si grandes affaires,
n’avait pas le loisir de s’employer à des jeux d’esprit. Aussi,
quand Florimont reçut l’épître de Molinet, c’est son frère
François qu’il chargea de la réponse3.
Pour être de moindre envergure que Florimont, François
Robertet offre une physionomie littéraire vraiment attachante.
Et c’est à lui que nous devons la conservation d’une partie
de l'œuvre de Raude et des curieux cartons de tapisserie.
François Robertet est dit clerc en i486 et l’on voit qu'il
recevait des commissaires des finances du roi, par l’intermé¬
diaire du receveur du Forez et du Lyonnais, une somme de
25 1. pour certains travaux de copie4. Elu sur le fait des
Aides de 1 4qg en l’élection du bas pays d’Auvergne à la nomi¬
nation du duc de Bourbon, il fut confirmé par Louis XII
dans cet office, en i5oo5. On voit qu’il touche encore ses
gages d’élu, le 23 janvier i5i48. C’est lui qui a compilé et
1. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 43.
2. On a déjà dit que l’aile figurait dans le blason des Robertet.
3. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 65.
4. Bibl. Nat. , Pièces originales n° a5o 1 , n° 8. — 5. Ibid. , n° 10. — 6. Ibid., n° 1 5-
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
294
transcrit le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, fran¬
çais 12490,1111 très curieux recueil de poésies où l’on rencontre
les Dames de Rhétorique et d'autres œuvres de son père, la
plupart des ballades extraites du Testament et codicille de
François Villon, des morceaux de Georges Chastellain, des
épigrammes latines et des pièces historiques, les dits pour
faire tapisserie de son confrère l’élu Baude, des blasons de
Pierre Danche, des pièces de Mol inet, dont le vigoureux
Temple de Mars, d’autres d’Octovien de Saint-Gelais, de Jean
Marot. La pièce la plus récente peut dater de l’année 1 5 1 4 1 •
Précieux manuscrit2, dune main très libre, où l’auteur
use de ses deux écritures (l’écriture humaniste étant réservée
aux pièces latines), signe la sage devise, qui paraît bien avoir
aussi été celle de sa vie3 : Quod satis est cui contingit nichil
amplius optet. R. A la fin de chaque morceau on le voit
écrire, comme un humaniste, Qekoç. Son écriture4, nous
l’avons déjà vue dans certaines parties du beau manuscrit de
la Bibliothèque Nationale, français 24 46i,ce trésor qu’est le
recueil de dessins qui nous fournit les cartons des légendes de
maître Henri Baude. Et c'est bien pour François Bobertet que
ce livre admirable a été composé, et en partie par lui5.
Ainsi Henri Baude est deux fois redevable à son collègue,
l’élu du Bas Pays d’Auvergne. Il n’y a pas lieu de s’en éton-
1. Rondeau et ballade de maislre Jehan Marot a monseigneur d’Angolesme peu avant
son advenement a la couronne de France c'est assavoir l’an mil Ve et quatorze a Paris
Bibl. Nat., ms. fr. 12490, fol. i56). — Le nom de François Hobertet se lit en acros¬
tiche dans une pièce du Vergier d'Honneur d’André de La Vigne ( Catalogue de la
Bibliothèque James de Rothschild, I, p. 290.)
2. Ce manuscrit n’a jamais été étudié de très près. J. Quicherat (op. cil., p. i4)
s’est contenté de dire que le fond d’où il provenait différait de celui des ms fr. 1716,
1717, 1721. Il fut donné à la Bibliothèque royale par l’abbé Lenglet, le 25 avril
1744, et relié au temps de Napoléon Ier. — La signature de François Robertet se voit
au fol. 67™.
3. Voir aussi la maxime de Plaute : Actutum fortunae soient immutarier. Varia viia
est. De peu assez.
4. Nous la rencontrons sur des livres ayant appartenu aux ducs de Bourbon. C’est
François Robertet qui a identifié de sa main les miniatures de Jean Fouquet illustrant
les Antiquités Judaïques (P. Durrieu, Les Antiquités J udalques, Paris, 1908, pi. xxvi).
5 . Voir ce quia été dit plus haut à ce sujet. Les armes de Robertet sont au fol . 1 1 5.
MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 296
ner, car François Robertet a un véritable mérite littéraire.
Comme son père avait traduit les Triomphes de Pétrarque,
maître François, secrétaire du roi et de Monseigneur le duc
de Bourbon, receveur du Forez, les tourna en rondeaux1.
C'est un genre qu’il affectionnait2. 11 y traduisait ce goût de
la franchise, de la fermeté, cet amour de la paix qui était
dans le fond de son caractère. Guillaume Crétin, alors tréso¬
rier de la chapelle du bois de Vincennes, s’adressa à lui, en
lui donnant le titre de bailli d’Usson, comme l’ami s’adresse
à l’ami3. 11 le sollicitait pour qu’il lui fit obtenir, non pas une
crosse, ni une mitre, mais
Prebende bien ou quelque bonne cure.
Crétin le nommait Tite Live, second Horace, Lucain,
Ovide retrouvé. A genoux, François Robertet répondit à son
révéré maître :
La retraicte de court ou la demeure,
L’un et l’autre puis choisir et eslire.
Pas n’est discret qui toujours la demeure :
Au Curial maistre Alain l’as peu lyre...
C’est François Robertet, on l’a vu, que Florimont, son
frère, avait chargé de répondre à la missive que lui adressa
le vieux Molinet4. 11 est enfin l’auteur d’un Débat du bouca¬
nier et du gorricr 5. Le boucanier, c’est l’homme simple,
vêtu d’une bonne robe, économe, qui vérifie ses comptes,
tient soigneusement sa maison, rachète les biens des pro¬
digues; le gorrier, c’est le gentilhomme qui porte des habits
à larges manches, va à la ruine, ne sait pas compter, suc¬
combe au train qu’il ne peut soutenir, avec ses chevaux, ses
pages, ses veneurs, ses fauconniers, et dont les pauvres labou-
1. Bibl. Nat., ms. fr. 1731, fol. 39 (au fol. 4o, 4i, corrections de l’auteur).
2. Ibid.., ms. fr. 1717, fol. i3.
3. Ibid., fol. 67.
4. Ibid. , fol. G5.
5. Ibid., ms. fr. 1721, fol. 5i et sqq.
296
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
reurs payent tous les pillages. Le gorrier gémissait sur sa
situation : car, malgré les dons du roi, il n'arrivait plus à
payer les draps de soie de ses robes. Ce à quoi le boucanier
répondait :
Il vaulsist mveulx estre ung peu boucanier
Et avoir plus argent que vous n’avez.
J’ay bonne robe dont ne doy ung denier,
De vieulx escuz suis plain comme ung saunier,
D’aussi bon vin je boy que vous buvez...
Et le gorrier, après avoir dit la misère des gentilshommes,
vivant à la guerre avec les rustres, exposés à la peine et à
la pluie, maudits par le laboureur, concluait :
Il n’est estât que de clercs et marchans.
Mais le boucanier le lui faisait observer : Quand vous avez
vendu vos chevaux, vos robes et vos chaînes, vous êtes encore
bien heureux de trouver ces trésoriers qui vous prêtent de
l’argent :
Vous dites tous que ce sont gens de bien :
Hz sont larrons quant ilz n’avancent rien!
Débat qui en dit long sur les vertus et les pratiques de la
maison des Robertet, et qui atteste aussi la verve de maître
François. Son épitaphe loue, par ailleurs, sa vertu et le
nomme le « familier d’Apollo et des Muses »,le «bien aymé
des trois belles Karités1 » :
En son temps fut de deux roys secrétaire,
Et si obtint par son seul bénéfice,
Oultre ce point, maint honnorable office.
Mais si Fortune a vertu a fait lustre,
Vertu fortune a rendu plus illustre...
S’il a bien fait, sans blasme et contredict,
Il a aussi bien descript et bien dit.
*
* *
C’est cependant à un autre Robertet, Jacques, frère du
i. Bibl. Nat., ms. fr. 1721, fol. io3, io4.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIÈCLE. II
PI. XIX
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(uews rA«r*w*$
Hercule et Cupidon
L’ëcu des Robertet est accroché à l'arbre
(Bibl. Nat., ms. fr. 24461 fol. 115)
MAITRE HENRI B AU DE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 297
précédent, que nous devons d’avoir conservé l’essentiel de
l'œuvre de maître Henri Baude et une notable partie de la
production poétique de la fin du règne de Louis XI aux
premières années du règne de François Ie1' : pièces qui se
lisent dans les manuscrits français 1716, 1717, 1721 de la
Bibliothèque Nationale.
Ces trois cahiers de poésie, qui offrent dans leur ensemble
comme une progression chronologique, ont fait jadis partie
de la collection de Béthune dont ils portent la belle reliure de
maroquin rouge et les armes1. Le deuxième cahier (ms.
fr. 1717, fol. 21) nous fournit cette mention : Ce livre, com¬
posé de toutes pièces pour donner plaisir, passe temps et
recreacion a ceulx qui le liront, est a celluy qui Va, par faulte
d’autre meilleure occupacion, assemblé et rédigé en ceste forme
et maniéré, ainsi que les œuvres des singuliers facteurs en
langage françois de sotï temps se sont a luy presente.es pour
estre enregistrées au caihalogue des excellents engins qui, pour
les invencions subtilles et monumens de leur tangue melliflue,
ont mérité user 2 en la mémoire de leur postérité jusquesa pré¬
sent, espérant que les modernes studieux, ensuivans leurs
vestiges, n'auront leur temps en vain consommé, mais vivront
semblablement par louange et recommandacion en mémoire
perpétuelle.
Ja. Robertet.
Quel était ce personnage si soucieux de la conservation
des bonnes lettres? Le seul Robertet que nous connaissions
portant un prénom répondant aux deux premières lettres de
1. Comme il arrive souvent dans cette collection, les titres imposés par le relieur
sont fantaisistes. Fr. 1716, vers ou temp dû roy louis it (recueil qui contient des
pièces de Marot et l’exil de Gênes de Jean d’Auton) ; Fr. 1717, vers du temp du der¬
nier duc de bourc[ocne] (contient un rondeau de 1 5 1 5) ; Fr. 1721, vers du temp du roy
crarl[es] 8 (parce que ce recueil débute par l 'Allée du roi Charles VIII à Naples). Or
certaines pièces sont du temps de François Ier. — A la fin du seizième siècle, ces trois
recueils appartenaient à Garpar du pont, serviteur de Magdelaine Doutrejan (Fr. 1721,
fol. 5 1) dont le monogramme (an seul lien nous puisse lier ) se rencontre assez souvent
dans les cahiers, en particulier à la dernière page du recueil. — 2. Durer longtemps.
29S
HISTOIRE POÉTIQUE I>U XVe SIECLE
cette signature et vivant à l'extrême fin du quinzième siècle,
est Jacques Roberiet, frère de François et de Florimontb
Prieur de Saint-Rambert-en-Forez, chanoine de Paris1 2, il fut
élu à l’évêché d’Albi3 où il succéda à Charles, son frère, qui
y avait fait d’importants travaux aux peintures des voûtes4.
Mais Jacques, dont l'élection avait été contestée par le chapitre,
ne parait guère avoir séjourné beaucoup dans le palais de
l'évêché, qui est une forteresse, proche de cette autre forteresse
de briques, la cathédrale Sainte-Cécile.
Dans tous les cas, il mourut au mois de juin i5iS à Paris
où il fut enterré à Notre-Dame. Il est représenté sur la tombe
de cuivre qui se voyait dans le chœur de la cathédrale en
grand costume pontifical et sa physionomie paraît très ave¬
nante et jeune 5.
Le premier des cahiers (ms. fr. 1716), celui qui contient
les pièces les plus anciennes de la collection, renferme l’es¬
sentiel de l’œuvre de Raude (à côté de pièces de Jean Robertet,
de François Robertet, de Chastellain, de Molinet, de Jean
d’Auton, de Jean Marot). Jacques Robertet les a fait précéder
de la rubrique suivante : S’ensuivent plusieurs petiz traictez et
dictz extraictz des œuvres de maistre Ilenry Baulde, en son
vivant esleu de Lymosin, demeurant a Paris, très clair et
renommé com poseur en ryme et langui ge franrois 6.
Il n’est pas malaisé de retrouver dans cette rubrique
comme la marque de Jacques Robertet qui entreprit le
<( cathalogue des excellents engins » des poètes de son temps.
Elle nous montre du moins l’estime dans laquelle Raude était
tenu dans le premier quart du xvie siècle; qu'il était mort
1. C’est du moins le renseignement fourni par la généalogie du Cab. d’Hozier, 392.
La Gallia Christiana en fait un fils de Claude.
2. Bibl. Nat., Cab. d’Hozier, 292. — 3. Gallia Christiana, I, col. 36-37-
4. Hip. Crozes, Le diocèse d’Albi, ses évêques el archevêques, 1S78, p. ii4-ii5.
5. Bibl. Nat., Cabinet des Estampes, Gaignières Peio, fol. 54. Je ne *ais pas pour¬
quoi les auteurs de la Gallia Christiana, I, col. 36, disent que ce prélat a eu deux
prénoms et que l’épitaphe de son tombeau le prénomme Johannes. On y lit : Obiit VII
kalendas junii anno iâi 8-Isla Roberleli cineres tegit urna Jacobi quem vigilem experta
est Albia pontificem . .. corporis ac animi preclaris dotibus auctum. — 6. Fol. 3oT0.
MAITRE HENRI B AL' DE , ELU DES FINANCES ET POETE 299
avant ibiq1 (en fait, la dernière allusion aux ennuis de Baude
avec la justice que nous rencontrons indique qu'il rimait
encore en 1 4 9 6 ) 2 ; que l'on avait conservé dans le cercle des
secrétaires des finances que furent les Robertet, domestiques
des ducs de Bourbon, le souvenir de l'élu du Limousin, un
Parisien d'adoption au demeurant; que Jacques Robertet
avait eu entre les mains un exemplaire des « œuvres de
maistre Henry Baulde », dont il « enregistra » seulement des
extraits, recueil aujourd'hui perdu.
L’extrait des œuvres, qui a passé presque tout entier dans
le manuscrit fr. 1716, semble indiquer qu elles se composaient
ainsi3 :
i° Petitz traictés et dictz. Testament de la Mule 4 ; Lamenta¬
tions Bourrien5 *; Touchant la paix0; Bulles du cardinal de
Guérande7; Lettres de Baude à Mgr de Bourbon8 ; Pragma¬
tique entre gens de cour9; Les dix Visions10; Epitaphe de
l'élu gorrier11 ; le dit moral des pourquoi ,2; Les [décevances]13;
la Déclaration14; le dit moral [sur le maintien de la justice]15.
20 Bonnes inventions, dictz moraulx pour faire tapisserie 16.
Tapis de l'histoire poétique : Jupiter et Europe17; Jupiter
et Léda18; A th is 19 ; Tantale20; Clotho et sa quenouille21; Yul-
cain et Vénus22; Cadmus23; tapis de Cambise24; tapis du
laboureur25; tapis du berger et de la bergère26; tapis de
faveur contraire27; tapis de l’araignée qui file28; tapis du
vilain qui a incendié le palier29 ; tapis de la toile d'araignée30 ;
1 . Date de la mort de Jacques Robertet. — 2. Pierre Champion, Me Henri Baude
devant le Parlement de Paris, Romania, XXXVI, p. 82.
3. La suite des pièces, comme on la trouve dans le manuscrit de Chantilly 5io,
montre que ce recueil, écrit, entre i535 et i54o, est également un démembrement
des œuvres de Henri Baude.
4. Fol. 3o™. — 5. Fol. 3 2™. — 6. Fol. 35.
7. Fol. 36. — 8. Fol. 37. — 9. Fol. 4o™. — 10. Fol. 43. — 11. Fol. 44.
12. fl4V0. — i3. Fol. 46. — i4. Fol. 46. — i5. Fol. 46™.
16. Fol. 47*56. — 17. Fol. 47. — 18. Fol. 48.
19. Fol. 48™. — 20. Fol. 48™. — 21. Fol. 48™.
aa. Fol. 48™. — 23. Fol. 4g. — 24. Fol. 4g.
a5. Fol. 4g- — 26. Fol. 4g™. — 27. Fol. 4g™.
•28. Fol. 4g™. — 2g. Fol. 4g™. — 3o. Fol. 5o.
3oo
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
tapis des bandées1 ; tapis des trois vis de pressoir2; tapis des
trois mors de bride3; tapis de l’archer4 ; tapis des ânes dans
un palais5; tapis de l'homme qui parle au meunier 0 ; tapis
de l’âne qui chasse un tas de bêtes7 ; tapis du lévrier et de
l’os8; tapis du quidam et du pauvre homme qu’on saigne9;
tapis des ânes de Myrebeau10 ; tapis du gros homme qui tient
un verre de vin11; tapis de l’homme armé en peinture12;
tapis du patient et du médecin13; tapis de chacun le particu-
jieri3ô!S; tapis de la nef équippée 14 ; tapis du bonhomme qui
tient deux sacs à procès15; tapis du bonhomme qui porte le
feu et l’eau 16; bon tapis des bergers et des brebis 17; tapis des rats
sur un tas de paille18 ; tapis des trois chiens19; tapis de
l’homme qui presse des cailloux en un pressoir21; tapis du
roi des mouches 32.
3° Petitz dicts et brocars. L’année du traité de France et
d’Angleterre (147b)23 ; Logogriphe sur le mot vindication 24 ;
logogriphe sur le mot Envie 25 ; quatrain aux princes26 ;
quatrain sur les Bourguignons 27 ; dit sur l’inconstance de
l’homme28; épigramme sur Bas volant de Bretagne29; épi-
gramme sur le supplice d’Olivier le Daim 30 ; exhortation aux
voluptueux31; Recette pour guérir un homme de l’ivresse32;
sur la noblesse33; le pauvre homme déshérité de biens 34 ;
l’homme qui pêche avec un hameçon d’or 35 ; Brouillis et
outrecuidance36; bon dit delà nature dune femme37; Bondeau
ironique sur le déconforté d’amour38; Quatrain des sages et
des fous39; les yeux de Bourrien40; la comparaison de For¬
tune41 ; la promesse du duc de Bourbon43.
I. Fui. 5o. — 2. Fol. 5ovo. — 3. Fol. 5oV0. — 4. Fol. 5oV0. — 5. Fol. 5iT0.
6. Fol. 5ivo. — 7. Fol. 52. — 8. Fol. 52vo. — q. Fol. 52vo. — 10. Fol. 52vo,
II. Fol. 53. — 12. Fol. 53. — i3. Fol. 53vo. — i3 bis. Fol. 53vo.
1 4. Fol. 53vo. — 1 5. Fol. 53vo. — 16. Fol. 54. — 17. Fol. 54.
18. toi. 55. — 19. Fol. 55. — 20. Fol. 55vo. — 21. Fol. 55vo.
22. Fol. 56-58vo. — 23. Fol. 56. — a4. Fol. 56.
a5. Fol. 56. — 26. Fol. 56. — 27. Fol. 56T0. — 28. Fol. 56vo.
29. Fol. 56vo. — 5o. Fol. 56vo. — 3r. Fol. 56vo. — 32. Fol. 56vo.
33. Fol. 57. — * 34. Fol. 57. — 35. Fol. 57. — 36. Fol. 57. — 37. Fol. 57.
38. Fol. 57vo. — 3g. Fol. 57v°. — 4o. Fol. 58.— 4i. Fol. 58. — 42. Fol. 58.
MAITRE HENRI BAUDE, ELL' DES FINANCES ET POETE 3oi
4° Requestes... baillées a la Court de Parlement en poursui¬
vant ses procès'.
5° Ballades et rondeau 2 (ballade sur la Cour3; ballade du
gorrier bragart 4 ; rondeau des questeurs).
6° Dictz morautx pour mettre en tapisserie faictz par Baude
et autres facteurs 5.
La collection des faictz de Baude est comprise entre les
fol. 6iv0 et 63vo : Cy finissent les faictz de Baude. Elle com¬
prend les dits suivants : tapis de l’homme qui a les yeux
bandés et coupe la branche sur laquelle il est juché6; tapis
de l'homme du village caché sous un rocher7; tapis des
pourceaux qui ont répandu un panier de fleurs (les margue¬
rites !)8 ; tapis du beau cheval enfermé dans un parc et qui
s’empale9; tapis des dangereux degrés10; tapis de la chan¬
delle11; tapis de l’homme qui rompt les anguilles sur les
genoux 12 ; tapis de la main et de la pirouette13; tapis de
l'homme monté sur un char à bœufs et qui tire un lièvre à
l’arbalète14; tapis de l’homme qui écoute lever les avoines'5;
tapis de l’homme qui réveille le chien qui dort16; tapis de
l'homme qui forge une faux17; tapis de l’homme qui fabrique
une flèche 18 ; tapis de la femme serpent19 (Synderesis).
Aux autres facteurs reviennent donc les tapis suivants : le
gorrier de cour au pied du poirier20, leCordelier21, le nocher
et les sirènes22, la jeune hile étourdie qui chevauche nue sur le
cheval Volonté23, le Rapporteur 24, le débat du cheval et du
bœuf25, la Fortune aux yeux bandés26, le Fauveau étrillé27;
le berger qui préfère être Franc Gontier28; Faveur et les ânes
volants 29 ; le meunier et l’âne30; les neuf Muses31 ; les Déesses32;
les Dieux33; le tigre attaché à un poteau34; l’ours parlant à ses
i. Fol. 58vo-5ç)vo. — a. Fol. 60-61. — 3. Fol. 60. — 4. Fol. 6ovo.
5. Fol. 61. — 6. Fol. 6 iT0. — 7. Fol. 6iT0. — 8. Fol. 6ivo.
9. Fol. 6ivo. — ■ 10. Fol. 62. — 11. Fol. 62. — 12. Fol. 6avo. — i3. Fol. 6av0.
i4. Fol. 63.— i5. Fol. 63.— 16. Fol. 63.— 17. Fol. 63T0.— 18. Fol. 63vo.
19. Fol. 63T0. — ao. Fol. 63vo. Cy finissent les faictz de Baude. — 21. Fol. 64.
22. Fol. 64. — 23. Fol. 64. — 24. Fol. 64vo. — 26. Fol. 65.
26. Fol. 65vo. — 27. Fol. 66. — 28. Fol. 66. — 29. Fol. 66vo. — 3o. Fol. 67.
3i. Fol. 68. — 3a. Fol. 69. — 33. Fol. 70. — 34. Fol. 7a.
3oa
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
petits oursons 1 ; l’unicorne2 ; les trois sages3 (Adam, Salomon,
La Sibile); les trois forts4 (Gédéon, Samson, David); les trois
riches5 (Alexandre, Octavien, Charlemagne). Mais il y a lieu
de remarquer que certaines de ces pièces sont données à
Baude par François Robertet suivant l'autorité du manuscrit
français 12/190 (le gorrier de cour au pied du poirier6; le
Cordelier île religieux]7; le fauveau8, le nocher9. Quant
aux autres cahiers de Robertet, ils renferment un assez petit
nombre de pièces de Henri Baude.
Le manuscrit français 1717 contient seulement deux ron¬
deaux (fol. 54v0-55) de notre poète : l'un paraphrase le verset :
Initium sapientie timor Del ; l'autre commente le mérite qu’il
y a à faire peu de promesses et à les tenir. Quant aux Bons
dictz movaulx pour tapis ou verrieres de fenestresi0 qui se lisent
aux folios 57ro-5Svo, rien n’indique que ces petites moralités
sur Justice, Pitié, Vérité, Charité, Humilité, Conseil, Paix,
Fidélité, la fusée, l’amant douloureux, etc., soient de maître
Henri Baude.
Le manuscrit français 1721 est le troisième et dernier
cahier de Robertet, et l’on a pu y écrire jusque vers 1624; il
contient huit rondeaux de maître Henri Baude10 (fol. 22vo-25).
Parmi ces pièces d’amour on remarque deux pièces très libres
recueillies dans le Parnasse Satyrique11 .
Nous avons déjà parlé, à propos de François Robertet, puis
à propos des tapisseries de Baude, du manuscrit français 12 490.
Il convient de signaler que ce recueil contient également un
certain nombre de pièces attribuées à Baude qui ne se ren¬
contrent que là : le « galifrede Baudas»1-; l'homme qui pense
nagerà plaisance13; l’homme qui dort équipé d’espérance 14 ; le
1. Fol. 72. — 2. Fol. 72vo. — 3. Fol. 73. — 4- Fol. 73T0. — 5. Fol. 73v0.
6. Fol. 73vo. — 7 . Fol. ii8V0. — 8. Fol. 119. — 9. Fol. 119™.
10. Fol. 22V0 : Souvieigne vous ce dit Baude, de moy. Fol. 23 : Baude que pence
tu ? — J’escoute. Fol. 23vo : Le bon lymier qui est sur erre ; — Dame si j’ay les che-
veulx gris. Fol. 24 : A l'estourdy éans y veoir goutte. — Mon juge fait de l’entendu.
Fol. 24™ : Cons barbus, rebondis el noirs. — Si j’ay parlé aucunement. Fol. 25.
J’entens bien ce que vous me dites. — 11. Marcel Schwob, op. cit., p. i63-i64.
ia. Fol. 119. — i3. Fol. 1 1 970. — i4. Fol. ii9T0.
MAITRE HENRI B AU DE , ELU DES FINANCES ET POETE 3o3
pèlerin 1 ; les ânes sur les mules * ; les ânes habillés en avocats3 ;
les deux femmes4; le tombeau de beau langage5 et enfin la
ballade faite pour Monseigneur de Dammartin contre Charles
de Melun 6.
Ces pièces appartiennent-elles à notre auteur? 11 semble
que oui. Mais le recueil formé par François Robertet paraît
bien avoirété préparé avec moins de soin que les trois cahiers
de Jacques Robertet et l'attribution de ces pièces demeure un
peu moins certaine7.
*
* *
Et peut-être n'aurons-nous pas perdu tout à fait notre
temps à tourner les feuillets de papiers jaunis où ces clercs,
les Robertet, ont oublié les tracas de leurs affaires adminis¬
tratives, manifesté leur amour pour les imaginations nou¬
velles et montré leur souci à conserver le beau langage de
France. Car ils nous ont permis de dire l’ascension d’une
famille vers la fortune, vers la noblesse8, vers cette forme
nouvelle de triomphe que devenait, en ce temps-là, la gloire
littéraire.
Grâce à eux, nous avons surpris quelque chose qui finis¬
sait; et quelque chose aussi, qui s’est fané depuis, mais qui
venait de naître alors et que paraît, en cette heure, le reflet
d’une aurore : plus que l'adolescence de la Reauté paienne,
c’en était la prime jeunesse et la gracilité. Et par eux aussi,
I. Fol. 120. - 2. Fol. 1 2 I . - 3. Fol. 121.
4. Fol. 122. - 5. Fol. I 2 2V0.
6. Fol. i 2 2V0. — A la fin de cette ballade on remarque les signes qui entrent quel¬
quefois dans la signature de Fr. Robertet.
7. Parmi les pièces qu'il faut absolument rejeter de l’œuvre de Henri Baude figure
le « Débat de la Dame et de l’écuyer », attribué à notre auteur par Anatole de Mon-
taiglon [Recueil d’anciennes poésies françaises, t.IV, p. 151-179). Ce long morceau n’est
pas dans la manière de Baude et l’expression « laissez buissoner Baude » est prover¬
biale. Ce n’est nullement une signature. [Ibid., p. 175.) Baude est d’ailleurs un nom
courant de chien. Voir la poésie de Charles d’Orléans (Éd. J. M. Guichard, p. 399).
8. On pourra remarquer dans le ms. fr. 1721 ces maximes : ExtoUit virtus nobili -
talque viros :
Qui est gentil ne peult estre vilain,
Qui est vilain ne&t pas ait gentilhomme.
3o4
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
nous avons pénétré clans un coin du cœur de la France, tendre
et recueilli, dans ce joli Bourbonnais où un héraldiste de ce
temps1 a dessiné beaucoup de villages ceinturés de murailles
et dominés par d'imposants castels, de petites cités (on y
voit Moulins2 où naquit Bande; le château d’Usson où Jean
Robertet fut bailli3; Montbrison4, d’où les Robertet tiraient
leur origine bourgeoise, là où ils dormiront noblement leur
dernier sommeil, dans cette admirable campagne déployée
au pied de la montagne forézienne qui verra naître l’Astrée).
Et tant de vers, recueillis par les bons serviteurs de cette
maison, nous ont permis d’évoquer le milieu littéraire et
artistique qui entoura la maison de Bourbon.
Mais les cahiers poétiques des Robertet dépassent ce petit
cercle : c’est tout un monde, c’est tout un temps, le moins
défini et le plus bigarré, qu'ils évoquent.
La Flandre bourguignonne y est installée, en alliée sinon
en conquérante, avec Georges Chastellain, le très « clair
orateur », le maître de Jean Robertet qui écrira sur sa mort
une longue complainte5. Nous y trouverons toutes les pièces
politiques relatives à la querelle du Lion rampant et du Cerf
volant6, tous les dialogues de France, d’Angleterre et de
Bou rgogne7; et aussi les épigrammes et les traînes qui sui¬
virent le désastre de Nancy où hnit, avec le Téméraire, cette
splendeur exaltée8 *. Et nous rencontrons Molinet !l, correspon¬
dant de François Robertet, Molinet de Valenciennes avec le
Trône d’Honneur écrit à la mort de Philippe le Bon10, la
Complainte de la Grèce11, le Temple de Mars1-, les chansons
1. Guillaume Revel (Bibl. Nat., ms. fr. 22297).
2. Ibid., fol. 36g (Pierre Champion, François Villon, II, pl. xxxi).
3. Bibl. Nat., ms. fr. 22297, fol. 32T0. — 4. Ibid., fol. 437.
5. Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 9. — 6. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 1-27.
7. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 8.
8. Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 74 ; fr. 1717, fol. 90™.
9. Bibl. Nat., ms. fr. 1717» fol. 64, 65.
10. Bibl. Nat., ms.fr. 12490, fol. i38.
11. Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. g5vo.
12. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 70vo ; fr. 12490, fol. 1 4 S .
MAITRE IIEXRI BAUDE, ELI DES FINANCES ET POETE 3o5
historiques de grande allure; car l’homme était doué d’un
vrai tempérament d’artiste1 2. Et Lemaire de Belges, neveu du
précédent dont il rédigea l'épitaphe-, secrétaire de Margue¬
rite d’Autriche, n'y sera pas oublié ; Octovien de Saint-Gelays3
y dialogue avec Molinet.
L Italie, nous la trouvons ici avec les souvenirs de la
descente de Charles A III1 * *, les Triomphes de Pétrarque qui
sont le triomphe de l'heure présente, le discours de Dante
aux sénateurs de Florence, les proverbes0 de ce pays qui unit
la tinesse à la ruse, les épigrammes latines. A un peintre de
chez nous, c’est-à-dire un candide primitif, autant dire un
barbouilleur, Jean Robertet opposera le Pérugin0.
La France, ironique et narquoise, nous la reconnaissons dans
son lot de tourneurs de petits rondeaux et de sonneurs de
franches ballades; dans les épitres d'un Guillaume Crétin7;
dans les blasons d'un Pierre Danche8; et surtout dans le coin
secret des pièces libres9. Elle est au surplus représentée par
le maître de la poésie française au quinzième siècle, le pauvre
François Villon, dont les plus célèbres ballades figurent
dans le recueil de Robertet10. Elle l’est, abondamment, par
les vers de maître Henri Bande, fidèle représentant du vrai,
et qui n’allégorisa que suivant la tradition des imagiers.
Vous avez regardé les monuments de la première Renais¬
sance, où les motifs aigus de l’architecture ogivale se marient
1. Ms. fr. 1716, fol. S5V0, 93vo, g4V0 ; Ms. fr. 1717, fol. 9™ ; Ms. fr. 1721,
fol. 25-27. Voir aussi la pilié qu’il marque au «petit peuple » (Bibl. Xat.,fr. 1716,
fol. 77t0) .
2. Ms. fr. 1717, fol. 96. — 3. Ms. fr. 1721, fol. 26v0.
4. Ms. fr. 1716, fol. 9V0 ; ms. fr. 1721, fol. 1. — 5. Ms. fr. 1717, fol. 56.
6. Ibid., fol. 95 :
Pas n’approchent les faietz maistre Rogier,
Du Perusin, qui est si grant ouvrier.
Ne des painctres du feu roy de Cecille,
Au chef d’œuvre que voyez cy entier. . .
7. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 67 ; Ms. 1721, fol. 48.
8. Ms. fr. 1721, fol. 60 et sqq. — Sur le ms. on lit : Pierre Danthe.
9. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 1 1 ; fr. 1721, fol. 25-26.
10. Ms. fr. 12490, fol. 84-98.
II. — 20
3o6
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
aux lignes pleines des architectures classiques; vous avez
remarqué ces médaillons italiens, encastrés dans les murailles
des maisons de chez nous, ainsi décorées des effigies des
Césars; vous avez rencontré sur les rives de la Loire, dans
le gentil Bourbonnais, dans le Forez plus âpre et jusque
dans la sombre Auvergne, l'acanthe du pilastre corinthien
fleurissant les baies des demeures; vous avez parcouru, dans
la petite ville en lave, à Montferrand, la suite des patios har¬
monieux, timbrés de l’écusson de leurs propriétaires, imagés
des figures de Notre Dame, de centaures, où le visage de
Lucrèce et celui de la Vierge voisinent; vous avez regardé
ces maisons des riches bourgeois de finances, qui ont déjà sup¬
planté les nobles dans leur province et qui vont les remplacer
bientôt auprès des rois1 2. Ou bien, par la pensée, portez-vous
dans le chœur de la cathédrale d’Albi, non loin de la tombe
de Charles Robertet qui fit continuer, en 1 5 1 1 , les délicates
peintures des voûtes à l’italienne3, près de ce jubé où, dans
la pierre dure, la fougueuse sculpture bourguignonne a
connu son miracle; ou encore, à Brou, dans l’église que Mar¬
guerite d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien et veuve
de Philibert le Beau, fit bâtir et ciseler dans la pierre et le
marbre en exécution d’un vœu de sa belle-mère, Marguerite
de Bourbon.
Sur ces monuments, comme dans les pièces de nos ma¬
nuscrits littéraires, en dépit des stylisations nouvelles, une
importante tradition réaliste s’affirmera toujours. Dans les
cahiers des Bobertet, Villon coudoie Baude et le précède. Jean
Marot, poète de cour, attaché à Monseigneur de Valois, s’y ren¬
contre4. 11 se souviendra de Villon, qu’il a nommé et imité5.
Jean est le père du charmant Clément Marot, celui-là qui
1. Cf. Noël Thioilier, Le Forez Pittoresque.
2. Jean Laran, La Cathédrale d'Albi, 1911, p. 90.
4. Fr. 1717, fol. 54TO; fr. 1721, fol. 7T0-i9V0.
5. Et comme dit Villon en ses brocars
De ma santé je vendrois aux lombards.
(Fr. 1721, 1 fol. 7V0.)
MAITRE HENRI BAUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 307
pillera Baude, éditera Villon, on sait avec quel amour: Clé¬
ment, dans sa jeunesse, le chantre de Robertet1.
Et c’est Clément Marot qui aura l’honneur, dans la littéra¬
ture française, de réunir, en un précieux alliage, le vieil
esprit de chez nous et l’italianisme, plus encore que l’huma¬
nisme. Tout cela, il le rencontra en quelque sorte à son ber¬
ceau, dans sa famille. Tel est, sans doute, l’enseignement le
plus précieux des cahiers poétiques qui nous ont conservé les
vers de maître Henri Baude2.
1. Fr. 1721, fol. 67 et sg g.
2. Un contemporain hilare n’avait pas notre foi. On lit au fol. 170'° du ms.
fr. 1 2 4go :
Ce sont ballades et rondeaulx
Pour resjouyr vaches et veaulx !
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIÈCLE. II
pi. xx
JEAN MOLINET
R HÉTORIQUEUR
C'est Molinet à Valenciennes que nous voudrions peindre,
un esprit de petite envergure, mais un très bon ouvrier méca¬
nique des lettres et un extraordinaire musicien des mots,
verbeux, savant, goguenard, obscène, plaisant sans qu il s'en
doute, très souvent ridicule aussi, mais écrivain d’une verve
admirable, chanoine crasseux et déguenillé, borgne et laid
comme le cyclope dont il a eu la vigueur et les désirs, un
pauvre et vieil homme frileux sur les derniers jours du
quinzième siècle.
Jean Molinet, le petit moulin qui tourna à tous les vents,
le moulin à paroles, voilà sans doute un bon prétexte à un
tableau de cette fin d’un monde qui est la fin du moyen âge.
Car Jean Molinet en avait encore recueilli toute la tradition
et l’esprit. Il a admiré et su par cœur le Roman de la rose :
mais ce fut pour le tourner en prose, pour le mettre en
pièces, pour l’assassiner, alors qu'il entendait lui donner une
vie nouvelle, des grâces plus en rapport avec les gentillesses
de son temps. Sauf la souffrance du petit peuple qui maudit
la guerre, Jean Molinet n’a à peu près rien compris à rien.
Il était surtout sensible à la fausse splendeur des choses.
Et cependant Molinet a été un hardi novateur verbal, un
précurseur à ce titre. De ses nouveautés, presque rien n'est
demeuré. Et parmi ses vieilleries, si beaucoup de choses sont
ridicules, beaucoup méritent un souvenir et parfois de
l’estime. Jean Molinet a vécu enfin, à une époque ambiguë,
A IO
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
abondante en traits colorés, un drame historique étonnant ;
il a été passionnément Bourguignon, homme de parti, anti¬
français, ce maître en langue française. Ce pauvre rhétoriqueur
a été le reflet de scènes somptueuses, d’un tragique admirable.
Il vaut d’être connu et expliqué sympathiquement, car il est
lui-même une explication h Molinet, qui a composé tant
i. Il n’existe aucune étude documentée sur Jean Molinet, et pas une édition
moderne. (6 pièces de Molinet dont le choix n’est pas très heureux ont été reproduites
par A. U. Coustelier à la suite de là Légende de maistre Pierre Faifeu mise en vers par
Ch. Bourdigné. Paris, 1723, p. 119-198 sous le titre : Poésies diverses de Jehan
Molinet chanoine de Vulenciennes, extraites de ses Faicts et dicts. Une pièce dans les
Annales poétiques ou Almanach des Muses d’Imbert. Paris, 1 778, p. 201-206). La courte
notice de M. de Reiffenberg, Mémoire sur Jean Molinet, historien et poète, Cam¬
brai, i835, 24 pp., est surtout une appréciation littéraire, La Notice biographique de
G, Hécart ( Mémoires de la Société de Valenciennes, 3e volume, iS4i) offre principale¬
ment un catalogue des œuvres et deux pièces fort intéressantes. La notice de P. Ilédouin
( Archives historiques et littéraires du Nord, 3e série, i85o, p. 212-226) est sommaire.
Le seul travail à citer est celui de M. Henry Guy, Histoire de la Poésie française au
seizième siècle. Tome I. L'École des Rhétoriqueurs. Paris, 1910, p. i5S-i 73, d’une sévé¬
rité d'appréciation qu’on ne saurait partager. — Les vers de Molinet ont paru pour
la première fois à Paris en i53i, chez Jean Longis, imprimés en beaux caractères
gothiques, mais peu correctement : Les Faictz et diciz de feu de bonne mémoire maistre
Jehan Molinet contenons plusieurs beaulx traiclez et oraisons et champs royaulx... (Bibi.
Nat. Réserve, Ve 42). Deux autres éditions ont été données à Paris en 1 5 3 7 . Celle de
1 54o, en beaux caractères ronds, (Bibl. Nat. , Réserve Ye 1 34o) est la reproduction exacte
de celles qui précèdent, avec un certain nombre de fautes d’impression en plus. Systé¬
matiquement, les éditeurs de i53i ont écarté de l’œuvre de Molinet les pièces anti-
françaises et celles aussi d’un tour trop débridé. Ils n’ont connu qu’une partie de l’œuvre
poétique de Molinet qui est infiniment plus considérable. Les pièces publiées par eux
ont été trop souvent châtrées des mots vigoureux qui caractérisent Jean Molinet. Le
texte est enfin donné dans le dialecte de Pile de France. Les Faictz et diciz doivent donc
être complétés par les recueils poétiques formés par les Robertet. (Bibl. Nat., ms.
fr. 1716, 1717, 1721, 12490.) Le manuscrit de la Bibl. Nat., fr. 2200 est intéressant,
avec sa curieuse série de pièces historiques à la suite de la Ressource du Petit Peuple et
du Testament de guerre. C’est aussi la caractéristique du ms. fr. iqi65 (premier quart
du seizième siècle, Nord de la France) qui contient le vigoureux Chant de la pie parmi
des pièces politiques et autres de la vieillesse de Molinet d’un véritable intérêt. Le
ms. fr. 2876 contenant l'.4rf de Rhétorique demande à être étudié de très près. Riche
en pièces authentiques de Molinet, il en contient beaucoup d'autres, d’un tour libre,
qui ne peuvent être que de notre poète. Un recueil beaucoup plus important, plus
complet que l’imprimé de Longis, est le n° 471 de la Bibliothèque James de Roth¬
schild (io4 pièces), recueil formé par un chapelain d’Arras, Jean Garet, entre 1620
et 1026, un admirateur, et peut-être un ami de Molinet ( Catalogue , I, p. 271-281).
Mais de beaucoup le plus intéressant manuscrit de Molinet est le numéro io5 de la
Bibliothèque de Tournai. Ce gros recueil de 456 folios de grand format, très soigné,
illustré d’expressifs dessins rehaussés de lavis, de libres et étonnants rébus, a été
transcrit, un peu après i5i5, dans le dialecte wallon, du vivant de Philippe de Fenin
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
3i i
d'allégories, est une allégorie. Il donne le portrait moral de
l’écrivain de l'extrême fin du quinzième siècle, à l’époque de
la pré-Renaissance, si importante à connaître pour com¬
prendre la Renaissance fi
MOLINET A LA RECHERCHE D UNE AUBERGE
Jean Molinet naquit à Desvres (Pas-de-Calais), en 1 435 2 .
Il y a là une forte terre3 et de robustes gens, des bois, des
prairies, un gros bétail4, d’énormes légumes, du blé et des
petits moulins qui tournent comme un peu partout en Bou¬
lonnais5. Molinet s'est dépeint comme « adonné au service de
musique et de rhétorique é » dès son jeune âge. Mais ce
provincial fit des études à Paris où il dut demeurer un cer¬
tain temps7: car dans une lettre qu'il adressa, sur la fin de sa
vie, aux « logiciens » du collège de Montaigu, il fait allusion
à l’époque où il était « escrivain » au collège du Cardinal
Lemoine 8.
et pour lui, comme le montre l’écu du dessin du fol. i qui le représente au milieu
de ses livres (Cf. Riestap, Armorial, ad. v. Fremin) : la copie laisse parfois à désirer.
Ce manuscrit donne, en outre, les poésies de Philippe de Fenin, les Complaintes du
roi de la Bazoclie d’André de La Vigne, les Douze dames du Rhétorique de Jean Robertet
sous le nom de Molinet. Ce recueil n’e>t pas le « grand Molinet » visé par Garet.
1. Rien de plus creux, de plus faux que ces paroles de Michelet « La révolution
du seizième siècle partit de rien... Le néant fut fécond, créa... » (La Renaissance ,
introduction).
2. Jean Lemaire de Belges, Œuvres, éd. J. Stecher, (LouvaiD, 1882, 4 volumes 8),
t. IV, p. 621 ; Me Molinet peperit Divernia Boloniensis — Parisius docuil : aluit quoque
Vallis Cygnorum (épitaphe latine rapportée par Simon Le Boucq, Histoire ecclésias¬
tique de la ville et comté de Valentienne, é d. A. Dinaux, i84i, p. 4t).
3. A quatre lieues de Boulogne-sur-Mer.
4. « Deux veaux sommes de Boulenois », fera dire Jean Molinet à Nicole Remberc.
Cf. Haigneré, Recueil historique du Boulonnais, I, i56.
5. M. Alph. Lefebvre (Vie et commune origine de Jehan Molinet, le bolognois, et de
Jehan Le Maire, le belgeois... Boulogne-sur-Mer, 1901) a cherché à montrer que Jean
Molinet tirait son origine du fief noble dit du Molinet, canton de Samer, cité par
Haigneré, Dictionnaire... du Pas-de-Calais, t, III, p. 297?
ô. Jean Lemaire, t. IV, p. 022.
7. Parisius me docuit (épitaphe latine). Voir un éloge de Paris qu’il a donné dans
sa chronique, ad. a., i486 ( Chroniques de Jean Molinet, pp. J. A. Buchon. t. III,
p. 108).
8. E. Roy, Les Lettres de noblesse du poète Jean Molinet, dans la Revue de philo-
3 12 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
(Jn écrivain de collège devait être un pauvre scribe copiant
des livres d’études ; fonction peu reluisante, on le voit. Quant
au collège du Cardinal, c'était, sur la Montagne Sainte-
Geneviève, entre les Bernardins et l’enceinte de la ville uni¬
versitaire, non loin du faubourg Saint-Victor, un assez grand
collège, <c fondé pour les pauvres maistres et escoliers estu-
diant a Paris en la maison du Chardonnet » où l’on comptait
soixante théologiens et quarante artiens. « Paris porte le
fruict de bien et de mal, ce est le fort et juste droict canon ;
Paris porte le fruict du vrai et du faulx, c’est le bel arbre de
porphire1 avec les sept arts liberaulx et plusieurs arbres de
science qui la flourissent et germinent... Guaires ne s’en faut
que Paris ne soit Paradis » dira, emphatiquement, l’écolier
picard.
Il n'en est pas moins vrai que Jean Molinet végéta à Paris,
qu'il ne sut pas y découvrir le protecteur qui devait alors
assurer le gîte et les quelques revenus nécessaires à l’homme
de lettres.
C’est cependant à l’un d’eux que Jean Molinet devait
adresser un de ses premiers poèmes, le Dit des quatre vins,
composé un mois après la bataille de Montlhéry, livrée le
16 juillet 1 4G5 , et qui fait allusion à des événements que seul
un Parisien pouvait connaître. Pin cocasse poème2, si proche
encore de l’École et de la taverne, un vineux poème où se
montrent déjà la truculence de Jean Molinet et son goût de
l’équivoque.
Ce fut une bien étrange journée que celle qui amena en
logie française, pp. Clédat, t. IX (i8g5), p. 22. — Molinet se nommera alors « scriba
indoctus » (Bibl. Nat. ms. fr. igi65, fol. 32r0).
1. On retrouve cette expression dans l’adresse de l’épître latine aux gens du collège
de Montaigu : « Individuis porphiriane arboris militonibusque peripaleticorum Monti-
sacuti peracutissimis Je. Molinet s. p. d. » (Bibl. Nat., ms. fr. iqi65, fol. 3aro.)
2. 11 n a pas été recueilli dans les Faict: cl dietz. On le trouve seulement dans le
ms. de Tournai ioâ, fol. 2a4ro : Didier des quatre vins franchois avec le broullement
diceux, dans le manuscrit James de Rothschild, fol. 175 : Les quatre vins frandioys
et dans le manuscrit de la Bibl. Nat.,fr. fol. 1 1 6 : Le Dit des quatre vingt (sic).
Mes citations sont faites d’après ce dernier texte.
JEAN MOLINET RUE I'ORIQl Et R
3 1 3
présence les princes de la Ligue du Bien public et le comte de
Charolais d'une part, et les hommes d’armes et partisans du
roi Louis XI de l'autre, dans les champs de Montlhéryb Deux
grosses armées se regardent, sans vouloir se rencontrer, der¬
rière la haie, parmi les champs de fèves et de blé. Mais, quand
elles vont s'aborder, Lune disparaît sous les murs de Paris.
Car le roi Louis a horreur de ees grandes aventures de guerre.
Il préfère palabrer, acheter, négocier. 11 n v a eu ni combat ni
victoire. Et sous Paris, entre Beauté et Charenton, dans une
région vineuse, les armées se poursuivent et ne s’abordent
toujours pas. Mais les Bourguignons ont réquisitionné les
cuves, dans les grands vignobles, pour en faire des boulevards
et battre par leur artillerie les tranchées adverses2. Quelques
défis et combats individuels rappellent seulement que c'est la
guerre : car tout le monde a vécu, plantureusement. On a
bu du vin à la goulée dans ces chaudes journées, jusqu'au
mauvais cheval de Philippe de Commynes qui se montra
aussi gaillard que possible ayant bu un plein seau de vin 3.
Enfin, le roi tient sa paix qu’il a payée!
Circonstances bien connues de notre Jean Molinet, écolier
parisien, et dont on pouvait rire son saoul à Paris. Car tout
cela fut comique. Et le Dit des quatre vins françois est comme
un souvenir de ce temps de ribote fixé par un pédant de
collège :
Virgile, en son chant bucolicque,
Monstre par raison poeticque
Que les augures anciens
Vauloient aux dieux celestiens
Offrir rainseaux et marguerittes,
A chascun selonc ses mérités:
Hercules avoit ung pouplier,
Pan ung pin l, Phebus ung laurier,
i. Ces événements ont été rapportés de la façon la pins attachante par deux
témoins oculaires, par Olivier de la Marche (éd. Beaune et d’Arbaumont, t. III, p. 17
el sqq.) et par Philippe de Commynes ( Mémoires , éd. B. de Mandrot, t. I, p. 2G
et sqq).
3. Olivier de la Marche, t. III, p. 22.
3. Mémoires, I, p. 42. — 4. Ms. pain.
3 1 4 HISTOIRE POÉTIQUE DIJ XVe SIECLE
Et Bacus, dieu de la vinée,
Une vigne d’or affinée.
Et pareillement les rois de Tharse offrirent à Notre Sauveur
l’or, la myrhe et l’encens. Mais l’écolier étant pauvre, à la
cour de son protecteur il allait offrir des prisonniers :
Atrapés en divers rivaiges...
Se ne sont pas hommes saulvaiges,
Mores, Turcqs, payens ne Gregois :
Mais ce sont iiij vings franchois,
Prins en France et en France nez,
Bien court tenus et enchaînés,
Plus d’ung mois après la bataille
De Mont Henry en une taille.
Ces ((quatre vingt prisonniers », ce sont les quatre vins de
France, foulés aux pieds et, comme il convient, mis dans une
basse-fosse profonde. D’abord le vin de Paris, plein du Saint-
Esprit, qui fait voir les cieux et les anges, et qu’on appelle
pour cela « vin théologien ». Juristes et orateurs en boivent
de grandes potées. Il a pris son arôme dans Athènes: et Char¬
lemagne planta cette vigne dans Paris. Le second vin est
fort: c’est le puissant vin de Lyon, ou mieux du lion de
Bourgogne, car il est sa propriété. Vin doux, bénin et
fort :
Cler que soleil resplendissant,
Il resjoyst cil qui le gouste ;
Chascun en voeult suchier la gouste :
Plus en boit on, mains s’enyvre on !...
Le troisième vin est celui de Vertus, amer sans doute, mais
que l’âme doit aimer. Dieu en a planté la racine en la vierge
Marie; et c’est aussi le vin qui jaillit du corps de Jésus sur
la croix. Vin que l'on doit garder pour faire le service divin,
réservé aux dévotes personnes religieuses et aussi à tous ceux
qui servent la justice:
Le bon conte de Charoloiz 1
i. Charles le Téméraire.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
En boit en sa court maint poinchon ;
C’est sa naturelle boichon :
Car c’est le sourgon, quoy qu’on die,
De vertu et de preudhommie.
Le quatrième vin est le vin de Reims (et Molinet équivoque
sur le mot reins), un vin de luxure dont burent Loth, David
et Bethsabée. Et la verve de Molinet s'excitait à l’idée de ce
vin capiteux :
Viellars chenus portant crocliettes,
Vielles sans dens, josnes garchettes,
Sagez et fous, rocz et pions,
En boivent les grans sapions.
Josnes filles, gallans chucrés
Les gourmendant en lieux secrés,
Sans y huchier Waultier ne Waultre,
Tant qui tresbuchent [l’uni sur l’autre,
Et se combatant si avant
Qu’on voit lever le pan devant.
Ce vin fait aler et parler,
Chanter et danser et baler ;
Il fait trambler les fondemens,
Il fait sonner les instrumens,
Il donne aux hommes bourse plate,
Et aux femmes gros ventre et mate,
Auz corps, mort et corruption,
Et aux âmes, dampnation.
Vous avez entendu le procès des quatre vins. Maintenant,
les voici brouillés ensemble. Un franc vigneron, couronné de
feuilles d’or (c’est le roi Louis XI), cherche un vin meilleur
que celui de Paris. 11 veut vendanger le vin d'Auxonne. Les
bergers du vignoble de Lyon se rassemblent (les Bour¬
guignons). Le prince du vin de Vertus attaque (Cliarolais).
Le vin monte d’ailleurs à la tête de tous, \oici, dans la
bruyante journée, les pastoureaux qui s’affrontent avec leurs
houlettes (la journée de Montlhéry). On y remarque :
Vin bastard1 et vin de Bourbon2
1. Antoine, le Grand Bâtard de Bourgogne ou bien le Bâtard d’Orléans.
2. Le duc de Bourbon qui faisait partie de la Ligue du Bien Public, avec ses frères.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
3l6
Et plusieurs gros vins de Bourgogne
[Rembarrèrent, en grant vergonne,
Ce vigneron en Pariset
Qui, ce jour la, but malvisée
Et puis par force desgorgua] 1
Car oncques puis ne s’arrenga.
Ce vigneron, qui dégorgea le vin de Somme7, on l'a
reconnu : c’est toujours le roi Louis XI. Il but, par contre, le
vin de Crèvecœur3 et aussi, par force, du vin de Vertus:
Pour soy garir, il en fist soupe
Et en b ut a sa grieve couppe :
Ainsy furent pacifiés.
Pastoriaux sont glorifiés
Du hault bruit que Dieu leur envoyé ;
Dont je prie a Dieu qu’on en voie
La fin bonne, et doint le franc chois
De paix au quatre vins franchois!
Plaisanterie de trogne rouge que Molinet dut faire passer
en secret au « bon conte de Charolois », bientôt son patron,
car elle n’aurait guère diverti le roi Louis XL On ne sait ce
quelle valut à son auteur: mais son choix est déjà fait. Il
sera « bon Bourguignon », le Picard Molinet : il n’avait pas
trouvé de protecteur à Paris où il végéta, pauvre et joyeux
buveur.
Beaucoup plus tard, Jean Molinet a rappelé cette époque
misérable et incertaine de sa vie, quand il errait à la
recherche d un maître4. Son existence lui apparaissait comme
1. Je suis ici la version du ms. de Tournai qui seule offre un sens.
2. Allusion à la restitution des villes de la Somme.
3. Philippe de Crèvecœur servait alors dans les rangs bourguignons.
4. « Complaincte pour le trespas Madame Marie de Bourgoigne » (morte le
27 mars 1482), Faictz et diclz , fol. 46',°; publiée et commentée par Pli. Aug. Becker
( Zeitchrift fur Romanische philologie, t. XXVI, 1902, p. 6 4 « ). Le manuscrit James
de Rothschild (fol. 3 7 vo^ donne cette rubrique : Ichy s’ensuit la Complainte de la mort
de la duchesse Marie qui se peult intituler Le Pèlerin. Ms. io5 de Tournai, fol. iS5V0:
Complainte sur la mort de Me d’Ostrisse. La pièce est suivie, fol. iqito, du dialogue
latin entre la voix de la duchesse et celle du duc, qui se rencontre aussi dans le ms.
de Valenciennes 466 et dans les Faictz et diciz.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
3i7
une sorte de voyage où l’on trouve des auberges qui sontou
pleines de gens ou bien fermées. Ainsi Jean Molinet frappa
successivement aux portes dans une ville franche où il y avait
plusieurs beaux hôtels, pensant qu’il pourrait s’y loger Au
noble escu de France :
Mais l’hoste estoit rioteux et sauvage,
c’est-à-dire que le roi Louis XI ne se montra pas sensible aux
compliments et à la rhétorique de l’écolier, alors parisien.
Puis il heurta à l'huis Aux trois luppars, c’est-à-dire chez le
roi d Angleterre. L'hôte paraissait riche d’avoir et lourd de
bagages ; mais, chez lui, les pauvres gens n’avaient guère le
moyen de se faire écouter. Le voyageur aperçoit alors VÉcu
de Bretagne , une maison très haute et renommée. Le pauvre
Molinet, qui n'avait vaillant une châtaigne, ne peut arriver
à se faire ouvrir le logis, et il n’obtient meme pas une chan¬
delle. Ce n'est qu’à VEcu de Savoie, c’est-à-dire chez Amé-
dée I\, âme charitable et sainte, que Molinet devait trouver
un abri. Là, le logement était bon. Hélas ! le bon hôte devait
mourir à Yerceil, en i472 ; et voici, une fois de plus, Jean
Molinet à la recherche d'un hôtel. Il va pour se loger à VÉcu
d.’ Artois :
Mais le logis estoit plain de gens d’armes,
Et le propre hoste *, humble, sage, courtois,
Ne possedoit que une chambre et ung toiclz
Qu’il deffendoit encore a force d'armes :
Et quant je veiz tant d’armes, de guisarmes,
Je me garday de bien passer par la :
Car trop envis meurt qui apris ne l’a2.
C’est-à-dire que Molinet trouva la guerre déchaînée entre
Français et Bourguignons. Au loin, il apercevait Vhostel de
Ravestain 3; mais quelqu'un d informé lui apprenait que,
r. Charles d’Artois, comte d’Eu, lieutenant général du royaume.
2. Variantes du ms. de Tournai :
Et quand j'y vis tant, d’ars et. de guisarmes
Je m’en partis attendant aulte flotte :
Au départir doibt on compter a l’hoste...
3. Adolf de Clèves.
3i8
HISTOIRE POÉTIQUE 1)U XVe SIECLE
pour celte nuit, la maison était pleine. Enfin il s’adressait à
Vhostel de Saini-Pol 1 où brillait une image dorée de la no¬
blesse; pour son dommage l’hôte était alors fort malade et
débilité. 11 lui fit cependant la grâce de l'abriter :
Le bon vouloir est réputé pour œuvre.
A la Doloire 2, il y avait bien un hôtel très renommé ;
mais l’un des hôtes gardait notre frontière et l'autre était
arrivé au noble hôtel de Bretagne. Et voilà notre poète trot¬
tinant de nouveau, comme une vieille femme.
Cette fois il arrivait à la Toison d'or, la demeure des
princes resplendissants de Bourgogne, pleine de chevaliers
prompts à ployer le genou devant eux. Molinet en reconnaît
quelques-uns : Antoing, Lalaing, La Grutuyse, Romont,
Chimay, Nassau, Ligne, etc. Jean Molinet respire, enfin, et
il s’écrie :
Qui sert bon maistre, il attend bon loyer !...
MOLINET SUCCÈDE COMME INDICIAIRE A CH AS TE LL AI N
Ce que Molinet trouva, quand il arriva à l’auberge de la
Toison d’or, ce fut un emploi aux côtés de Georges Chastel-
lain. Depuis bien des années déjà Chastellain, le grand
Georges, avait repris contact avec Valenciennes. Car, en 1 455 ,
Philippe le Bon l’avait pensionné, lui assignant pour rési¬
dence son propre hôtel « qu’on dist la Salle » ; et Georges
avait la charge de mettre en écrit « aucunes choses par ma¬
niéré de chroniques, fais notables, dignes de mémoire3... ».
Noblement, comme un écuyer du verbe, rempli de sentences,
vraiment mis au monde pour célébrer la pompe qui l’entou-
1. Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol. (Cf. Chronique, t. II, p. 302.)
2. Il s’agit certainement d’un des Croy qui portent sur leurs armes trois doloires.
o. Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, t. I, p. xxvm.
JEAN MOLÏNET RHETORIQUE! K
O I C)
rait, Chastellain fit à son prince l'hommage de son génie, qui
était singulier et robuste ; il garda pour lui-même un libre
jugement, indépendant et droit. Car jamais homme ne sentit
moins le domestique et le cuistre. Pendant des années, il
avait connu l'aventure, courant les nations, les femmes,
visitant les cours ; partout il avait mérité ce surnom de hardi,
comme un prince, et aussi celui qui lui est plus communé¬
ment donné, d 'aventureux. Il avait suivi les armées du duc
de Bourgogne, le sénéchal du Poitou, Pierre de Brézé ; il
avait habité la France, fréquenté la cour des lys où ses amis
l'appelaient « le gros homme flamand ».
Mais fidèle au souvenir du Hainaut exubérant qui lui avait
donné le jour, à son prince aussi pour lequel il avait rempli
tant de missions, de nouveau il s'était tourné vers lui ; Chas¬
tellain avait voulu respirer l'air de son pays, y vieillir et
y mourir, car l'homme des Flandres est partout en exil.
Et sa fraîche mémoire lui permettait de dessiner, depuis la
mort de Jean-sans-Peur presque, d'admirables images, des
portraits magnifiques, de peindre de truculentes esquisses
où, sous des mots parfois trop grands, savants, précieux
comme des gemmes, se marquait sa nature sensible, ardente,
qui se dilatait au jeu des vives couleurs et devant l'éclat des
choses. Sans fin, sans hâte, il composait d'immenses et
somptueux récits, mais avec un amour ardent de la vérité.
Pour se reposer, il écrivait des vers pleins de sons, de mu¬
sique, évoquant les chants compliqués des maîtrises du Nord
et la sonnerie des longs clairons de cuivre ; il imaginait des
allégories nouvelles, à l'italienne, comme Boccace, les adres¬
sait à ses admirateurs, les rois, les princes, aux fortunés
comme aux malheureux. Car Chastellain n'était pas que
sensible à Fapparence des choses, au faux éclat de la tapis¬
serie aux fils d'or. Il était en quelque sorte descendu dans le
cœur des princes, ses modèles; il disait autant leur mélan¬
colie que leur noblesse. Tous le saluaient alors comme le
père de bonne doctrine, la perle et l'étoile des historiographes,
i
320 HISTOIRE POÉTIQUE PU XV0 SIÈCLE
couchant ses inventions « au 1 ict paré et embasmé de ses
nobles et riches termes’ ».
Ainsi Chastellain méditait et travaillait à Valenciennes :
Val en oignes, val doux, val insigne et floury2...
Et de sa plume il laissait tomber des pages et des pages,
des récits inachevés que le petit Jean Molinet, jadis écrivain
du collège du cardinal Lemoine, recueillait pour les mettre
au point, pour les transcrire peut-être.
Or Chastellain avait obtenu la plus haute récompense
qu’un homme comme lui put ambitionner. Car un beau
dimanche, à Valenciennes, le 2 mai 1 47 3 , Charles le Témé¬
raire, qui portait comme Georges le surnom de hardi, à
l'issue d’un chapitre de l’ordre de la Toison d’or, avant la
grand messe, avait lui-même armé Georges Chastellain
chevalier, en présence du sire de Ravestain, de Luxembourg,
de Croy et de Lannoy3. On imagine à peu près la scène,
comme nous voyons Chastellain sur une admirable minia¬
ture d’un fragment de sa chronique, un grand livre écrit de
grandes lettres où il est représenté au pied de son prince, avec
ses cheveux blancs encadrant une calme figure, avec sa robe
dorée, mais passée comme une bure, si distingué et tout de
noir vêtu. Et noire aussi est la robe, noir le chaperon du
prince chevalier portant la Toison, et qui, sur le damas
pourpre du trône, la tête inclinée, las, sollicité par tant
d importuns, semble quelque possédé de la mélancolie, le
chevalier chaste et musicien qu il était en vérité4.
Alors Chastellain avait pu mourir : ce qui arriva au mois
1. Préface des Mémoires d'Olivier de la Marche (I, p. i84, iS5).
2. « Epitaphe en manière de dialogue » Jean Lemiire, Œuvres, t. IV, p. 020).
■j. En 1 4 9 7 , Philippe l'archiduc d’Autriche fera un don à Gautier Chastellain,
échanson, fils de Georges. Il rappellera que son père avait mis « en si beau et aorné
stil et langaige les gestes et avenues de nostre maison de Bourgongne que d’icelle sera
mémoire a perpétuité ». (Arch. du Nord, B. 2169.)
4. Cet admirable document se voit à la Bibliothèque Nationale dans le manuscrit
français 26S9, fol. 1 1 2V0. — Voir un autre portrait en tête de V Instruction d'un
jeune prince qu’il offrit à Charles le Téméraire (Ms. de l’Arsenal, n° 5io4).
JEAN MOLI.NET RHÉTORIQUEUR
321
de mars de l'année 1470, quand il était dans sa soixante-
dixième année, au comble de sa réputation, en mémoire
perpétuel « es cœurs des nobles et clairs engins ». L'épitaphe
de l'église de Notre-Dame de la Salle le salue d’un vivat :
« Vive et régné son esprit en éternelle félicité! »; et là,
Georges l'aventureux avait fondé la solennité de saint Georges
<( a l’honneur de tous chevaliers 1 ».
Jean Molinet demeura dans son ombre, son « très humble
disciple », celui qui avait été à son école « plusieurs ans »,
s'essayant à imiter « son élégant style ». Certes, de tout
cela, Jean Molinet s’estimait bien indigne. Que valait la
<( tenuité de son engin » auprès de l’excellence de ce « très
expert orateur » ? Sire Georges Chastellain, « l’homme très
éloquent, cler d’esprit, très aigu d’engin, prompt en trois
langages, très expert orateur et le non pareil en son temps »,
lui apparaissait comme « le vrai scribe et scient compilateur
qui, par son traict magistral, pellilioit de précieuses gemmes
les somptueux personnages de ce triomphant manoir2 ».
C’est un fait, cependant, qu'il brigua sa succession; et Jean
Molinet n’hésita pas à se rendre au siège de Neuss, vers le duc
Charles, pour plaider sa cause. Ainsi le « prince invaincu »
devait lui accorder licence de parachever ce que son très
honoré seigneur et maître avait commencé.
Le bagage littéraire de Jean Molinet (il avait quarante ans)
ne paraît pas alors bien considérable. 11 pouvait se composer
de pièces libres où Molinet affirmait sa vigueur, sa joie de
vivre, de quelques vers d'amour alanguis suivant la mode,
et surtout du Trosne ci Honneur où la mort de Philippe le Bon
(i5 juin 1467) est amplement héroïsée, à la manière de
Chastellain, certes, mais aussi à la manière de Molinet qui,
dans le genre funèbre, est comique3.
1. Simon le Boucq, Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valentienne, éd.
A. Dinaux, i84i, p. â~.
a. Chronique, éd. Bachon, prologue, t. I, p. 23.
3. Manuscrit James de Rothschild, fol. 49 5 ms. de Tournai ioô, fol. 70; Faictz et
II. — 21
322
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Dame Noblesse, au printemps, fond en larmes lorsqu'elle
voit une lleur se flétrir et se dessécher. Et fondent aussi en
larmes Eole, Zéphire, Neptune, les nymphes, les puits et les
fontaines, tout ce qui vole et résonne dans les airs, les oiseaux
et les instruments de musique, Jérémie, lEglise, et jusqu'au
roi de France ; et toute la Bourgogne naturellement, noblesse
et manants. Or Philippe était conduit au Trône d'Honneur,
reçu au ciel par les héros et les preux de jadis. Honneur le
faisait asseoir à sa droite, dans une scène d'apothéose, au
milieu des vivats.
Car c'est toujours cela, la somptueuse maison de Bour¬
gogne, un triomphe et une parade. Ici la partie funèbre de
la fête semble plutôt cocasse. Et le bon duc Philippe avait
droit, vraiment, à un autre repos qu'à une séance solennelle
supplémentaire dans la cour de Paradis !
MOLINET AU SIEGE DE NEUSS
Neuss était cette petite ville de frontière, orgueil de l'Alle¬
magne, surnommée l’invaincue. Fortifiée de murailles, de
tours, de fossés, de portes, de boulevards, adossée à l'un
des bras du Rhin, Neuss avait encore pour la défendre des
capitaines aventureux, vieux et subtils, que le tonnerre
des bombardes réjouissait plus que les paroles de douces
chansons.
Or, Charles de Bourgogne, très auguste, sentant Neuss
sous les ailes de 1 aigle de Germanie qui la défendait au pied
et à 1 ongle, avait décidé d'assiéger la ville inexpugnable.
Car 1 archevêque de Cologne, son cousin et allié, l'avait fait
dictz, fol. 35-4i. — L’ouvrage a été analysé par M. H. Guy, op . cit., p. i6a-i63, et
par G. Doutrepont, la Littérature française à la cour de Bourgogne, p. 387. Il porte ce
titre dans le manuscrit de la Bibliothèque Nation île, français 12 490, fol. i3S : Le
Trosne d honneur fait par Molinet a la mort du duc Philippe de Bourgoigne . Même
rubrique dans le ms. 100 de Tournai, fol. 70.
JEAN MOLINET RHÉTOR1QUELR
323
entrer dans la querelle qu'il avait avec Henri, langrave de
Hesse, que l’empereur et les cités impériales favorisaient.
Depuis le mois de juillet 1474.. Charles avait fait approcher
ses engins; le preux des preux avait planté son étendard
droit au front des Allemands et il campait à un trait d'arc
de la ville. Il avait avec lui les quatre cents lances du comte
de Campo Basso, chevalier napolitain, avec leurs chevaux
bardés et leurs gens de pied. Bombardelles, courteaux,
serpentines tiraient sur la porte près de la chapelle Sainte-
Barbe. Et deux cents archers anglais appuyaient les gens
d'armes d'Italie; quant aux hommes du Hainaut, piétons,
piquenaires, coulevriniers, arbalétriers du pays de Brabant,
de Namur et de Liège, ils coupaient la rivière. Ainsi le
duc s’était logé dans un logis portatif, avec ses pavillons
armoriés, abritant les gens de sa maison. Là se tenaient
toujours quarante hommes d’armes, sans compter les cheva¬
liers : cinquante panetiers, cinquante échansons, cinquante
écuyers d écurie, cinquante archers, la garde, 1 artillerie.
Princes, barons, pensionnés, formant tout l'armorial de la
Toison d'or, étaient logés dans une abbaye voisine, au dor¬
toir des moines1: ((Lesquels firent place aux religieux de
Mars, qui sont d'autre profession ; car, par l'abus du monde
et mutation de fortune de guerre, les chambres de dévotion
furent changées en dérision ; la ou on souloit estudier ensei-
gnemens, beaux et notables, on tenoit escolle de jeux de dez
et de tables ; ou les repentans plouroient grosses larmes, les
hardis combattans crioientà l assault! aux armes ! la ou l'on
souloit pendre aulmuces et chappes blanches, pendoient
salades et blancs harnois et fers de lances; et ceulx qui se
levoient au son de la cloche du moustier furent res veillés au
son de la bombarde et du mortier. »
Ainsi la ville de Neuss fut entourée de tranchées, assiégée
par terre et par eau ; et les îles du fleuve aux courants
i. Chronique, éd . J. A. Buchon, I, p. 35-36.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
,S 2 4
terribles furent conquises l'une après l’autre. Un bras du
Rhin lui-même allait être endigué et asséché* Charles, fils de
Mars, avait enfin trouvé sa joie et son passe-temps.
Le comte de Campo Basso et les ingénieurs italiens
roulaient près du grand boulevard un bastillon fait de pièces
de chêne, garni de coulevrines et d’arbalétriers. Les assiégés
ripostaient par des tranchées, apportant engins et machines,
échelles et pavois, pour donner l’assaut. Lutte qui rappelait
celle des géants à notre scribe. Queues de vin étaient enfoncées
pour rafraîchir les compagnons. Puis sonna l’assaut qui
dura deux heures. Huile bouillante, eau chaude, fagots
allumés tombaient sur le dos des assaillants. Une grosse
bombarde faisait voler en l’air têtes, bras, mains : chose
horrible à voir! Lin chevalier de Castille renouvelait Végèce,
ses ruses et ses machines de guerre : tours de bois, sam-
buques, bricolles, martinets, moutons, loups, chats, truies
et grues. 11 entendait même faire rouler, à la barbe de ceux
de Neuss, une tour montée sur des roues. La machine s’enli¬
sait à un trait d’arc de la muraille. Un château de bois était
construit par les Italiens: mais l’une de ses roues se rompait.
Or ceux de Neuss riaient de la grue et du chat. Le feu grégois
et la poudre à canon faisaient fureur. Et Molinet écrivait à ce
propos: « Depuis le temps que le feu, le plus actifdes quatre
éléments, s’est adjoint avec le soulfre pour répugner au
salpêtre son contraire, incompatibles, et que la très horrible
esclitre et espoventable tonnoire artificiels sont ordonnez
pour estre sacrifice au temple de Mars, encensé de pouldre
de canon, tels engins et semblables befrois de bois, apts et
susceptibles de combustion vehemente, sont hors de usaige
maintenant par subtilité d’artillerie qui se multiplie chaque
jour'. » On dut les renverser dans l’eau. Assauts, jets de
fusées, incendies se succédaient dans le camp et dans la
ville. Et les assaillants avaient à lutter avec les paysans
i. Chronique, I, p. 4 S).
HISTOIRE POETIQUE DU XV' SIÈCLE. II
PI, XXI
Charles le Téméraire et Georges Chastellain
(Bibl. Nat, 1118. tr. 2689, fol. 112 v°i
JEAN MOLI.NET RHETORIQLEUR
3a5
rebelles qui les tuaient cauteleusement, car ils devaient four¬
rager pour nourrir leurs chevaux. Des forêts entières, pré¬
cieuses, étaient coupées à blanc par des petits compagnons,
mal stipendiés, assaillis par la bise, qui fournissaient toutes
ces pièces de bois pour faire les boulevards, les bastillons et
logis. Car le duc s’installait dans cette guerre.
Alors on vit ce que Molinet a appelé « la magnificence du
siège de Neuss1 », la chose admirable et la plus somptueuse
qu'il ait notée de son temps : il s'agit des quartiers, des
tranchées, des logis des assiégeants si bien assis, aux rues
foraines et transversales, dessinées géométriquement, avec
l'ample marché où arrivaient abondamment marchandises et
vivres. Un apothicaire y amena, un seul jour, cinq chariots
de denrées et y dressa sa boutique aussi commodément qu’il
l’eût fait à Gand et à Bruges ! On y trouvait tous les ouvriers
mécaniques possibles : grossiers, drapiers, poissonniers, épi¬
ciers, cordonniers, tailleurs, lanterniers, vendeurs de chan¬
delles et charretiers. Le prévôt des maréchaux y rendait la
justice : et les Italiens y avaient leur quartier, une boucherie,
des marchés pour le foin et l'avoine. Or le duc avait fait
monter neuf cents tentes et pavillons splendides. Certains
habitaient dans de petits donjons de plaisance avec de belles
fenêtres à châssis de verre ; d'autres, des cavernes aménagées
avec salle et cuisines à cheminées de briques. Et l’on y voyait
des fours, des moulins à eau, à vent et à bras, des jeux de
paume, des tirs à l'arc, forges, tavernes, bains, hôtelleries,
brasseries, et aussi un gibet pour pendre les malfaiteurs. On
baptisait ; on mariait. Les ménétriers cornaient aux noces de
mélodieuses chansons; et d’autres accompagnaient leurs amis
morts et mis en bière, faisant entendre de piteuses lamenta¬
tions. L'un criait : Le roi boit ! et l’autre : Jésus conduise ton
âme! Tubas, tambours, trompes, clairons, flûtes, musettes,
chalumeaux sonnaient pour réjouir les cœurs. Mais, dans le
i. Chapitre îx.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
3a6
quartier du duc, s’élevait parfois une harmonie si douce
quelle semblait l'écho du paradis terrestre: «Et comme
Orpheus debrisa les portes d’enfer au son de sa harpe, la
modulacion de ces instruments musicaulx mitigeoit l'amer
des rudes cuers Saxonnois et endormoit les ennemis par son
amene consonnance. »
Ainsi Charles1, l’honneur de l’Occident, se maintenait en
ce siège comme un autre Alexandre, un autre César, avan¬
çant là les ouvriers des digues, allant ailleurs aux mines,
répartissant les pilotis, expédiant les tranchées, employant les
Hollandais, réconfortant les Anglais, boutant en avant les
Picards, commandant les ordonnances, les tours de garde,
toujours en haleine, réveillant les gens de son hôtel, ne dor¬
mant jamais qu’à demi, les yeux ouverts, comme le lion. Et,
renonçant à toute volupté charnelle, pratiquant la plus
absolue chasteté, sans jamais boire de vin, ravi seulement de
cette musique, écho du ciel qui remplissait son âme, Charles
recevait noblement les ambassadeurs, les rois de Danemark
et de Norvège, dans ses tentes de drap d’or.
Alors, contemplant les escarmouches, les assauts conti¬
nuels, et aussi la peine de ceux qui assiégeaient Lintz, Molinet
avait écrit ces très beaux vers2 à l’adresse des riches bour¬
geois qui vivent à l'abri des murailles et ne pensent qu’à
leur repos :
Vous menez le bon temps en paisible asseurance,
Et ils sont aux hutins en mortelle souffrance;
Vous dormez es cités, bien couvers et repos,
Et ils couchent aux champs, toujours le fer au dos.
Vous vivez en espoir d’augmenter vostre estage,
Et ils meurent pour vous et pour vostre héritage!
Mais les Allemands, qui sentaient Neuss captive, venaient
1. Voir l’admirable portrait du Téméraire d’après le manuscrit 3606 de la
Bibliothèque de Vienne (Les chefs-d'œuvre d'art ancien à l'exposition de la Toison d’or
à Bruges, 1908, pl. 65); celui du British Muséum, Harley, C199. (Paul Durrieu, La
miniature flamande, 1921, pl. lviii.)
2. Ils sont dans sa Chronique, t. I, p. 83.
•JEAN MOLINET RHETORIQL EUR
327
contrassiéger le duc et asseoir au delà du Rhin un très fort
boulevard. Les Italiens perdaient des mines qu’ils étaient
chargés de défendre. Et Molinet faisait parler son duc avec les
ambassadeurs du connétable de France. Vers Pâques 1 475 ,
l’empereur Frédéric, humble et pacifique cependant, venait
porter secours à Neuss et combattre le duc de Bourgogne. Lui
aussi y plantait ses tentes, nombreuses à ce point qu’elles sem¬
blaient former une grosse cité. Et le duc rangeait ses armées;
les Italiens leurs escadrons *. L'empereur, qui voyait appro¬
cher la puissance ducale, avait fait sortir de son camp quatre
à cinq mille cavaliers. De ses engins, dressés sur leurs fûts
au delà du Rhin, il avait libéré le tonnerre de sa nouvelle
artillerie. A « ce mortel fouldre et criminel tonnoirre », qui
pour la première fois roulaitavec cette intensité sur un champ
de bataille, répondait l’artillerie adverse2. Pas une tente, ni
un pavillon du camp des Allemands où l'on ne vit le jour à
travers. Les combats finissaient à la nuit tombante. Et c’est
un fait que l’empereur devait demander, par le légat du pape,
trois jours de trêve; qu’un duc de Bourgogne avait résisté à
la puissance impériale; que la ville de Neuss, où demeuraient
seulement cinq cents personnes, était remise entre les mains
du pontife.
Mais on peut croire que les vers que nous avons rapportés
plus haut ne sont pas les seuls que Molinet ait écrits à
propos de Neuss et de son siège. Car une pièce anonyme,
intitulée De Nuz denus (on sent déjà la linesse), est tout à
fait dans son style3. Le poète s’adressait aux nobles et aux
rustres de la ville, leur déclarant que, pour eux, il n’y avait
plus à espérer aucun secours. Le siège était mis à « grant
charroy » et les << murs massis » de la cité ne la protégeraient
Pas : AP rés vent calme vient tormente.
1. Le mot naquit en ces jours, Chronique, t. I, p. 124.
2. En 1478, un autre duel d’artillerie dura vingt-huit heures devant. Condé, et on
l’entendit jusqu’à Bruges ( Chronique , t. II, p. i33).
3. Bibl. Nat., ms. fr. 2 3 7 5 , fol. 46, à la suite de VArt de seconde Rhétorique de
Molinet, et parmi beaucoup d’autres pièces de notre auteur.
3a8
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Il célébrait la maison de Bourgogne, refuge du droit, en
Occident, la gloire du « renommé lion », annonçant la ven¬
geance prochaine :
L’on vous affilie et forge trenchefille.
Et, comme il aimait à le faire, Jean Molinet, de façon pitto¬
resque, évoquait les combats :
De hacquebuttes et de rudes froars,
De toutes parts froissiés nos bastillons;
De vos brayes, dondaines et bolvars,
Qui par noz dars seront destruis et ars,
Par maulvais ars rompes nos pavillons;
Mais l’aubillon dont nous vous batillons
Et la bergiere 1 vous engaige :
Il n'est si gran[t] feu qu’on estaingne.
Notre flotte tient le Rhin dont un bras est rompu. Vous ne
pourrez donc échapper. Le grand duc de Bourgogne a décidé
de vous réduire ;
Qui ne craint aigle, chat, n’escouffie :
On ne prent pas tel rat sans mouffle !
C est pourquoi il excitait les habitants de Neuss à se rendre,
cà traiter, leur rappelant les châtiments qui les attendaient :
ceux que INinive, Athènes et Babylone avaient éprouvés. Il
demandait aux gens de Neuss d’avoir pitié d’eux-mêmes, de
se repentir quand il en était encore temps :
A mon euvre, de povre fait tissue,
^ œul mettre fin : de trop, souvent on hongne.
Cil qui les siens secourt et evertue
Doint que l’orgœul de Nus soit abatue,
Au grant honneur du lion de Bourgoigne,
Et que tant bien prospéré sa besongne
Qu’il soit auguste et preux nommé,
Et moy des aultres soie amé !
C est bien la le souhait d'un débutant auprès de son patron.
i. C est le nom d une célèbre bouche à feu bourguignonne. Elle fut perdue à Gran-
son ( Chronique , I, p. rg4).
JEAN MOLINET R IIETOR 1 QUEUR
329
Mais qui devait maintenant l'arrêter, monseigneur Charles?
Le voici au duché de Lorraine, espérant conquérir le comté
de Vaudémont sur le duc René qui l'avait défié à feu et à
sang devant Neuss. 11 poursuit les Allemands à Granson ; à
Morat, il laisse son camp entre les mains des Suisses (1476).
Et le voici à Nancy, avec ses lances diminuées d’Italiens,
plein de mélancolie et de courroux. Car, depuis ses pertes de
Granson, on le voyait parfois prendre un livre, faire sem¬
blant de lire, s’enfoncer obstinément dans sa pensée, se
plaindre et se tirer les cheveux.
Sans se préoccuper du nombre de ses ennemis, le duc
combattra, seul au besoin. Trahi par ses mercenaires, il est
attaqué à l’arrière par les Lorrains, par le comte de Campo
Basso qui barre le pont de la Bussière, dans les bois par les
paysans1. Est-ce bien là une bataille ou une chasse? X coup
sûr, une déconfiture totale. Car on ne sut même pas, tout
d’abord, ce que le dieu de la guerre était devenu. On devait
retrouver le corps de Charles, tout nu, avec quatorze autres
dépouillés, parmi les gisants, ensanglanté de trois plaies
mortelles: il avait la tête ouverte d’un coup de hallebarde et
fendue jusqu’aux dents, une pique à travers les cuisses et une
autre par le fondement.
Ainsi linit un riche et puissant prince, réveil de la Ger¬
manie et épouvantail des Français, que ses gens eux-mêmes
eurent bien de la peine à reconnaître : à ce qu’il avait perdu
ses dents de dessus; à sa blessure de Montlhéry; aux ongles
qu’il portait si longs; à la fistule qu'il avait au bas ventre; à
l’ongle incarné d'un orteil.
Alors Molinet écrira2 :
Puisque le duc perdy de Nansi la journée,
Justice trespassa, forte guerre fut née.
L’Eglise en a perdu ses rentes ceste année ;
Noblesse en a esté durement fortunée
Et povres gens en ont très dure destinée.
1. 5 janvier 1 4 7 7 , n.st.
2. Recueil d’arls de seconde rhétorique publié par E. Langlois, p. 224.
33 o
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et, dans la complainte du Trespas du duc Charles il com¬
parait alors la maison de Bourgogne à un grand arbre que
la foudre seule avait pu abattre.
Quand sa pensée se portait vers une époque heureuse1 2,
c'était vers le temps, déjà légendaire, de Philippe le Bon :
Qu’est devenu le temps du bon bergier,
Le très bon duc Phelippe de Bourgogne ?...
Molinet était alors absolument anti-français. Car elle est
bien de lui la significative ballade3 :
France est gracieuse — Non, fiere.
Charitable — Non, envieuse.
France est loyalle — Non, legiere.
— Amiable — Non, orguilleuse.
Plante verte — Non, seche branche.
- — Traictable — Non, trop convoiteuse.
— Constante — Non, muable est France !
François sont humains — Non, divers.
Prudens et sages — Non, coquars.
Courtois — Non, haineux, couvers.
Gens larges — Non, chiches, eschars.
Innocens, simples — Non, lins, hars.
Faictiz, gorgias — Non, estrois.
Gentz et preux — Non, mesehans, conhars.
Hardis — Non, venteux sont François !
Il disait encore, quand de rudes coups étaient portés sur
les gens de son parti4 :
Souffrons a point, soions bons bourguignons,
Bourgois loiaux, serviteurs de noblesse...
Franchois sont faulx, soyons seurs, s’on nous blesse.
1. Faictz et dictz, fol. 42; ms. James de Rothschild, fol. 1 4q. Le ms. de Tournai io5,
fol. i02ro, donne la rubrique : L'arbre de Bourgongne sur la mort du duc Charles.
2. Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 221.
3. Par Molinet. — Bibl. Nat., ms. fr. 1 2 4>>o , fol. io3vo-io/j (recueil formé par
François Robertet, tout à fait au courant des choses littéraires de ce temps). Mais la
pièce peut être lue en rétrogradant ; et elle donne un sens tout contraire. C’est ce
que fait observer la rubrique du ms. de Tournai io5, fol. i65.
4. Ms. de Tournai io5, fol. 2qito : Les sept rondeaux sur ung rondeaux.
JEAN MOLINET RIlÉTORIQL EUR
33 I
Et Molinet *, en 1467, au moment où les Liégeois, pour la
troisième fois, venaient de se révolter contre le duc de Bour¬
gogne, à l'instigation de Louis XI, avait dénoncé et maudit
le roi de France1 2. Il le nommait l'araignée universelle ; et
c’est là une image hardie, d’un poète. Il lui rappelait aussi,
la rage au cœur, que dans la maison de Bourgogne on n’em¬
poisonnait pas3. Alors les lances et les francs-archers du roi
de France allaient aborder les lionceaux de Bourgogne.
Ce devait être un beau jour, bien digne d’être célébré, que
celui-là :
Souffle, Triton, en ta bucce argentine;
Muse, en musant en ta doulce musette
Donne louange et gloire celestine
Au dieu Phébus, a la barbe roussette...
Et Molinet montrait son duc, « lyon rampant en croppe
de montagne », qui avait combattu « l’universel araigne ».
Pauvre « Cerf volant4 »,
Souef nourry, sans poison serpentine,
que le duc de Bourgogne avait porté à la couronne! Il vou¬
lait nous frapper de sa petite corne, disait le duc :
Ce sont povres remuneracions,
Mais Dieu, voyant mes operacions,
M’a fait avoir victoire en la Champaigne.
1. Cette pièce est publiée parmi celles de Chastellain sur la foi du ms. fr. 12788,
fol. 1 29™ (Éd. Kervyn de Lettenhove, t. VII, p. 208-209). Mais le ms. fr. 1 2490 fol. 77,
la donne formellement à Molinet. Et comme Robertet, dans le camp français, prit
part à la querelle, on peut croire qu’il était bien informé. Ce ton haineux et partial
n'a jamais été celui de Chastellain ; et le vers « Muse en musant en ta doulce
musette » est une signature, ainsi que le calembour sur noisette (méprisable querelle).
2. Cette pièce a été publiée notamment par le Roux de Lincy, Recueil de chants
historiques français, I, p. 371-372. — Jean Nicolay, de Tournai, à propos de la « Com¬
plainte de Justice » a dépeint Molinet comme « si affecté, aveuglé et endurci a la
rébellion du party contraire de France que en toutes ses œuvres il yssoit de la voie
de raison en chargeant et diffamant le roy... » ( Kalendrier des guerres de Tournay, au
t. III d es Mémoires de la Soc. hist. de Tournai , p. 29).
3. Ailleurs, il fait allusion à un projet d’empoisonnement par Louis XI du duc de
Bourgogne.
4. Celte appellation était courante pour désigner le roi de France.
332
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Alors le duc vainqueur s’était retourné vers les révoltés,
menaçant, héros incarnant à la fois Hector, Scipion et
Arthur :
Tremblez, Liégeois! tremblez par légions !
Car vous verrez, si je veut ou je daigne,
Comme je suis en franches mansions
Lyon rampant en croppe de montaigne !
Mais quand le duc de Bourgogne fut trouvé mort à Nancy,
ce fut le tour d'un combattant français de chanter1 2 :
Ou est le parc orguilleux destendu ?
Le fier lyon ne l’a pas bien gardé...
Car, a la fin, il y est demouré,
Et les moutons, la toison et la laine !...
MOLINET PARMI LES SOUDARDS
Les années qui suivirent le désastre de Nancy furent rem¬
plies du mouvement des gens de guerre
Le roi Louis XI se mettait aussitôt en route pour l’Artois;
le mardi de Pâques 1477, 3ooo cavaliers français, sous le
comte de Dammartin et le seigneur d’Albret, firent même une
course devant Valenciennes '. Nobles et gens de guerre, pay¬
sans et citadins, « fort animés sur les François », y lèvent
l’étendard pour les combattre, se rassemblent au nombre de
3 000 : piquenaires, archers, arbalétriers, coulevriniers et
hacquebutiers, marchent vers Solesmes. Ceux de Bouchain
se rendent au roi ; Condé était incertaine ; le Quesnoy, enlevé
d’assaut par les Français ; Valenciennes se fortifiait. Les blés
1. Le Roux de Lincy, Recueil de chants historiques français, I, p. 383. Cf. aussi
dans le ms. fr. 2876 diverses pièces intéressantes sur la fin du Téméraire.
2. Chronique, t. II, p. 28. — Simon Le Boucq a conservé de précieuses délibéra¬
tions municipales qui montrent bien l’esprit de la ville. On tint conseil de guerre.
Les remparts furent gardés, les chaînes tendues au travers des rues. Les compagnons
étrangers furent même obligés au service de garde et les filles amoureuses, qui étaient
au nombre de 1 600 à 1 700, étaient réquisitionnées pour porter des pierres et usten¬
siles pour repousser un assaut (Ms. de Valenciennes 672, fol. 243).
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
333
brûlaient autour de Saint-Omer. Les archers de France cri¬
blaient de ilèches les Suisses, s’emparaient de leurs guidons
-et, au son de leurs gros tambourins, rentraient joyeusement
dans Thérouanne ; Avesnes était assiégée.
Furieux du mariage de Marie de Bourgogne, par lequel
elle lui échappait, le roi Louis laissait ses archers commettre
toutes sortes d’exactions. Molinet les dénombre emphatique¬
ment : défloration de vierges, effusion de sang innocent,
déprédation d’hôpitaux, spoliation de matrones, incarcéra¬
tion de jouvenceaux, incendies d'églises, dévastation de tout
un pays par le feu et l’épée, tel est le bilan de cette guerre
atroce. ((Bref, toute espece de cruaulté que les tyrans payens
souloient anciennement faire aux chrestiens, les François en
passionnoient les Bourguignons1... »
Et les villes se mutinaient alors ; les petits se soulevaient
contre les grands; « le commun vouloit suppediter les nobles,
reformer les officiers et collecteurs des subsides et aides qui
s’estoient faictes pour soustenir les guerres2». Les villes
s’attaquaient aux nobles; le roi s’attaqua aux villes. Et parce
que Valenciennes et Douai n’admiraient en rien sa puissance,
mais entretenaient des gens d’armes, piquenaires, archers,
Suisses et haquebutiers, pour se venger d’eux, au mois de
juillet 1477, alors fllie 10S blés étaient verts, le roi Louis assem¬
blait plus de 10000 faucheurs qu’il envoyait au Quesnoy où
ils firent d’horribles ravages sous le rideau protecteur des
francs-archers. Pendant trois jours, à deux ou trois lieues
autour de Valenciennes, on vit ce spectacle terrible : les
Français fauchant les biens que Dieu nous a donnés dans sa
clémence !
Et maintenant les Français attaquaient Valenciennes3, la
cité hère et forte, refuge des gens du Hainaut, la première
cité qui avait levé l’étendard. Le feu était mis à l’abbaye et
1. Chronique, t. II, p. 62.
2. Ibid., t. II, p. 64.
3. Ibid., t. II, p. 76 .
334 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
dans les faubourgs; et les moissons brûlaient dans l’été de
l’année 1 4 7 7 1 -
A Valenciennes, il n’était alors question que des courses
des bons compagnons sur les Français2 ; les paysans aussi
entraient dans la lutte, défendant l'héritage de la « Pucelle »,
comme les gentilshommes; Allemands et Anglais tenaient
garnison à Valenciennes, portant les robes et les parures de
la ville3. Ils couraient sur les gens du Quesnoy ; et ceux de
France assiégeaient Condé qu’ils incendiaient.
En 1478, des trêves intervenaient entre le roi et le duc
d’Autriche4. Mais ces trêves n’empêchaient pas les courses ;
les compagnies françaises, boutées dans Arras, surprennent
Douai. Alors le roi Louis, n’ayant pas conliance dans les gens
d’Arras, les disperse, à Paris, à Tours, à Rouen : on imposait
à Arras le nom de Francheville 5. Et l’abbaye de Saint-Waast,
la plus notable de la région, était ruinée à ce point qu’il n’y
avait plus un religieux pour y chanter une seule messe. « Et
estoient leurs cloistres, dortoirs et devotes chapelles pleines
des religieux de Mars, des gendarmes et compaignons de
guerre, lesquels, en lieux de plains chants notables et a
Dieu adreschans, chantoient chansons infâmes et deshonestes
et a lui desplaisans, jouoient a dez, a tables, cartes et aultres
jeux méchants, et en lieux de saincte lecture, disoient a Dieu
injure. »
Et combien de compagnons « François, Bourguignons,
Espagnols, Lorrains et Barrois, entremeslés ensemble, et de
plusieurs routiers et grands pillards de guerre, tant de cheval
que de pied », foulaient les Ardennes 6 !
En 1479, les trêves sont générales entre Français et Bour-
1. S. Le Boucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 248.
2. Chronique, t. Il, p. 105-107. — 3. Ibiil., t. II, p. 108.
4. Ibid., t. II, p. i63.
5. Ibid., t. II, p. 1 9 5 . — « Franchise », t. Il, p. 27. L’official était désigné:
Ojficialis Libertinensis. Ci. dans le ms. de Tournai io5, fol. 3g2v0, la ballade... au
bastard Cardonne.
6. Chronique, t. II, p. 196.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
335-
guignons1. Alors les compagnons de morte paye, associés à
de mauvais garnements paysans, tiennent les routes, les che¬
mins, les bois. On mit leur tête au prix d’une livre. Potences
et fourches patibulaires furent refaites dans les bonnes villes;
et vingt-sept d'entre ces brigands furent pendus à Valen¬
ciennes. Mais les « gros chats mouftlus », les gros routiers de
guerre, n'étaient pas si aisés à prendre ! Un terrible hiver, la
famine, la cherté des vivres, tel était en outre le bilan de ces
tristes années -
MOLINET, LA GUERRE ET LE PETIT PEUPLE
Les événements de l'année 1470 avaient déjà impressionné
vivement Molinet. Il est comme un homme ébloui, qui sort
de ses livres et voit une action dans la lumière du jour.
Car le dortoir de l'abbaye de Neuss, où logea Charles, dieu
de la guerre, est déjà comme le Temple de Mars2. Mais le vrai
Temple de Mars, c'est la pauvre abbaye de Saint-Waast dont
nous venons de dire la ruine *. Et la désolation du pays, entre
1477 et 1479, est peinte tout au long dans une série d écrits
contre la guerre où Molinet a vraiment déployé un talent
sympathique et robuste.
Le meilleur de ces écrits est sans doute la Ressource du
petit peuple b.
Alors Molinet se représentait vaguant dans les champs
parés de lleurs : car le vent avait manqué à son « molinot
1. Chronique, t. II, p. a3o. — 2. Ibid., t. II, p. 235-279, ad. a., i48i.
3. Ibid., t. I, p. 107. — 4. Ibid., t. II, p. 195.
5. Faictz et diciz, fol. 56-6 1 ; l’ouvrage se trouve encore dans le recueil de Roberteq
Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 77vo-85 ; fr. 1 2490, fol. i48 ; fr. 2200, fol. 71 : La res¬
source de povre peuple; manuscrit James de Rothschild, fol. 67; ms. de Tournai io5,
fol. 90 (fragments). — Ce petit poème, mêlé de prose, où l’on peut voir comme un
souvenir du Quadrilogue d’Alain Chartier, ne saurait dater absolument de i477, la
glose faisant allusion à des événements postérieurs. Il a été imprimé à Valenciennes
par Jean de Liège (René Giard et Henri Lemaître, Les Origines de l'imprimerie à
Valenciennes dans le Bulletin du Bibliophile, 1 903, p. 357-358). Unique exemplaire
dans la collection de M. Ad. Lefrancq, conservateur du Musée à Valenciennes, qui m’a
fait la grâce de me le communiquer.
.336
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
qui multitude de nouvelles histoires debvoit tourner entre
ses meules pour en tirer Heur et farine ». Or, comme il se
récréait ainsi, un abîme profond s’ouvrait devant lui, au
milieu des flammes et de la fumée. Une épouvantable
« satrape », bile de perdition, horrible à voir, avec un chef
cornu, des poings de fer, le dos velu, la queue venimeuse,
montée sur un monstre jetant le feu par la gueule et le
soufre par les narines, « chargié a tous letz d’espées, cou-
teaulx, dolequins, rasoirs, soyes, faulx, dagues, planchons,
paffus, picques, pinces, forces, fourches, ars, dars, bars, licolz,
chaines, cordes et cagnons », etc. Famine, Fraude, Rapine,
Sacrilège, Conspiration, Meurtre et Félonie l'accompagnaient.
Son ost comprenait encore Cacus, Nembroth, Denys, Dios-
corus, Dacian... Olibrius, etc. ; Néron y portait l’étendard. Ils
allaient, montés sur des éléphants, des girafes, des tigres, des
griffons, des serpents, des dragons, des crocodiles, formés en
bataillons terribles, au milieu du bruit de la foudre. Et ils
commençaient à courir sur le plat pays, répandant le sang,
brûlant les églises, mutilant les innocents, déflorant les
vierges, rôtissant les petits enfants, foudroyant les villes,
pendant les gens. Quelle bande, où l'on pouvait bien recon¬
naître, hélas! les boutefeux, les brigands, les « paillardeaux »
qui suivaient la queue des armées d’alors !
Du même trou d’où était sortie la vision infernale sur¬
gissait une révérende dame qui allait consoler une jeune
femme, échevelée, dépouillée de ses nobles atours, ayant près
d’elle un petit enfant de deux ans qui pleurait et criait de
détresse, cherchant les tétins de sa mère pour y trouver sa
nourriture. Mais il suçait seulement une mamelle vide. Or,
cette noble dame, à un signe secret, reconnaissait la pauvre
femme : c’était sa sœur germaine, Justice ; et l’enfant était le
Petit Peuple. Alors la noble dame, prenant l’enfant dans ses
bras, maudissait la guerre et les « recteurs de la chose
publicque 1 » :
i. Faicts et diclz, fol. 57vo. — Je suis le texte de Jean de Liège. Cette pièce a dù
JEAN MOL1NET RHETORIQUEUR
Princes puissantz, qui trésors affinez,
Et ne finez de forgier grans discors,
Qui dominez, qui le peuple animez,
Qui ruminez, qui gens persécutez,
Et tourmentez les âmes et lescorpz,
Tous vos recors sont de piteux ahors,
Vous estes hors d’exellentes bontez,
Povres gens sont a tous lez reboutez!...
Que faittefs] vous qui pertubés le monde,
Par guerre immonde et criminelz assaulxP...
Trenchiez, copez, detrenchiez, decoppez,
Frappés, haspez, banieres et barons,
Lancinez, hurtez, balanciez, behourdez,
Querez, trouvez, conquérez, controuvez,
Cornez, sonnez trompettes et clarons,
Fendez talions, pourfendez oreillons,
Tirez canons, faittes grans espourris,
Dedens cent ans vous serez tous pourris !
Et la dame se demandait ce que les héros de jadis avaient
emporté de ce <c mondain wason » ; elle rappelait aux princes
qu ils étaient les gardiens de l’Église ; que ceux qui avaient
pillé les reliques et les moutiers, aussi bien chez les païens
que chez les chrétiens, avaient toujours été punis :
Oyez vous point la voix des povres gens,
Des indigens péris sans alligance,
Des laboureurs qui ont perdu leurs chens,
Des innocens, orphenins, impotens,
Qui mal contens crient a Dieu vengance?...
Accordez vous, roix et ducz, acordez,
Et regardez vostre peuple en pité,
Resuscitez Justice et le gardez...
Gens de tous états étaient alors bien émus. Vérité pronon¬
çait un beau discours rappelant, pour l’honneur de la res¬
plendissante maison de Bourgogne, comment le due Phi¬
lippe avait jadis entretenu la paix entre ses sujets; comment
jouir d’une légitime célébrité, car on la trouve à part dans le ms. de Tournai io5,
fol. 398™ : S'ensuit une petite réprobation de la guerre...
II. - 22
338
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Conseil, sous la flamboyante épée du duc Charles, avait
accordé le riche et le pauvre. Au temps de Maximilien C qui
pouvait ressusciter Justice, subvenir aux oppressés et con¬
duire Petit Peuple au bienheureux Temple de Paix? Toujours
Conseil. Et Conseil examinait, comme on visite un malade
dont on regarde l’urine et à qui l’on tâte le pouls, Justice,
qui semblait en effet fort malade. Car elle parlait à voix
basse, telle une agonisante, et il faut le reconnaître, bien
puérilement :
Justice suis privée de solas
Ez las,
llelas !
De fausse tirannie...
Or. Conseil la réconfortait, lui montrait les deux très
nobles marguerites resplendissant en ce val de misère : la
grande Marguerite d’York (la précieuse perle d Angleterre
qui fleurissait au quartier de Bourgogne) et la petite Mar¬
guerite de Bourgogne, sa filleule-. Et c est vrai que le
10 février 1V79, l’enfant avait été baptisée en l’église Sainte-
Gudule à Bruxelles1 2 3.
Et Conseil disait qu'aujourd’liui la puissance était à Gand,
à Bruges, plus flamande que wallonne. Sur quoi Conseil
prenait congé des dames. Vérité, Justice et Petit Peuple
montent sur un char pour faire un pèlerinage. Patience est la
jument châtrée et meurtrie qui les mène à un petit logis,
appelé trêves, charpenté depuis demi-an, et que l’on ral¬
longeait depuis trois mois4, si ouvert à tous les vent* qu on
ne pouvait y demeurer. On gagnait, avec Montjoie, une
grosse abbaye pleine de convers, de dames, de demoiselles et
d’amoureux. Justice y était aimablement accueillie dans une
1. Le poème a donc été écrit après 1478.
2. « Apparue puis un an au très fructueux jardin du duc d’Autriche ». Allusion
qui donne la date exacte du poème.
3. Chronique, t. II, p. 228.
4. Elément chronologique confirmé par la Chronique , t. II, p. iC3 (la trêve est du
11 juillet 1478). Le poème date donc d’avril i479-
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
33g
chapelle enrichie de corps saints. Elle se jetait à genoux,
ainsi que Petit Peuple; et, joignant les mains, elle récitait
cette oraison :
Prenez pitié du sang humain,
Vray Dieu, souverain Roy des roix...
Cette prière était même adressée à Louis XI :
Noble roy Loys de Valois
Vous nous tourmentez, soir et main,
Par guerres et piteux exploictz.
Souviegne vous que, povre et nud,
Bourgoigne vous a soustenu 1
Et soef nourri mainte anée:
Mais vous avez mal recognu
La plus dolente qui soit née.
Et Jean Molinet implorait également Edouard, roi d’Angle¬
terre. Sur quoi il retournait en son hôtel :
Ainsi que Panée présente
Est dure et desplaisante a voir,
L'histoire que je vous présente
Ne peult guaires de mieulx avoir,
Puis que chascun pert son avoir,
Son héritage et son bien meuble.
Prions Dieu que nous puissons voir
La resourse du petit peuple!
Quant au Temple de Mars, c’est une allégorie très goûtée,
qui suscita beaucoup d’imitations, au demeurant une image
fort originale2 où l’on peut noter déjà comme la vision réa¬
liste et fantastique d’un Breughel.
i. Ces termes sont intéressants à comparer avec ceux que Molinet emploie en 1467,
lors de la révolte des Liégeois (Le Roux de Lincy, Recueil de chants historiques français,
t. I, 37i).
a . Faiclz et dictz , fol. 61 vo-64TO ; Ribl. Nat. , ms. fr. 1 7 1 7 , fol. 70-76 ; ms. fr. 1 64a ;
ms. de Tournai to5, fol. 119'"°. — Il y a une édition gothique imprimée à Paris par
Jean Treperel sur le Pont Notre-Dame: Le Temple de Mars très bien correct (Bibl. Nat.,
Rés. Ye 11 37), avec une figure représentant un pas d’armes. Autre édition populaire:
Le Temple de Mars dieu de bataille, s. I. n. d. (Bibl. Nat., Rés. Ye 3579), avec une
figure de la Cité personnifiée apparaissant derrière une porte. Le Temple de Mars se
rencontre encore, en 1637, parmi les Traiclez singuliers publiés chez Galiot du Pré
(Bibl. Nat., Y0 1 a56). Je suis et corrige le texte de Treperel, qui peut dater de 1 499,
dont certaines leçons sont d’accord avec celles du ms. de Tournai.
34o
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
Jean Molinet la datait ainsi :
Au temps de dueil que Mavors, le tyrant,
Alloit tirant canons, fléchés et dars,
Et mettoit tout a l’espée tranchant,
Courant, trassant, crueulx feux allumant,
Cler sang semant par soubz les estandars,
Par les souldars, plains de cautelle et d’ars,
Je fuz de dars percé 1, cotte et jaquette :
Au maleureux chét tousjours la buquete...
Sur quoi l’auteur allait suppliant tous les dieux du paga¬
nisme, leur offrant un présent en rapport avec leur divinité.
Enfin, il arrivait au saint Temple de Mars : il dédiait à la
divinité des ours, des lions, des léopards. Ce temple est
d’ailleurs une église où l'on dit tous les oflices :
Le chant de ce temple est alarme,
Les cloches sont grosses bombardes,
L’eaue benoiste est sang et larme,
L’asperges ung bout de guisarme,
Les chappes sont harnois et bardes,
Les processions avant gardes
Et l’encens pouldre de canon :
A tel saint, tel offre et tel don 2.
On voit le ton. Et l’on pourrait s’en étonner si l’on ne se
rappelait un épisode réel de la guerre que Molinet a mentionné
précisément dans sa chronique de l’année 1 4 7 9 3 : l’occupation
par les routiers de l'abbaye de Saint-Waast, dont les dévotes
chapelles étaient alors « pleines des religieux de Mars ».
Voici maintenant l'image de la divinité du lieu :
Mars triumpboit en son noble cbarroy,
Ainsi qu’ung roy armé de pied en cappe,
Trembler faisoit murs, chastel et beffrov,
Par son effroy et tenoit sans arroy,
En son desrov, flaiel dont nul n’eschappe.
Mars fiert et frappe et en tirant4 atrappe
1. Arcé.
2 Ms. de Tournai : telle offrande a nom.
3. Chronique, t. II, p. iq5. Voir le texte rapporté plus haut.
4. Ms. de Tournai : de tous les.
JEAN MOLINET RHÉ TORIQUE UR 34 I
De son atrappe en cruel tourbillon :
A pesant asne il fault dur esguillon.
Rois, ducs, chevaliers, comtes, marquis, etc., l’entourent,
ainsi que les peuples belliqueux.
Une laide chimère se tient auprès de Mars, parmi les
animaux monstrueux ou batailleurs. Guerre est cette bête
que Molinet décrit avec sa truculence d'homme du Hainaut.
Elle a chef cornu, hure de sanglier, panse de loup, dos d’àne,
œil basilique, gueule de dragon d’où sort une flamme infer¬
nale, des crochets de fer pour étrangler tout homme qui la
contrecarre, queue de scorpion : c’est la fille de Satan. Elle
traverse les airs, passe à travers les mers, embrase toute la
terre, brûle villes et châteaux avec les flammes de sa gueule.
La voici dans son office de grande mangeuse du monde :
Guerre engloutist, comme ung vieil Sathanas,
Chevaulx, harnois, homme, lance et espée,
Nobles, villains, marchans, et tous estatz
Mengue a tas, mille pour ung repas...
Guerre avoit les lvppez vermeilles
Et la barbe rouge et sanglante
De succyer testes et oreilles...
Quant Guerre avoit engorgié sa goulée,
Comme saoulée, ung bien pou sommeilloit,
Faignant dormir a playne pance enflée...
Mais bientôt elle se réveillait pour « travailler » les labou¬
reurs et les marchands. Et c’est vrai qu elle avait détruit
Babylone, Ninive, Troie, Athènes, Bavai, Rome,
Dynant chetive et Liege opynative...
Sur quoi Molinet exhortait les galants qui suivaient les
batailles à se retourner contre la guerre, à sacrifier à l’agneau
de paix. Il considérait les pasteurs des campagnes, s’écriant
dans un mouvement plein de sentiment :
Qui restaur[r]a aux povres pastoureaulx
Leurs gras toreaulx et moutons despouillez,
34 a
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Que les souldars de ses gentilz vassaulx
Par leurs assaulx, détestables et faulx,
Très gloutement ont robez et pyllez?
Biens de terre gastez et exiliez,
Mengez, grillez sont de tous appetis:
Les grans poissons mengüent les petis.
Car la paix qui avait été annoncée aux bergers, quand la
^cige accoucha, était remontée au ciel depuis vingt ans
déjà1. Aux soldats, Jean Molinet posait cette question :
Que gaignés vous a servir guerre dure,
Sinon froydure, vous champions hardis2?
Ne sçay comment teste ne corps vous dure
De chault, d’ardure, de pouldrette et d’ordure,
De morfondure et de maulx plus de dix...
Il évoquait la cruelle destinée des héros guerriers d au¬
trefois :
Cent mille et plus sont passés par l’espée.
Jean Molinet 1 affirmait : la guerre ne doit pas exister entre
les chrétiens, surtout quand le grand Turc approche3 :
Nul ne doibt darder picque ou broche
Vers son frere pour l’entamer...
Oui, il était temps de se venger du Turc; et Dieu avait déjà
tait apparaître au ciel sa comète,
En signe de verge mortelle.
Les temps étaient proches : les malheurs nous menaçaient.
C était 1 instant de congédier Mars:
Pour ce que Guerre m’a navré
Et que Mars me traveille et blesse,
Sans avoir nulz biens recouvré,
1. 11 y a là un élément chronologique assez intéressant puisqu’il fait commencer
la période des troubles à la rivalité de Charles VII et de Philippe le Bon, vers i 46o.
2. Ms. de lournai. — Leçon de l'imprimé de i53i : gentilz.
3. Molinet, dans sa Chronique, t. II, p. 24S-270, a longuement rapporté l’at¬
taque de Rhodes par les Turcs, en i48o.
JE AIS MOLINET RIlÉ TOR IQUEUR
343
J’ay painct son temple ou j’ay ouvré
Rudement, selon ma foiblesse...
Ainsi Molinet demandait l'indulgence des lecteurs.
De la même veine est le Testament de la guerre i, composé
certainement après les trêves de juillet 1478 et avant le traité
de paix de 1482'2, une sorte de complainte populaire.
Guerre, qui allait mourir, laissait son âme à Dieu, ses
biens à ceux qui avaient alimenté son corps, les rois, les
princes, les ducs. Aux pervers tyrans, qui avaient martyrisé
les pauvres laboureurs, elle léguait toutes sortes de maladies
et de tribulations3 :
Je laisse aux abbaies grandes4 5
Cloistres rompus, dortoirs gastés,
Greniers sans bled, troncqs sans offrandes,
Celiers sans vins, fours sans pastés,
Prelatz honteux, moisnes crottés,
Perte de biens et de bestaille,
Et, pour redressier leurs clochés3,
Sur leur dos, une grande taille.
Je laisse aux grosses bonnes villes
ChargiéJA] s d’impositions
Leurs tours descouvertes et viles,
Leurs murs jus de fondations,
Bourgois d’orribles pensions
Tant fort attains et occupés
Qui n’ose[ro]nt de leurs mansions
Widier qu’ilz ne soyent happés.
Je laisse au pouvre plat payz
Chasteaux brisiés, hostieux brullés,
Terres sans bief, gens extraliiz6,
1. Faictz et diclz, fol. i24-i3a; manuscrit James de Rothschild, fol. 198; Bibl.
Nat., fr. 19165, fol. 34; ms. de Tournai 100, fol. 3io.
2. Le ms. fr. 2200 de la Bibliothèque Nationale donne la rubrique suivante,
fol. 8ir0 : Le Testament de la Guerre composé par maislre Jehan Molinet après que la
réduction de Salins et de la conté de Bourgongnc fut jaicle (donc après r 4 7 7 ) .
3. Voir la description de la pluie de sang que Molinet donne dans sa Chronique ;
la famine, le froid, la mortalité sévissaient cruellement (t. II, 279-282).
4. Je suis le texte du ms. de Tournai.
5. Ms. Costés. — 6. Leçon du ms. fr. 2200. Ms. de Tournai : esbahiz.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
044
Bergiers battus et affolés,
Marchans meurdris et mutilés
A grans cousteaux et decourbés,
Et corbaux crians a tous lés
Famine dessoubs lesgibbés!
Et Guerre laissait aussi grand renom à ceux qui avaient
bien servi leurs princes; aux jeunes étourdis, qui s’étaient
emparés du bien d’autrui,
Le dangier d’estre racourchiés.
Guerre disait encore :
Je laisse a plussieurs hostellains
Ou mes gens sont esté logiés
Leurs coffres d’or de touche plains,
Leurs meubles fort adommaigiés ;
Ln lieu de grans deniers forgiés
Ung petit sac plain de credos,
Lt plusseurs ventres engrossiés
Pour faire le beste a deux dos...
Je laisse a ces grans cabailliers
Flatte bourse et wides bouteilles;
Aux pages, gros poux par milliers;
Aux gros varies, fain aux entrailles ;
Aux lacqués, fiebvres non pareilles ;
Aux vieux roustiers, membres péris,
Et aux pillards, poingz et oreilles
Attacquiés a ces pilloris!
Armuriers1 et brigandiniers,
Seelliers2, fourbisseurs de cuirasses,
Oui gaigné ont plusseurs deniers
Ln faisant harnas et poilrasses3,
Plus honteux que vielles limaches
Clierront les palmes estendues,
Et aront, de leurs propres haches,
Leurs corps4 et les testes fendues.
Je laisse au pillard espillier
Le pillade qui va pillant,
Tant que ung pillard l’aura pillé,
Plus gaurrier et plus espillant;
i. Ms. Armoiens. — 2. Ms. Et ces.
3. Ms. pitraces. — 4. Ms. fr. 2200 : panses.
JEAN M0L1XET RHETORIQUEU R
345
S’il est pillard agrapillant,
Il pillera sa pillerie,
Et l’autre, qui fut espillant,
Sera noyiét en pillerie.
Je laisse au bourreau, s'il est prest,
Ung cent de cauclies bigarrées
De ceulx qui auront, cy apprés,
Des corbaux panches deschirés;
Et aux hardeaux, portans espées,
Comme terribles applicquans,
De nuyt trois ou quattre crupées
S’on les trouve par les clicquans1.
Je laisse a tous mes agrippars
Saisines et possessions
De fourches, gibés et liappars,
Pour y faire leurs mansions.
A ceulx qui compositions
Font aux gens et plusseurs travaux,
Les propres bénédictions
Qu’on donne aux marchans de chevaulx.
Je laisse aux vieulx2 souldars sans dens,
Bien tailliét d’estre mal souppé,
Lesquelz, par bien donner dedens,
Ont plusseurs membres decoppés,
Les mains et les poings agriffés
Par approucher les horions,
Et les aultres,fort brelafés,
Plaindans leurs genitoirions.
Je laisse aux joieuses fillettes
Suivant armées fort inclines
De humer les œufz des poulletes
Et rostir les crasses gelines;
Puisque cy après seront dignes
De brimber en plusseurs quartiers,
Je feray tendre leurs gourdines
Aux gargattes de ces moustiers3.
Je laisse a ceulx qui, sans raison,
Ont ravy les biens de ce monde,
Vrais heritiers de la maison
De l’Ennemy, ort et immonde,
i. Ms. dessus les rendz. — 2. Ms. Aucuns saudars.
3. Leçon de l’éd. de i53i. Ms. aux liuyz et portes des moustiers.
346
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\e SIECLE
Qui sur1 la pillade se fonde,
Et veult d’aultruy l’argent despendre,
Il se lance en bourbe parfonde,
Car, en fin, convient rendre ou pendre !...
Elle date aussi de cette affreuse période des guerres La
Letanie 2, parodie spirituelle, et non sans vigueur, composée
peu de temps avant i4§23 :
Mon vray Dieu, Kyrie leison,
Povres gens sont fort esbahis,
Il n’est justice ne raison
Qui s’ose tenir au païs...
Kyrie leison que feront
Gens du plat pays s’il n’est paix!'
Plus grant martire souffriront
Que chiens de ruez mis aux abais. ..
Molinet disait les celliers sans blé, les coffres vides :
Saint Michel, qui jadis boutastes
L’Ennemy hors de gloire munde,
Prenez la guerre par les pattes,
Si l’expulsefz] hors de ce monde!...
Chaque saint avait là, on l’entend bien, son office aimable et
plaisant. A Dieu, Molinet demandait naturellement la paix ;
Les bergeres, fort proprettes,
Puissent cueillir les flourettes
Aulx très doulx sons du flageolz ;
Et puissent en leurs chambrettes
Jouyr de leurs amourettes :
Te rogamus audi nos !
De tonnoire, de batailles
Descervellees, espou vantail les,
D’ung ivrongne habandonné,
i. Ms. Soubz.
a. Faiclz et dictz, fol. ioi ; manuscrit James de Rothshhild, fol. 161.
3. Il y a une allusion, en effet, à la paix entre deux rois, et il y est question de
pillages des Allemands signalés en i48i ( Chronique , t. II, p. 272, 277). Ms. de Tour
nai io5, fol. 1 7 9V0 : Letania minor.
JEAN MOLINET RHETORIQUE U R
Q /
A4 7
De grans ilateurs, de sotailles,
De gabelles et de tailles,
Libéra nos, Domine!
De femme trop rioteuse,
De vieille jument boiteuse,
De manger empoisonné,
De chamberiere mal soigneuse,
Et de fourniere rongneuse,
Libéra nos. Domine!
De vermine fort coueé,
De chemise renouée,
D’estre povrement disné,
De viande mal arrée,
Et de chausse dessirée,
Libéra nos, Domine!
Et de ce temps encore date le Confiteor1 pour saluer la
paix de France2 et aussi les gendarmes qui s’en allaient, enfin,
au diable !
LA « REFULGENTE MAISON DE BOURGOGNE. » — LE NAUFRAGE
D UNE PUCELLE. - LES LIONS ET LES AIGLES
Bourguignon, on l’a vu, Molinet l’était sans mesure, par¬
tialement. Et, jusqu’à son dernier jour, la « refulgente mai¬
son du seigneur et due de Bourgongne3 », assise sur le
sommet des montagnes, fut l'objel de ses compositions solen¬
nelles, courtoises, ennuyeuses, qui brillent d’un éclat
emprunté, mais d’un sentiment, on peut l’affirmer, tout à
fait sincère4 :
Vive toute fleur de noblesse,
Vive qui tient le bon parti !
1. Faiclz et dictz, fol. i33vo. — La ballade de Molinet fort excellente (manuscrit de
James de Rothschild, fol. 48), « Pour chiere faire et demener grand glay » date de
ce temps d’été, si chaud, où fut signé la paix. Molinet y faisait un éloge senti de l’ar¬
chiduc. Cette ballade est rimée en rébus dans le ms. de Tournai io5,fol. 228.
2. Paix d’Arras, en 1482. — Voir aussi la Lectre... a Me Guerard de Watielles, doc¬
teur en medecine (Ms. de Tournai io5, fol. 2 2or0) ; les diverses pronoslications flbid.r
fol. 288-289); les railleries cruelles sur la réception des Français à Arras (Ibid.
loi. 28Svo : Nouvelles...) — 3. Chronique, prologue, t. I, p. 9-1 4.
4. E. Langlois, Arts de seconde Rhétorique, p. 217.
348
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
On a dit que le hasard de démarches heureuses, à la suite
desquelles il fut recueilli par la maison de Bourgogne, lit de
Jean Molinet un bourguignon h II l’était par le sang et le
cœur. Molinet a parlé de ses maîtres avec une emphase for¬
cée, certes; mais il en a parlé aussi avec beaucoup de ten¬
dresse et de sincérité1 2, à propos de Philippe le Bon, par
exemple3 :
O Philippes, juste, bon et prudent.
L’àge de Philippe le Bon, ce temps passé, lui semblera
d’ailleurs, une époque merveilleuse4 :
Qu’est devenu le temps du bon bergier,
Le très bon duc Plielippe de Bourgongne,
Qui ne laissoit, pour le conte abregier,
Les mauvais loups en noz champs herbegier,
Ains les chassoit plus loing qu’en Castelongne P
Et c’est un bourguignon vibrant qui invite5 les
Hardis lyons, Flamens, Lucembourgeois,
Piquars, Rolans, Hannuyers, Scipions,
Ceulx d’Austriche, Brabant, fors champions,
Rocz et pions, Lembourg et Ilollandois,
à joindre leurs pleurs aux siens. Tel Jean Molinet se montre
dans les grands vers où il faisait parler Philippe6 :
J’ay creu ma seigneurie de Brabant, de Limbourg,
Namur, Haynau, Hollande, Zelande et Lucembourg.
Contrariés si m’y ont Allemans et Anglois;
Déboutez je les ay, par armes et par droictz.
Du mesme temps, François, Angles me delierent,
Et l’Empereur aussy; du mien riens ne gaignerent...
Par trois fois fut requis pour gouverner l’empire...
1. II. Guy, Hist. de la poésie française, p. 161.
2. Voir à cet égard la méditation de Molinet dans sa Chronique, t. V, p. 270-272.
3. Faictz et dict: , fol. 37vo. — 4. E. Langlois, Arts de seconde Rhétorique, p. 221.
5. Faicts et dictz, fol. 56r0.
6. Ibid , fol. 4 1 vo ; cette pièce se lit dans le manuscrit delà Bibl. Nat., fr. s375
fol. Si : L’Epitaphe du duc Philippe de Bourgogne. - — Les vers du drame historique
d'Hugo ne sont pas différents.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
Mais par Charles septiesme j’euz guerre a grant desroy.
Il me requist de paix, dont il demoura roy...
Loys, filz dudict Charles, fugitif et marry,
Futparmoy couronné, quant cinq ans l’euz nourry.
Edouard duc d’Iorch chassé vint en ma terre :
Par mon port et faveur il fut roy d’Angleterre.
Nous avons noté déjà l’opprobre dont Molinet marquait le
roi Louis. Par contre, Charles le Téméraire, le Hardi, est
présenté comme un précieux diamant, un noble lion, un
preux, un magnanime. Les faucheurs du roi Louis demeu¬
raient dans l’esprit de Molinet comme des figures de cau¬
chemar. A cette pensée, il ne pouvait se contenir. Et Jean
Molinet dénonçait alors la « francigene nation, jadis issue
de chambre Troyenne, portée au ventre de Germanie »;
il désignait les « Franchois », que suivant le grec on aurait
dû écrire « Ferochois », comme des gens cruels et « pleins de
mortelle férocité ». Car ceux-là avaient voulu « dégrader le
sainct image impérial... pour y planter et exalter leur idole
babillonique ». Comme le peuple de Dieu, travaillé jadis par
la main du roi Pharaon, ainsi demeuraient en servitude les
« povres subgects de la maison de Bourgoigne1 ».
À la mort du duc Charles, l’épouvante se répandit à tra¬
vers la Bourgogne qui demeurait comme la brebis sans
pasteur. La duchesse, sa veuve, et mademoiselle Marie, sa fille,
se réfugiaient à Gand, sous bonne garde.
Quant au roi de France, averti des événements par ses
émissaires, il voyait venir l'heure de son triomphe 2. 11 faisait
demander le comté de Boulogne, la rivière de la Somme,
six cent mille écus ; et la demoiselle aussi pour la marier à sa
volonté, c’est-à-dire avec son fils. Le roi Louis envahissait
l’Artois, levait des armées, usant aussi de « sa tant douce
parole », endormeuse comme le chant de la sirène.
Alors mademoiselle Marie de Bourgogne apparaissait à
Jean Molinet, telle une Pucelle faisant naufrage sur la nef de
i. Chronique, t. II, p. 8a. — 2. Ibid., t. II, p. 5^.
35o
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Bourgogne. Gomme elle était douce et bonn , celle qui portait
le nom que répètent les anges!
Car c’est bien elle, cette « Marie sans m; ri », qui apparaît
dans le symbolique Nau frage de la Pucelle1, étrange poème
en prose mêlé de vers, obscur comme une devinette2. Sur
les Ilots soulevés, dans la galère magnifique, nous la voyons.
Et nous voyons son écuyer, Cueur Loyal; la Gente Demoi¬
selle; Communauté, la femme barbare. Tel un autre saint
Georges, le glorieux écuyer l’arrachait d’entre les mâchoires
de la baleine. Alors la victime était reçue à grand’joie et
Molinet le disait3 :
Ainsi rymant sur la marine
Escrivy le doulx et l’amer
Sans flater parin ne marine,
De ce que je veiz en la mer,
A celle que je veulx amer
Le présenté en sa nacelle :
C’est qui ainsy le veull nommer
Le nauffraige de la Pucelle.
Ce sauveteur chevaleresque, c’était Maximilien, le fils
magnifique de l’empereur avare, le sage époux qui allait
épouser Marie de Bourgogne, à Gand4, au grand déplaisir
du roi Louis XI. C’est vrai qu’il y eut là des noces superbes,
que les bonnes gens y prièrent les mains jointes, que bien des
larmes mouillèrent les yeux. « Et les bouches qui povoient
parler disoient: Vive Bourgogne! Vive qui est venu ! Vive
Maximilianus 3 ! »
1. Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, fr. 14980, qui a conservé ce poème
est un précieux exemplaire, orné de dessins fort intéressants. Fol. 1, la nef pavoisée
à l’écu de Bourgogne ; fol. i6r0, sauvetage de Noblesse par Cueur Loyal ; fol. 19, l’au¬
teur. — Ce poème se lit dans les Faictz et diclz, fol. 127; manuscrit James de Roth.
schi!d,fol. 1 77 ; ms. de Tournai io5, fol. iioro.
2. Mais Molinet a donné la clef de l’énigme dans sa Chronique : « Et comme j ai
poétiquement escript ou Naujrage de la Pucelle, il (le roi Louis XI) saisit villes et
chasteaulx, desquels, le duc vivant, il n’osoit regarder creteaux » (II, p. 83-85).
3. Ms. de Tournai ioâ, fol. 119; je suis le texte du ms. fr. 14980.
4. 19 août 1477. Le poème a été écrit très peu de temps après.
5. Chronique, t. II, p. 97.
JEAN MOLI.NET RHETORIQUE! R
35 1
Cette Pucelle, miraculeusement lirée des mâchoires de la
baleine, Molinet l’aimera tendrement; et Marie aussi estimait
fort son poète : ce qu’il n’ignorait pas. Lorsqu'elle passa à
Valenciennes, le 22 novembre 1 4 S 1 , elle fut logée à la Salle-
le-Comte, honorablement reçue; et furent faites « aulcunes
histoires par personnages es quarrefours des rues, sur les
sept vers : Ave maris Stella, qui grandement lui plurent1 2 ».
Or, Marie alla jusqu'à Bruges pour faire son carême. Mais
un accident malheureux lui arriva ; elle tomba de sa haque-
née, dut garder le lit. Elle mourut à Bruges, le 27 mars 1482.
Alors Molinet pleurait cette princesse, disparue en la lleur
de sa jeunesse; il disait la tristesse de son époux, leur
mutuel amour. Noble vigne qui avait engendré de nobles
cepeaux ! Et son corps fut somptueusement enseveli à Notre-
Dame de Bruges'. Qui, regardant l'admirable image repré¬
sentant sur son livre d’Heures la pieuse princesse dévote à
Marie, assise à sa fenêtre, lisant ses prières, son petit chien
sur ses genoux, devant les fleurs qui parfument l’atmosphère
mystique, sur le grand fond d’église aux ogives aiguës, n’a
été séduit par le doux visage de la princesse et ne s’incline¬
rait, comme le faisait Molinet, devant ce front mi-couvert de
la guimpe que couronne un triomphant chaperon en forme
de pain de sucre 3 ?
Il faut reconnaître toutefois que, dans la Complainte pour
Je trespas madame Marie de Bourgogne 4, une douleur sincère
est exprimée de façon bien singulière. Car Molinet rappelait
surtout ses misères passées, nommant, on s’en souvient, les
enseignes de toutes les auberges, princières et royales, où il
1. Chronique, t. II, p. 3oi. Cf. S. Le Boucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 25g.
2. Chronique, t. II, p. 3o3. — Un magnifique tombeau lui fut élevé dont le mou¬
lage est au musée de Versailles.
3. Paul Durrieu, La Miniature flamande au temps de la cour de Bourgogne, 1921,
pl. lvi (ms. 1857 de là Bibliothèque de Vienne).
4. Faictz et dictz fol. 46vo. — Il y a un Planctus ducisse Marie dans le manuscrit de
Valenciennes, n° 466, fol. 3 ; ms. de Tournai io5,fol. 191. Il s’agit d’un dialogue en
Litin entre la vois de la duchesse et l’archiduc : Cur iantas lachrymas , proceres, effun-
dere nostis... ( Faictz et dictz, toi. 52).
35 2
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
avait frappé, avant d’être logea Y Aigle Rommain où l’hôte
d’Autriche l’avait généreusement accueilli. Hélas ! pour peu
de temps, puisque la bonne et gracieuse hôtesse venait de tré¬
passer. Coup douloureux pour la maison d’Autriche qui, ce
jour-là, on peut le dire, perdit sa tête :
Estoit honneur, grâce, benevolence,
Miséricorde, amytié, sens, prudence,
Fidelité, magnificence, humblesse,
Dévotion, courtoisie, noblesse!...
Alors Molinet maudissait la mort, mais sur un mode si
cocasse, qu’il nous fait rire aujourd’hui :
Dur[e] Atropos, trop terrible satrappe,
En ton atrappe as la vigne attrappée,
Qui de vertu[s] portoit raisin et grappe :
O fiere agrappe, a qui chascun s’agrappe '...
Avec une richesse verbale étonnante, Molinet disait encore
les malheurs qui avaient fondu, avec la guerre, sur le pauvre
peuple, à la suite de la mort de la duchesse :
Povres gens sont puis sa mort exiliez,
Royez, taillez, assommez, affoibliz,
Crocquez, chocquez, despouillez, desbillez,
Adommagez, affamez, accueilliz,
Enfenoullez, essourdez2, assailliz,
Honteux, honniz, passionnez, pugniz,
Matz, desconfiz, et meurdris bien souvent:
Les maulx vestus assiet on doz au vent...
Ce clerc verbeux et spirituel, un admirable portrait3 nous
le montre, tendu, arqué, avec une face sarcastique éclairée
par des yeux largement ouverts, gris bleu, magnifiques et
1. Grippant agrappe, o fine gape grappe... (Ms. de Tournai).
2. Suivant la leçon du ms. de Tournai. — Leçon de i53i : eslourdez.
3. Une reproduction de ce portrait, d'après une copie du musée de Boulogne-sur-
Mer, a été publiée par D. Haigneré et A. de Bosny, Recueil historique du Boulonnais ,
Boulogne-sur-Mer, 1900, t. III, p. 8. Une autre copie est au musée de Versailles. L’ori¬
ginal, découvert à Valenciennes par M. Auguste Voisin, bibliothécaire de la ville de
Gand, était dans le cabinet d’un amateur belge en 1806.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
353
insolents, un grand nez inquisiteur, des lèvres épaisses et
humides, amoureuses et gourmandes. Il semble jeune encore,
le bon compagnon, un peu voûté seulement et déjà fatigué.
Mais ses cheveux roux, taillés nettement, qui ourlent la pro¬
fonde calotte noire du clerc, sont toujours drus. Il n’est pas
borgne. Il est laid, dans la mesure où la laideur est encore
un agrément chez l’homme. D’une main nerveuse, il froisse
un rouleau de papier où il vient de fixer ses imaginations
parfois si fortes et si libres, et saugrenues aussi. Il est soigné
et porte sur sa robe noire un éclatant manteau rouge.
Jean Molinet a été le poète pensionné, le chantre à gages
du Habsbourg Maximilien et de tous les siens. Ses pièces de
circonstance, compliments aux mariages et aux naissances,
plaintes à l’occasion des deuils, forment comme un livre de
raison de cette famille. Jean Molinet dessine, lui aussi, son
Triomphe de Maximilien1. Il peint le fils de Frédéric2, le
prince libéral et instruit, au corps valide et robuste, comme
il est représenté par les artistes de ce temps; et nous l’évo¬
quons, avec sa face au nez long où le menton fait saillie3.
Mais à lire Jean Molinet, il semblerait que ce fût la Bour¬
gogne qui se soit augmentée de la maison d’Autriche, tandis
que l’Autriche venait, en quelque sorte, d’annexer le Brabant,
la Flandre, le Limbourg, les Gueldres, le Ilainaut, la Hollande
et l’Artois.
En 1 485 , l’archiduc était nommé solennellement roi des
Romains, à Francfort, ce qui n’était pas agréable au roi de
France4. Après les fastueuses cérémonies du couronnement,
il descendait en Flandre où il était reçu, à Bruxelles, à Sainte-
Gudule. Et le jeune archiduc Philippe, le iils, accueillait
1. Ms. de Tournai io5, fol. 3oo : Ung dictier de Renommée, Vertus et Victoire.
2. Cf. La mort de Frédéric empereur pere de Maximilien (Ms. de Tournai io5
fol. 3i3V0).
3. Bibl. Nat., ms. fr. 5Gi6, fol. 457 ; le portrait d’Ambrogio de Prédis au Musée
de Vienne et surtout l’admirable effigie de Lucas de Leyde.
4. Chronique , t. III, p. 3i.
II. — 23
354
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
l’empereur, son grand-père, qu’accompagnait, sur un chariot,
le roi des Romains1. Contempler de si grands personnages,
d’un même sang, mettait les larmes aux yeux. Et certains
disaient : « Veez-ci ligure de la Trinité, le Pere, le Fils et
Sainct Esperit ». Molinet, le plus simple de tous, composait
une « similitude » sur le Paradis terrestre 2. On succombe : les
astres, les climats, le soleil et les étoiles, tout y passe, dans
un inutile rutilement. Ainsi Molinet esquisse son Triomphe
de Maximilien :
L’ennemy tremble, te grand turc s’estrangle,
Car bien luy semble estre mact et confuz :
Chantons Noël et faisons de grandz feuz!
Or, Maximilien allait, avec une puissante armée de quatre
mille Suisses, autant de lansquenets allemands, picards, gens
de Hainaut, quinze mille cavaliers vers Arques et Saint-Omer3.
Et « la renommée des haults triumphes et magnificences que
le roi des Romains avoit receu a son élection et couronnement
estoit tellement espandue par pays, non seullement es limites
de ces alliez et bienvoeillans, mais aussi es régions de ses
adversaires et nuysans, que ce bruit causa leesse a ses amys et
tristesse a ses ennemis, redoublement d’honneur aux bons
subjects féaulx, reboutement d’orgoeil aux haineux capitaulx;
et sembloit a ceulx qui desiroient l’augmentation de son
nom et gloire, ensemble le decorement des flamboyans royaulx
florons de sa couronne que, s'il voloit poursuyvir, riens ne
luy seroit impossible... ».
Autour de Maubeuge et d’Avesnes, les Allemands pillent.
Le roi des Romains ravitaille Thérouanne. Mais les Français
prenaient Saint-Omer et ils délivraient Thérouanne.
1. Chronique, t. III, p. 98, ad. a., i486. Voir le charmant portrait de Philippe
le Beau à vingt ans.
2. Insérée dans sa Chronique, t. III, p. 99-117. Cf. la Trinité (Bibl. Nat., ms.
fr. 2200 fol. 87) :
Gentilz bergiers desirans vivre en paix...
On voit, au fol. i3r0 du ms. de Tournai io5, la représentation naïve d’un de ces
bergers. — 3. 1487. Chronique , t. III, p. 122. — 4. Bibl. nat., ms. fr. 5 6 1 8 ,
fol. 1 84.
JE AiN MOLINET R HE T OR I QUE UR
355
Triomphes de Maximilien, des mots, des phrases creuses,
de magnifiques dessins, une mascarade superbe, un noble
bœuf gras 1 !
Car, en 1487, le peuple de Bruges avait déployé ses ban¬
nières sur le marché, en face de ses Allemands qui jouaient
avec leurs piques; et l'archiduc était fait prisonnier en son
hôtel. Le très sacré roi des Romains devait s’incliner devant
l’émeute. Les Gantois donnaient la main à ceux de Bruges.
Puis Coppenolle survenait avec des Français : il apportait
la paix de France. On sonnait les cloches du beffroi; les
ménétriers jouaient des motets ; les Allemands pensionnés
étaient chassés des offices. Et il obtenait licence, le triom¬
phant roi des Romains, de pouvoir tout simplement rentrer
chez lui 2.
Voilà le héros de Jean Molinet, son bel archiduc3!
Mais un pensionné et partial écrivain comme Jean Molinet
attend sa revanche. Or, en 1492, le « bâton de justice » vient
de frapper Gand4. Les grosses têtes des mutins sont sous le
tranchant. Alors Jean Molinet invente le Jeu de palme 5 et
il lance les invitations suivantes :
Vous qui voilés d’honneur porter la palme,
Acquérir bruit soubz le septre romain,
Venés esbatre et jouer a la palme.
Car l’archiduc d’Austriche a Gand en main,
Qui estoit dur, roide, fort inhumain,
A la main gauche et de fachon estroicte.
Mais aujourd’huy, sans attendre a demain,
Est retourné a la bonne main droicte.
Il disait son espoir de voir les trois rois
1. Voir la reproduction du Triumph des Kaisers Maximilian I. Wien, 1 883-1 884,
a vol. in-fol.
2. Chronique, t. III, p. a36.
3. Mais où est en ce temps-là l’indépendance des écrivains? Charles de Lalaing
poursuivit la veuve d’Olivier de la Marche et il obtint de faire retrancher des pages de
ses Mémoires (Molinet, Chronique , t. Y, p. 24o-a43).
4. Ms. de Tournai io5, fol 166 vo : Ung dictier sur ceux de Gand : Glorieux aigle,
imperant patriarche. ..
5. Manuscrit James de Rothschild, fol. 71 ; ms. de Tournai io5, fol. 17S.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
356
Prendre l’estœuf au royalme de France
Pour tapper dur1, coups si puissans et roids,
Que Francillons auront griefve souffrance...
Les Français qu’il détestait, ceux-là que naguère Jean Mo-
linet nommait les gens féroces, sont par lui désignés aujour¬
d'hui les « Francillons ». Longtemps ils avaient eu pour eux
le beau jeu. Maintenant, c’est nous qui allons gagner. Il est
vrai que les Français venaient de mater les Bretons (1491) et
qu’ils avaient retenu la « belle roynette », c’est-à-dire la
duchesse Anne Qu’importe :
Mais nous avons roys, rocqz et champions
Qui la menront en nostre maisonnette3.
Et Mol inet invitait le prince puissant4 qui venait de prendre
Gand dans ses filets, la lleur de la noblesse, à servir le roi des
Romains et l’archiduc son fils, à frapper de grands coups :
Les Francillons vallent que desconfis :
L’esteuf nous quiert5 et il s’eslongne d’eulx !
Mais voici maintenant que la scène du drame paraît se
déplacer. Elle est en Espagne où Fernand de Castille et la
reine Catholique viennent d’entrer, après sept ans de siège,
dans la cité de Grenade tenue par les Maures infidèles6.
En 1496, Molinet présentait les compliments d’usage à
propos de La très illustre et très noble alliance de messeigneurs
les enfans d'Austriche a ceulx d' Espaigne1 , à l’occasion du
mariage de Marguerite, sœur de l’archiduc, avec Monseigneur
1. ens (Ms. de Tournai).
2. Sur tous ces événements il faut lire, parallèlement, la Chronique de Jean Molinet,
t. IV, p. 172, 284.
3. Maisonnette (Ms. de Tournai).
4. L'archiduc, au nom de qui la paix de Gand fut publiée.
5. Suivant la leçon du ms. de Tournai. — guiet. — 6. Chronique, t. IV, p. i84.
7 • Faictz et dictz, fol. 121 ; manuscrit James de Rothschild, fol. 29 : Matrimo-
nialle alianche entre messeigneurs les 1res illustres enfans d’Autriche et les très resplen¬
dissons enfans d’ Espaigne.
JEAN MOLINET RHETORI QUEUR
357
le prince de Castille, seul fils du roi d’Espagne, célébré à
Saint-Pierre de Malines ; et peu après Jeanne d’Aragon des¬
cendait à Anvers et épousait monseigneur Philippe1.
Molinet chantait maintenant la maison d’Espagne, les rois
vainqueurs des Maures d’Afrique, Jeanne la Folle et ce bouton
qu’était le jeune archiduc. Comme le bouton allait bien à la
lleurette ! Molinet jonglait avec toutes les figures héraldiques,
la pomme d'or, la grenade:
Bourgongne, Espaigne, Austriche et Allemaigne,
De riche espargne auront, et Dieu le vueille,
Roys, princes, ducz, froment, fruict, fleur et feuille!
La robe de l’archeduc 2 avait du moins la fraîcheur et la
simplicité d’une chanson populaire :
La ducesse d’Austrice
A l’archiduc laissa
Une robe fort rice,
Quant elle trespassa.
Cette robbe fourrée
Fut, par gens agrippans,
Des son temps deschirée,
Par pièces et par pans.
Bourgoigne, nostre mere,
La tint en son entier :
Mais France, sa commere,
En prist plus d’ung quartier...
Malines avait tissé cette robe; Anvers l’avait cousue :
Vallenchiennes, la gente,
1. Chronique, t. V,p. 65-74. Cf. le « Rebus de Molinet sur le voyage de monsei¬
gneur pour aller en Espagne ». (Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 12; ms. de Tournai
io5, fol. 1 79.)
a. Faictz et dictz, fol. i22TO-i23r0. Cette pièce se lit dans le manuscrit James de
Rothschild, fol. 27 : La robe de Monseigneur l'archiduc Phelippes; ms. de Tournai io5,
fol. 1 5 ivo ; dans le ms. fr. 1 7 1 6, fol. gor0-93V0 : Fin de la robe de l'archiduc composé a
V alenciennes par 1res éloquent et très renommé poete et orateur, maislre Jehan Molinet,
hystoriographe, pensionnaire dudit seigneur. L’ouvrage a été imprimé à Valenciennes,
par Jean de Liège (texte reproduit par A. Dinaux, Archives du Nord, II, iS38,p. 128-
i3t). Un exemplaire, unique, est au musée Condé à Chantilly.
358
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le garda et fila ;
Et Mons, fort dilligente,
Par grant sens le tailla.
Mais Hesdin et Abbeville avaient failli au besoin ; Péronne
et Bapaume nous avaient tourné le dos...
Bruges, rice bourgoise,
Plaine de grant beubant,
Qui danssa la françoise
Et le pas de Brebant
Retint son maistre en gaige,
Son habit, son thoison,
Et fit bouter en caige
Les grans de sa maison. . .
Or la belle Marguerite était venue. Elle avait remis à point
cette robe. Que notre prince, l’archiduc, la conserve toujours
entière !
Et Molinet chantait la Louange de V empereur et de ses
enfans1; le grand arbre géant, tel le cèdre exquis, l'empe¬
reur ; son fils, le roi Maximilien ; Marguerite, la sœur de
l’archiduc2. Et Jean Molinet célébrait encore La naissance de
madame Alienor, fille de monsieur l’archiduc (iJgS )3, annon¬
cée par les bergers et célébrée par Jupiter (le roi des Romains)»
et dont la dernière strophe évoque la ripaille flamande:
Leaulx subgectz, Flamens, Wallons, Frisons
Et Brabenchons, ouvrés vos appetis.
Buvés d’autant vins de toutes fâchons,
Percés poinchons, prenés pos et pochons,
Los et lochons, faictes grandz clicquetis,
Rustres gentilz, chantés rondeaux petis ;
Soyés sortis de nouveaux instrurnens:
En temps joieux se font esbatemens.
Il chantait La très desiree et proufitable naissance de très
1. Faictz et dictz, fol. 123.
2. Voir aussi, à propos de cette princesse, les pièces du ms. fr. igi65, fol. i6v0, 17.
3. Faicts et dictz, 80; manuscrit James de Rothschild, fol. 67; ms. de Tournai
io5, fol. 8T0. Je suis ce texte. — Cf. Chronique, t. V, p. 94, à Bruxelles.
JEAN MOLINET RIIETORIQUEUR
3&9
illustre enfant Charles d'Austrice (i5oo), le second duc
Charles, baptisé à Gand de façon si triomphale et fêté par des
illuminations magnifiques et étranges1; l 'arche ducalle 2 (on
voit le jeu de mot), c’est-à-dire la maison d’Autriche et de
Bourgogne, pièce de circonstance écrite en i5oo; l’arche de
paix, autant dire le paradis terrestre, l’étable des agneaux,
où Molinet évoquait toute la famille auguste de l’empereur:
l’archiduc triomphant3; son cher fils, Charles ; Marguerite,
Aliénor et la petite Isabelle. Or Marguerite était sur le point
de partir en Savoie4. Au mois d’août, une autre alliance
était faite en France entre le duc Charles et Madame Claude.
Voilà de grands espoirs de paix, quand les plus grands rois
de la chrétienté contractent mariage:
Crions Noël, si faisons de grans feuz !
Enfin, dans le Voyage d’Espaigne 5, Jean Molinet convo¬
quait :
Aux champz, aux champz gentilz bergeronnetz,
Fort mignonnetz, amoureux et gorriers,
Marchez avant, au chant des oyseletz,
Portez vos netz vestemens genteletz,
Vos chapeletz de vaneque et de lauriers;
Postes, courriers, tirez sur les sentiers
De tous quartiers et allez au devant
Du très illustre et cler soleil levant!
Ces (< gentilz bergeronnetz », ce sont les gens du pays de
1. Faictzel dielz, fol. 8ivo. — Bibl. Nat., ms. fr. 2300 fol. 9 5 ; manuscrit James
de Rothschild, fol. 28 : S’ensuit ung dictier du dessudit Molinet pour la nativité du
ducq Charles ; autre pièce, fol. 6 8 vo ; ms. de Tournai io5, fol. i3i. Chronique, t. V,
p. 12 2.
2. Faiclz et dietz, fol. 83. — L’ouvrage fut imprimé admirablement à Valenciennes
par Jean de Liège « demorant entre le pont des Ronneaux et le Toucquet du leu devant
le soleil » (Bibl. Nat., Réserve, Y® 1077, exemplaire unique). Ms. de Tournai io5,
fol. i3oT0 Cimage de l'arche de paix qui est figurée comme l’arche de Noé).
3. On lit dans le compte de i5oi (Arch. du Nord B. 2174) que l’archiduc Phi¬
lippe manda de faire payer 3o 1. à Jean Molinet « en considération de ce que, pré¬
sentement, il nous a présenté en don ung livre qu’il a fait et composé a nostre
louenge ». — 4. Chronique, t. V, p. i52.
5. Bibl. Nat., ms. fr. igi65, fol. 1. Cf. Chronique, t. V, p. 168 (le départ est
de i5oi, la pièce date de i5o3). S. Leboucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 266.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
3 Go
]• rance, comme ils avaient paru dans la danse nouvelle en
manière de momerie, donnée en i5oi à l’occasion du mariage
de Charles d Autriche avec Madame Claude de France1; le
clair soleil symbolise l'archiduc dont nous voyons le blason
dessiné sur le manuscrit qui nous a conservé cette pièce et
les planètes désignent les personnes de sa maison2. Sans
doute, nous avons ici le schéma d une fête donnée à l’occa¬
sion de son retour, et dont Molinet a esquissé, comme il l’a
fait tant de fois, le programme.
L Epitaphe de Madame Ysabeau de Castille 3 (26 novem¬
bre t 5o4) est naturellement consacrée à la louange de la
reine catholique:
Ung cueur viril en très illustre dame.
Mais l’inconscience du temps et la faiblesse de l’intellect
de Molinet sont marqués en des vers regrettables à propos
des juifs et des Maures :
Aucuns en fist brusler pour tout potage
Et les rotist ainsi que charbonnées:
A telz reliefz n’y a point grans données 1
Or des obsèques solennelles venaient d’êtres faites à la
reine catholique dans la ville de Bruxelles4.
Jean Molinet suivant l’office d’Isabelle la catholique, incliné
devant l’efligie de cire qui remplaçait la reine sur la bière
ouverte, dans 1 église de Sainte-Gudule, tendue de draps
noirs et de draps d’or, tandis que Philippe5, fils de Maximi-
1. Chronique, t. V, p. i 5 i .
2. Dans le Paradis terrestre ( Chronique , t. III, p. ioo-io5), Molinet avait déjà
allégorisé sur les sept planètes à propos de la maison de l’empereur.
3. Faictz et dielz, fol. 68. — Bibl. Nat., ms. fr. igi65, fol. 12 ; manuscrit James
de Rothschild, fol. 3i ; ms. de Tournai io5, fol. 4.2.
4. Chronique, t. V, p. 227-233,, ad. a., i5o4.
5. En i5o6, Molinet écrira Les regrets et lamentations de très haut et puissant roy de
Castille , ainsi qu'une petite pièce latine (manuscrit James de Rothschild, fol. 3-3V0;
ms. de Tournai io5, fol. 6iro).
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
36 I
lien, père de Charles-Quint, renouvelle ses armes et se fait
acclamer roi de Castille, de Léon, de Grenade, archiduc
d’Autriche, prince d’Aragon et de Sicile, duc de Bourgogne
et de Lorraine, de Brabant, de Steir, de Carinthie, de Carniole,
de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldres, comte de
Flandre, etc., voilà un geste assez inattendu de la part d’un
Français du quinzième siècle.
MOLINET CHEZ LUI, A VALENCIENNES
La Salle, à l’une des extrémités de Valenciennes, attenant à
la muraille, était l’ancienne résidence des comtes que Bau¬
douin le Bâtisseur avait fait édifier sur les vignobles de
Saint-Sauve, le long de l’Escaut1. Détruite alors en partie, ce
qui restait de cette demeure, « la Salle », servait toujours de
pied à terre au duc de Bourgogne qui y avait un concierge U
Chastellain, en 1 455 , était venu résider dans cette maison
lorsqu’il fut nommé indiciaire de Philippe le Bon : Molinet
lui succéda dans son office et dans ses meubles.
Une église collégiale, sous l’invocation de la Vierge, Notre-
Dame de la Salle, avait remplacé une partie de l’ancienne
résidence comtale, dont on voyait encore les ruines. Dès la
fin du douzième siècle, il y eut là comme un chapitre noble
portant précisément les vieilles armes des comtes de Ilai-
naut, les quatre chevrons d’or et les trois chevrons de sable.
Baudouin de Constantinople en avait augmenté les pré¬
bendes : et les chanoines obtinrent l'usage de l’église parois¬
siale de Saint-Géry pour y dire l’office. Mais en 1428, à la
prière de Jacqueline de Bavière, comtesse de Hainaut, qui
augmenta leurs revenus, les chanoines retournèrent dans la
Salle qui recueillit également les faveurs de Philippe le Bon.
Autant que nous pouvons en juger par une vieille image,
i. H. d’Outreman, Histoire de la ville et comté de Valentiennes, Douai i63g,
in-fol. p. 399-300 ; La Salle le Comte, dans la Chronique Yalenciennoise, 191 1, p. 48-59.
a. En i499i le receveur était Philippe Baudouin (Arch. du Nord B. 2166).
362
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE
Notre-Dame de la Salle avait été complètement restaurée ou
reconstruite. C’était une charmante grande chapelle, comme
une petite paroisse, avec de hauts toits, une tour gracieuse à
balcon ciselé offrant une réduction du clocher de Saint-Géry1.
On y conservait des reliques de la Madeleine, et surtout la
tête de saint Quentin martyr « qu'on vat ilecq servir pour
les enllures des jambes et autres du corps ». Et plus tard, il
y aura dans la Salle une confrérie de saint Quentin 2, une
procession solennelle pour fêter l’anniversaire de l'évangé¬
liste de la Picardie. Tout cela est bien digne de remarque,
puisque Molinet est certainement l'auteur du grand mystère
de la Passion de Monsieur saint Quentin 3. Enfin Notre-Dame
de la Salle était comme la chapelle noble de la Salle où
descendirent toujours, à Valenciennes, les ducs de Bourgogne.
C’était la chapelle des ducs, la paroisse de Bourgogne dans
la capitale du Hainaut. On y célébrait toutes les fêtes4, et
aussi les deuils, de la famille. A la fin du quinzième siècle,
dans Valenciennes assez résolument antifrançaise, ce fut
comme une petite enclave arehiducale, une paroisse d’Em-
pire et d’Espagne abandonnée, que remplit tout à coup le flot
des compagnons des ducs et archiducs, pages, chevauclieurs,
huissiers d’armes, trompettes, arbalétriers, archers de corps,
gens de cuisine, à l’occasion de leur passage5.
i. J’ai tiré ces détails de Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique de la ville et
comté de Valentienne, éd. A. Dinaux, i84i, in-4, P- 42-43, planche îx. — Voir
l’image originale du ms. de Valenciennes 673, fol. io3. — 2. En i648.
3. A mon sentiment, le style de l’ouvrage (Molinet a un style bien à lui) et le fait
qu’on a trouvé une ballade du mystère citée dans l'Art de rhétorique de Jean Molinet,
suffisent à le démontrer (C’est la thèse soutenue par M. Ernest Langlois, R omania,
t. XXII, i8j)3, p. 522 et reprise par Henri Châtelain, Le Mistère de saint Quentin,
Saint-Quentin, 1909, in-4, p. vi-vii). Mais l’existence du pèlerinage au chef de saint
Quentin et la fête forment le complément de la preuve.
4. Nous debvons bien chanter le Te Deum
Quant, par la mort de très illustre dame,
Nous avons roy fort comme Gedeon,
Castille en main, et Grenade et Leon,
Sceptres royaux de glorieuse famé...
dira plus tard Jean Molinet (Bibl. Nat., ms. fr. 19160, fol. 2iv0: Cœurs vertueulx
inspirez de proesse...)
5. Arch. comm. de Valenciennes, compte de 1 4 84 (série C. 02).
JEAN MOL INET RHLTORIQUELTR
363
Rien de plus intéressant à noter que notre Jean Molinet
habitait la Salle, qu’il fut chanoine de Notre-Dame de la
Salle. En somme, en dehors de l’office, il n’a guère fait que
continuer à chanter les heures de la maison de Bourgogne.
Or, Molinet aimait Valenciennes, la fière cité fidèle à ses
ducs1. On la tenait pour une « belle et plaisante ville2 »,
la froide Valenciennes, édiliée sur un marais, ceinte de
murailles et d’eaux, où les tresses de l’Escaut la compar¬
timentaient comme une petite Venise, llottant sur ses inon¬
dations, où chaque maison avait la commodité d’un ruisseau,
tandis qu’un puits profond se voyait à chaque bout de rue3.
Elle était parée de la légende des cygnes, figurés sur son
blason, les plus anciens hôtes du marais solitaire où Valen¬
ciennes s'éleva 4 ; enveloppée aussi de cette lumière d’argent
qui fait si beaux les rares beaux jours du doux été. Ville
pieuse certes, sous le regard bienveillant de Notre Dame, où
tant de clochers surgissent au-dessus des murailles : la Salle,
Saint-Géry, si élégant, Saint-Nicolas, Saint-Pierre, Saint-Jean,
Saint-Wast, et Notre-Dame-la-Grande ; ville savante aussi,
avec ses souvenirs antiques des Troyens5, ses chaussées
romaines, ses tombeaux et les mosaïques de Bavai qui est
proche, ses beaux livres à miniatures et ses précieuses biblio¬
thèques monastiques, ses annalistes. Et Valenciennes était
encore la ville où, depuis deux siècles, les Confrères de
Notre-Dame du Puy, à l’issue d'un dîner, couronnaient les
i. io mai 1 4 6 5 . Promesse des prévôts et échevins de Valenciennes de reconnaître
le comte de Charolais à la mort de Philippe le Bon (Arch. du Nord, B. iao5).
a. Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 48 1 ; urbs perelegans et valde magnifica, dit la
Cosmographie de i58i.
3. H. d’Outreman, Histoire de Valenciennes, p. 246-247-
4. Jean Lemaire, parent de Molinet, a conté la gracieuse légende de la belle
Germaine qui, au cours d’une chasse, reçut sur son giron, où il était venu se réfu¬
gier, l’un des cygnes que chassaient ses archers. « Et elle fist emporter avec elle ledit
cygne et le nourrist et garda soigneusement » ( Œuvres , t. II, p. 343).
5. C’est Jean Lemaire qui propagea, on peut le dire, la légende des origines
troyennes dans ses Illustrations de Gaule.
364
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
meilleurs vers « dresses en 1 honneur de la Vierge » ; le pays
des sottes chansons pleines de mouvement et de la rauque
musique des mots1.
Certes, Molinet la vit déchue de son ancienne splendeur.,
la <( bonne et franke » ville de Valenciennes, comme la
nomma un de ses enfants, Jean Froissait. Il le marque
expressément dans le Didier présenté a Monseigneur de Nasso
au retour de France 2, en 1482 :
Quoique Valenciennes soit jus,
Povre que femme sans lictiere,
Plus pressée que n’est vert jus,
Elle demourra, après tous jus,
Ferme, droicte, saine et entière...
Valenciennes, fort povre et nue,
Espérant le bon temps paisible,
Vous festoye a vostre venue,
Non point tant qu’elle y est tenue,
Mais autant que luy est possible,
Prince de paix, conte invincible,
En qui vertu prent son degré :
Prenez son petit faict en gré...
Alors on criait Noël. C’est quelque chose assurément de
faire joutes et tournois, d’assaillir villes et châteaux : mais
la paix surpasse toutes les autres œuvres. Et Molinet disait
encore que c’était pitié d’aller, en ce temps-là, par les champs:
Argent monte, honneur rapetisse :
Prestres, elerez, bourgeois, marchans
Sont espluchez par gens meschans,
Querant proye ou bague faitisse.
Et, qui pis est, s’on fait justice
i. Dinaux, Servenlois et sottes chansons couronnées à Valenciennes, Valenciennes,
i833 .
a. Faiclz et dietz, fol. 106 ; manuscrit James de Hothschild,fol. i46v0; Didier jaitf
par la ville de Valenciennes a Mgr le conte de Nassau a son retour de France ou il fit la
paix (Ms. de Tournai io5;fol. i5q). Bibl. Nat., ms. fr. 2375, fol. n3 vo : Didier de
Valenchienne présenté a Monseigneur de Nansot. — 11 s’agit de monseigneur Englebert,
comte de Nassau, mort en i5o4. Fait prisonnier à Béthune par les Français, il noua
avec çux de telles relations qu’on le considérait comme ayant beaucoup avancé
l’heure de la paix ( Chronique , t. V, p. aai-233).
HISTOIRE POÉ TIQUE DU XV SIECLE» Il
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JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
365
D’un gros varlet, le maistre en hongne !
Ou est Charles, duc de Bourgogne ?
Car il y avait un risque véritable à sortir des murailles1.
Une fois de plus, il traduit son rêve de clerc : voir les
;< feuillards » hors de leurs garennes! Alors il n'était pas facile
de correspondre avec ses amis les plus chers autrement que
par lettres2. Et, comme il le disait à Philippe de Fenin3, s'il
s’aventurait à aller vers lui, il pourrait bien rencontrer cer¬
tains pillards pour lui enlever :
Chappe, cornette, argent, bourse, courroye,
Cousteau, bonnet, moufüe, robbe et pourpoint.
Tant de compagnons de guerre, on l’a vu, allemands, ita¬
liens, anglais avaient tenu en effet Valenciennes et ses envi¬
rons.
Mais la cité avait toujours été un lieu de passage*. Beaucoup
de sociétés, Compagnons joueurs de l'Estaple, de la Joyeuse
Entente, l’Abbé à tous propos, le Prince de Plaisance, y rece¬
vaient les associations des villes voisines ; les arbalétriers y
tiraient l’oiselet. Les compagnons drapiers y vivaient comme
de petits rois. Il y avait dans la cité des peintres renommés,
î. Molinet écrira en i488 :
Il n’est marchant en ce quartier
Qui sur foy ne sur saulfconduit
Oze hors des portes widier
Sans estre happé ou séduit...
(Ms. de Valenciennes 4 9 3 , fol. 3 1 4 ) .
i. Lettres de Molinet envoiees a Fenin (manuscrit James de Rothschild, fol. iavo;
ms. de Tournai io5, fol. i43vo).
3. Les compositions de ce poète d’Arras, qui écrivit entre 1 4 9 3 et i5i3,sont con¬
servées dans le ms. de Tournai io5, fol. 4ib-456. Ce rude rimeur, mais verveux, qui
se vante d’écrire après avoir bu « maint tret de bon vin », était également un ami de
Loyset Compère à qui il adressa le « jeu de saint Panchart ». Il était en relations avec
Jein Caulier de Blois, messire Olivier Second, président du parlement, un bourgois de
Mons, nommé Jessé, auquel il adressa un curieux arbre de Jessé où les rois sont ceux
/des sociétés joyeuses et littéraires du Nord. Son ouvrage le plus intéressant traite des
Coustumes d'Arras, datées de décembre 1007, une sorte de revue locale. 11 est qualifié
de o noble Fenin ». Une image du ms. de Tournai le montre 'sommeillant à sa table,
-devant un pot de vin et une miche de pain.
4. S. Le Boucq, ms. de Valenciennes 673.
366
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
des orfèvres, des gens capables d'improviser un couplet, de
représenter an coin des rues des jeux d’exemple1. Beaucoup
de cortèges princiers, précédés de hérauts portant des cottes
d’armes, y avaient défilé, au son des cloches qui la remplis¬
saient alors de puissantes harmonies, au milieu des accla¬
mations joyeuses2, de la Salle au grand Marché, en passant
devant le marché au poisson, la croix, pour déboucher sur
la grand’place de Valenciennes, où se voyait un magnifique
beffroi abritant la «banque cloche» et la « coriande 3 » ; la
grand’place que bordaient, solennellement, la chapelle Saint-
Pierre, l’hôtel de ville, comme héraldique, la halle au blé
avec son beau clocher et son horloge4.
Alors Molinet contemplait la figure de bois fichée à la
pointe du clocher5 et servant de girouette à la maison éche-
vinale, l’ange doré qui soufilait dans une corne si ingénieu¬
sement faite que le vent y rendait comme un son de trom¬
pette. A l’étage inférieur de ce clocheton, il y avait, suivant
la coutume, deux hommes mécaniques qui frappaient sur les
cloches pour marquer les heures. L’un était messire Jehan du
Gaughet, c’est-à-dire de noyer, ce jacquemard étant alors
taillé dans ce bois6. Molinet le faisait dialoguer, ainsi que
son frère, avec l’ange7 :
Nous maistre Jehan du Gaughier
Et ung frere de mon couvent,
Nous voulons icy alléguer,
Non que pour nous allons souvent
i. J’ai tiré ces détails du compte municipal de 1 484- — 2. Lemaire, Œuvres, t. IV,
p. 48i. — Passage de l’arcliiduc, le 26 janvier 1 4 8 4 (Arch. du Nord B. ai3o).
3. On sait que le beffroi, qui datait de 1287, s’est écroulé en 1 8 4 3 .
4. Un précieux dessin de cet ensemble a été conservé à la B i b 1 . de Valenciennes,
dans l’histoire manuscrite de Simon Leboucq, ms. 673, p. 48a. — Sur les monu¬
ments de Valenciennes, et surtout sur l’esprit particulariste qui survécut jusqu’au
dix-huitième siècle, voir H. d’OuIreman, Histoire de la ville et comté de Valenciennes,
Douai, i63g,, in-fol.
5. H. d’Outreman, Histoire de la ville et comté de Valentiennes, i63g, p. 24i. —
Cette tour fut démolie en 1781 lors de la construction du théâtre.
6. G. A. J. Hécart, Dictionnaire rouchi français , 3e éd., iS34, P- 227.
7. (( Devise de Me Jean du Gaughet », publiée par G. Hécart, dans les Mém. de la
Société d'agriculture de Valenciennes, t. III, 1 8 4 1 , p. 101-110.
JEAN MOL1NET RHETORIQUEUR
367
Sur l’estaple ou le vin se vendt,
Mais avons regard au Belfroit;
Et si avons le cul au vent,
La pouldre en l’œil et le bec froit !
Or, les deux compagnons étudiaient aux étoiles, donnaient
l'heure aux amoureux, aux sonneurs de cloches, aux fillettes
bien parées :
Et avons les faces grauwées
Des arondelles et des corbaux...
Nous avons froid a nos talions,
Roupie au nez, le ventre wuid.
Quant sur le timbre martelons,
D’heure en heure, que jour que nuict...
Eux qui mouraient de froid, ils accusaient l’ange de n’être
qu’un trompeur; car il venait d’être fort hien vêtu et doré.
Habillez-nous, de grâce, bonnes gens :
Pour ce que point ne descendons
Ne pour boire ne pour pisser,
Humblement nous recommandons
Aux horlogeurs du bas mestier
Que, quant il leur sera mestier
De servir amour a la brune,
S’il convient votre heure avancher
Nous en sonnerons deux pour une !
Suivait la « répliqué angelique » à ces « martelleurs » :
On ne fit oncques rien pour moy
Que cela, et ma robe neuve...
Et quand, à leur tour, ils furent dorés sur l’ordre des éche-
vins, Molinet inventa le plus drôle des remerciements1.
Car il dut regarder hien souvent l’heure à la grande hor¬
loge de la ville, renouvelée l’an 1377, sur l’hôtel public : elle
sonnait non seulement les heures, mais indiquait encore le
cours de la lune et des autres planètes, des saisons de
1. Pièce recueillie par H. d’Outreman, Histoire de la ville et comté de Valen-
tiennes, 163g, p. 262 : <( Dieu mercy et nos bienvueillans. — Nous avons harnois et
surcos... »
368
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
l’année1. Orgueil de la cité, cette pièce rare avait été con¬
voitée, dit-on, par le roi Louis XI... Or, Molinet la contem¬
plait avec amour (son imagination est remplie du symbo¬
lisme des planètes et de leur cours), comme il regardait le
grand Marché solennel oii l'on vendait le vin et le blé, où
l’on représenta aussi les inventions de son esprit. Là on
admirait les ébats des joueurs d’épée2 et de beaucoup île
désœuvrés excentriques. Là, on rencontrait Hottin Bonnelle,
patron des sots, danseur et faiseur de tours, un virtuose de
grimaces que tous connaissaient, car il était de toutes les
fêtes :
Quand on faisoit jouste ou behours...
Hotin dansoit, Itotin chantoit,
Ilotin saut toit, Itotin luctoit,
Itotin musoit, Ilotin cornoit,
Et des sos le tresque menoit...
Le bon Hotin, que Molinet pleura, était, par ailleurs, un
fort buveur et le plus cynique et équivoque des amis3, mais
un fou rare et accompli...
Que dire de ces autres compagnons pour qui Molinet
rima une bien vive chanson4? I! dépeint deux de ces parfaits
religieux (une image nous les montre, hilares et à demi nus)
qui portent la besace sur l’épaule, mendient le cul découvert.
Ils font partie de « l’ordre de belistre » et ce sont les horribles
mendiants de ce temps, les truands, les coquins rongés de
plaies, brûlés par la chaude pisse, couverts de poux et de
puces, qui ne connaissent le repos qu’à l’hôpital :
Nous sommes, je vous en convent,
Deux povres freres du couvent
1. Décrite, entre autres, par Louis Guicciardin, Description de tous les Pais Bas...
Anvers, 1Ü82, in-fol. ; Simon Leboucq, ms. 998 de la Bibliothèque de Valenciennes,
fol. 1 67r0.
2. Compte municipal de Valenciennes, 1 4 S 4 (série C. n° 52).
3. Ms. de Tournai io5, fol. 1 4 4 ro : L'Epitaphe Hotin Bonnelle... (S’on encassoit
cul en relicque..., etc.)
4. Ms. de Tournai io5, fol. 3o8ro : Chanson sur l'ordre de belislr:e... Or escoutés,
petis et grans.. .
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
369
De l’ordre de belistre
Qui n’avons braye en cul souvent;
Mais nous avons le bec au vent,
Quant il tonne et esclitre...
Les drois parfaictz religieux
De belistre sont roupieux
Maleureux, quetivailles,
Foireux, roigneux, ripeux, morveux,
Frileux, poulleux et mousquilleux,
Tignés, armés d’escailles,
Borgnes, esbourbellés, hideux,
Morfondus, esclopeux, boiteux,
Crochus, bochus, pendailles,
Pouvres, cupellés, locqueteux,
Truans, crocquins, paillars, honteux,
Et gens de wite faille !
Et Molinet les fait parler, tandis qu’ils tendent la main :
Donnés nous vos escus anciens
Pour fourrer nos aulmuces
Nous prierons Dieu qui voit les siens...
Qu’autant vous doint en mars de fiens
Qu’ung vieu quien a de puces!
Voilà les curieuses gens que Molinet pouvait bien rencon¬
trer sur la grand’place, l’étaple du vin.
Molinet dut faire bien souvent le chemin de la Salle au
grand Marché, où se déroulaient les joutes, les tournois, les
cérémonies, car il était le poète officiel de la localité, une
de ses gloires on peut le dire1. C’est ainsi qu’à l’occasion du
douzième chapitre de la Toison d'or, tenu à Valenciennes en
i473, il reçut 10 écus pour avoir écrit « une belle comédie2 ».
Quand la paix fut signée à Senlis, au mois de mai i4g3, Mar-
1. Avec Simon Marmion, le peintre dont il rédigea l’épitaphe en i48g (H. Re¬
nault, Les Marmion, 1907, p. 66). Pierre Lefrancq était également un rimeur officiel
(compte municipal de i484).
2. G. Doutrepont, La Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, p. 365
(d’après Jean Cocquiau, Mémoires de la ville de Valenciennes, t. II, p. 206-207,
Archives de l’Etat de Mons).
II. — 24
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
37o
"uerite d’Autriche, iille du roi des Romains et sœur de l’ar-
chiduc, entrait à Valenciennes. Beaucoup de Valenciennois
se rendirent à sa rencontre avec des robes blanches et vertes.
Marguerite, suivant la coutume, descendait à la Salle-le-
Comte. Et les métiers de la ville avaient édifié des arcs de
triomphe tendus de tapis, représenté des tableaux vivants
(le sacre du roi des Romains, l’histoire de sainte Marguerite,
l’histoire de Pegasus volant dans l'air, l’histoire de Daniel et
de Ahacuc, les Vierges folles et les Vierges sages). Alors le
Marché, c’est-à-dire la grand'place, était lui-même paré de
verdure comme une rue. Les chariots venaient jouer devant
la Salie un «jeu fondé sur la désertion du pays, lequel reve-
noit a convalescence, le tout en bergerie ». France montrait
'sa couronne faite de Karolus ; Flandre, le long chapeau de
ses sept marguerites F
Il n'est pas difficile de reconnaître ici les précieuses inven¬
tions de Jean Molinet. Ft nous conservons le compliment
qu’il adressa à Marguerite d’Autriche :
Fleur de noblesse, odorant Marguerite,
Geme sacré de royal origine2...
Car tout y passait comme comparaisons: la fleur et ses vertus.
Le poète le déclarait :
Pour maintenir la paix fustes antée
Au très souef fleury jardin de France...
C’est vrai que, depuis la paix rompue, on n’avait vécu que
des jours d’épouvante; on n'avait vu que des redditions de
x. Chronique, t. IV, p. 358, 388, 38g. Voir le compte de 1 4 84 (Arch. comm. de
\ alenciennes, fol. 1 1 1) et celui de 1 4 9 3 (Arch. du Nord B, 21 47)- S. Le Boucq, ms.
de Valenciennes 672, fol. 263.
2. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 76™ ; manuscrit James de Rothschild, fol. iii70;
ms. de Tournai io5. — Un admirable portrait de van Orley donne l’idée de la
fraîcheur de cette princesse (Les chefs-d'œuvre de l'art ancien à l'exposition de Bruges,
p. 17).
JEAN MOLINET RHETORIQUE!' R
37i
châteaux, des villes qui tremblaient, des pays gâtés, des cités
sans provisions. Et Jean Molinet disait la renommée de Mar¬
guerite en France, à Rome, en Savoie. Il s’inclinait devant
la mignonne fleur :
Prenés en gré mon faict :
Molinet vous salue.
Princes, archiduc passaient à Valenciennes en i5oih Et l’an¬
née suivante, trois hôtes illustres, trois jeunes iils, princes du
sang, gages du roi Louis XII1 2, s’établirent somptueusement
dans la cité et habitèrent la Salle-le-Comte qui, à cette occa¬
sion, fut aménagée3.
Il semble toutefois que Jean Molinet ne devait pas avoir
bien chaud à la Salle-le-Comte. Tant de fois il nous a parlé
de ce rigoureux hiver du Nord, de la grêle, de la neige, du
verglas, des rameaux des arbres luisant au soleil comme le
cristal, cliquetant au vent comme un harnois d’armes, des
grands froids qui abattaient à terre les oiseaux, et jusqu’aux
oies sauvages et aux canards. Alors les coqs des églises ne
tournaient plus et, sur les routes et dans les bois, les hommes
étaient parfois métamorphosés en statues par le gel4.
Et peut-être souffrait-il d’un mal que les « gaudisseurs »
de France, à leur retour de l’expédition de Naples, avaient
1. Chronique, t. V, p. 169. — Le 12 octobre la ville délibéra de donner de 4oo à
5oo 1. aux princes et princesses, ainsi que leur vin « pour faire son voiage d’Espaigne »;
ils devaient faire leur entrée à Valenciennes, le 20 octobre (S. Le Boucq, ms. de
Valenciennes 672, fol. 266).
2. Chronique, t. V, p. 2o3-2o4 ; ms. de Valenciennes 672, fol. 267. — Voir la
Ballade adrescante a messeigneurs de Foys, Montpensier et Vendosme lors estant hosta-
giers a Valenciennes (manuscrit James de Rothschild, fol. i3V0; ms. de Tournai io5
fol. 2 4 2V0) et les Faictz et dictz, fol. 137 : Ballade faicte pour monseigneur de Foix,
Montpensier et Vendosme. Voir aussi, dans le ms. fr. 19165, fol. 32ro, la pièce : A
monseigneur le comte de Vandomme « Seigneur fort gent il sang de Bourbon », une suite
de jeux de mots par lesquels le pauvre Jean Molinet, à son habitude, mendie. Elle porte
la rubrique : Recommandation dudit Molinet a Monseigutur Charles de Vendosme estant
en V allenciennes hostager avec aultres (Ms. de Tournai io5, fol. a4o).
3. Arch. du Nord, B. 2181.
4. Chronique, t. II, p. 234> 279 ; t. V, p. 99, ad, a., 1498.
372 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
répandu en Hainaut1. C'est un fait que Jean Molinet rima, en
ce temps-là, la Ballade de la maladie de Naples 2 :
O faulse goutte appellée reumatique,
Dyabolique, pire que sciatique,
Orde relique de Naples qui me suyt,
Contre toy fault que ma langue declique
En rhétorique, car tu m’es trop inique ;
Par ta pratique tout plaisir me desfuyt:
De jour, de nuyct, de repos suys destruyct.
Tu m’as seduict de bien et de plaisance;
Par quov je crye souvent, a la my nuict :
Que mauldit soit qui t’apporta en France!
Or le malade invectivait aussi contre la fille publique qui
lui avait passé ce mal, disant qu'il aurait mieux valu pour
lui qu’il fût Turc, Tartare, juif ou païen : car il devenait
maigre et infect, et tout le monde le fuyait. Le feu était dans
ses os et pour lui point de secours. Souhaitons pour Jean
Molinet qu'il ait parlé à la place d’un autre3, comme il le fit
1. Une manière de « mesellerie »,fort horrible « nommée pocques, grosse verole et
la grant gaulre ; et aultres la nommoient maladie de Naples ». Chronique, t. V, p. 5g
(ad. a., 1496) et p. 33, en parlant de Charles VIII, ad. a., 1 4 9 4 : « mais fînablement il
concquist la grosse verole, de laquelle comme impétueuse, horrible et abominable
maladie, il fut angoiseusement touché; et plusieurs de ses gens, qui retournèrent en
France, en furent moult doloreusement oppressez ». — Jean Molinet a recueilli ces
dénominations : « la maladie de Naples... les grosses pocques... la grande gorre... la
paucque denarre... les fiebvres sainct Job ». La date de 1.496 est fort intéressante.
Cette année-là parut à Nuremberg la pièce de Theodoricus Ulsenius, medicus. .. in
epidimicam scabiem que passim tobo orbe grassal, avec la planche attribuée à Albert
Durer représentant précisément un pauvre « gaudisseur ».
2. Le ms. fr. 1717, fol. 9V0, l’attribue à Molinet; « qu’on dit avoir esté faicte par
Molinet ». On y retrouve son style vigoureux, ses équivoques et ses allitérations.
(P. Champion, Epiiaphium cujudam meretricis... dans la France Médicale, 1907). —
Il y a lieu de remarquer que la pièce n’est pas dans les Faictz et dietz, ni dans les
manuscrits James de Rothschild et de Tournai. Mais on ne se vante pas, à l’ordinaire,
de ce genre d’accident. Bien des pièces libres du ms. fr. 2375 sont de Molinet et
elles ne sont pas signées.
3. C’est bien par expérience qu’il parle cependant dans l’impudique pièce en
rébus du ms. de Tournai io5, fol. 4o3ro :
Plus njagre que ung soret, plus barbus que ung convers,
11 est entre tous cons, cons rouges et cons vers...
Josnes gens, escouttés de quoy je me complains:
Regardés le dangier de quoy est ung con plain,
La goutte et les boutons sont en moy congelés...
Tous mes membres et sens sont par ung con gelés...
JEAN MOLIXET RIIETORIQUEUR
373
dans la « Complainte d'ung gentil homme a sa dame aggreffé
de la maladie de Naples ou de pocques1 ».
Ce qui est certain, du moins, c'est qu'il avait été un libre
compagnon, marié à Valenciennes2. Mais l'expérience qu'il
avait faite du mariage ne lui apparaissait pas trop encoura¬
geante, si l'on en croit les conseils qu'il adressait à autrui3:
Tart t’y boutte, et se amer il est,
Sy l’avalle doulx comme laict !
Mais il faut bien que la jeunesse se passe, même dans cet
état du mariage, V « ordre noire » comme il l'appellait, et où
il voyait seulement une consolation d'un ordre fort cynique:
Martelés sans estre esperdu,
Faictes saillir les étincelles
De ce propre cailleau fendu...
Ainsi, avant ou pendant son mariage, Jean Molinet avait
été un galant en son bon temps; un compagnon un peu rude
tout de même avec
Ceste fillette a qui le tetin point4,
mais sachant, à côté de pièces libres admirables5, où son
jeune talent n'était pas encore chargé du faix de la rhéto¬
rique6, parler simplement et avec esprit des choses de
l’amour 7, comme dans le charmant rondeau des « dames
1. Ms. de Tournai io5, fol. 5iro-52vo.
2. Dinaux, Archives historiques du Nord, I, 212.
3. Manuscrit James de Rothschild, fol. 200vo : Revid faict en envoys par maistre
Jean Molinet aulx nopces de maistre Pot de Mol, lieutenant de chasteau de Lille. Ms. de
Tournai io5, fol. 36ro : Le revid de Molinet a ung nommé Me Pol.
4. Bibl. Nat., ms. fr. 1721, fol. i6V0.
5. On rencontre ces rondeaux dans le manuscrit de la Bibl. Nat., fr. 1721,
fol. 25vo-26vo. Ils ont été publiés par Marcel Schwob, Parnasse salyrique du quin¬
zième siècle, p. 165-172.
6. Je tiens pour des œuvres de Molinet les chefs-d’œuvre d’invention et de liberté
publiés par Marcel Schwob d’après le ms. fr. 2376. Car aucun autre homme du
quinzième siècle n’était capable de les écrire; on peut comparer d ailleurs ces pièces
avec l’épitre farcie à Mgr de Ville (Bibl. Nat., ms. fr. tgi65, fol. 17).
7. « Madame vous plairait il pas »... « Madame qui mon cueur avez »... « Mon
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
3 74
sans si1 ». Et jadis, il avait bien pu courtiser Bonne de Hersin,
maintenant femme de Jean de Ranchicourt, son ami, qui
était brunette, propre, sage, belle et nette comme une gorrière
de cour'2.
C’est là, il faut l’avouer, une note rare chez Molinet. Sur
des rimes, aussi sales que riches, il décrivait la dame de son
cœur et le bonheur qu’il n’aurait pas échangé
S’on me donnoit cent mil escus.
Mais c’est une bombarde, cette femme-là:
Pour combatre Anglois et Gascons
Vous aviés engin a devis 3 !
Et que dire de cette autre4 :
Margot des bleds ouvrit son porge
A Robinet de Saint Génois,
Et Robin lui battit son orge
De son flaiaux sarrazinois...
Aujourd’hui Molinet disait de lui-même qu'il était un
vieux « gaudisseur caduc5 » :
Adieu Venus et Mars de moy est pic :
Je suis prescript et ja passé au bac.
Car quant je veulx, a bauldrier ou a cric,
Tendre l’engin6, j’ai mal en l’esthomac ;
Les reins me tirent ; les nerfz me dient crac ;
Je décliné par hic et liée et hoc.
J’en lairray 7 faire a Lancelot du Lac :
Car plus ne puis, de taille ny d’estoc.
cueur s’esjoy »... Voir aussi la jolie pièce libre du ms. de Tournai io5, fol. 4oiro :
A une fillelte parlay...
i. Une « dame sans si » est la perfection.
а. Ms. de Tournai io5, fol. 3 1 7 : Lectres de Molinet a Bonne de Hersin, femme de
Jehan de Ranchicours... Sur ce personnage, voir la Recommandation (Ibid., fol. 247v0).
3. Manuscrit James de Rothschild, fol. i3 : Ballade figurée.
4. Ms. de Tournai io5, fol. 220. Voir au fol. 3g2V0 :
Belle par nuyt rude que Durendas...
5. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. iir0. M. Schwob, Parnasse satyrique, p. i6r.
б. Ms. fr. 2375 bender Vengien. — 7. Ms. fr. 2375 J'en laisse.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR 375
La ville de Valenciennes était pleine de filles1. Le papier
des Bourgois mentionne souvent ces « folles femmes » à
cause des» folies » de leur corps, de leur mauvaise et deslion-
nête vie, de leurs larcins; parfois, on leur coupait les
oreilles, on leur faisait une croix sur la tête, on les bannis¬
sait. Que de mauvaises paroles elles avaient à la bouche, et
sur la conscience des crimes et maléfices, si vilains et détes¬
tables, que le greffier n'ose pas les mentionner! Cette race du
Ilainaut est rude, violente et laide; elle boit et tape dur2.
Des imaginations singulières agitent ces têtes chaudes. En
i5o6, l’on brûle le neveu Cussen Godin; Hacquin Cloquet
est pendu; dix compagnons étrangers furent mis aux fers
parce qu’ils avaient fait habiller des filles en habit d'hommes,
ayant formé le projet d’accomplir avec elles le voyage de
Rome. Ces putains sont fustigées par les carrefours de la
ville3. En i5oo, on dut construire un pilori sur le pont
Néron, instrument jusqu’alors inconnu dans la ville4.
En ces jours, Antoine Busnois, le bon musicien, gloire du
pays de Flandre, écrivait à « monseigneur Molinet 5 » :
Reposons nous, entre nous, amoureux
Du temps jadis; no saison est passée...
Or Molinet faisait une forte réponse à Antoine Busnois,
épicée d’équivoques :
Je soulloye estre ung reboureur 6 7 de bas,
Housseur de cuir, fourbisseur de cuiraches "...
1. De 1600 à 1700, suivant Simon Leboucq (Ms. de Valenciennes 672, fol. 243,
ad. a. ilx'i’i). « Mademoiselle la ronde éloignée de la caude maison pour faire un
long pèlerinage ». Aultre pronosticaiion (Ms. de Tournai io3, fol. 28p).
2. Voir le registre des « choses communes». Dit»] . de Valenciennes(i5oi à ioo5).
3. Ms. de Valenciennes 672, fol. 260.
4. Ibid., fol. 266.
5. Ce rondeau est publié dans le Jardin de Plaisance. La rubrique du manuscrit
James de Rothschild (fol. 24vo) ne laisse pas de doute sur cette attribution.
6. Ms. fr. 2376 : ramboreux. — Ms. de Tournai io5: remboureur.
7. Ces deux pièces dans le manuscrit James de Rothschild, fol. 24-a4V0. La
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
3-6
Alors Molinet déclarait ne plus apprécier que la chaleur du
feu, le bon vin, dragées et cotignac. Et il se rappelait que Fran¬
çois Pétrarque avait dit que l'Amour haïssait les vieillards1.
Jean Molinet a deux fils2; il vit avec son parent Jean
Lemaire, qu'il forme à la rhétorique, et qui chante, près de
lui, à la Salle-le-Comte, benedicamus 3. Jean Molinet est veuf,
car maintenant il est chanoine.
Il est vrai qu'une femme qui l'asservit « par longue
saison » l'avait fait citer devant Jean Voisin4 :
Chief de justice et de pité...
Pour ung enfant nouveau venu...
Mais Jean Molinet se défendait devant son juge et le flattait
dans une charmante épître 5. Et, bien gentiment, il demandait
miséricorde. Il disait, une fois de plus, sa misère :
Le [s] petis enfant[s] a présent
Me mettent a confusion.
De chevance me treuve exempt :
Amour veult et raison consent
D’eulx faire administration.
Ainsy, pour conclusion,
Dieu me rend, par mon fait, confus:
Qui paouvre est, chascun luy court sus !
Et, maintenant qu'il voyait clair dans sa conscience, Jean
Molinet l’avouait :
Se j’eusse sceu en ma jonesse
Ce qu’a présent voy et congnoy,
Le povreté et la simplesse,
Les fortunes et grans rudesse
deuxième pièce a été publiée par Marcel Schwob d’après le ms. fr. 2875, fol. i23TO:
Le Parnasse satyrique du quinzième siècle, p. 1 43-i47- Plie se lit dans le ms. de Tour¬
nai io5, fol. 1 46.
1. Marcel Schwob, Parnasse salyrique, p. 161 (Bibl. Nat., ms. fr. 287b, fol. 5i).
2. Augustin lui succédera dans un bénéfice.
3. Lemaire, Œuvres, t. IV, p. iv.
4. Ce nom est très commun. Une famille de robe parisienne l’a porté (Bibl. Nat.,
P Orig., 0037).
5. Bibl. Nat., ms. fr. 2375, fol. i58vo : Supplication pour Jo. Voisin.
JEAN MOLINET RHETORIQUE U R
*77
Que la guerre a fait par desroy,
Il n’eust esté prince ne roy
Pour quy j’eusse commis tel œuvre,
C’est tard qui apres froit se cœuvre!
Depuis que d’Arras me party,
J’ay maintenu la povreté.
Lors fus de peus de biens parti :
Encore suis en ce parti,
Je vis sans avoir [a]questé;
Argent n’est point de mon costé.
Il me souffit vivre en plaisance:
Assés a, qui a souffisance.
Ne desplaise a vo reverence
Se je déclaré ma folie...
Car Molinet disait qu'il était de ceux qui entendent
s’humilier. D’ailleurs ne sommes-nous pas tous dans les
mains de Dieu? Mais l’homme propose ; et, en la circonstance,
maître Jean Voisin était de ceux qui, par la grâce où Dieu
l’avait mis, pouvaient abaisser ou élever notre homme :
Aiés pitié de voz amis,
Faites ung pardon d’abundance :
Mal soeuffre qui requiert vengence.
Et Jean Molinet d’ainsi conclure:
Je suis vostre subget, Voisin,
Prest a faire joyeux esbas.
Je ne quiers noise ne hutin,
Mais j’ayme paix, soir et matin ;
D’aultre chose ne fais pourcas.
Plaise vous supporter mon cas.
Et pour vous je prieray Dieu :
Bone priere a tousjours lieu !
C’est un coin de la maison du pauvre chanoine de la Salle-
le-Comte à Valenciennes qu'il nous faut connaître; surpre-
nons-le à table, pour ainsi dire, conversant avec ses amis.
Mais chair et poisson y dialoguaient aussi1. La chair,
1. Le débat de la chair et poisson ( Faictz et dictz, fol. 87 ; manuscrit James de
Rothschild, fol. 120; ms. de Tournai io5, fol. 1 3 6 r0 ; Bibl. Nat., ms. fr. 19160,
fol. 5T0).
37S
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
tendre et délicieuse, parlait au poisson, pauvre et nu. Et
Molinet, d’une érudition véritable, mêlait à leurs propos des
considérations de toutes sortes : il rappelait Jésus, né de la
chair, le miracle de Tobie, les grands poissons qui mangent
les petits; il citait des proverbes, faisait allusion à des événe¬
ments contemporains. Et tout cela est si intime qu’on a le
sentiment d’avoir commis une indiscrétion, d’avoir entr’ou-
vert la porte de la salle à manger du chanoine de la Salle-le-
Comte...
Dans le même esprit, sans plus, nous devons lire les
Débats d’ Avril et de Mai 1 ; de l'aigle, du hareng et du lion2;
le dialogue du loup et du mouton3; bétonnant dialogue du
gendarme et de l’amoureux4 où se cache la plus riche collec¬
tion de basses équivoques. Car les interlocuteurs commencent
la conversation sur un vers de chanson d’amour courtois :
mais c est pour verser de suite dans la série des images et des
équivoques obscènes. Ainsi l’amoureux dit :
Mon cueur chante joyeusement,
Quant il me souvient de la notte...
C’est ung plaisant esbatement
De ce bas cliquant instrument,
Qui sy bien tambure et gringotte.
Il n’est nonne, tant soyt fort bigotte,
Qui n’ayt joye quand la dance a.
Et l’homme armé répond :
L’autre d’autan par la passa,
Mais oncques je n’y entendy :
Car en dansant tant me lassa
Que ma muse a bruyant cassa
1. Faictz et dictz, fol. go'0, manuscrit James de Rothschild, fol. 137; ms. de Tour*
nai io5, fol. ig4 .
2. Faictz et dictz , fol. gi'°; ms. deTournai io5, fol. igg. L’aigle désigne l’empe¬
reur; le hareng, le roi de France et le lion est le duc de Bourgogne.
3. Faictz et dictz, fol. g3 ; manuscrit James de Rothschild, fol. i2yvo; ms.de Tour¬
nai io5, fol. 2g3ro. — Les pastoureaux symbolisent les prélats chargés de veiller sur
les âmes. Le loup est le loup d’enfer. . .
4. Faictz et dictz, fol. g5V0; manuscrit James de Rothschild, fol. 1 3 2 vo ; ms. de
lournai iod, loi. 8o%0 : Le débat du viel gendarme et du vieil amoureux.
JEAN MOLINET RHETORIQUE U R
379
Et mes naquaires pourfendy.
Oncques puis corde ne tendy
Sur tambourin ne sur rebelle...
Comme cela, des pages se suivent... Et il y a aussi le Ser¬
mon de Billouart ou de M. saint Billouart1...
Car chez Molinet nous trouvons bien de l'ordure, des gros
mots, et surtout cette saleté breneuse que nous ne supportons
plus, mais qui réjouissait absolument ses admirateurs, qu’on
lui imposait même2.
Ce sont, si l’on peut dire, des plaisanteries de table d’une
senteur spéciale, et même de table pédante ou religieuse.
Voulez-vous par exemple savoir ce que peut être la réponse à
Yargumentum operis 3 :
Bis natus, non baptisatus,
Qui fuit in Ugno positus
Pro nabis peccatoribas.
On répond : un œuf. Pas du tout :
C’est d’un pourcheau l’estront musi.
La démonstration est complète. Mangé par les pourceaux,
du pourceau on fait des tripes, des tripes le boudin rôti que
l’on sert dans un baquet de bois :
Estudiés bien sur cela
De la truye qui pourchela.
Pour aultant que le faict me touche
Le remetz tout en vostre bouche !
i. Vers i46o dit M. Picot. La jeunesse serait une excuse à cette facétie ordurière
(Picot, Le Monologue dramatique, dans la Romania, 18S6, p. 564-367, d’après le
manuscrit James de Rothschild, fol. i ; la pièce a été imprimée à Rouen, chez Nicolas
Lescuyer, vers i5g5).
a. Manuscrit James de Rothschild, fol. 28y0 :
Or ça, monseigneur le bailly,
Pour escripre m’avés assally
D’un subtil et ort quolibet...
Suivant le ms. de Tournai io5, fol. 53, il s’agit d’une réponse à « Mgr le Bailly »,
c’est-à-dire au bailli de Valenciennes.
3. Manuscrit James de Rothschild, fol. 29.
38o HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et quel autre qu’un homme d’église eut jamais écrit le
quatrain pour le troncq 1 ?
Vous qui avés forme d’estre homs
Et vous, femme, aussy d’estre homache,
Bouttés chy de vos gros es troneqs
Affm que l’euvre se parfache !
Oui, quel autre qu’un homme d’église eût écrit cette
facétie (excusable au cours d'une nuit des rois), quand une
couenne de pourceau, à l'image d’un pape, fut présentée à un
prélat de Hainaut2?
Nous avons icy apporté
Ung personnaige especial,
Quy point n’est ung moisne crotté,
Ung seelleur, ung official,
Ung médecin sans urinai,
Ung frere bigot, ung lolart,
Ung evesque ou ung cardinal :
Mais c’est un très beau papelart3.
Ce papelart ne congnoissoye :
Mais Colart Cochon fut son pere,
Vestu d’ung gris habit de soye;
Dame Ruyande fut sa mere.
Dan Jhan Lardon fut son compere,
Martin Gambon son cousinet,
Et sœur Andoulle, sa commere,
Quy se tenoit au boudinet...
Ce papelart est, entre gent
Mortiffiet, sans estre espars.
Il ne manye point d’argent
Comme font ces freres frappars
Qui par dehors, en pluisieurs pars,
Sont simples comme pucellettes
Et, par dedens, fins agrippars,
Tirans argent des femmelettes !
Pauvre papelart qui avait « tenu route » aux «freres du
boys et aux grues »! 11 mangeait les « ratons sans crouste »
i. Ms. James de Rothschild, fol. 75vo.
a. Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol. 22. « Fut présenté a ung prélat de Haynau la
nuyt des roigz une ymage faicte de coisne de pourceau a maniéré de pape ».
3. Pape-lard,
JEAN MOLINET R HISTORIQUE U R
38 1
qu il rencontrait parmi les rues : or on lui avait brûlé les
paupières et ses entrailles étaient restées aux mains des
<( ordes » tripières. Ce pauvre, martyr durant sa vie, méritait
du moins, après sa mort, d’aller avec les parfaits,
Tout droit au paradis des truyez.
Et voici la généalogie du saint homme :
De ce sainct papelart yssy
Noble dame Saincte Vessye ;
Dame Saussice en vint aussy
Qui la pance avoit bien tesye ;
Dame Ratte, mole que mye,
Dant Orillart, dan Jhan Rongnon,
Dan Jhan Grongnet ne fally mye
Ne dan Coisne, son compaignon.
Il donnait enfin absolution à ceux qui buvaient de grandes
chopines à s’en crever la panse :
Ce papelart donra pardon
Aux seigneurs, pages et valetz,
Qui luy font offrandes et dons :
Logiés les en vostre palays.
Mais gardés que ceulx de Calés
Ou d’Arras, qui furent pylars,
Ne luy rongent les bracheletz :
Il devenroyent papelars...
Voilà ce qu’un grand prélat du Hainaut, un métropolitain
certainement, entendait de la bouche de Jean Molinet... Et
l’on devait bien rire entre porteurs d'aumusses.
Lisons dans cet esprit les Neuf preux de gourmandise V
dont les paroles sont toutes authentiquées par le numéro des
versets de la Bible en références :
Je suis Noé qui plantay2
La vigne après le deluge.
i. Manuscrit James de Rothschild, fol. a8v0;ms. de Tournai io5, fol. i55; Faictz
et dictz, fol. 86v0 ; A. de Montaiglon, Recueil de poésies françaises, t. II, p. 38-4i.
a. On peut trouver ici comme un souvenir de Villon ; voir aussi le couplet d’Ammon
382 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
J’en tiray vin et goustay :
Tant en mon ventre en boutny
Que dormir fut mon reffuge.
De Cam, mon filz, raillé fuz je
Qui perceut mes genitoires:
Mauldit fus pour mes boytoires !
Et Loth, Nabal, Ammon, llela, Iloloferne, Simon Macchabée,
d’autres ivrognes à qui malheur arriva, viennent nous faire
entendre des propos analogues. Se procurer du vin à Valen¬
ciennes a été l’une des préoccupations de Jean Molinet. On le
vendait à l’étaple, le samedi. La vigne était cultivée autour
de la cité, mais c’est du vert jus qui pouvait bien y être habi¬
tuellement récolté1. Et ces vins de la Somme, du Beauvaisrs
etdu Laonnais étaient tout juste propres à donner le frisson2.
Le bon vin offert aux entrées par la municipalité était du
Beaune. On l’appréciait fort en cette froide région. Car c'est
bien Molinet qui nous parle dans le beau Chant de la pie 3 :
Par le bon vin boire,
Engien et mémoire
Souvent aguison.
La tasse et le voire
Luysant comme yvoirre
A le foys brison...
Grande narrinée
De bonne vinée
Prouffite au matin...
Quant au Roy de la pye, Molinet lui faisait aussi publier
un Mandement de ft'oidure 4 : pièce libre, d’une verve admi-
qui en est un rappel évident. A rapprocher de la pièce : « Je suis Noé qui apres le
deluge » (Bibl. Nat., ms. fr. 2875, fol. i84).
1. H. d’Outreman, Histoire de Valentiennes, p. 246 ; E. Bouton, Les Vignobles de
Valenciennes, dans les Mémoires historiques sur l'arrondissement, t. Il, 1868, p. 197-
205.
2. Didier ad cause des vins vers (Ms. de Tournai io5, fol. 177).
3. Bibl. Nat., ms. fr. 19165 fol. 24 (Marcel Schwob, Le Parnasse salyrique, p. 169).
Pier, en jargon, c’est boire ; les pions sont les buveurs. — Le roy de la pye, à qui ce mor¬
ceau est adressé, est le président des buveurs. La pièce est postérieure à l’année 1482,
date du moment où l’on parla de la croisade contre les Turcs; vers r 4 9 4 ?
4. Ms. de Tournai io5, fol. 24ovo.
JEAN MOLINET RHETORIQUETjR
383
rable, qui fait revivre l’esprit des sociétés joyeuses du Nord.
Car, dans son empire, il énumère tous les compagnons
étranges que Molinet pouvait bien connaître :
Escornifleurs de trippes et d’andoulles,
Joindeurs de culx, ratripelleurs de coulles,
Pervers, parjurs, effondreurs de terrasses,
Joueurs de dez, combatteurs de ducasses,
Vieux guisterneurs, vieux trompeurs, vies ivrognes,
Vieux batteleurs, vieux gueux a rouges trognes,
Vieux chevauceurs et vieux courreurs aux barres
Et vieux saulteurs et vieux jetteurs de barres !
Tous les ribauds, enfin, les figures enluminées, les ventres
vides et les narines fendues, les pourris, ceux qui ont froid
et faim. Et les dames aussi sont convoquées dans le palais de
froidure : mais la citation n’est plus possible...
Nous reconnaissons la série des calembours traditionnels
parmi les écoliers parisiens dans le Cry des monnoyes fi
Comme toutes les époques qui ont suivi les guerres, celle où
vécut Molinet a subi sa crise de monnaie, « a cause de l'en-
tretenement et nouriture des guerres, dures et austères, es
pays de monseigneur l’archiduc ». Les monnaies y avaient
tout à fait changé de valeur: la pièce d'or valait trois pièces
d'argent pour le grand dommage des pauvres rentiers et des
gens d’Église 1 2. Le bruit courait alors qu'on allait ramasser
les monnaies : l'un présentait de l’argent ; l’autre le refusait
à sa valeur. D’où bien des altercations et des procès3.
A ce propos, Molinet faisait des plaisanteries de ce goût :
1. Marcel Schwob, Le Parnasse satyrique, p. i55. (D’après le ms. de la Bibl. Nat.,
fr. 1716, fol. 93to).
2. Chronique, t. IV, ad. a., i48g, p. 7S. — Des ordonnances sur les nouvelles
monnaies ont été données en 1467, en 1492, en i4g6, en i499 (Arch. du Nord, B.
644).
3. Molinet a parlé encore des monnaies en 1602 ( Chronique , t. V, p. 200). — La
maison de la Monnaie s’élevait devant l’église Saint-Géry. C’est vers i4g5 que les
célèbres changes de Valenciennes et la monnaie périclitèrent tout à fait (H. d’Outre-
man, Histoire de Valentiennes, p. 302).
384
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Nobles de poix sont a la cour du roy...
Les croix voit on es plus haults des moustiers...
Les pilles ont gens d’armes voulentiers...
Et les salutz aux pieds des nobles princes...
Les filz lippus en Lesdain ont palais...
Targes, escus sont chez les fourbisseurs...
En Cambresis sont les marionnettes...
Les rides sont pour vieilles fammellettes, etc.
On pouvait lire à la table de Jean Molinet, aux alentours
du premier janvier, de ces « pronostications », de ces calen¬
driers comme Rabelais en composera encore. Telle cette
Pronostication 1 que l'homme « simple », que se dit Molinet,
formule au début de l’année pour le salut des hommes,
annonçant les tempêtes, les biens de la terre, les monnaies*
la guerre, les campagnes des géants ; que le capitaine Fri¬
son de Biscaye, accompagné d’Ecossais et Barbarins, devait
venir assiéger Valenciennes et dépouiller tous les feuillards
de leurs habits. Alors les seigneurs de Gand devaient porter
secours aux assiégés2. Et Molinet rédigeait cet étrange et
libre calendrier3, si curieux avec son énumération des saints
et des quartiers de Valenciennes, que suivent des Grâces sans
villenye* où tout doit être entendu à rebours:
Les souris les chats occiront,
Les folz les sages conduiront...
On y lisait encore ces réjouissantes inventions5 :
1. Faiclz et dietz, fol. 97; manuscrit James de Rothschild, fol. iyyvo-iygvo. Pro¬
nostication des iiij vens (Ms. de Tournai io5, fol 233. Voir aussi aux fol. 235, a36r0,
2 3 9™).
2. Cette pièce qui se trouve au fol. ioov° des Faiclz et dietz est donc postérieure
à 1/176.
3. Faiclz et dietz, fol. 101 ; manuscrit James de Rothschild; Montsiglon, Recueil
de poésies françoises, t. VII, p. 204-210.
4. Faiclz et dietz, fol. iod; manuscrit James de Rothschild, fol. io3.
5. Faiclz et dietz, fol. io4'°. Cette étonnante pièce est intitulée Gratias dans le
manuscrit de la B i b 1 . Nat., fr. 2375 et suit le Confiteor (fol. i58): Aultres grâces (Ms.
de Tournai ioô, fol. 284roJ. Le ms. de Tournai io5,fol. 32-33, contient Les douzes
abusions des cloislres dans le même esprit.
JEAN MOLÏNET RHETORIQUEUR
385
Prions Dieu que les Jacobins
Puissent menger les Augustins,
Et les Carmes soyent pendus
Des cordes des Freres Menus.
Les faulx mutins et les pillars
Soyent seigneurs gentz1 et gaillars,
Et leurs gens puissent clievauc[h]er
Recluses que Dieu a tant cher,
Prendre femmes et beguinettes
Et religieuses nonnettes.
Soyent saincles les curatieres,
Les macquerelles, les loudieres,
Qui prennent filles en leurs las.
Le dyable emporte noz prelatz,
Noz doyens, prestres séculiers,
Et mendians et cordeliers
Qui n’ont cure de ces pecunnes.
Vierges soient toutes communes,
Soient riches gens dissolutz,
Traînez au gibet les esleuz.
Soient en gloire les dampnez,
En enfer les bons amenez,
Quand Dieu fera son examen
A l’huys du Paradis. Amen!
Pièce qui peut dater de l’époque de la réformation des Jaco¬
bins qui eut lieu à Valenciennes en x 479 2 -
Chez Molinet encore on pouvait bien rire d’une facétie
qu’il composa pour énumérer Ceulx qui sont dignes d'estre
aux nopces de la fille de Laidin 3. C’est là une suite de cari¬
catures des gens laids de Valenciennes. Molinet, qui s'est
nommé « le maire des laids4 », le disait:
Sacchiés que le conte Michault,
Qui est trop plus qu’a demy chault,
1. Ms. de Tournai : preux.
2. Chronique, t. II, p. 229. — L’église venait d’être incendiée. De notables per¬
sonnes profitèrent de l’incident pour repeupler le couvent de dévots religieux, les
anciens étant « fort desreiglés » (S. Leboucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 259).
Les Carmes, de « mauvais gouvernement >>, furent réformés en i485 (Ibid., fol. 263).
3. Faictz et dictz, fol. 1 1 6-1 1 7 ; manuscrit James de Rothschild, fol. 44vo (Ledain).
La rubrique du ms. de Tournai io5,fol. i63ro, est intéressante: Ceux qui sont evocqués
aux nopces Magdne de Laidin... Je suis les leçons de ce dernier ms.
4- Épître à monseigneur de Ville (Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol. 18).
II. — 25
386
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
M’a fait ung conte fort soudain :
C’est que le fille de Laidain,
Ne scay se c’est Anne ou Marie,
Pour tout potaige se marie;
Et se prend Hottin Ourdoulet,
Nostre germain frere de let...
Et le seigneur de Laidin lançait les invitations à la noce
qui devait être célébrée à « Crevecueur ». Parmi tous les
bossus, les contrefaits, ceux qui louchaient, les gens noirs et
velus, Jean Molinet nomme Jehannet Br il 1 et , Turpin, Moreau,
Maliieu Robaille, Toussaint Le Wert, Jehan Lescot...; et
parmi les dames, désignées allégoriquement, il nomme « Bie-
tris a pance de musette, Molle fesse, Adison Bec d oue,
Court talion, Margot Torte maue », etc. On devait y voir aussi
le trésorier de Saint-Géry, Bruail, avec sire Laurens, le secré¬
taire Dainteville 1 . Le railleur y marquait son rôle:
Molinet rostira les trippes
A tout ses grandes grosses lippes.
A « venerable et cachieuse personne, Jo. de Vuisoc2, Mon¬
sieur maistre N., president de Papagosse » adressait un
faisceau de calembredaines, « escript au soleil pour le hasle,
d’une plume de cocquart,sur ung papier velu sans poil, trois
jours après demain, le XVI Ie jour du moy de Gingembre »...
Le reste est à l’avenant.
1. Un Jean Dainteville était maître de l’artillerie en 1 4 9 7 (Arch. du Nord, B.
2160). Claude de Dainteville, enquêteur en i4tï (Ibid.., B. 338).
2. Faictz et dietz, fol. 108 ; « a venerable et cachonnieuse personne J. de Wissocq,
monseigneur maistre N., president de papagosse «(manuscrit James de Rothschild,
fol. i43).«Lectre missive a venerable et cachefummeuse personne Jo. de Wissoc, pre¬
sident en papagoise » (Ms. de Tournai io5, foi. 287'0). — Ce même Jean de Wissocq,
excellait, paraît-il, dans la baguenaude, c’est-à-dire à écrire des couplets sans rime,
(( mode pou recommandé » (Arts de seconde rhétorique, pp. Ernes! Langlois, p. 248).
Le nom de Wissocq est celui d’une famille de l’Artois au service des ducs de Bour¬
gogne dont l’origine remonte à Jean de Wissocq, maître d’hôtel de Philippe le Hardi
en x 4 o 2 (Bibl. Nat., P. Orig., 3o52). Au temps de Molinet on trouve Antoine, capi¬
taine d’Alost, qui défendit sa ville contre les Gantois rebelles ; Antoine, fils d’Antoine,
qui servit Charles le Téméraire (Ibid.) ; Adrien de Wissocq, prêtre et chevalier de Jéru¬
salem, en i5o3 (Arch. du Nord, B. 2184); Martin de Wissocq, conseiller en i5o4
(Ibid., 2190).
JEAN MOLINET RHETORIQUE UR
38;
Ne cherchons donc pas à identifier ce monstre pronosti-
cateur, le prince de « noir wegue » [Norvège], gouverneur
des barragouyns, duc de Glacquedent, etc. Mais un des hôtes
de cette table, fut « monseigneur le doyen de Borne1, maistre
Anthoine Busnois2 », le célèbre musicien, honneur de la
Flandre. Car Molinet lui disait :
Tu prospères, sans nul aBus,
En ce bas pays flandrixoïs,
En sucre, en pouldre d’oriBus,
Et en brouetz sarraziNois :
Tes porées et tes caBus
Vallent mieulx que tous mes tourxoïs...
Car Jean Molinet se sentait « mescliant, vieulx et barbus »,
bien pauvre, tandis que Busnois possédait des champs fer¬
tiles produisant ces gros choux, honneur de la région. Il se
dépeignait de la sorte :
Ung chétif veau, lourd et pheBus,
Du plat pais de Boullexoïs,
Jus de poil3 plus que rasiBrs,
Sans asne, cheval ne harxoïs.
Oncques si voulontiers ne bus
De vin friant, doulx comme vois,
Que près je te verroye es bus
Des chérubins celestixoïs.
Avec toy, malgré BelzeBus,
Seroye, se tu m’y texoïs
Mieux logé que DeipheBus :
Prens en gré, et vive Busxoïs !
C’est un fait d'ailleurs que Molinet avait un goût marqué
pour la musique dont il a parlé si souvent, énumérant tous
les instruments connus, équivoquant sur les tons et les
1. Vorne (éd. i53i).
2. Faictz et dictz, fol. 209; manuscrit James de Rothschild, fol. 1 4 4 ; ms. de
Tournai io5, fol. 2 85ro : Lectre a Motis. le doien de Verne... — Il s’agil d’Antoine
Busnois, doyen de Fournes-en-Weppes, musicien et poète, comme l’a indiqué M. Pirro.
3. Suivant le ms. de Tournai io5. Sus (éd. 1 5 3 1 ) ; dur (éd. i54o).
388
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
notes1. Il est l'auteur des épitaphes latine et française2 du
fameux musicien Jean Okghem dont il a fait un magnifique
éloge3. Car Okghem était, à son jugement, un clair soleil, là
où Busnois n’était qu’une étoile.
Un ami encore, ce maître David Walle, qui semble avoir
été médecin4, et que Jean Molinet engageait, dans une pièce
macaronique5, à prendre certaines précautions relativement
à sa santé et à ses écus 6.
Et Molinet célébrait toutes les vertus de Mathurin Clé¬
ment7 :
Clare vir doctissime,
Venerande perceptor,
Fratrum Virgin is aime
Pater et consolator,
In te nitet, ut splendor,
Mira sapiencia ,
In mente verus amor,
In corde clementia.
Car si Jean Molinet n'avait pas pratiqué tant de vertus, il
savait du moins les reconnaître chez les autres:
In epulis ratio,
In ventre sobrietas,
i. Bibl. Nat. ms. fr. 19165, fol. 36; ms. de Tournai io5, fol. 3io. A la façon
dont il a parlé de la chapelle de l’archiduc, on peut penser qu’il y avait des amis
( Chronique , III, p. 2-3). G. Crétin a nommé Verjust sur lequel E. Droz prépare une
notice. — 2. Bibl. Nat., ms. fr. 2j3i5, fol. 96.
3. Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol. 20 : Famosissimi musici Johannis Obghem regis
Francie capellani epitaphium : Qui dulces modulando, etc.; Tournai, ms. io5. Ce
musicien a été célébré également par Guillaume Crétin {Déploration . .. éd. Er.Thoi-
nan, Paris, 1 864). Il mourut entre 1 4 9 4 et 1496. Cf. Brenet, Jean Okeghem. Paris, 1 8g3,
p. 17.
4. Magister qui sanas egros,
Se mon latin est rude et gros
Corrige...
5. Faictz et dictz, fol. io4vo ; manuscrit James de Rothschild, fol. 76 : « a maistre
David Walle ». — - Ce nom est celui d’une famille ayant des biens à Douai, à Lille
(Bibl. Nat., P. Orig. 3o44).
6. Morluus est papa Paulus (fol. dio). La pièce est donc postérieure au 28 juil¬
let 1471, date de la mort de Paul II.
7. Bibl. Nat., ms. fr. 19166, fol. 20 T0. On lit à la fin de la pièce : Te saluiat
Molinet diceris laus et gloria tibi,cum tuo vigel in corde clementia.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
389
In labris oratio,
In renibus castitas...
Et parmi les correspondants de Jean Molinet, il faut
compter Guillaume Crétin1 qui lui adressait des missives
pleines de compliments, lui demandant pourquoi il ne pro¬
duisait plus rien 2 : bien maladroitement, il faisait allusion à
la laideur du poète3. A ces vers, Molinet répondait par une
prose étrange. Dix fois, vingt fois peut-être, on l’avait relancé.
Mais il sentait décliner en lui musique, grammaire et rhéto¬
rique. Alors Octovien était le maître de l'art au « vergier 1 il i-
gere ». Mais jadis Jean Molinet disait avoir connu un grand
chroniqueur de France, nommé Castel4, « laid sac » quand il
était retourné, « mais fort bien duysant pour porter le grain
au moulin ». Car Jean Molinet était vexé; et jamais il n'avait
demandé à personne <c crétin ne hotte pour engrener sa
farinotte ».
C’est vrai que Jean Molinet se disait alors un vieillard
abattu5. Or Crétin devait lui présenter des excuses, se
nommant « le crétin legier qui n’approche en riens ta non
tangible sublimité6... »
Jean Molinet le disait encore à Loyset Compère7, un contre-
pointiste célèbre dont l'art traduisait la douceur d’une
manière quasi céleste 8 :
1. Faictz et dictz, fol. 1 1 4V0 ; manuscrit James de Rothschild, fol. igi-iga ; ms. de
Tournai io5, fol. 271™ : Invectives envoiées par ung nommé Crétin, secrétaire du roy
Loys de France, et response sur chacune a icelluy par MonsT Molinet.
2. Ton molinet gaigna la bruyt jadis
Du grain tirer d’entre les fleurs la fine;
Tantost y a des ans passez ja dix
Qu’on en voit riens, je ne sçay qui l’affine...
Déjà G. Crétin l’avait provoqué à la mort de Jean Okeghem (Déploration. .. éd. Thoi-
nan, p. 36).
3. J’ay entendu, tant de clercz que de laiz.
Que tu ne tiens d’homme qui vive compte.
Pour l’office du president des lays.... (fol. 114;.
4. E. Droz, Jean Castel, chroniqueur de France, Paris, igai, p. 17-18. (Exlr. du
Bulletin philologique et historique.) — 5. Faictz et dictz, fol. ni.
6. Epître datée du i3 août à Lyon. Vers 1 4 9 S suivant M. Guy, op. cit., p. 225 .
7. Magistro Ludovico Compere, Faictz et dictz, fol. 118; manuscrit James de
Rothschild, fol. ig4V0. — D’une famille de Saint-Omer ( Chronique , IV, 2 9 5 ) , il mourut
chanoine et chancelier de Saint-Quentin, le 16 août i5i8 (G. Crétin, Déploration...
éd.Thoinan, p. 45). — 8. Jean Lemaire, Œuvres, t. III, p, ni.
o 9°
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Compere, vous passez le [temps] 1
En amours, comme je sup [pose];
Vous nourrissez les bien chan [tants]
De l’art que vostre engin com [pose]...
Mais à Jean Molinet, Vieillesse avait imposé silence et fermé
la bouche, depuis sept ou huit ans déjà. Il avait mal aux yeux;
il s avançait en touchant de la main les parois de sa chambre ;
Pour estre aveugle me dis [pose] ;
Ne me comptez des frequen [tans]
La Bassée : je me re [pose] !
A vrai dire, Jean Molinet ne composait plus guère que des
jeux, des devinettes où sa virtuosité se joue encore de la rime
qu'il avait soumise, des rébus même Pourquoi nous
montrer plus difficiles, à propos de ces facéties, que le
musicien Loyset Compère, Antoine Rusnois, ou Florimond
Robertet P Rabelais, qui était un artiste, je pense, s’en amu¬
sait3. Il pouvait bien apprécier l’antique Jean Molinet, qu’il
na cependant jamais nommé4. Il lui a, peut être indirecte¬
ment, emprunté ce procédédela répétition verbale qui donne
beaucoup de mouvement à sa prose; car Rabelais avait lu le
moderne Jean Lemaire5.
1. Un temps et une pause étaient dessinés à la fin du vers (Ms. de Tournai io5,
fol. 3 S 4V0 : Une leclre a Me Loys Compere).
2. Manuscrit James de Rothschild, fol. 88 : Lettre missive; fol. 8g: Response;
fol. 88 : fatras. — Voir aussi les rébus du ms. fr. igi65, fol. 33-36.
3. Beroalde de Vervîlle du moins a reproduit un équivoque quatrain (Picot, Cata¬
logue James de Rothschild, t. I, p. 276).
4. Je ne comprends pas comment Buchon a pu écrire : a Même dans son style
historique, J. Molinet a conservé de nombreuses traces de cette ridicule affectation
de bel esprit, qui lui a justement attiré les sarcasmes du mordant et spirituel Rabe¬
lais » (Notice sur Jean Molinet en tête des Chroniques, t. I, p. 8). Rabelais n’a jamais
parlé de Molinet qu'il pouvait bien d’ailleurs admirer. — 11 a nommé Jean Lemaire
et lait allusion au contempteur de la papauté (liv. III, ch. xxx). M. Abel Lefranc a
voulu reconnaître Jean Lemaire dans le vieux poète Raminagrobis ( Revue, des Études
Rabelaisiennes, t. IX, 1911, p. 1 4 4 ) . Mais le rondeau allégué est indubitablement de
Crétin qui séjourna à Lyon, mourut vieux (en iÔ2Ô), tandis que Lemaire mourut
entre quarante et cinquante ans (il disparaît après i5i4). Cf. II. Guy, l’École des
Rhétoriqueurs, nos 364, i4aS, 452.
5. Lemaire s’est nommé d’ailleurs, très justement, l’élève de Molinet, à qui il a
beaucoup emprunté : ce n’est pas le meilleur de son oeuvre.
JEAN MOLINET RIIETORIQUELÎR 3<)I
Laissons alors Jean Molinet en paix; laissons-le regarder
son chat qui était blanc 1 :
Ce cat nonne vient de Calais,
Sa mere fut Cathau la bleue:
C’est du lignaige des Anglois,
Car il porte très longue queue 2 !
Ce cat nonne, quant il s’engaigne,
Destruyct araignes et vermynes :
C’est parent au duc de Bretaigne,
Fourré de très nobles hermynes.
Il couchait sur cendre et sur braise, savait son cathonnet,
aimait le fromage. Ce « chanoine » allait les pieds déchaussés
et, chose admirable, ne maniait point d’argent !
Ce cat nonne, frere convers,
Menge herbe, pois, pains et paste ;
Mais, s’il trouve potz descouvers,
Il y boutte groing, pied et patte.
Il faisait sanglante guerre aux gens d'Arras (les rats !)
Ce cat nonne, dévot et saige,
S’endort disant ses patenostres,
Et de sa patte son visaige
Lave, aussy bien que l’ung des nostres...
Ce cat nonne, plein de vertu,
Vous recommande son affaire ;
Le vêla chaussé et vestu :
Prenez en gré ce qu’il sçait faire.
Ce « cat nonne », ce chat blanc, comme il ressemble au
vieux Jean Molinet, chanoine!
1. a Le présent d’ung cat nonne », Faictz et dictz, fol. 1 1 7 ; « Le présent d’un cat
nommé Molinet», manuscrit James de Rothschild, fol. 7 5 ; ms. de Tournai io5,
fol. 265 : « Le présent d’ung cat noue. »
2. Le populaire nommait les Anglais « coués », caudati.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
392
JEAN MOLINET CHRONIQUEUR
Jean Molinet a écrit une vaste chronique en prose, suite
de la chronique de Chastellain, qui va de l’année 1 474 à
1 année i5o6C Et, parallèlement à cette chronique, il a com¬
posé une série de pièces de circonstances qui forment comme
une sorte de chronique limée. En tout cela il croyait suivre,
on 1 a vu, les traces de Chastellain, indiciaire de la maison
de Bourgogne. Mais alors que Chastellain a édifié un vrai
monument historique, sinon poétique, Jean Mol inet a écrit
surtout une chronique domestique et locale, pleine toutefois
d’intérêt et de talent.
Il serait curieux de savoir si c’est auprès de lui que son
parent, Jean Lemaire, qui lui succédera dans sa charge d'in¬
diciaire, a appris les devoirs de l’historien. Ce dernier les a
résumés de la sorte : Notifier au peuple « les vrayes, et non
flateuses louenges et mérités de leurs princes, et les bonnes
et justes querelles d’iceux, mesmement quand l’estât de
guerre est scandaleux... afin que les subjets, pour la plupart
rudes et ignorans, n’ayent cause de s’esbahir, murmurer et se
scandaliser entre eux mesmes, mais soient enclins etententifs
a soustenir et favoriser le juste droit de leurs princes,
auxquels ils sont tenus obéir, par tout droit divin et humain,
et a les ayder et secourir, et prier Dieu pour la victoire
d’eux2 »...
C’est bien ainsi du moins que Jean Molinet a compris ses
devoirs vis-à-vis des princes qui le recueillirent. A cet égard
sa chronique est fort intéressante pour suivre les étapes qui
inclinèrent la maison de Bourgogne (à la suite des brutalités
1. Elle a été publiée peu correctement par Buchon. Il existe plusieurs copies à la
Bibl. Nat. fr. a4o34, 24o35, 24o38. Le ms. fr. 56i8 est une copie intéressante mise
au net par le fils de Jean Molinet, Augustin Molinet, chanoine de Condé. Je connais
un manuscrit à la Bibliothèque James de Rothschild. D’autres copies à Lille, à
Besançon, à Cambrai, à Bruxelles, à Gand.
a. Œuvres, t. III, p. 232-233 (Le « traiclé de la différence des schismes... »).
JEAN MOLIXET RHETORIQUE U R
3 9 3
de Louis XI, il faut le reconnaître) vers la Germanie, vers
l’Empire, puis vers l’Espagne1. Si les vers de Molinet nous
montrent souvent un ouvrier du verbe, un extravagant
virtuose, sa chronique est. à tous égards, d un homme
beaucoup plus simple; et I on peut y trouver bien des pages
qui sont d'un artiste étonnant et comme romantique2.
A l imitation de Chastellain, Jean Molinet débutait par
quelques développements assez éloquents, disait qu il
cherchait à « enluminer de riche estoffe » maints glorieux
faits d’armes. Comme il arrive, ses meilleurs tableaux sont
au début de son œuvre, dans la peinture, singulièrement
forte, qu’il a faitA-des misères de la guerre en Picardie et en
Hainaut. Par la suite, Molinet se lassa. Quel annaliste aurait
dit, sans fatigue, ces terres périodiquement foulées, ces
villes mutinées, prises et reprises : Arras, Garni, Liège,
Dixmude, Nieuport ? Les années qui suivront, Jean Molinet
décrira surtout le faste des cortèges, les fêtes des Habsbourg,
citant des textes, abrégeant des relations officielles. Dans ses
dernières années, précieusement et fortement, Jean Molinet
nous fera voir l'Espagne et la Flandre des archiducs, leurs
fêtes, leurs deuils, leurs danses et leurs jeux, les courses de
taureaux à Bruges, les mules avec leurs pompons, les embar¬
quements princiers à Anvers dans ces petites nefs que la mer
soulève et parfois disperse, les réceptions superbes de Gand,
tant de cérémonies à préséances et révérences, de surprenants
baisemains où paraissent des femmes raidies dans leurs robes
de drap d’or et des gentilshommes, tout de noir vêtus, porteurs
de chaînes dorées. Et Molinet écrira encore comme un journal
de Valenciennes, dira ses rigoureux hivers et ses verglas.
1. Les deux dernières mentions contenues dans les comptes de la maison de Bour¬
gogne relatives à notre poêle sont des dons de Philippe, roi de Castille, à Jean Moli¬
net, prêtre et chroniqueur du roi, en i5o4 et i5o5 (Arch. du Nord B. 21S8, 2Iq4).
2. a Cela ne ressemble-t-il pas au sonnet du misanthrope, et, s’il est permis de le
dire tout bas, à quelques-unes des pages les plus admirées de nos salons ? » (Boa de
Beiffenberg, Mémoire sur Jean Molinet historien et poète. Cambrai, i835, in-S, p. 18.)
Cette prose est naturellement pleine de vers, de rimes en attente.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
%4
ses étés orageux, ses crises de monnaie, sa misère et ses joies,
les contes merveilleux des bonnes gens de la rue.
Car Jean Molinet ne savait pas, d un coup d’œil aigu, voir
I actualité, y découvrir le permanent, ce qui est digne de sur¬
vivre à 1 éphémère. Il montre souvent l’indigence de son
esprit, qui s’échauffait surtout pour les mots. Jean Molinet
déclame en poète et son esprit chavire sur la mer des histoires.
II a une complaisance exagérée pour le merveilleux, les reve¬
nants, les apparitions, les veaux à deux têtes et autres « sin¬
gularités » répondant à son génie caricatural et burlesque.
En somme, la chronique de Jean Molinet lui ressemble infi¬
niment ; et, s'il n'a pour ainsi dire jamais parlé de lui, il y est
à chaque page1. On constate même une sorte de parallélisme
fort curieux entre les chroniques et les pièces poétiques de
circonstances qu'il nous faut analyser très brièvement2. Seu¬
lement il faut se méfier du sens littéral. Le débat des trois
nobles oiseaulx a sçavoir : le roytelet, le duc, le papegay 3 est
le compte rendu, sous forme allégorique, d’une entrevue
entre l’ambassadeur du roi, celui du pape et l'archiduc au
sujet de la paix.
Jean Molinet, qui reprit la plume de Chastellain pour
continuer sa chronique, termina de même sa Recollection
des merveilles advenues en nostre temps 4.
Sur un rythme de complainte populaire, Chastellain avait
dit :
i. Ou ne saurait partager l’opinion de M. Henry Guy qui a écrit au sujet des
Chroniques : « Elles sont tellement objectives qu’elles ne nous révèlent rien sur leur
auteur... » ( Histoire de la poésie française au seizième siècle, t. I, p. 160).
a. On l’a déjà marqué à propos de la fin du Téméraire, du Naufrage de la Pucelle,
du Traité sur le Paradis Terrestre, etc. ; de tous les écrits consacrés à la guerre et à la
misère du petit peuple. Le prologue même de la Chronique (I, p. 18) offre une
grande analogie avec les « Aages du monde » ( Faictz et dictz, fol. 3 4 vo-3 7 ; Bibl.
Nat., lr. 2375, fol. f>9V0), petit poème que l’on a appelé, d’une manière excessive,
la Légende des Siècles de Jean Molinet.
3. Manuscrit James de Rothschild, fol. i4ovo. Dans le ms. de Tournai io5,fol. ao3,
un dessin les montre perchés sur les chapiteaux d’une salle.
4 Faictz et dictz, fol. io6vo; ms. de Tournai io5,fol. 32 ivo : Recollection des mer¬
veilleuses advenues en nostre temps commenchiée par très élégant orateur metsire George
' Chastellain et continuée par V/e Jehan Molinet.
JEAN MOL1NET RHETORIQUEUR
3q5
Qui veult ouyr merveilles,
Estranges a compter,
Je sçay les nom pareilles
Que home sçaroit chanter...
Et le vieux Chastellain l'avait célébrée tout d'abord, cette
merveille de la Heur chrétienne en France, la Pucelle d’Or¬
léans, qui, par un prodige, mena le roi au sacre à Reims. Il
avait dit ce petit moine qui gouvernait le pape ; l’hypocrite du
Carmel condamné au feu ; le meurtre du roi d’Ecosse; le duc
de Savoie qui devint pape ; Jacques Cœur, le grand argentier,
mort en exil ; Gilles de Bretagne étranglé en prison ; le comte
d' Armagnac qui «coucha avec sa sœur»; Rouen soumise au roi
et Constantinople aux Turcs; Lucrèce Borgia dominant les
cardinaux et les prélats de Rome; le fils aîné du roi de
France réfugié à la cour de Bourgogne; le roi René de Sicile
qui se fit berger; Mayence révoltée. Car Chastellain avait
vu tant de choses que ses yeux allaient se fermant :
J’ay veu dure vieillesse
Qui me vient tourmenter;
Si fault que je délaissé
L’escripre et le dicter,
En rime telle quelle,
Puisque je vois mourant;
Molinet, mon sequelle,
Fera le demourant...
Alors Molinet avait repris la noble plume1 2. Encore qu’il
n’ait point vu de merveilles aussi étonnantes -, Jean Molinet
avait, lui aussi, à rappeler bien des événements assez extraordi¬
naires. Mais il faut avouer qu’à les choisir et à les juger, il se
montre fort partial, très éloigné du sage jugement que le
grand Chastellain avait habillé de son éloquence. Ainsi, dit-
il, il avait vu un petit comte de Charolais régler son affaire
à Louis de Valois à la journée de Montlhéry ; ce même roi
1. Faictz et diclz, fol. 109.
2. Ibid., fol. iog-n4.
3q6 histoire POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
Louis porter, « sans vergogne », au siège de Liège la croix
de Saint-André; Liège détruite et Pinant châtiée; le roi
Edouard, expulsé d’Angleterre, recouvrer par l’épée ses
domaines; le roi Henri perdre ses deux royaumes; l’empe¬
reur couronné; le siège de Neuss, celui de Rhodes et celui de
Grenade; un duc de Bourgogne combattant un empereur; la
vauderie d’Arras; les champs pillés et tant de révolutions
municipales ; Charles VIII conquérant Naples. Et Jean
Molinet citait, très justement, parmi ces merveilles, l’impri¬
merie 1 :
J’ay veu grant multitude
De livres imprimez2,
Pour tirer en estude
Povres mal argentez.
Par ces nouvelles modes
Aura maint escollier
Decret, bibles et codes,
Sans grant argent bailler.
Mais pourquoi mettait-il au nombre des merveilles le chan¬
teur exécutant à la fois le contre et le ténor; le clerc de
village qui mangeait un quartier de mouton entier; le cou¬
reur qui allait de Valenciennes à Tournai en moins d’une
heure et demie; l'éléphant qui se noya ; le jeune lils proche
de Valenciennes qui avait des mains noires comme le char¬
bon parce que l’esprit de sa défunte mère l’avait blessé;
l’homme qui fut, près de Bruges, ravi par le vent; les deux
femmes qui « tenaient ensemble »? Il est vrai que Jean
Molinet a omis de mentionner la découverte du nouveau
monde3.
Dans sa Chronique, Molinet fait un récit de la journée de
Guinegate (août 1478), montrant Maximilien au milieu de
ses troupes, passant en revue son armée qui défile en clian-
1. Faiclz et dictz, fol. no.
2. Ms. de Tournai : empraintés.
3. Mais il l’a fait dans un bien curieux chapitre de sa Chronique , t. V, p. a 38, ad,
a , i 5o4 .
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
397
tant. Or les Français, sur l’Aire, venaient d’obtenir la per¬
mission du roi Louis, qui avait horreur qu'on tentât la
fortune en grand nombre, d’attaquer les Bourguignons qui
tenaient la colline de Guinegate, tandis qu’ils occupaient
celle d’Enqui. Et l’on vit les deux montagnes, qui semblaient
d’acier poli, s'aborder. Dur, long, incertain combat, où les
Français s’emparaient du charroi des Bourguignons, se
mettaient à piller et, par là, perdaient l’avantage1. C’est à
l’occasion de cette journée que Molinet écrivit une com¬
plainte tendancieuse plutôt qu’une chanson populaire. Car,
en dépit de sa verve truculente, et peut-être à cause d’elle,
Molinet ne savait rien faire de simple2. Une chanson, pour
Molinet, c’est un petit poème épique, avec invocation aux
Muses et aux Dieux :
Chante, Clyo, joue de ta musette...
Il triomphait, s’amusait de l’accumulation de mots, comme
Hugo en sa vieillesse :
Sonnez tabours, trompes, tubes, clarons,
Flustes, bedons, simphonyes, rebelles,
Cymballes, cors, doulx manicordions,
Decacordes, choros3, psalterions,
Orgues, herpes4, naquaires, challemelles...
Chantez, nottez, deschantez, gringotez,
Petiz enfans qui sçavez contrepoinct,
Et nous montrez, par vos chants fleuretez,
Comment François ont esté escrotez5,
Ruez par terre et gallez mal a point...
1. Chronique, t. II, 199-224.
2. Le Roux de Lincy, Recueil de chants historiques français, 1847, I, p- 385-3g9.
Bibl. Nat., ms. fr. 1716, fol. 85v0 : « Les chansons Molinet de la journée de Gui-
negatte » ; Bibl. Nat., ms. fr. 2200, fol. 63 : « La journée de Viesville... » [Je
donne les variantes de ce manuscrit qui sont intéressantes]. — Le ms. fr. 2075,
fol. 7OV0 donne cette chanson sous le titre : Choses faicle (sic) a l’appetit des flamens.
Sous le titre de Canthique nouvel dans le Kalendrier des guerres de Tournay par Jean
Nicolay. ( Mémoires de la Soc. hist. de Tournai, t. III, i856, p. 22.). Ms. de Tournai
io5, fol. 38ro : La journée de Therouenne gaignié par le duc d'Austrice.
3. Fr. 2200 : chorez. — 4- bourdons.
5. Descrottés.
3g8 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et Jean Molinet célébrait, non sans verve, la gloire de
son prince :
Ung jeune prince, humble et plain de vaillance,
A rué jus, auprès de la Viesville,
L’orgueil de France et1 dix huit cens lances,
Dont les cinq cens, vertes, perces ou blances2,
Ont sur le champ reçeu mort noire et vile...
Il disait comment les Français, riches de leurs pilleries,
s’étaient fait prendre trente-cinq pièces d’artillerie,
Vivres et vins pour boire a pance plaine.
Chantez Flamans, beuvez a longue alleine
Ches vins franchois en lieu de keute3 ou bierre :
Voz ennemis sont mortz et mis en bierre !
Chantez comment François furent gallez,
Chollez4, foulez5, roulez0, escharbouillez,
Affistollez7, pourbondiz, pestellez
Halez, touillez8 et battuz, descouliez9...
Jean Molinet célébrait ces gens de fer et d’acier, les Fla¬
mands hardis comme des lions. Il rappelait les éperons dorés
pris jadis à Courtrai , disait les fiers Anglais, Bourguignons,
Allemands, ces Français massacrant le camp des vivandiers.
Jean Molinet criait vengeance contre la France, soutien
des tyrans, des Turcs, des Mameluks, des Tartares ; il mau¬
dissait Thérouanne, ce gouffre de Satan, et jadis cependant
cité troyenne. Enlin, dans les derniers couplets (il y en a
trente, et c’est beaucoup trop pour une chanson), Jean Molinet
célébrait le prince invaincu, ce puissant duc d’Autriche, le
fils de Frédéric, l’empereur couronné d’or, d’argent et de
fer, son fils, son épouse, toute sa famille enfin :
Vive ton filz, ton espouse et ton pere !
Viz et prospéré en ta félicité !
i. en. — 2. Ce sont les vieilles couleurs royales .
3. Citre. — 4. loillez. — 5. Foillez. — 6. Roillés. — 7. Enfistolés.
S. Mattés. — 9. Leçon du ms. fr. 2200 plus forte que le texte corrigé : de tous lez.
Ms. de lournai io5 : Battus, boutés, pilliés, esparpilliés — Désordonnés, desrompus,
desmontés — Desbrigandés, desfaits, desbarretés — Eegarettés, esqueullés, eschiliiés
— Perchiés, lancbiés, despoulliés, desbilliés...
JEAN MOLINET R HÉ TORT QUE U R
3 99
Dieu est pour toy, Fortune s’y adhéré,
Qui considéré et voit le dur mystère
Et peine austere ou les tiens ont esté,
Si1 prens pyté de leur adversité.
Tu as dompté noz ennemvs cornuz :
Vive le duc Maximilianus !
Mais cela n’abusait pas les gens de Tournai, la ville fidèle
à la France-, où l’on savait que notre Jean Molinet était un
chanteur à gages3. Jean Nicolay, commissaire de la cour spi¬
rituelle, le disait fortement et il le nommait4 :
Un grand souffleur soufflant a glieulle bée.
Il dépeignait Molinet comme un vantard, un animateur
de fantômes et de songes :
C’est ung riffleur, gengleur, escornifleur
Et boursouffleur, mentant a gheulle playne.
Le Tournaisien se moquait de ses vaillants piquenaires,
de ses « plif, de ses piaf, plouf », haquebutiers et canonniers.
Enfin, il défiait Molinet, le roi des « bourdeurs » :
Architrompeur, prince des ghiffauldeurs
Pour abuser le monde de langages.
Adieu, soufflet, prens ces mots pour tes gages !
Des observations analogues pourraient être faites à propos
de la mutinerie de Gand, en i486, durant le séjour de Maxi¬
milien et de ses Allemands dans cette ville, et de la répres-
i Ms. fr. 2 200 ; I et.
2. Les relations entre Tournai et Valenciennes étaient continuelles. Les sociétés
littéraires et joyeuses de Tournai étaient accueillies officiellement à Valenciennes : le
Prince d’Amours, l'amiral de jeunesse, l’abbé de la Plume, de la Folle Emprise, etc.
(Arch. comm. de Valenciennes, compte de i 4 8 4) - Molinet y avait même des amis,
comme sire Jean Lorce à qui il adressa un Remede de jalousie (Ms. de Tournai io5,
fol. 22gvo). Mais Molinet a longuement maudit Tournai, la cité pour lui le symbole
de l’orgueil et de la déloyauté, dans le Didier sur Tournay (Ms. de Tournai ro5,
fol. 385).
3. Sur les sociétés littéraires de Tournai, F. Hécart, Ritmes el refrains Tournésiens,
Mons, 1 83 7 , in-8.
4. Kalendrier des guerres, éd. Ifennebert ( Mémoires de la Soc. hist. de Tournai,
t. III, i856, p. 23).
4oo
HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
sion qui suivit1. Jean Molinet, qui rapporta ces faits clans sa
chronique, racontait ces différents épisodes dans La reconsi-
liation de la ville de Garni2 3 : il célébrait le lils de l’aigle, le
César, le a poullon5 » allié à la « poulie fort riche », à la lionne.
Car il bataillait, ce lils, d'ongle et de bec; il faisait fléchir
Utrecht. Tous l’aimaient et chacun de ses barons valait un
Oger. Il était logé, depuis le mois de mai, à Gand, à Clèves,
à Nassau, à Chimay, au milieu des sonneries de trompettes
et de clairons. Il soumettait la Flandre et l’Autriche le crai¬
gnait. Car si le duc Philippe obtint un jour le choix d’hon¬
neur sur Gand par une victoire éclatante, elle se fondait sur le
seigneur des Cordes4
dont les cordons sont tous desnicordez 5.
Mais le fils, grand marteau de justice, se préparait à briser la
révolte. Et c’est vrai que, depuis mille ans, Gand n’avait été
aussi abattue que par l’archiduc :
Fumeux6 Flamens sont saignez et flemmez :
Les cras oysons sont toujours desplumez7.
Exemple qui devait servir aux autres villes :
Tremblez mutins, Mamelus et Liégeois,
Courez, voliez que bougeons8 empenez,
1 remblez citez, villes, chasteaulx et toictz :
Prenez exemple aux orguilleux Gantois!...
i. Chronique, t. II, p. 4 49*456.
a. Faicts et dictz, fol. 75vo ; Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol. a5 ; ms. de Tournai 100,
fol. 127.
3. Cf. Chronique, II, 85.
4. Philippe de Crevecœur, seigneur des Cordes ou d’Esquerdes, maréchal de France,
d’abord dans le camp bourguignon, qui combattit à Montlhéry, reconduisit le roi
Louis XI en France après Péronne, attaqua Beauvais, puis livra la ville d’Arras au roi
à qui il fit serment. C’est lui qui perdit, pour son nouveau maître, la bataille de Gui-
negate. 11 était tout à fait 1 homme de confiance de Louis XI qui lui recommanda son
fils en mourant. Molinet a longuement parlé de ce personnage, radié de la Toison
d'or ( Chronique , II, Gi, 293, 3i5; III, p. 87; V, p. 1). Le ms. de Tournai io5,
fol. 1 4 5V0, donne son épitaphe en vers.
5. Faictz et dictz, fol. 76'0. — 6. Ms. fr. 19160; I Furieux.
7. Je corrige suivant les leçons du ms. fr. 19165. — 8. Ms. fr. 1 9 1 6 5 : bondons.
JEAN MO LIN' ET RHE TORIQUE UR
4oi
Sur quoi Jean Molinet engageait son duc et archiduc à
remercier Dieu, à triompher aussi dans la paix.
Par deux fois, Jean Molinet fit taire ses rancunes de Bour¬
guignon. D’abord quand il a maudit :
Englés coués s’il reviennent en France1,
puis quand il célébra un roi de France. Il s’agit de Charles VIII
qui descendait alors en Italie.
Or, Jean Molinet, lorsqu'il parle de cette aventure, dans
sa Chronique 2, déclare que c’était là une croisade qui devait
mener le roi en Turquie; il indique la vengeance à tirer des
« très horribles et exécrables tyrannies que ont commis et
perpétré en la religion de Dieu, depuis quarante ans encha,
les très cruels et maldicts infidèles Turcqs ». Dans ce prince,
vaillant et catholique, un preux de roman, mort à vingt-quatre
ans, Molinet célébrera le héros «du plus grand hardement que
n’avoit esté nul roy franchois, depuis long temps paravant3. . . »
Maintenant Jean Molinet chantait le Voyage cle Napples 4.
En ces jours, il dira que la « froide, merveilleuse et très
meschant brise » avait converti son encre en glace, sa plume
en corne, son papier en pierre blanche. Mais Le Brun, archer
du corps du roi, l avait tellement secoué qu’il avait habillé
à nouveau les volants de son pauvre petit moulin ; et, cette
fois encore, il l’aurait mis face au vent « pour le faire tourner
et en tirer fleur et farine ». Ainsi Jean Molinet était alors
tout enthousiasme pour le « royal cerf volant » :
Fort que Rotant, puissant comme éléphant.
Charles venait de passer les monts, tel un autre Annibal ;
1. Ms. de Tournai io5, fol. 4oor0. Ballade :
Des chaux fournaux que garde Cerberus
(à comparer avec la ballade contre les ennemis de France attribuée à Villon).
2. Chronique, t. V, p. 24-4i- Il semble que Molinet ait assisté à l’entrée de
Charles VIII à Paris en i 483 ( Chronique , t. II, p. 3g3-3g8).
3. Ibid., t. V, p. 84-
4. Faiclz et dictz, fol. 6gro; ms. James de Rothschild, fol, 33 ; ms. de Tournai io5,
fol. 48.
II. — 26
402
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\e SIECLE
comme un second Charlemagne, il était entré dans Rome, dans
Naples. Et Molinet disait aussi comment le roi Charles avait
été assailli, à son retour, par le « grand veneur de Venise » et
par ses chiens. Molinet, qui tant de fois avait crié : « Vive
Bourgogne ! », s’époumonnait dans un trait final :
Throsne azuré, Irescrestienne Fiance,
Royalle, franche, entière, sans gastis,
Puis cinq cens ans n’a[s] eu roy portant lance
De tel vaillance ; il a, par sa puissance,
Acquis finance, honneur, terre et pastis.
François gentilz, parez1 chambres et lictz
De fleurs de lis et du rouge lion :
Vive le roy dans plus d’ung million !
Sans doute, ce qui rendait Charles VIII si sympathique à
Jean Molinet, c’était la croisade contre les Turcs qu’il entre¬
voyait comme conclusion logique à la descente en Italie.
Car la croisade contre les Turcs était, depuis près d'un demi-
siècle, un thème à déclamation cher aux Bourguignons. Au
temps de Molinet, on parla beaucoup des Turcs, surtout
après le siège de Rhodes 2. Enfin Jean Molinet pouvait bien
connaître un certain Jean de Tournai, bourgeois de la ville
de Valenciennes, qui, entre 1/187 et i488, accomplit un voyage
en Grèce et en Turquie qui le mena jusqu’à Jérusalem. On lui
lit une entrée triomphale à son retour. Ce fut un grand défilé
de gens dans sa maison, et aussi au cabaret. Il y eut fête et
dîner auquel assistèrent quarante-sept de ses bons amis. Or,
à la suite de la relation de son voyage, nous trouvons une
poésie acrostiche le célébrant et disant la joie que son retour
avait causée. Jean Molinet est l’auteur de ce « dictier » com¬
posé à la requête de Jean Godin, beau-frère de Jean de Tour-
nay, et qui fut lu dans la maison de ce dernier à l’issue du
dîner a :
1. Ms. de Tournai : tendez. — a. Chronique, t. II, p. a4S (mai 1480).
3. Le 8 mars i486. — - Bibl. de Valenciennes, ms. 4g3, fol. 3i3-3i5. La pièce est
publiée, avec quelques incorrections, par Hécart, Mémoires de la Société d'agriculture
de Valenciennes, t. III, iS3S, p. iio-ii4.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
4o3
Joieulx suis de vostre retour,
Et grand liesse au cœur en ay...
Et Jean Molinet écrivit ce que l'on a appelé une orientale1 2,
-c’est-à-dire sa Complainte de Grèce', vers ce temps-là 3.
C’est un discours de la Grèce à l’Espagne4 5 très chrétienne
et à la vaillante Angleterre '’. Et la Grèce, mère de philo¬
sophie et nourrice de toute science, demandait à chacun de
rembarrer les a faulx Turcs forcenez » ; elle faisait appel à la
puissance inlinie et à la richesse de Bourgogne, au cœur des
mignons de cour qui suivaient alors les pas d’armes, les
tournois, où ils perdaient follement leur jeunesse. Elle
nommait les ducs de Bourgogne « les lyons puissants », les
soutiens de toute la chrétienté. Elle priait Dieu d’envoyer à
son secours des légions d’anges, suivant le vieux jeu de mots
sur les angels et les anglais. Selon l’usage, l’auteur réclamait
l’indulgence des lecteurs pour un de ses ouvrages des plus
ennuyeux, en effet, et d’un bien mauvais goût. Molinet
l’avouait :
Lourd, saulvaige,
Sans paraige,
Ou riens n’est net,
Molu d’un gros molinet.
1. H. Guy, Op. cil., p. i65.
2. Faiclz et diclz, fol. 6 4ro- 6 Sr0 ; ms. James de Rothschild, fol. a5V0 : La complainte
de Grece a la chreslienté a la descente des Tarez ; ms. de Tournai io5, fol. 5 4V0 ; Bibl.
Nat., ms. fr. 1716, fol. q5; Bibl. Nat., ms. fr. 2200, fol. 91 : La complainte de Grece
lamentée et composée par maistre Jehan Molinet; Bibl. Nat., ms. fr. 12 490, fol. ior0 :
La complainte de Constantinople par Molinet. L’ouvrage a été imprimé sous ces deux
titres (Brunet, Manuel du libraire t. V, col. i8i3).
3. La date n’est pas difficile à déterminer. L’ouvrage est postérieur au second traité
d’Arras ( 1 482) ; au mariage des infants (1496). En i5or ( Chronique , t. V, p. i45-i46)
Molinet disait encore que les temps étaient proches. Cette année-là, Mgr de Ravestain
donna l’assaut aux Turcs à Mytilène (Ibid. , p. i83).
4. L’archiduc Philippe, roi de Castille, était fils de Maximilien.
5. Marguerite d’York avait épousé Charles le Téméraire.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
4o4
l’odieux molinet
C’est une grave question de savoir si Jean Molinet a eu
vraiment de l’esprit, ou si nous lui en prêtons. Car souvent
sa gravité est cocasse et souvent aussi sa cocasserie laborieuse.
Mais, qui a lu attentivement son' Art de rhétorique 1 demeure
persuadé que rien, chez lui, n’est abandonné au hasard.
Molinet est un virtuose du mauvais goût, du nouveau goût,
nous présentant l’outrance des défauts et des qualités des
artistes flamands2, mais aussi leur esprit. Rien n’est peut être
plus utile à étudier que certaines parties des œuvres de Jean
Molinet pour nous faire comprendre le mortel, l’invisible
péril qui entoure l’artiste, et qui est l'entraînement d'une
mode nouvelle, le goût, à tout prix, du nouveau3. Oui,
l’odieux .Molinet existe. Mais, à mon sens, il sévit surtout
dans les pièces allégoriques et morales et presque jamais
dans les pièces libres ou réalistes.
Il se manifeste dans le Chappellet des Daines (1479?) 4 où il
décrit, de façon convenue et assommante, le noble verger
(un paradis terrestre, des quatre vertus cardinales où des
Heurs innombrables dessinaient le nom de Marie5. L'odieux
Molinet existe dans un certain Siégé d' Amours & où il nous
montre la cour d’amour attaquée par Doux Regard, le bon
sagittaire, secouru par les loyaux amants. Sur un bon rythme
de guerre, les troupes d’amoureux champions donnent l’as-
1. E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 2i4-25j.
2. Je prends ce terme comme on l’a entendu jusqu'au dix-huitième siècle.
3. On le verra même abréger les Triomphes de Pétrarque et faire 1 humaniste tout
comme un autre (Ms. James de Rothschild, fol. i6r0 : Les VI triomphes en latin et en
franchois composés par maistre Jehan Molinet... Ms. de Tournai io5, fol, 243r0).
4. Faictz et dictz, fol. 27-29; ms. James de Rothschild, fol. 89. Le ms. de Tour¬
nai io5, fol. 2Ôovo, donne une curieuse image de cette couronne de fleurs.
5. Chronique, t. II, p. g3. Cet ouvrage a été composé pour sa protectrice, Marie
de Bourgogne, qui passa à Valenciennes, en i4Si, et mourut l’année suivante.
6. Faict: et dictz, fol. 7ovo-73ro; ms. James de Rothschild, fol. 102 ; ms. de Tour¬
nai io5, fol. 2 5™ : Le hault siégé d'amours . Une image représente le siège de la cour
dont les murs sont battus par une bombarde. C’est certainement une œuvre de jeu¬
nesse.
HISTOIRE POETIQUE DU XV' SIECLE. II
icpiofoguc
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moure . t'ont lafoit ce que fee arcs; / fee
bactvfee faucce i fee fiarnope bc famou
reufe arttffcrte foient bc pfue tenbre ttc^
peurc que ccufv 5c guerre que fon fo:ge
a mifaq. TC outcffoie quant if} font fu6'
L’auteur présente son Roman de la Rose moralisé
■Bibl. Nat., Vélins 1 1 01 »
JE \ \ MOLINET RHETORIQUEUR
4o5
saut, à la manière des soudards, chargés de l’attirail des
armes les plus récentes h Amour appelle à son aide les nobles
demoiselles et autres. Quelles pauvretés, d'où l’on peut cepen¬
dant détacher un portrait où nous croyons retrouver la dame
du poète, celle qui le servait alors d’un « franc baisier »,
D'ung très beau ris pour moy aiser,
la « plus mygnonne de France », et dont il jouissait.
Mais surtout quand Molinet évoque La Bataille des deux
nobles deesses -, rédige les assommantes ballades qui ne sont
qu'une suite de noms sonores de héros, des dieux de la Grèce
et de Rome, pièces dans lesquelles il devance les prouesses
parnassiennes, il faut fuir... A propos de sa dame, Molinet
osera dire que si les prés étaient des feuilles de parchemin
et l'eau courante du ruisseau de l’encre, il ne saurait venir à
ses fins, efc.3. On tremble de voir le miracle se réaliser. 11
se produit parfois, hélas ! chez Molinet.
A cet égard, il n’est guère d’entreprise plus sauvage dans
la littérature, mais il n’en est pas non plus de plus typique,
que la « moralisation » que Jean Molinet donna du Roman
de la Rose.
Elle n’a d’excuse que la vieillesse de l’auteur ; car c'est
en ioooiquele vieux Molinet mit en prose cette bible poétique
du moyen âge, qu’il allégorisa. moralement, chrétiennement,
le robuste et païen Roman de la Rose. Mais le plus admirable
n’est-ce pas le succès qui semble bien avoir accueilli la plus
téméraire et la plus sotte des entreprises5?
1. Ce poème a dû être composé dans la période des guerres, entre i474-i478.
2. Faictz et dictz, fol. 73vo; ms. James de Rothschild, fol. io8r0; ms. de Tournai
io5, fol. 261™.
3. Faicts et dictz , fol. 7iro. Ms. de Tournai, io5, fol. 87™ : Petit traictê faict par
ledit Molinet soubz obscure poetrie. — 4. L’an quinze cens tournay molin au vent.
5. On lit dans le Triomphe de Bonne Renommée de Jean Bouchet (Paris, i5i6,
fol. 7aT0) :
Se vous lisez les faiz de Molinet,
Vous trouverez qu'il eut son moulin nect
Quant le Romant de la Roze arroza
De sa science et la moralisa...
Il y a quelques manuscrits (Bibl. Nat., ms. fr. 10297). Mais l’ouvrage a été imprimé
jo6
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Ainsi le songe de l’amant, quand il s’approchait de la
rivière, était comparé au jeune enfant qui sort du ventre
maternel et que les eaux du baptême lavaient; la venue de
l’amant au verger devait être entendue l’homme épris de bon
zèle entrant au saint cloître de la religion ; le dieu d’ Amours
lirant ses ilèches devenait le Saint-Esprit qui distribue ses
grâces où bon lui semble ; la fontaine d’Amours était pour
la fontaine de Sapience ; l’histoire de Vulcanus, de Vénus
et de Mars, était comparée à celle de Notre-Seigneur, à lame
pécheresse et à l’ennemi d’enfer; les rapports de la femme
avec son ami, en l’absence du mari, devenaient l ame se
récréant avec son bon ange au déplaisir du corps! Enfin la
rose, triomphalement cueillie par l’amant, était le symbole de
la rose que Joseph d’Arirnathie reçut quand il descendit de la
croix le corps du Sauveur !
Naturellement, les choses n’étaient pas présentées avec
cette absurde rigueur.
Dans les cent sept chapitres où il résuma en prose les épi¬
sodes de l’œuvre de Guillaume de bonis, et surtout de celle
de Jean de Meung qu’on lui préférait alors, Jean Molinet fait
d’abord un résumé très court de l’épisode réel ; puis, sous le
titre de moralité, il en donne une parabole symbolique et
morale.
Cet ouvrage étrange, et même inconvenant à sa façon, a
tout de même une certaine raison ; ou du moins les raisons
dont s’abrite Molinet sont assez curieuses à connaître.
presque immédiatement, à Lyon, en i5o3, par Guillaume Balsarin, libraire (Bibl. Nat.,
Réserve Ye 167, avec l’invocation : Gloire soit a Dieu et prouffit es humains),
à Paris, par Antoine Vérard (Exemplaire de d’Urfé, Bibl. Nat., Rés. Vélins, 1 102 .
C'esl le romant de 'la rose moralisié cler et net translaté de rime en prose par voslre
humble Molinet; Vélins 1 101, aux armes de Pianello de La Vallette. Suivant M. Prinet,
que je remercie d’avoir bien voulu identifier ce blason, cet ecu aurait été ajouté
vers le dix-septième siècle. Une figure représente 1 auteur offrant son livre j et son
moulin emblématique tourne derrière lui. Mais ce joli g. rçon, aux beaux cheveux
blonds, n’a rien à voir avec le vieux Molinet. Nous donnons cette planche pour mon¬
trer le soin dont l’œuvre fut entourée.) — D’après le catalogue des imprimés du
Brilish Muséum, Vérard aurait encore donné deux éditions ; la veuve de Michel Lenoir,
une autre, en 1 52 1 .
JE AN" MOLINET RHETORIQUE U R
407
D’abord il fut adressé à un jeune prince 1 , couvert de gloire,
combattant sous le « triumphant estandart de Mars », qui se
disposait à marcher alors « ou province d'amoureuse pensée ».
Or, Molinet devait le mettre en garde, l’avertir qu'il y avait
là « du doulx et de l’amer ». Et Molinet de citer tous les
auteurs qui avaient dénoncé les dangers de l’amour : saint
Augustin, Rabanus, saint Denis, Ovide, Yalère, Tulle,
Sénèque, Virgile, Aeneas Sylvius. Or ce prince, qui désirait
devenir écolier de la Faculté d’ Amour, lui avait commandé de
réduire « le Romant de la Rose de rèthorique 2 en prose.
Laquelle chose, mise a execution, semblera déprimé face fort
estrange, de grant labeur et d’inutile fruict, considéré que le
dit romant a esté ourdy tant subtilement et tissu de si bonne
main ; et est l’ouvrage tant incorporé en la mémoire des
hommes que de le coucher en autre stille ne sera moindre
nouvelleté que de forgier un nouvel A. B. C 3 ».
On ne saurait donc reprocher absolument à Molinet une
œuvre envers laquelle il en usa si modestement : et le profit
même qu’on en pouvait retirer lui paraissait mince. Car, en
matière amoureuse, Nature surtout peut nous donner quelque
adresse ; et souvent « les disciples y sont maistres, les maistres
y sont aprentilz... Non seulement damoiseaulx, damoi-
selles, jouvenceaulx, jouvencelles, filles, garsettes et gars,
mais aussi vieillottes et vieillars se delictent, degoisent et
resjouyssent en recordant les devises de leurs plaisans amou¬
rettes. Puis donc que chascun congnoist l'industrie d'amours
et que le Romant de la Rose nous en demonstre si cler ensei¬
gnement que ce nous est commune patenostre, que pourra
prouffiter ce que j'en sçauray faire?»... Aussi le pauvre
Molinet demandait, contre les médisants et les langues ser-
1. Suivant J. -A. Buchon ( Collection des chroniques nationales françaises, t. XLIII,
p. 7), ce serait Philippe de Clèves? Mon sentiment est qu’il s’agit d’une commande
d’un des trois jeunes princes hôtes de Valenciennes.
2. Je rappelle que ce mot désignait toujours la poésie.
3. Abécédaire. — Dans le même esprit est Le donal baillé au roy Loys douziesme
de ce nom (Ms. de Tournai io5, fol. 342ro).
4o8
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVP SIECLE
pentines, affilées pour détruire ses ouvrages, le secours delà
llamboyante épée du jeune prince.
Molinet nous donnait une autre excuse encore. Depuis le
temps où avait été composé le Roman de la Rose, notre lan¬
gage était devenu « fort mignon et renouvellé ». A dire vrai,
à en juger d’après sa propre virtuosité, Molinet trouvait le
Roman de la Rose pauvrement rimé ; les mots lui en
paraissaient durs et hors d'usage. Enfin, sous la meule de son
moulin, il allait passer ce qui lui paraissait répréhensible
pour le rendre propre au bien, la « mondanité » afin d’en
extraire la divinité.
Ainsi le cynique Molinet moralisa 1 immoral Roman de la
Rose ; et il espérait que Notre-Seigneur prendrait en considé¬
ration son <( rude ouvrage » et qu’il verrait au ciel, avec son
prince, la rose immarcescible...
En réalité, c’est un livre d’images que le Romant de la
Rose moralisé, un nouvel abécédaire. Tel il nous apparaît
dans les beaux exemplaires sur vélin que tira Antoine Vérard.
Le <( noble » Roman de la Rose allait devenir un grand sou¬
venir. Il devenait un prétexte à illustrations, à dissertations
instructives; son charme original ne le parait plus. Et c’est
peut-être là le fait le plus important de toute l’histoire litté¬
raire de cette fin du quinzième siècle.
JEAN MOLINET EN PRIERE
Il est un autre aspect de Jean Molinet qu'il nous faut main¬
tenant connaître : c’est le chanoine en prière. Dans une pièce,
consacrée à 1’ « arche de Noé », il avait dit :
Prestre devost, quant bien je te contemple,
Tu es de Dieu le vaisseau et le temple É..
i. Faictz et dictz, fol. 18. Dans le ms. James de Rothschild, fol. 23, cette pièce a
pour rubrique : Didier a ung prebsire disant sa première messe; de même dans le ms.
de Tournai ioü, fol. 2oSro. Mais le nom du sire est demeuré eu blanc.
JEAN MOT. INET R IIETORIQUEUR
4oq
Si nous contemplons Jean Molinet faisant oraison, il nous
apparaît comme un de ces habiles ouvriers qui savent faire
par cœur les images des saints et des saintes, en ce temps-là,
dans les Flandres :
Trop plus hardy que Percheval1,
Vecy le glorieux sainct Jorge
Fort bien monté sur ung cheval,
Tout nouveau venu de la forge!
S’il est armé jusque a la gorge,
Je croy que point ne s’en repent :
Dieu luy a faict ouvrir son porge
Pour ce qu’il tua le serpent _
Servez sainct Jorge glorieux,
Amez Dieu sy comme il a faict,
Soyez fors et victorieux
Sur le serpent qui gens deffaict :
C’est l’ennemy, plain de mesfaict,
Quy le monde gaste et desvoye.
Se prions Dieu, sur tous parfais,
Que grâce et pardon nous envoyé!
Des secousses, comme Valenciennes en connut alors, les
alarmes de la guerre, la famine, la maladie, déterminèrent de
singuliers mouvements de piété, dans une ville naturelle¬
ment pieuse, pleine d’églises, de béguinages, de couvents et
d’hospices. Car, de temps à autre, on y dressait de gigan¬
tesques chandelles devant l'image de la Vierge ; des proces¬
sions se déroulaient où l’on portait, sur des brancards, les
fiertés des saintes reliques, gloire des pays du Nord2.
C’est un fait que Jean Molinet, au temps où la peste et la
guerre désolaient le monde, pria Madame sainte Anne:
Cedre eslevé, portant la fleur virgine 3,
r. Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol, 23 ro : Présent pour ung sainct Jorge.
2. Cf. abbé Cappliez, Les Madones de Valenciennes, p. i3o-i59. A la procession de
la ville, c’est-à-dire celle du Saint-Cordon, les chanoines de la Salle touchaient « ij
getiers de claret, ij rains et ij blans » (Compte communal de 1 4 8 4) .
3. Faictz et diclz, fol. 8-10; ms. James de Rothschild, fol. 20; ms. de Tournai io5,
fol. 1 8oT0.
HISTOIRE POÉTIQUE DU X^ e SIECLE
4lO
saint Gabriel1, saint Adrien2 et saint Hippolvte 3. Maisquand
il priait le roi de gloire et d'amour, c’était pour décrire son
blason mystique4:
L’escu d'argent au chief d’or luysant cler
A cincq plaves...
Et il écrivait une paraphrase du pater, qui paraît avoir eu
une certaine célébrité5, où tous les mots de l’oraison latine
trouvent un court développement. Or le pauvre homme que
fut toujours Jean Mol inet commentera fortement les mots :
panera nostrum quotidianum. Il évoque, à ce propos, l’œuvre
du Créateur, qui fait croître les épis : mais c’est pour nous
dire :
Tout vient de terre et prend cresture
Soit en secheresse ou moyture,
Et, en la fin, s’est la droicture,
Tout retourne en terre et pourrit.,.
11 n’est pas sans intérêt, quand Molinet parle de nos fautes,
débita nostra, de l’entendre dire :
Par faulx regard, langue friande,
Bouche trop gloute et trop truande,
Tant en parler comme en viande,
Nostre povre ame, vile et orde,
Le cours de raison se desborde...
Car sans doute Molinet fait retour sur lui-même. Voici
enfin sa glose in tentationem :
In tentationem labeure
Mon esperit a chascune heure,
En danger de cbeoiren telz las.
L’Ennemy quiert que je demeure
1. Faictz et dictz, fol. S, io, i avo. — Oraison a saint Gabriel donnant en acrostiche
le nom de Jehan de Wargni (Ms. de Tournai io5, fol. 2i3r0).
2. Ms. de Tournai io5,fol. 2ioro. — 3. Oraison de Sainct 1 polite ( Faictz et diclz>
fol. I 2V0).
4- C’est cette oraison par maniéré de ballade qui ouvre pieusement les Faitcz et dictz,
fol. iro.
5. Bibliothèque de Sainte-Geneviève, ms. 2734, fol. 3. (Livre de prières de la
famille Duprat, début du seizième siècle; ibid., ms. 2712, fol. io3.)
JEAN MOLINET RHETORIQUE UR
4i i
En cest estât, tant que je meure,
Pour m’avoir, en son vil demeure,
En ses ordz et très parfondtz latz
Ou, en lieu de chans, sont, helas !
Cris et clameurs pour tous soullas.
Helas! quel banquet et quel 0!
Souverain Dieu, ne permet pas
Que nous ayons de tel repas
Après nostre doubteux trespas ,
Sed libéra nos a-malo Amen.
Et Jean Molinet prie encore quand il compose (comme tous
les hommes de ce temps, sans même qu’ils y prissent garde),
quand il écrit la » Passion de Monsieur saint Quentin »
(24h5 vers)2, où il se montre l’imitateur de Greban3 dont
il exagère encore la préciosité. Ces mystères ne passaient
guère pour des œuvres originales. Leurs rajeunissements
étaient fréquents ; et si l’œuvre de Molinet a pu être repré¬
sentée à Saint-Quentin, en i5oi, le i4 novembre, lors de
l’entrée de Philippe, archiduc d’Autriche, il n’en est pas
moins vrai qu’il y avait déjà un « jeu de saint Quentin » que
l’on voit représenté, en 1 4 L> i , à Abbeville.
11 est plus intéressant de rappeler, à ce propos, que Jean
Molinetétait chanoine de la Salle-le-Comte où l’on conservait
un chef de saint Quentin très vénéré; qu’il y avait là un
pèlerinage fréquenté par ceux qui souffraient de l’enflure des
jambes ; qu’une procession du chef de saint Quentin aura
lieu, par la suite, dans Valenciennes4. Comme les anciens
1. Texte du manuscrit delà Bibliothèque Sainte-Geneviève n° 2734, fol. 3-iov0.
Une « devote explication », sur le Pater se rencontre aussi dans le ms. n° 333 d’Amiens.
2. Le Mistere de saint Quentin suivi des invencions du corps de saint Quentin par
Eusebe et Eloi, éd. critique par II. Châtelain. Saint-Quentin, 1909, in-4. M. E. Lan¬
glois a démontré que Molinet était l’auteur du mystère qui est anonyme ( Romania ,
t. XXII, p. 522). La belle ballade « adreschunt a saint Maurice » lui plaisait particu¬
lièrement, car elle figure, comme exemple, dans son Art de rhétorique (E. Langlois»
Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 232-24i ; l’œuvre est donc antérieure à i493).
Cf. ms. James de Rothschild, fol. iiv0; ms. de Tournai io5, fol. 245v0.
3. C’est ce qui prouve absolument le rôle de la mère de saint Quentin qui est la
réplique du rôle de Notre Dame. — 4. Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique de la
ville et comté de Valentienne, éd. Dinaux, p. 48-49. C’est là un argumenta ajouter
à ceux présentés parM. E. Langlois et résumés par H. Châtelain.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE
412
trouvères avaient rencontré parfois non loin des châsses
vénérées le sujet de leurs compositions épiques, près du chef
de saint Quentin, sans doute à l'occasion du pèlerinage, Jean
Molinet conçut son mystère. Et nous devons reconnaître qu'il
a dressé une grande image sainte en rimant la Passion de
Monsieur saint Quentin, évoqué la splendeur de Rome, celle
de la cour de Dioclétien, les origines chrétiennes des nobles
cités de Noyon, d'Amiens, de Saint-Quentin; drame farci éga¬
lement de calembredaines, de pitreries de fous, de miracles,
de scènes infernales, de supplices, où les bourreaux font
revivre la soldatesque de ce temps, dans son langage et dans
son costume, au milieu des sonneries de trompettes et de
clairons. Molinet pouvait en être fier.
Il s'intéressait d’une façon particulière aux représentations
théâtrales qui étaient des cérémonies rares et d'un rare éclat.
C’est un fait qu'il se rendit à Mons, en iüoi, lors de la solen¬
nelle représentation du Mystère de la Passion ; qu’il admira
sans doute la mise en scène dont nous avons conservé le
compte, qu'il put souper avec le roi Hérode, et d’autres, à
1 auberge du Cerf1. Il y a même lieu de croire que Jean
Molinet dut à la suite de cette représentation, remanier la
« Passion dite de Valenciennes », car il en est certainement
l’auteur2 3. Et le 6 avril i5io, les confrères de Saint-Quentin
furent autorisés à jouer pendant huit jours, sur le marché
de Mons, la Passion de saint Quentin Enfin, dans Les regres
des peres et meres pour la mort de leur pi z incongneu en leur
1. G. Cohen, Mélanges Lanson, 1922, p. 63-76; Revue des Deux Mondes, 10 mai
1928, p. 420.
2. M. Noël Dupire en a fait à mon sens une démonstration probante à laquelle on
pourrait joindre encore d’autres arguments qui font preuve, des vers communs, des
plaisanteries qui n’appartiennent qu’à Molinet. (Le Mystère de la Passion de Valen¬
ciennes dans la Romania, 1923, p. 070-584). Le ms. 56o de Valenciennes date de
la première partie du seizième siècle. Il est intéressant de noter que la 20e et der¬
nière journée est consacrée au triomphe de Marie et à son assomplion qui forme
une apothéose d’un caractère bien local. Ce livre a appartenu à Bauduin de Ver-
melles, marchand demeurant à Douai, un amateur de bon vin.
3. G. Cohen, Notes sur le Mystère de saint Quentin dans la Romania, 1910, p. 92-93.
Molinet venait de mourir.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR 4 1 3
hostel, Molinet résumera, sur le ton et le rythme d’une com¬
plainte populaire, la légende de saint Alexis1 *.
Et nous trouvons encore dans les compositions de Jean
Molinet les traces d’un culte nouveau, celui des âmes du
Purgatoire. Car le chanoine de Valenciennes, dans son
Advocat des âmes du purgatoire', nous a laissé comme le
texte d'une de ces inscriptions pour tableaux funèbres3, résu¬
mant les enseignements de la Danse Macabre, par où le clergé
du temps atteignait l’imagination et aussi la bourse des
croyants épouvantés :
Arrestez vous, qui devant nous passez,
Et compassez la pitoyable hystoire
Des corps humains du siecle trespassez.
Noz indignes esperitz, hutinez,
Sont condampnez au feu de purgatoire...
Il n’est mesfaiz demourans impugnis4.
Vous, gaudisseurs, avez habitz divers,
Blancz, bruns, bleuz, verds, chaînes et grans trésors ;
Et nous, avons tous les os decouvers,
Ventres ouvers, piedz et mains a revers,
Rongez de vers fort puans et très ors.
Se n’avons fors laidure et desconfors.
Nous fusmes fors et beaulx, comme vous estes :
Les blancs chapeaulx couvrent bien5 noires testes !
Vous reposez en lict de parement :
Nous, en tourment, bruslez et rotilliez... 6
Dames de court, mirez vous bien ! Mirez
Et admirez nostre terrible face.
Sont voz cheveulx bien pignez, bien parez?
En fin aurez membres deffigurez,
Fort mal curez, quelque honneur qu’on vous face.
La mort embrasse, et gorriere et gorrace,
i. Ms. de Tournai io5, fol. 25gvo.
а. Faiclz et diclz, fol. 1 7 r0 ; pièce incomplète dans le manuscrit James de Roth¬
schild, fol. 6.
3. Le ms. de Tournai io5, fol. 65v0 donne cette intéressante rubrique : Com¬
plainte des trespassés pour mectre en ung cimetiere.
4. Ms. de Tournai io5 : qui demeure impugny.
5. Les noires ( Ibid .).
б. Traveillés (/fud.)
4 1 4 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Et trote et trace 1 en hault et bas estage :
Service a court n’est pas vray héritage...
Devant voz huyz povres gens ayans faim,
Couchans sur fain, quierent pain et lardons2.
Nous ne povons, ne meshuy ne demain,
Tendre la main a frere n’a germain,
Pour l’inhumain brasier ou nous ardons.
Nous attendons grâce, mercy et pardons3,
Et par voz dons estre en vray repos mys :
Au grand besoing voit on ses grans 4 amys !...
C’est vrai que les défunts du Purgatoire réclamaient aux
passants, sur les biens qu’ils leur avaient laissés, des messes,
des oraisons, les sept Psaumes et les Vigiles des morts. Dans
ces accents de Jean Molinet, il y a comme un souvenir des
vers de Villon.
Toute une littérature funèbre se développa alors sur ce
thème macabre5. Mais il se peut aussi qu’un événement con¬
temporain, qui a frappé Molinet, ait inspiré cette pièce6.
Car au temps où Maximilien conquérait la Hongrie, Moli¬
net, son indiciaire, était préoccupé par l’histoire d’un jeune
lils de vingt-deux ans, Lucquet, habitant d’un village voisin
de Valenciennes, garçon fort paisible à qui sa mère, enterrée
au cimetière de Saint-Wast de Valenciennes depuis plusieurs
années, apparut. Lucquet rapporta son histoire au clerc de
l’église. Car sa mère lui avait fait signe qu elle voulait lui
parler; elle lui avait dit l'horrible et intolérable tourment
des peines du purgatoire qu elle endurait depuis sept ans,
qu elle était seulement tirée de cet « angoisseux travail »
par les prières, les jeûnes et les aumônes de personnes
1. Et quiert et trache (Ibid.).
2. Couchent sus fain quérans pain et lardons (Ibid.).
3. Mercy grâce et pardons (Ibid.). — 4. Bons (Ibid.).
5. Les loys des trespassez (impression de Bréhan-Loudéac. Bibl. Nat., Rés. Yen54);
Bibl. Nat., ms. fr. 1727, fol. 189 : Bonnes gens qui en ce mouslier... E. Droz a donné
d’utiles indications sur ces thèmes : Jean Castel, chroniqueur de France, 192T, p.i5-i8.
(Extr. du Bulletin philologique et historique.)
6. Chronique, t. IV, ad. a. 1490, p. 122-127.
JEAN MOLINET RHÉTORIQUEUR
4i5
dévotes. Elle priait un cousin d'aller mettre des chandelles
devant Notre-Dame de liai. Et la mère de Lucquet lui nomma
encore diverses personnes pieuses de Valenciennes, que son
111s connaissait bien, leur demandant de faire célébrer des
messes pour le repos de son âme. Mais on se moqua du fils
crédule. Or, comme il rentrait à son village, travaillé par la
tentation, il s’en fut loger chez une « simple femelette » au
faubourg de Braine. A minuit, sa mère vint le réveiller,
tirant sa couverture, le pinçant si rudement au bras qu’il en
portait des cicatrices, douloureuses, noires comme l’encre. Et
comme son fils sortait de la chapelle de liai, sa mère le tirait
encore si rudement par sa robe qu’il tombait sur les marches :
car il avait oublié d’allumer une chandelle devant l’image de
la très sacrée Vierge. Or sa mère avait été condamnée à faire
quarante ans de Purgatoire. Mais plus tard, accompagnée de
quatre petits personnages, blanc vêtus comme neige, fort
riants, elle avait pris congé de son fils, lui annonçant qu’elle
s’en allait en la compagnie de Notre-Seigneur ; et elle lui
recommandait de ne jamais se trouver aux danses et aux
jeux, causes de ses tourments. Or le fils déclarait que sa mère
lui apparaissait tantôt comme une dame blanche, tantôt sous
la forme d’un petit enfant.
Molinet pensait que cette apparition était frivole. Pour le
convaincre, damp Jean de Fontaine, notable religieux de
Saint-Benoît, trésorier de Notre-Dame-la-Grande de Valen¬
ciennes, le conduisit à Airain. Il s’interrompit donc d’écrire
ses Chroniques, planta là Maximilien, très victorieux roi des
Bomains, qui conquérait la Hongrie. Et Molinet vit, à Airain,
le jeune fils qui portail les « enseignes », ainsi qu’elles sont
décrites ; le curé et d’autres personnages de foi lui confir¬
mèrent le fait comme véritable.
Il faut le dire : la crédulité de maître Jean Molinet n’était
pas petite. Et sans rire, longuement, il a conté l’histoire des
religieuses de saint Augustin de la ville de Ouesnoy-le-Comte1,
i. Aujourd’hui Le Quesnoy, à 18 kilomètres de Valenciennes.
4 1 6
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\ e SIECLE
tourmentées par les diables, Tahu, Gorgias, Pantoufle,.
Gourteaux et Momifie, tout à fait pareils à ceux des jeux de
ce temps, maîtres de cette maison depuis qu’une religieuse
s’était enamourée d’un bon pater1 2. Jean Molinet accepta
l’histoire du fils Lucquet qu'il avait du moins cherché
à vérifier; et, sans doute à cette occasion, il écrivit son
Advocat des cimes.
Jean Molinet tirera aussi une morale de la Danse macabre
qui prit alors, grâce aux belles illustrations de Guyot Mar¬
chand, tout son développement. Car l’image de la mort ré¬
gnait partout en souveraine. C’est Molinet qui nous a rap¬
porté' que, lors de l’entrée à Genève de Madame Marguerite
d’Autriche parmi les tableaux vivants, les tapisseries, les
étendards, la dernière histoire que l'on voyait était celle de
la mort : « ou il y avoit: Omnia mori debent ; omnia morte
cadant ; et de rechef : Vanitas vanitatum et omnia vanitas ».
Et peut-être, en ces jours, Jean Molinet adressait-il aux
grands de ce monde ce rude discours3 ;
Princes puissans qui du monde univers,
Dur et divers, querez la seigneurie,
Notez que c’est du monde par mes vers :
Ce sont gros vers, puans, rouges et verdz,
Poindans, pervers, ou la mort s’est nourrie ;
C’est tromperie, orgueil, pomme pourrie,
Voye perie et faulx trésor :
Tout ce qui reluyst n’est pas or !...
Le monde est vieilz, tout plain de maladie,
Et se lourdie qui monte dans l’escache.
Il danse en l’air, il nage sur vessie,
Il se soussie, il joue a la toupie,
Il prent la pie, il fait la borgne agache.
On le menache, il s’enfuit ; on le cache,
Il court, il trache sans ester :
Besoing fait la vieille troster...
1. Chronique, t. IV, p. 147.
2. Ibid., t. V, i63 ad. a., i5oi.
3. Bibl. Nat., ms. fr. 24 3i5 : Ensuit ung petit traiclé fait par Molinet; Les aages
du monde dans les Faict: et dictz , fol. 24'r°-27 ) ms. James de Rothschild, fol. i58.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
Finablement, le monde est sur espine
Poingnant que pigne ou [que] arche ou que fer.
Jadiz fina par eaue et par bruyne ;
Mais ja ruyne aproche : on en veoit signe.
Chascun se signe, il finera par feu !
Sathan cornu soufîe, dru et menu ;
Le monde nu veult fouldroier.
Qui doit pendre ne peult noyer.
Et .lean Molinet se demandait: que ferons-nous, nous qui
sommes le résidu de ce monde :
Triste, esperdu, sur glace d'une nuyct ?
Servons sans ruyt Dieu, qui tous biens produit...
Et sy vault mieulx tart que jamais...
On ne sera pas étonné que la Vierge tienne une grande
place dans les pieuses compositions de .Jean Molinet. Elle
régnait sur Valenciennes, à Notre-Dame-la-Grande, l'antique
église que l’on nommait aussi du Saint-Cordon. Car la
Vierge était apparue jadis à l’ermite, dans la clarté, entou¬
rée d'anges, à minuit, tandis que la ville était ravagée par
la contagion *. L’un de ses anges était descendu sur l’église,
un cordon rouge à la main, et il avait fait le tour extérieur
de l'enceinte de la ville, laissant à Notre-Dame, à son retour,
le cordon comme témoin. Et, chaque année, la fierte, les
métiers, les enfants des écoles, ies corps saints, les paroisses,
les couvents, ions les gens de la ville et le magistrat suivaient
l'antique circuit2. Depuis qu'il y eut des poètes à Valen¬
ciennes, ils célébraient la Vierge dans le concours du Puy,
briguant la couronne ou le chapeau d’argent3. Comme eux,
1. « En l’an mil et huit, en septembre...» H. d’Outreman , Histoire de Valentiennes ,
p. 43 i. — Sur ce culte delà Vierge, cf. abbé Cappliez, Les madones de Valenciennes ,
Valenciennes, 1891, in-8. — Sur les « Cinq testes Noslre Dame », Molinet a com¬
posé un ditier avec des rimes en rébus (Ms. de Tournai io5, fol. i4Sro). L'oraison
sur Marie : Marie mere miraculeuse... ( Ibid ., fol. 179'0).
2. S. Leboucq, Op. cit., p. 1.
3. Dinaux, Serventois et sottes chansons couronnées à l alenciennes tirés des manus¬
crits de la Bibliothèque du Boy. Valenciennes, 1 8 3 3 ; Jean Lemaire, Œuvres, t. IV,
p. 3a3.
II. — 27
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
4i8
Molinet célébrera Notre Dame1 : mais, en sa « rude science »,
il rappellera l’excellence de sa race, exaltera son « parentage»
et sa généalogie (il en a tellement l’habitude) :
De roys, de duez et de sainctz patriarches
Es descendue, et par mere et par pere.
Mais la noblesse, excellente, ou tu marches
Excédé roys triumphans en leurs arches
Et puissans ducz en proesse prospéré...
De même, la science infuse de la Vierge éclipsait celle
des philosophes ! Dans une autre oraison, « commençant
par chansons et finissant par chansons », Jean Molinet disait
à Notre Dame ceci, qui est plus fort :
Vecv l’amant qui vient pour vous servir.
Il demandait à cette gracieuse pucelle de lui prêter des
oreilles favorables :
Navré suis mieulx que d’une picque
Par le regard de voz beaulx yeulx.
Il osait dire qu’il avait la face pâle à force de l’aimer 2 :
D’une autre aymer que vous, doulce Marie,
En vérité mon cœur s’abbaisseroit :
Pourtant a vous je me donne et marie...
Et Jean Molinet la disait belle de corps, aux beaux yeux; il
la nommait la « plaisant brunette » où Jésus avait pris chair
humaine... Il est vrai que Jean Molinet était vieux et débile
quand il composa son oraison3. Mais enfin le tableau, le
portrait qu il nous trace de la Vierge, ne doit pas plus nous
1. Faiclz et clictz, fol. avo, 3, 7, 19, 22; Bibl. ual., ms. fr. 19165, fol. a8-3i.
Ms. de Tournai io5, fol. 2i4V0 (sur les rimes Damas), 2i5ro, 23ovo, a86vo, 3 1 7ro ;
ms. James de Rothschild, fol. 6 et 8 ; Bibl. Sainte-Geneviève, n° 2734, fol. nro:
Cy après ensuit une oraison haulte et elegante composée par maistre Jehan Moulinet sur
chascun mot par ordre contenu en la salutation angelicque.. . Ave angelicaue salut...
2. On pense tout de même aux vers de Verlaine.
3. Ce n’est qu’un exercice de virtuosité dont nous rend compte la rubrique du
ms. de Tournai io5, fol. 23oV0 : Didier quise peult adresch'er soit a la Vierge Marie ou
pour ung amant a sa dame.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR 4 Q)
surprendre que les images des vierges contemporaines
que peignirent Fouquet, Van Eyck ou Memlinc (on pense à
la dame de Beauté, Agnès Sorel,sous les traits de la Vierge).
JeanMolinet peint la Vierge telle la jolie iille des Flandres,
la belle jeune femme aux longues tresses, au front bombé, à
l'épaisse toison dorée, au manteau royal de brocard, trônant
sous un dais de damas, comme la dessina Thierry Bouts. Car
.lean Molinet implorait son secours contre Satan, prêt à le
dévorer; et il avait soin de le dire :
Aultre ne quiers que vous pour mon secours,
Vrays amoureux, ne vous vueille desplaire,
Si congé prens de mes belles amours...
Car il s’attendait bien à la revoir, après lui avoir dit, tant
de fois, adieu 1 !
Or, se sentant le « corps maladif, vermoulu »,
Laid et velu, impotent devenu,
.la tout chenu en vice se délité,
Jean Molinet se tournait aussi vers ce glaive de victoire,
saint Hippolyte2. Il disaitson glorieux martyre; ilse nommai!
son filleul, son serf et son paroissien. Plus que dans les
prières des chanoines et des doyens, pour parvenir aux saintes
cours, il avait confiance en ce sûr patron :
Tirez moy devant le throsne
Du ltoy qui les roys patronne,
Qui bons messonneurs messonne,
Qui malades rend tous sains,
Qui les baslonneurs bastonne,
Qui les guerdonneurs guerdonne,
Et qui aux donneurs redonne,
Dieu le sçayt et tous les sainctz !
1. Faictz et diclz, fol. qvo. — 11 ne faut pas oublier non plus que les églises étaient
alors pleines de chansons et de refrains profanes qu’on adaptait.
2. Faictz et diclz , fol. nï0. Ms. de Tournai io5, fol. 2 7 7rv : Oraison de saint
Ipollte jaicle a la requeste de Me Ypolite de Berlold en laquelle est comprins son mol
vous seulement et celuy de sa femme Dieu le scel. — L’écartèlement de saint Hippolyte
a été peint par Thierry Bouts à Saint-Sauveur de Bruges.
4 20 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Car le Paradis apparaît à Jean Molinet comme la chambre
de son souverain. Saint Hippolyte y sera son introducteur.
Mais surtout, on l'a vu, dans une oraison que l’on tenait
pour «hauJte et élégante », Molinet commentait chaque mot
de la salutation angélique1, demandant à Marie la joie durable
du Paradis.
C'est vrai qu'aux jours de sa vieillesse2, contemplant la
sainte dame, la Vierge, Jean Molinet avait le remords de sa
vie « orde, lente ». Presque dans les mêmes termes que
Miehault Taillevent, il regrettait son «beau temps despendu » :
Sans Jleur, sans fruict, ne sans avoir attente
\u temps futur, n’a la saison présente.
Jean Molinet pensait aux voluptés anciennes :
La chair m’esmeult aux delictz de la terre.
C est sur la Vierge, comme il convient, qu il comptait pour
I e délivrer des serres de Sa lan et pour le met t re sur le chem in
de la gloire éternelle3.
Comme il la priait, à genoux4 5 :
Pour ce qu’en suis déshérité,
Vers Dieu, dont povre me reclame,
Pour m’oster de ma povreté,
Ayez pitié de ma povre âme !
Alors Jean Molinet donnait à la \ ierge les noms des gemmes
et des fleurs. >,
Il nous faut ouvrir un livre bien précieux pour comprendre
cette artificielle et brillante poésie des serventois3 : c’est le
1. Bibl. de Sainte-Geneviève, 2734, fol. 12; ms. James de Rothschild, fol. 17;
Faiclz et dictz, fol. 22.
2. Faictz et diciz, fol. 19 « très devole louenge a la Vierge Marie ». — A la Salle-
le-Comte il y avait 1111 autel privilégié à N'otre-Dame-de-Chièvres, ou des Étoiles, la
madone des comtes de Flandre.
3. Vers i497, on s’entretint à Valenciennes de la condamnation de Jean Véry,
Jacobin, à propos de la Vierge immaculée ( Chronique , t. V, p. 81).
4. Oraison a la Vierge Marie.
5. Bibl. Nat., n. acq. fr. 4o6i.
JEAN MOL I NET RHETORIQUEUR
42 1
recueil que forma le poète Jean Lemaire, parent de Molinet,
et que transcrivit, en i4q8, maître Régnault1.
Livre charmant, de format petit et carré, comme un livre
de poche, enclos dans sa reliure primitive de cuir ciselé aux
fleurs de lis, avec ses coins et ses fermoirs de cuivre. Un livre
de poésies qui est aussi un livre de prières, régulièrement
écrit comme un missel, où les vers sont terminés par des
bâtons bleus ou rouges entourés de banderolles dorées. Livre
païen et chrétien tout ensemble. Y ulla sors longa est : ainsi
l'affirme l’épigraphe... Et l’on y voit les armes parlantes de
Jean Lemaire, ses trois pensées d'azur sur fond doré, avec la
devise, si digne de ce bel écrivain : Penser , penser, penser ,
dire. Ce livre, à la gloire de Marie, débute par les vers latins
d’Ovide sur les poètes :
Quid petit ur sacris nisi tantum fama poetis...
des vers de Virgile suivent sur les saisons, sur la rose ;
Ver erat et blando mordentia frigora morsu...
Et Lemaire le disait après eux " :
Nostre eaige est brieï, ainsi comme des fleurs.
Dont les couleurs reluisent peu d’espasse.
Le temps est court, et tout remply de pleurs,
Et de douleurs, qui tout voit et compassé...
Laissons jardins, roses, flourons et lis...
Oui, au clos de notre cœur, plantons les trois pensées : la
pensée qui va vers Dieu, celles que nous devons à nous-mêmes
et à autrui. Et on lisait encore, dans ce recueil, des vers latins
de Battista de Mantoue, extraits de sa Parthénice3, et le
i • Ce petit livret sommaire
De la main maistre Régnault
Appartient a Jehan Le Maire,
Né du pays de Haynault.
De riches motz et grant sens
Chascun voit qu’il n’est pas vuid :
Escript l’an mil qnatre cens
Quatre vingtz et dix huit.
a. Bibl. nat., n. acq. fr. 4o6i, fol. 6T0. — 3. Fol. io.
\‘?.9 HISTOIRE POÉTIQI E 1)1 \\e SIECLE
voluptueux Cantique des cantiques. Puis venaient les « nobles
dictiers composez a honneur de la \ ierge Marie par feu mes-
sire George Chastellain, orateur du duc Phelippes de Bour¬
gogne en son temps, démoulant en la bonne ville de Yallen-
ciennes1 ». Bouquets de fleurs artificielles, fardées, où tant
de lis, de roses, d’essences parfumées, lavande et cyprès,
finissent par donner mal au cœur.
Là était transcrit 2 le « serventois fait par maistre Jehan
Molinet, orateur de l’archiduc, résident en la dite ville de
Yallenciennes ». Mais la pièce solennelle est quelque peu
comique dans sa sévérité3 :
Quant Terpendres sa harpe prépara
De sept cordons, selon les sept plannettes,
A Jupiter Y pâté compara,
Sol a Mesé, et fit par ses sonnettes
Paripaté ressembler Saturnus...
Cette harpe formée par Dieu 4, qui sonne harmonieusement
au temple et surpasse par ses accords les accents de Pan, de
Pythagoras, etc. , Jean Molinet la comparait à la Yierge Marie:
Prince du Puv, qui chantez d’aventure,
Donnez accort, plain chant et fioriture,
A humble fleur des vierges esparnie :
Et vous arez, en la gloire future,
Harpe rendant souveraine armonie !
Et c'était là un typique serventois, comme Froissart en
avait écrit, qui évoque tout à coup pour nous la littérature
bourgeoise des villes, les chambres de rhétorique où les cou¬
ronnes d'or et d’argent sont données aux meilleurs poètes,
suivant la coutume de Hainaut et de Picardie.
i. Bibl. nat., n. acq. fr. 4061, iol. 2gr0. — 2. Ibid., fol. 55.
3. Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, 323 ; E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rhé¬
torique, p. 243-244. — M. E. Langlois pense que la pièce a pu être présentée au
Puy d’Amiens en 1470? Cette pièce est également dans le ms. de Tournai io5, fol.
247™ : Balade appelée chant roial. Un autre Serventois, fol. 24gr0.
4. Dans une autre poésie religieuse, cette harpe symbolise la Trinité (Ms. de
Tournai io5, fol. 3g5 : Sensuit ung petit traictié delà harpe comparée a la Trinité..-
Fors que Orphens le prudent cithariste, . .1
JEAN MOL, T NET HH ÉTOBIQUEUR
Quant à la pièce de Lemaire, elle est plus compliquée
encore1 ; et ses premiers vers sont formés des premières syl¬
labes du Salve Regina qui se lisent en diagonale, en créneaux.
Folles subtilités, laborieux enfantillages des rhétoriqueurs du
Nord !
Mais que dire du Didier de V arondelle qu’inventa Jean
Mol inet 2 ?
On pense tout d'abord au génie du mécanicien des mots
qui va lutter de virtuosité avec le petit oiseau rapide pour le
dessiner, comme un trait, dans l’air. C'est bien un peu cela :
Euvre divin, doulce espece angelicque.
Vif exemplaire a substance mortelle,
Rayant objet a l'oibie veul organicque.
Noble oiselet, o très saincte arondelle,
Tant gente es(t) tu, de corps, de becq et d’elle.
Qu’a bien conter la digne corpulence
Fallent mes sens, qui rient n’ont d’excellence !
Et tant d’autres orateurs, pleins de philosophie, avaient si
bien apprécié sa vertu que lui, simplet, ne saurait la
glorifier :
Tu n’as plume qui ne vaille une ville,
Toutte d’azur et d’or une cité,
Car tu n’es(t) rien que préciosité...
Tu vis en l’air dont tu portes le nom...
Tu passes tout, nul aultre ne te passe.
Mais, comme dans un crochet du rapide oiseau, Molinet le
déclarait brusquement : cette hirondelle, c’est la Vierge :
... L’emperiere de grâce,
Que des haulx cieulx sur terre est la voilée
De qui notre ame est du tout estollée !
Jean Molinet le proclamait alors: il est béni celui-là qui te
pare de beaux dits :
L’œil qui te voit, le cœur qui a toy pense.
1. Bibl. nat., ms. fr. n. acq., 4o6i, fol. 58; Œuvres, t. IV, p. 3-j6-33o.
2. Ms. James de Rothschild, fol. i4. — Le chanoine Garet l’a copié le 3 octobre
i5a6. Nous respectons son orthographe. — Ms.de Tournai io5, fol. 33vo : Ad laudem
irundinis.
histoire poétique m x\e siècle
Sans doule le vieux Jean Molinet pensait à la Vierge qui
régnait à Notre-Dame la Grande etapparul à l’ermite sur la
cité, celle-là que les savants rimeurs célébraient au Puy,
quand les hirondelles passaient au ciel de Valenciennes.
LE V I EUX MOLINET MEURT EN 1607
Ainsi vieillissait Jean Molinet, auprès du jeune Jean
Lemaire, qui avait chanté près de lui, à la chapelle, « bene-
dicamus » ; le lier jeune homme, né à Valenciennes1, celui-là
qu'on nommera de Belges, le bon latiniste, l’italianisant, le
chrétien et le voluptueux, celui qui va, en France, renouveler
la poésie et l’histoire, qui donnera une vie nouvelle à la
légende troyenne2. Et c’est le docte Henri de Berghes, évêque
de Cambrai, chancelier de la Toison d’or, qui lui a imposé la
simple tonsure3; Henri de Berghes dont Jean Molinet a fait
un éloge si ému que nous pouvons penser qu'il était de ses
protecteurs4. Or, sous son glorieux parent, Jean Lemaire
avait « bien appris5 » ; il était devenu clercde financesde Pierre
de Bourbon, le précepteur des enfants de Saint-Julien,
courant le monde en attendant de succéder à Jean Molinet
comme indiciaire.
Et Jean Molinet a sans doute, non loin de lui, ses tils qui
ont de qui tenir : Augustin, qui sera chanoine de Coudé et
achèvera sa chronique, la mettra au net sur le comman¬
dement de l’empereur Maximilien6, et Philippe.
Quant à Jean Molinet, il continuait à tenir sa chronique
1. Ce point a été établi par M. Spaak ( Revue du seizième siècle, 1921, p. 218). Il a
signé ainsi un de ses premiers ouvrages (Œuvres, t. IV, p. 326).
2. Voir les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye (t. I et II des Œuvres).
3. Dinaux, Archives du Nord, 3e série, III; Paul Spaak, Jean Lemaire de Belges,
sa vie et son œuvre, dans la Revue du seizième siècle, 1921 -1922.
4. Chronique, t. V, p. 199-200 (-j- iôoa). Famille puissante auprès de l’archiduc.
On peut citer Michel de Berghes, négociateur avec l’Angleterre en i48o (Arch. du
Nord, B. 342); Jean de Berghes, conseiller et chambellan (ibid., B. 2118). L’abbé
de Saint-Berlin et messire Cornille ( Chronique , t. V, p. 199).
5. Épître de Crétin (Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 188).
6. Bibl. Nat., ms.fr. 56i8. — Balthasar, qui mourut historiographe de Charles
Quint et greffier de la Toison d’or, n’est pas son fils, comme on l’a dit.
JEAN YIOI.I NET R Fl ETOR1 0 UEUR
au courant pur le récit de fêtes solennelles, l’entrée de Mon¬
seigneur d’Arras, Nicolas de Ruter, jadis audiencier1 *, en son
évêché-, évoquant les fastesde la Flandre, vivante et brillante,
l'infecte et somptueuse Espagne, décrivant tant de fêtes de
la Toison d'or, de tapisseries et de tapis d’or déployés, énu¬
mérant combien de naissances, de mariages et de deuils prin¬
ciers 3.
Il rapportait, en 1006, le lamentable trépas du roi Philippe
de Castille, archiduc d’Autriche, dans Burgos, où il prit froid
à la suite d’une partie de paume à la chartreuse de Mira-
llores. 11 disait son corps exposé dans la salle du Palais, vêtu
de ses riches vêtements royaux; et l’archiduc semblait plutôt
dormir, avec ses cheveux bien peignés et son bonnet sur la
tête, l’épée au côté et le sceptre de l'autre. Or, chacun entrait
comme il voulait pour le voir, escorté d’appariteurs portant
de grands flambeaux de cire ardente. Et les grands d'Es¬
pagne et d’autres des Flandres le portaient jusqu’au monas¬
tère des Chartreux où il était mis dans la sépulture du roi
Jean, « laquelle est de albastre fort somptueuse et bien
entaillée ». Puis, on l’en retirait, car la reine, sa femme,
entendait le mener partout où elle allait. Et l’amiral appor¬
tait à Bruges son cœur qui était déposé près de Madame
Marie, sa mère... Ces scènes de sombre splendeur et de deuil
agitaient notre vieux Molinet. Il disait alors la lampe d’hon¬
neur éteinte au ciel occidental. Il interprétait le nom de
i. Il reçut l’archiduc à Louvain en 1 4 9 4 ( Chronique , t. V, p. ii).
Chronique , t. V, p. 201, ad, a i5o2. — J. Molinet a composé une pièce envers
à ce sujet : Traictié a la louenge de l'entrée et du nom de Monseigneur maistre Nicolas
de Ruttre, eves que d'Arras (Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol. i8V0). — Un peu après
i5oo,il écrit les Lamentables regrez pour le trespas de très illustre seigneur Monseigneui
Albert, duc de Zasson (Ms. de Tournai 100, fol. a66ro).
3. « Monseigneur l’archiduc et Madame se tenoient le plus a Toledo, ville fort
infecte et dangereuse, pour sens délicatifs, a cause des rues fort eslroictes et non
pavées ; et ce procédé par putréfactions de charognes qui engendrent le snaulvois air. . . »
Chronique, t. V, p. 19 8, ad. a., i5oa. — Il dut s’arrêter d’écrire seulement à la mort
de Philippe le Beau (i5o6), car il y a un chapitre la rapportant que n’a pas recueilli
Buchon (Bibl. Nat. ms. fr. a4o35, fol. 469; Bibl. de Cambrai, ms. 73o; Bibl. de
Lille, mss. 5 4 a -544, 545, 546).
HISTOIRE POÉTIQUE DU X\ e SIÈCLE
i 2 f>
Philippus, qui « vault aultaut a dire comme bouche de
lampe1 ou amateur de choses haultes ».
Sous les lettres de son nom, il lisait : « Proesse, Hardiesse,
Justice, Largesse, Intelligence, Poissance, Paix, Vérité et
Souffisance ». Ces neuf vertus, personnifiées par des dames,
descendaient en sa bière pour présenter cette lampe d’hon¬
neur « devant la face de l’éternel dominateur en gloire par-
durable, ou elle resplendira a tousjours par le mérité de celles
nommées. Laquelle gloire vœulle ottroyer a tous2»!
Dans les prières qu’il adressait au ciel, on voit combien
Jean Molinet se dit faible, cassé, perclus. Dans une « Lettre
de recommandation a ung bon amy », faite sur des rimes en
rébus, il disait ses craintes relativement au jugement3 4:
Pour ce que j’ai trop but et gourmandé.
Et dans une autre « lettre missive* », Molinet déclarait
qu’il n’avait jamais eu de plaisir, et d’aucune sorte, depuis
qu'il lui était advenu de perdre un œil. Il n’avait plus de
voix; il ne pouvait plus chanter le Credo. Une seule conso¬
lation lui demeurait, boire à grands traits,
Comme docteur avec les bons frater...
Ailleurs5, sur une suite de rimes en pé, il disait qu'il
venait d’échapper à la mort :
Et mon povre œil perdu ou le mal s’est frap
Feust bien gary par ung bon reci
Car j’ay par ci devant tant monté, tant grip
1. Os lampadis : tel est le début des Regretz que Molinet composa en vers sur la
mort de Philippe le Beau (Ms. James de Rothschild, fol. 3Y0). Et les « gentilz ber-
giers des champz » qui avaient perdu leur bon maître gardaient silence. Dans une
autre pièce : Mortuus est rex (fol. 3), Molinet montre le troupeau dispersé des gens de
cour, le pasteur étant mort. — Sur l’émotion causée à Valenciennes par la mort du
roi et son épitaphe, voir S. Leboucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 260. La ville se
lit représenter aux obsèques, à Malines (IbicL., fol. 269).
2. J’ai suivi le texte du ms. fr. 24o35, fol. 466-469 (chapitre inédit).
3. Ms. de Tournai io5, fol. ioiro.
4. Ms. de Tournai io5, fol. 227™, également sur des rimes en rébus.
5. Ibid., fol. 3g4, — Dans le manuscrit la rime est marqué par la lettre capitale P,
JEAN MOI. INET R ITKTORT OUEl'R
»’*7
Et tant du bas mestier je me suis occup
Qu’en la fin de mes jours je me trouve pip
Mais, la merchy Dieu, suis de la mort escap
I.a mort occupait sa pensée :
Mon franc amy. mirons nous en la mort ! 1
Niais il n’était pas guéri cependant de ses équivoques :
Vers de virlais laisse a Dieu Molinet.
En ce temps-là, sans doute, il composa son Didier pour
penser a la mort2. Molinet méditait gravement; il connais¬
sait enfin le repentir. I.e religieux parlait à I’ « homme
mondain » :
Et puis donc qu’il te fault mourir,
A quoy te sert ta grant bombance?
Tu sçays qu’il fault ta chair pourrir,
Eschapper ne peulz par finance.
Se tu as mesfait, sans doubtance,
Tu seras damné en enfer...
Il regardait le crucifix, déplorait l’habitude de jurer de ses
contemporains, et aussi les « delictzcharnelz ». Il contemplait
ce beau trésor qu’est le Paradis...
Molinet, on ne le reconnaissait plus ! Mais ce n’est pas à
l’heure de la mort que nous mourons.
Le poète avait connu la gloire 3; cependant il était demeuré
très pauvre. 11 avait dû, sur ses vieux jours, se retourner
vers ceux qui avaient abrité ses années d’écolier.
Niais il semble bien que la mort de Henri de Berghes, son
protecteur4, détruisit ses illusions, si elles n’étaient pas dissi¬
pées depuis longtemps.
i. Ms. James de Rothschild, fol. 1 4 4 • — 2. Faictz et dielz, fol. 126.
3. Voir les vers latins qui se lisent sur son portrait ( Mémoires de la Société des
cintiquaires de France, 1868, t. X, p. 1 a 3) .
4. Le noble Henri de Berghes, qui officia dans toutes les circonstances solennelles
pour la famille de l’archiduc ( Chronique , t. III, p. 4-i8*ai), succéda à Jean de
Bourgogne sur le siège de Cambrai en i48o. Il fit un voyage en Terre Sainte, décou-
HISTOIRE POETIQUE RU XVe SIECLE
teS
Il était mort, le bon prélat, au retour du voyage d’Espagne
Et solennellement, dans un grand luminaire, on l’inhumait
à Notre-Dame de Cambrai, le somptueux évêque qui avait
présidé à tant de cérémonies familiales dans la maison de
l’archiduc. Car il, était noble de sang et de vertus, élégant
de corps et bien éloquent, beau prélat en vérité, grand,
humain, « fort aulmosnier », tout discret et docte, chaste et
dévot; et il avait beaucoup travaillé à la réforme des monas¬
tères2. Pour ce prélat, qui répondait à l’idéal du prêtre à ses
yeux, Jean Molinet3 rédigera une très belle épitaphe, en
versant, on le devine, de vraies larmes'1 :
Terrible mort, trop flere, qu'as tu faiet
Par le forfaict de ta cruelle espine ?
Le bon Henry de Berghes, sans mesfaict.
Prélat parfaict, tout vertueulx de faict,
Tu as deffaict, de ton dart qui fort pince,
De ce province ung grant trésor non mince,
D’Empire prince, ung comte, ung pasteur vra> ,
Très vénéra ble evesque de Cambray.
Et Molinet disait la noblesse et aussi l’humilité de celui
qui fut le prudent chancelier de la Toison d'or. 11 rappelait
qu’il avait visité le Saint-Sépulcre et Saint Jacques-le-Grand ;
tous ceux qu'il avait assistés, en leurs nécessités, pèlerins,
clercs et étudiants. Il disait son œuvre de réforme et com¬
ment il fut pleuré de tous :
Prions Dieu qu’il avt gloire a tousjours.
vrit eu 1491 les reliques de saint Guillain, officia à l’occasion des noces de l’ar¬
chiduc avec Jeanne, la fille du roi de Castille, qu’il accompagna en France. Il mourut
au mois d’octobre tooi et fut enterré au chœur de la cathédrale de Cambrai ( Gallia
Christiana, t. III, col. 5o-5i). Sur cette famille, dont le nom revient si souvent dans
la Chronique de Molinet, voir en particulier, t. V, p. i3, 5g. 19g.
1. Chronique, t. V, p. 19g. — 2. Chronique, t. V, p. 191-200.
3- Ecce sacerdos magnus qui in diebus suis
Placuit Deo et inventus est justus
dira Jean Molinet dans l’épigraphe de la pièce qu’il lui consacra. Cf. Chronique, t. II,
p. 238.
4. Épitaphe de Monsr Henry de Berghes evesque de Cambray (Bibl. Nat., ms, fre
igi65, fol. 1 ir°).
JEAJN MO). T NE T RHETORIQUES R
\ 2 9
Jean Molinet va perdre un autre de ses protecteurs,
Mgr Engelbert, comte de Nassau1, seigneur de Bréda, cheva¬
lier de la Toison d'or, homme sans peur ni reproche, bon
serviteur de l’archiduc, qui, pendant les deux ans que dura
le voyage d'Espagne, eut la charge de conserver en paix,
tranquillité et amour, comme lieutenant-général, ses pays du
Nord; et, par sa franchise, son élégance, Engelbert avait
même su retenir l’amitié de ses ennemis, les Français. Jean
Molinet faisait de lui un fort bel éloge2. Il nous décrivait sa
maison qu’il avait bien pu fréquenter :
Qu’esse de son beau logys magnificque
De myrificque édification?
C’est ung second palays salomonicque,
C’e[st] monde unicque : Asie, Europe, Auffricque,
N’ont sy très fricque hostel ne manssion.
C’est vision de consolation,
Ostencion de glorieux chief d’euvre :
L’on void que c’est, l’ouvraige le desceuvre.
Par luy Franchois rifllés et ramonnez,
Tous estonés furent et bien bastus
Quant franchs archiers furent desbatonnez,
Desbrigandés, craventez, tempestés,
Tous esgeullés, combatus, abbatus,
Lanchiez, fenduz, pourlanchiez, pourfendus,
Et confondus auprès d’Esguinegatte !
N’est sy beau champ que la terre ne gastc .
Ce sera moy quy ses fais escrira
Et publira, comme faire le doy,
Ce sera luy qui jamays ne mourra,
Ains demourra; son loz, qui grant sera,
Quant plus n’ara corps entier, main ne do\,
Ce sera moy qui feray mon larmoy
Pour son armoy. Mais quoy, ce sera luy
Que Dieu prenra de son celeste gluy !
1. Il mourut le 3i mai i5o4 (Voir le bel éloge qu’en tait Je m Molinet dans sa
Chronique, t. V, p. 221-223). Cf. t. III, p. 174; IV, p. 137; V, p. 87-25S.
2. Bibl. Nat., ms.fr. 19165, fol. 1 4V0 (la pièce n’a pas de titre). Une main contem¬
poraine a ajouté : du comte Engle.bert de Nassau : Dieux amoureux qui les nymphes
hantés...
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV* SIECLE
4 3 O
Aux jours de sa vieillesse et de sa misère, Jean Molinet se
tournait aussi vers la femme qui a été la protectrice char¬
mante de beaucoup d’artistes de ce temps : c'est celle qu’il
nomme Madame Marguerite, princesse de Castille l, c’est-à-
dire Marguerite d’Autriche, sœur de l'archiduc, veuve du
roi Fernand de Castille, et qui épousera, en i5oi, Philibert,
duc de Savoie2.
Comme il savait parler délicatement du <c chief d’œuvre
exquis » qu’était sa princesse, celle-là qui avait ramené la
bonne paix à Valenciennes et détruit la « guerre immonde »!
Et il lui annonçait qu’aux cieux elle serait « grant doua-
giere » :
Car Allemans, Espaignars et Franchoys
Et Bourguignons vous en donnent le choys.
Mais voyez comme le vieux Jean Molinet sait tendre la main
avec esprit, en disant merci :
Princesse illustre, humble, doulce et humaine,
Le Molinet qui ne void que d’ung oeul
Et qui ne scet aller s’on ne le maine,
Vous rend merchy, mile foys la sepmaine,
De vostre don et gracieulx recoeul .
Il a tourment, grain et vent a son voeul :
Mais ce porteur, son valet quy cacquette,
Prie d’avoir pourpoint, robbe ou jacquette !
Trait qui ne serait indigne ni de Villon ni de Marot.
Comme un amoureux, Jean Molinet écrivait pour une Mar¬
guerite* :
La margueritte est une fleur
Blanche et vermeille de couleur,
Fort mygnonne, gente et petitte.
Il n’est vent, tant soit grant souffleur,
Ne temps d’yver ne de challeur
Qui lu> p u i st briser sa valleur :
i. Bibl. Nat., fr, 1 9 1 0 5 , fol. 16-17. Cf. ms. de Tournai io5, fol. 276'°: Ballade
dont les premières lecires sont Marguerite d’Austrisse princesse de Castille :
Manne du ciel, doulce fleur de concorde...
□ . Chronique, t. V, p. 162. — 3. Bibl. Nat., ms. fr. igio5, fol. 171'0.
JEAN MOLINET RHETORIQUE ET R
/INI
Tousjours est humble, propre et viste.
La doulce roze a grant meritte ;
Mais la Ires noble margueritte
Est le triumphe de beaulté,
Des fleurs le cliief d’œuvre et l’eslitte.
Cueur qui le pensse s’y delitte
Tant est plaine de grant bonté.
Elle est vraye amour confltte :
L’oeul qui le void moult y proflite
Et la personne desconfitte
Y recœuvre joye et santé.
Et tout cela 11e manque pas de gentillesse.
En ce tcmps-là Jean Molinet s’adressait encore à Mgr de
\ i lie, premier chambellan de l’Archiduc1, et aussi son
mignon, chevalier de la Toison d’or, noble personnage
qui, avec son frère, était tout puissant. Mais Molinet qui
vient de contempler naïvement la marguerite, quel sinistre
portrait, et si équivoque, il va nous donner de lui-même!
Moy borgne d’œul et le maire des letz,
Ego miser sum turpis et velus ,
Vous triumphans, jones et bien vestus;
In eternum votre nom durabil,
Le mien décliné et s’ay moult dur habit;
In me non est sanitas nec salus ,
Santé avez et d’or mile salus;
In hac jleo lacrimarum vale,
Le jeu d’amours m’a du tout ravallé;
Suspetisus est nunc in patibulo
Mon petit frere, ung povre vitulo,
Qui dum vixit quondam super egros
N’estoit legier, mais pesant, grant et gros;
Celos vidit, erat astrologus :
Mais il devint herbier et trop locus.
Pedes laval rigando lacrimis.
Sans point lever la teste il est remis.
Requiescat a modo in pace ;
Priez pour luy, son bon temps est passé.
1. Bibl. nat , ms., fr. 19160, fol. 17™. Sur ce personnage cl. Chronique, t. V,
p. ig3, a58. — On voit encore que Molinet demandait de l’argent à son bon ami
de Rauchicourt, se recommandant aussi à son épouse Madeleine. Et il le priait de
saluer Philippe de Fenin, « gentil d’engin, cler et divin ». (Ms. de Tournai 100,
fol. i77vo.)
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV* SIECLE
432
Costam Ade tangere non petit,
Pour ce qu’il est hors de sens et petit...
Mais Jean Molinet relevait sa vieille figure quand un Crétin
laissait entendre qu'il était caduc, qu’il ne produisait plus
rien. 11 rabrouait l'insolent1. « Mon Molinet » dira le jeune
Lemaire quand il énuméra tous les bons rhétoriqueurs qui
vivaient encore2. Car Molinet demeurait leur chef; il était
célèbre dans toute l’Europe, partout où l’on entendait le
français. Octovien de Saint-Gelays, l’aimable évêque, qui
appartenait à la génération suivante, le saluait toujours
comme un maître 3 :
O Moullinet? — Saint Gellais, que diz tu P
Que je diz? — Voire — Assez si je sçavoie.
Or parle donc — Mon sens est abatu
Auprès du tien — Voire, se j’en avoye.
Je cherche — Quoy? — Le moyen et la vo>e
Pour venir — Ou? — Au sumptueux trésor !
De quoy? — De loy, qui vault plus que nul or.
Pour quel raison? — Pour ce que ta faconde
Passe et excede tous orateurs du monde.
Messire Octovien affirmait qu’on tenait Jean Molinet, entre
tous,
L’aigle hault volant sur les historiens.
Or Molinet répondait, modestement, qu il n'était pas un
aigle, mais un oiseau volant à ras de terre:
Ma simphonye est de trop rude chant
Pour si grant loz et renommée acquerre.
Tous mes traitez, soit de paix ou de guerre,
i. Faictz et dictz, fol. iiô.
a. Œuvres, t. II, p. 172, en iôo3. — G. A. J. llécart [Mémoires de la Société
d' Agriculture de Valenciennes, t. III, iS4i, p. 81-77) a donné un recueil de témoi¬
gnages jusqu’à Marot.
3. Bibl. Nat., n. acq. fr. 477, fol. 90; fr. 1721, fol. 26'°. Octovien de Saint-
Gelays a signé un de ses poèmes :
Cecy n'est pas œuvre de Moulinet,
Mais blé mouté et de gros moulinet.
(Bibl. Nat., ms. fr. 12 4go, fol. i3ivo.) — Olivier de la Marche, toujours si ju te
dans ses sentences, le dira « homme venerable » ( Mémoires , t. 1, p. iô).
JEAN MOL IN ET RHETORI QUE I JR
D’armes, d’amours, de joye et de criz.
Ne sont, pourvoir, fors que menuz escriptz
Que j’ay mys sus pour mieulx faire apparoistre
L’humble vouloir que doibt servant a maistre!
Ainsi Moiinet saluait la plume, teinte de lis et de roses, qui
avait touché aux choses souveraines. Et quand Octovien
disait l'actif moulin où l’eau de science dégouttait, Moiinet
répondait qu’il n’avait « azur ni or » en sa boutique. S’il
fait ici allusion aux couleurs des armes de France, certaine¬
ment aussi il plaisante sur sa misère.
Car parfois Moiinet était las et douloureux quand l’archiduc
laissait réduire sa pension annuelle de cent écus à cinquante1.
Alors, il déclarait :
Par Borreas, de vent le granl souffleur.
que son moulin ne pouvait plus tourner, qu’il perdait tout,
fruit, froment, farine et fleur :
Car on luy a son vivre retrenchiet
El retrachiet, recopet, reprinchiet,
Et restrinchiet a demy portion :
De bourse wide il n’est cœur qui s’esjoye.
Ingénument, il réclamait son salaire d’hommes à gages,
comme il disait aussi, avec superbe, la splendeur de son
métier :
11 a mollut, tout net, jusqu’à l’estrain,
De Mars le train qui gendarmes allarme,
En lectre d’or, d’azur, d’argent, d’arrain.
Tant2 lederrainque le premier gros grain...
Quant argent fault, aussy font3 les varletz.
Mais pensés vous qu’il escripve et qu’il chante...
Quant cent escus sont venus a cincquante ?
Pauvre Moiinet qui ne savait même plus où acheter du
vin ! Car naturellement, dans la misère, on n’a ni voisin, ni
i. Ms. James de Rothschild, fol. 2V0 : Congés de Moiinet retrenchiés. Le ms. de
Tournai io5, fol, 67''°, donne cette rubrique : Gaiges dudit Moiinet retranchiés dont
il se complning. — 1. Leçon du ms. de Tournai. — 3. Ibid.
II. — 28
434 HISTOIRE POÉTIQUE DU X3 e SIECLE
parent, ni ami. Ah ! si un baudet pouvait encore porter
quelque froment à son moulin ! Certes, il tournerait, el
dru. Mais le voilà trouvé ce
Puissant baudet de Lannoy verd issus1 2,
Fort et tissu en très noble maison,
< 1 1 1 i voudra bien soutenir Jean Molinet sous le menton :
car il est comme un homme qui va se noyer. Le poète lui
tlisail encore :
Vers l’archeduc fovs le mollin tourner...
C’est le pastour, le port, le fort, le tour,
Et le retour du povre Molinet,
Quy n’a desja plus d'encre en son cornet...
Un peu d argent, voilà ce qu il attendait de ses ducs,
archiducs, empereurs qui ne furent que des gueux : ils lui
donnèrent des armes ! C’est ainsi que Maximilien d’Autriche,
empereur auguste, par lettres patentes datées d’Anvers,
en i5o3,lui fit délivrer des lettres de noblesse-! Des lettres de
noblesse, à Jean Molinet qui adressait au roi de Castille, avec
de bons rébus, un traité des devoirs du prince3 où il lui
recommandait d’être :
Des indigens alimenteur!
Mais en dépit de son goût pour le clinquant, pour tout ce
qui brillait et ne fut jamais or, pour lui du moins, Jean Moli¬
net n’en fut pas abusé. Car sur ses armes parlantes, qu’il dut
dessiner, et qui scandalisèrent quelque peu les héraldistes, il
1. L’équivoque n’était pas choquante. Ces Lannoy ont été les diplomates et les
grands serviteurs de la maison de Bourgogne.
2. E. Roy, les Lettres de noblesse du poète Jean Molinet, dans la Revue de philologie
française et provençale, t. IX, iSg5, p. iq. — Le document se trouve à la Biblio¬
thèque de Besançon, dans les fonds de Chiflet, qui a pris le soin rie dessiner les armes
de Molinet (Ms. 84, fol. 86v0).
3. Bibl. Nat., ms. fr. i g i 6 5 , fol. 33ro : « Prince qui veult acquérir honneur... »
— Le goût des rébus était celui de la famille. Cf. ms. de Tournai io5,p. i49 : Rébus
musical pour Maximilien ; fol. 179, Présent fait pour l’Empereur sous le nom d'oi¬
seaux; Lettre à l’Archiduc quand il alla en Espagne, etc.
JEAN MOLINET RHÉTORIQUEUR
435
adopta un chevron sur champ d'azur aux trois noix percées
et surmontées d'un moulin, ce que les enfants appellent en
Bourgogne un virot, jouet analogue au petit moulin de papier
qui tourne encore dans les mains puériles. C’est là comme
un symbole que l'on ne comprit pas, mais où paraît l’humo¬
riste qu’était resté Molinet. Il y eut, ce jour-là, un sourire
sur les vieilles lippes du poète.
Plus tard, Jules Chili et, chancelier de la Toison d’or, s'in¬
dignait qu'un indiciaire de la maison de Bourgogne ait pris
des armes parlantes à ce point dépourvues de noblesse. Mais
nous, qui savons bien que Jean Molinet n’était pas un igno¬
rant de la science du blason1, nous pouvons croire qu’il a
obéi, non seulement à son goût pour les équivoques, mais
encore au sentiment de l’ironie qu’il apporta en tant de
choses.
Ce « moulinet », ce jeu des enfants qui tourne à tous les
vents, le vieux et clairvoyant Molinet l’a adopté parce qu’il
symbolisait sa vie. Un pauvre jouet entre tant de mains,
princières, impériales et autres ! Jean Molinet avait, comme
lui, tourné à tous les vents. 11 avait, comme on disait, suivi la
plume au vent: tout cela absolument sans profit :
Je suis ung Molinet sans vent,
Sans fourment, sans grain et sans paille2...
Sur la fin de sa vie il avait dû implorer un secours des logi¬
ciens du collège de Montaigu, faisant connaître « qu alors,
estant vieil, il estoit reduita son petit feu, couvertd’un habit
qui souvent n’estoit pas doublé, disant, après Boece :
Qui carmina quondam,
Flebilis heu moestos cogor inire modos 3. »
1 . Il a composé une poésie sur les métaux et les couleurs dans les armoiries.
(Bibl. de l’Escurial ; Bibl. de Besançon, ms. Chiflet, 83, fol. g3).
2. Ms. James de Botlischild, fol. 2oor0 : « Bevid faict en envoys par maistre Jehan
Molinet aulx nopces maistre Pol de Mol, lieutenant du chasteau de Lille. »
3. E. Boy, Revue de philologie française et provençale, t. IX (t8q5) p. 22 (ms.
Chiflet, n° 79, p. qô).
'|36 HISTOIRE POÉTIQUE DU XXe SIECLE
Mais toujours il plaisantait, le pauvre Molinet, équivoquant
sur le jargon de l’école, qu’il n’avait pas oublié, le genre,
l’espèce, l’accident. Même en latin, et à cette heure triste où
un vieil homme de lettres tend la main, Molinet ne pouvait
faire que jeux de mots et calembours1. II évoquait et temps
où il avait été « scribe indocte », un fou dans la Heur de sa
folie, tandis qu’il était maintenant affolé par la vieillesse,
sans vigueur d’esprit, sans mémoire, que sa vue était
comme perdue, qu’il n’avait plus cette rapidité dans l’élocu¬
tion, que tristesse, surdité, nuit des yeux, tremblements des
membres l'assiégeaient de toute part. A scs anciens maîtres,
les péripatéticiens très aigus du collège Xlonlaigu, il adressait
une de ses anciennes compositions. Car il n'inventait plus
rien. Et bientôt s’avançait le jour où il allait comparaître
devant le Roi des rois, le .luge des juges; bientôt il devrait
rendre raison de tant de paroles oiseuses, de ses mensonges
emplissant sacs et bissacs. Devant Lui pas de sophismes...
(( Frères, priez pour moi; et je prierai pour vous afin que
vous comparaissiez justifiés et sanctifiés en la présence du
Très Haut ». Missive que Molinet datait précieusement du
« Val en ciguës », c’est-à-dire de Valenciennes*...
Ainsi nous apparaît le pauvre Molinet, vidé, qui a froid
près de son petit feu, en simple habit non doublé, et qui se
console en récitant, à son propos, des vers de Boèce3.
Rien n’est plus vrai : le pauvre Molinet, des libéralités
princières, avait remonté parfois sa garde-robe4...
1. Bibl Nat., ms. fr. 1 9 1 65 , loi. 32'° : « No» vertuosus sum, sed vir tortuosus;
non mirabilis, sed miserabilis ; non diserlus, sed desertus... »
2. « Ex valle cignorum Vallenciennarum... » Bibl. nat., Ir. 19165, fol. 3a'°.
3. (( Prope foculum, cum habitu simplici et non duplicato, sepe lugens eut»
Boecio carmina... » (/bid.).
!\. Arch. du Nord, B. 2i65 ( 1 499 •- bes 25 et 26 juin, les compagnies de Valen¬
ciennes ayant joué c. certain s jeux de tarse devant lui f 1 archid uc] , a sa plaisance. .. a
messire Jean Molinet, presbtre, chanoine de la Salle a Valenciennes et croniqueur de
monseigneur, la somme de dix neuf livres, en considération des bons et agréables ser¬
vices qu’il lui faisoil journellement, mesmement pour emploier a 1 achat de bon
drap pour en faire une robe et autres babillemens, affin qu il fui de tant plus hon-
nestement en point » (fol. 201).
Tel est Jean Molinet, célèbre et besogneux, qui avail
chanté les nobles et les preux de la maison de Bourgogne,
les princes, un empereur auguste, le vieillard frileux qui
attendait un petit secours de ceux qui avaient abrité sa jeu¬
nesse indigente, le poète dont la pensée tourna suivant la
brise, si vide et fugace.
.lean Molinet mourut à Valenciennes, le 2.3 août i5o“, dans
sa soixante-douzième année, accablé par les ans et la maladie1.
Le i3 août il avait fait un testament révoquant toutes ses
dispositions antérieures. A Augustin Molinet, sous-diacre,
chanoine de Notre-Dame de Condé, il laissait sa maison de
la rue de la Wédiere (des teinturiers) qui touchait par der¬
rière aux murs de la Salle-le-Comte ; à Philippe Molinet, frère
d’Augustin, deux louages contigus dans la même rue, pour
lui et sa femme Marguerite Bourcinette. Ses enfants devaient
au surplus acquitter ses dettes et régler les frais des funé¬
railles de celui qui ne s’est pas nommé leur père, car il était
prêtre. Barthélemy Dangy, prêtre, chanoine de la Salle, fut
son exécuteur testamentaire2.
LE TOMBEAU DE JEAN MOLINET. - UN OUVRIER DES MOTS. -
LES SAVANTS ET LES BERGERS DES LETTRES. -
JEAN LEMAIRE ANNONCE RONSARD.
Une seule tombe, à Notre-Dame delà Salle-le-Comte, devait
recevoir le corps du grand Georges, l’aventurier, et celui de
son disciple, Jean Molinet. C'est Jean Lemaire qui, sur une
seule épitaphe, les magnifiera, Jean Lemaire, le successeur
1. Chronique annale (Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 5a i). — C. Collel, Sur
quelques particularités de la vie de Jean Molinet ( Revue agricole, industrielle cl littéraire
du Nord, Valenciennes, t. VII, i856, p. 271).
2. Ce document, aux archives communales de Valenciennes, a été publié par
Ernest Bouton : Testament de Jean Molinet, Valenciennes, i85g, in-8 (Revue agricole,
industrielle et littéraire du Nord, t. XI .
|38 HISTOIRE POÉTIQUE DU X\e SIECLE
de Molinet dans sa charge d'indiciaire de la maison de Bour¬
gogne et aussi dans sa prébende de chanoine à la Salle-le-
Comte 1 :
Dis moy, qui gist icy sans que point tu m’abuses?
— Cy gis l’amy privé d’Apoilo et des Muses.
Quelz choses avec[ques] luy sont mortes et taeries ?
Dicts sobtilz, savoureux, jeux, ris et facéties...
Est ce doncques celuy tant congnu Molinet?
C’est luy seul qui mouloit doux motz en molin net...
N’eut il nul précepteur, Greban ou maistre Alain?
— Son maistre, qui cy gist. fut Georges Chastelain...
Mais a qui comparer les peut on sans mespris?
L’un pour Virgile, et l’autre est pour Ovide pris.
L’un doncques fut plus grave, et l’autre plus facile?
Plus humain fut Ovide et plus divin Virgile... 2.
Telle était l’épitaphe que fit graver, en lettres d’or, messire
Charles Leclerc, homme très élégant, amateur de beau lan¬
gage, trésorier des guerres de Marguerite et de Maximilien.
Ces « métrés alexandrins » se lisaient à côté de l’inscription
latine3, beaucoup plus simple, qui rappelait le lieu de nais¬
sance de Molinet, ses études faites à Paris, et aussi le salaire
qu’il avait tiré desa gloire : inscription, emphatique el ironi¬
que, qu’il a très vraisemblablement rédigée:
Et quamvis magna fuerit mea fama per orbem
llaec mihi pro cunctis fructibus aula fuit...
Ce tombeau, avec les trois noms de Georges Chastellain, de
Jean Molinet, rie Jean Lemaire de Belges, est vraiment un
lieu de recueillement pour l’historien des lettres. Car Jean
Lemaire, c’est tout l’avenir; et Chastellain, c’est le noble et
héraldique passé. Oui, elle semble bien petite la personnalité
de Molinet, entre celle du grand Georges et celle de cet
t. Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 523.
2. Ibid., t. IV, p. 3i8-323. J’ai collationné ce texte sur le ms. de Valenciennes 67a,
fol. 1 1 7.
3. Simon Leboucq, op. cit., p. 4 7 . — J’ai cité les premiers vers plus haut.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR jSq
homme nouveau, si curieux, Jean Lemaire, qui annonce
Konsard L
C’est cependant entre ces deux hommes qu’il nous faut
apprécier Jean Molinet : épreuve assez redoutable.
Mais vraiment, Jean Molinet a trop parlé de son « rude en¬
gin », de son « gros moulinet », de ses rimes de « gros
rimage ». C’est bien plutôt sa facilité qui nous déconcerte
et qui nous accable •. Il a trop aimé les termes rares; il a
abusé des mots forgés sur les vocables latins ; il a trop admiré
les énigmes. Mais encore faut-il lui reconnaître une oreille
musicale, un sentiment surprenant, et tout à fait romantique,
de la musique des mots. Musique étrange, parfois absurde,
qui fait de beaucoup de ses rimes comme une suite d'équi¬
voques, de calembours aussi. C’est un écueil pour les maîtres,
celui sur lequel maintes fois toucha le vieil Hugo. Mais enfin
quand il ne fignole pas, Molinet a une vraie verve populaire,
le goût des proverbes1 2 3, le sentiment des bons refrains qu’il
sait frapper en habile forgeron des mots. C’est cela qu’il a
été. Non un maître, mais un grand ouvrier, qui charpente,
rabote et joue de la varlope avec une virtuosité absurde 4,
admirable à sa manière, et tout à fait remarquable dans ses
pièces libres. Comme le bon ouvrier aussi, Molinet a travaillé
sans relâche, avec amour ; et, toujours, il a été lui-même.
Tout chez lui est signé d’un trait original, s’il est souveul
cocasse. Enfin, il faut admettre que Molinet s’est parfois
amusé, s’il ne nous amuse pas toujours. Rabelais le savait
1. Pour faire comprendre combien le» temps sont proches dans ce monde du Nord,
disons qu’en i5o4, frère Erasme de Rotterdam, religieux de saint Augustin , reçoit de
Mgr 10 1. pour s’entretenir à l’école de Louvain où il étudiait (Arch. du Nord, B. ai 85).
2. Olivier de la Marche, qui a pu le connaître, lui envie justement son « influence
de rhétorique, si prompte et tant experte » (t. I, p. i5).
3. Voir par exemple le DU des conditions (ms. James de Rothschild, fol. i76r0)
et le Dit en prose (loi. x 4 5V0). Le débat d'apvril et de may ( ibid ,, fol. 137) n’est guère
qu’une suite de proverbes.
4. Par exemple dans les vers rétrogradés dont les effets sont très comiques (Ms. de
Tournai iod, fol. 219). Pour les hommes : Hommes sont ennemys non angles...
Uesponse pour femmes : Larges a point sont josnes filles.
11° HISTOIRE POÉTIQUE DI X\e SIECLE
bien. Il a été un très habile artisan de l’art pour l’art, un
artisan inlassable et conscient de sa valeur, ht il a dressé,
triomphalement, la gigantesque et somptueuse image de
Monsieur saint Quentin et renouvelé la Passion.
Qu il ait été un bon ouvrier, Jean Molinet ne 1 ignorait pas.
Quand il avait à donner un exemple dans son Art de rhéto¬
rique, ce petit traité qu’il composa pour un seigneur « tiré
soubz 1 estandart de Cupido, le dieu d’Amours », et qui est
sans doute un seigneur de Croy *, Molinet citait Molinet. De
tous les ouvrages de ce genre, ce traité est le plus complet, le
plus clair, le plus original. Quelle richesse, absurde et décon¬
certante, de tailles nouvelles, de rimes batelées, brisées, en¬
chaînées, à double queue, de rondeaux jumeaux, simples,
doubles, de ballades communes, baladant, fatrisée, com¬
plainte, chant royal, serventois, riqueraques, baguenaude!
Molinet ouvre devant nous comme un magasin ; l’habile
artisan lait voir tous les ressorts et les roues de la machine
dont il est si naïvement lier. A ceux qui viendront s’informer
auprès de lui des règles de l’art, il répond, comme les maîtres :
faites comme moi, messieurs ! Molinet livre ses inventions et
ses catalogues. Pourquoi les lui avoir volési. 2? Impossible de se
montrer plus sincère: « Qui veult praticquier la science
choisisse plaisans equivocques, riches termes et leonismes, et
laisse les bregiers user de leur rhétorique rurale3. » La rime
rurale, c’est la rime qui n’est pas riche; la rime en goret, c’esl
la rime plus mauvaise encore, l’assonance. En somme, le
comble de l’art est l’équivoque ; écrire en rime à chevalet : ce
valet ; ce val est; cheval est! composer un rondeau en vers
d’une syllabe !
i. On doit à M. E. Langlois une excellente édition de cet art poétique ( Recueil
d arts de seconde rhétorique, p. lyi-lxviii, p. 2i4-a5a).Ce traité a été imprimé, sans
le nom de son auteur, par Aut. Vérard, en i4g3 (Bibl. Nat., Réserve Ye io).
a. Antoine Vérard a substitué le nom d’Henry de Croy à celui de Molinet dans
l’exemplaire magnifique qui fut présenté à Charles VIII (Bibl. Nat., Vtlins 577).
3. E. Lauglois, op. cit., p. a4q.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR \t\ I
Il est absoluinenl inutile d'insister sur tant de défauts
évidents l. Mais Jean Molinet a vécu à une époque ambiguë,
d’un mauvais goût et d’une virtuosité extrêmes. Quant au
travail qu'il a exercé sur les mots et les rythmes, il ne devait
pas être perdu, on le verra tout à l’heure.
Mais la plupart des artistes du temps de Molinet ont été
surtout des virtuoses. Nous n'y prenons pas garde (la chose
est si bien faite!) quand, sur les miniatures d un Alexandre
Bening, nous voyons tant de petites figures satiriques et
comiques orner les marges des manuscrits : fleurs, oiseaux,
fraises, papillons, qui cherchent à faire illusion; des objets,
des natures mortes,’ vases, pots, plumes de paon, faïences,
bijoux, perles, qui n’ont souvent aucun rapport avec le
sujet, avec l’ensemble même de la représentation.
Enfin, à côté du poète épris des recherches verbales, il y
a toujours chez Jean Molinet l’homme du Nord au génie cari¬
catural très spécial; un vrai réaliste qui a dessiné la guerre
comme Peter Breughelet dont l’art, grimaçant et expressif, est
si proche de celui de son contemporain, Jérôme Bosch2.
Les poèmes de Molinet furent assez appréciés 3 pour avoir
quatre fois au moins les honneurs de l’impression. La pre¬
mière fois, à Paris, en i53r, chez Jean Longis, libraire, qui en
donna une admirable édition de format in-folio en lettres
gothiques (choix qui n’est malheureusement pas correcte¬
ment publié ni conforme à l’esprit du vieux maître de « bonne
mémoire»)4. Deux autres éditions parurent en 1 537 chez Jean
i. On les retrouvera chez les romantiques attardés et chez certains Parnassiens.
a. En i5o4, Jerouimus VanÆken dit Bosch, peintre demeurant à Bois-le-Duc, reçoit
36 livres pour son grand tableau du jugement de Dieu (Arch. du Nord, B. 2i85).
Voir au Musée deGandle Christ portant sa croix.
3. Un chapelain d’Arras, Jean Garet, entre i52o et i5a6, recueillit le précieux
exemplaire manuscrit qui est aujourd’hui à la Bibliothèque James de Rothschild. Ce
religieux a peut-être connu Molinet. C’était, dans tous les cas, un de ses admirateurs
car il a noté soigneusement sur une table de cet exemplaire les vers qui étaient « en
-on grand Molinet », copie aujourd'hui perdue. — l!n autre admirateur était l’ami
Philippe de Fenin d’Arras à qui l’on doit l’admirable manuscrit de Tournai n° io5.
4. Bibl. Nat., Réserve Ve 4i, 4a.
\ HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Petit 1 et chez Jean Longis2. Arnoul Langelier, en i54o, repro¬
duisit le texte précédent dans une édition de petit format,
imprimée avec de jolis caractères ronds3. Un prologue disait
encore l’estime singulière dans laquelle on tenait ces poésies,
en louait les termes exquis et les sentences, les « dicts» fruc¬
tueux et joyeux, au point qu’il semblait que l’auteur eût
fréquenté les Muses sur le Mont Parnassus et l’Hélicon.
Et tout cela est un enseignement, à cinq siècles de distance.
Ne nous hâtons pas de juger !
La destinée a de ces ironies. Le chanoine de Valenciennes,
conservateur de Part réaliste des Flandres, a nourri chez lui,
formé à sa discipline Jean Lemaire4, l’inventeur de mètres
nouveaux, celui qui usera des tercets à l’italienne, l’ami des
arts et des artistes, le chantredes Troyens5, celui-là qui devait,
à Lyon, sur la colline de Fourvières, que l’on disait le forum
Veneris, édifier le temple païen de Vénus, rédiger le discours
de l’archiprêtre Genius6 7. Et c'est une autre affaire que lr
Temple de Mars :
De ce haut temple et merveilleux oracle,
Les autels sont de lis 1res bien parez,
Encourtinez pour éviter spectacle.
Les chappes sont de draps bien figurez :
Le propre encens est d’odeur naturelle,
Les benoistiers, des vaisseaux corporelz.
El Genius, au moment où s’éteignait le vieux Molinet,
parlait ainsi à ses dévots ’ :
i. Bibl. Nat., Réserve Ye i 3 3 <» .
а. Bibl. Nat., Réserve, fonds Salomon de Rothschild.
3. Bibl. Nat., Réserve Y* i34o.
4. Il se dira « disciple de Molinet » dans le Temple (l'Honneur et de Vertus.
f> Chez Molinet il a pu trouver toute cette légende ( Chronique , t. II, p. 89).
б. Œuvres, t. III, p. 107. Ce n’est là qu’une rencontre : mais Molinet avait com¬
posé un diclier pcetical ayant refrain :
En regardant la beaulté île Venus
(Ms. James de Rothschild, fol. 46).
7. Ibid., p. 11 5.
JEAN MOLINET H U É TORT QUE TJ P<
14 O
Jeunesse est brieve; et pourtant qui est sage,
Il sert les Dieux, il employé son temps,
Ains que vieillesse usurpe en luy servage.
Voyez vous point, selon que je pretens,
Qu’animaux tous, Dieu et Nature servent
En leur jeune aage, en ce joly printemps ?
Les cerfs au bois, filtre d’amours observent :
Les oiselets maintenant s’apparient,
Et par grand sens leurs especes conservent.
Les éléments, les uns aux autres rient ;
Celestes corps, l’un a l’aultre se jouent ;
Toutes choses d’amours, ores se prient.
Tous sexes or, en concorde se vouent,
Masle, femelle, ont accord réciproque :
Jusqu’aux poissons, qui souz les ondes nouent .
N’attendez point le froid temps hyvernal,
Auquel serez destituez de forces,
Et de vigueur perdrez le gouvernai.
En ce temps la, voz ridees escorces,
De grand vieillesse, aspres seront et dures :
Et voz branches, inclinées et torses...
Chacun de vous alors s’accusera
De ses beaux jours perdus et oubliez.
Et ses genoux de pleur arrosera,
En requérant, a deux genoux pliez,
Mercy aux Dieux, et Venus la deesse,
Par qui tous biens nous sont multipliez!
Cet hymne à Vénus, Lemaire l’a chanté à Lyon1, peu après
i5of>; il l'a chanté pour le peuple de Gaule, blanc comme le
lait, pour la race courtoise des Français qu’il a si magnifi¬
quement nommés :
Peuple hardi, de perilz essayeur...
On le voit : c'est l'art païen qu'un tils de Valenciennes
annonce déjà à la France et qui va s'implanter dans les
Flandres gothiques, où il s’accordera d’ailleurs fort bien avec
la volupté charnelle. C’est l’art tout court, la nouvelle religion
de la Beauté ; et peut être aussi l'appel assez brutal au plaisir.
Bien des aigles ont perdu leurs plumes, bien des lions ont
i. Dans le Traicté intitulé la Concorde des deux langages.
\\\ HISTOIRE POÉTIQUE Dl X\ “ SIECLE
été dépouillés de leurs peaux depuis le jour où l'antique
Molinet eliantail les exploits de ses maîtres, ce qui ne l’enri¬
chit pas. Mais la déesse qu’annonça Jean Lemaire, cette gracile
dame Vénus, qu un charmant dessin de ce temps nous montre
lorsqu elle sort des eaux, c'est la Beauté, et, sans doute aussi,
c’est la volupté.
Les derniers venus parmi les Rhétoriqueurs entrevirent
cette récente divinité. Il appartenait aux hommes de la géné¬
ration de Ronsard de la célébrer sur des rythmes nouveaux,
avec les mots préparés par les Rhétoriqueurs.
Les artistes dresseront cette figure païenne dans l'alcôve
des courtisans du Louvre des \ alois, là où jadis avait rayonné
la croix ensanglantée, régné la figure de la Vierge mère, el
celle aussi de la terrible mort.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIÈCLE. Il
PI. XXIV
VENVé
cvpibo
^3 cite; n mopScn&trtc ameufe
Ûm Surife* /tcMttrWîffiumtcnlc
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cdzruft loft et ivt>nvte)] hxftcffc .
A POLO
La Vénus du Recueil de François Robertet
B i b i . Nat., ms. fr. 24461, fol. 24)
INDE X
A
Abbeville, II, 1 5 1 , i5a, 358, 4u-
Abruzzes , I, 358, 371.
Ac.igné (Amaury d’), 11, 227.
Actes des aposlres, II, i4o n, 1 4 < -
Adam, II, 802.
Eneas Sylvius, I, 54 n, 56 n, 84 n,
g4 n, 123-124, II, 407.
Agamemnon, I, 1 46.
aigle à deux têtes (Maximilien), II,
271. — romain, II, 35a.
Aigueperse, I, 167, 168, 169, 170, 178,
181 n, 182, 190, ig5, 196
Aignan (saint), I, 1 45.
Aimé (saint), I, 25o.
Airain, II, 4 1 5.
Aix-en-Provence, I, 356. 35g, 889.
Aix (Corrèze), II, a43, a44.
Albalat (Guillaume), II. i4o n.
Albany (régent d’j, 1, 121.
Albi, II, 298, 3o6.
Albin (saint), I, 25o.
Albret (Isabeau d’), I, 77 n, 38i.
— le vieux sire d’, II, a36.
— le seigneur d’, II, 33a.
— le cadet d’, I, 38 1 n.
alchimie, I, 343, 354, 355.
Alciat, II, 281 .
Alençon (Jean duc d’), I, 48, 11, 19,
27, 35, 36.
Alexandre, I, ii5, i54, 280, 279, 298,
3 1 3 ; II, 108, 2c4, 273, 3o2.
Alexis (saint), II, 4 1 3 .
Alexis (Guillaume), 11, 120.
Allemagne, 1, 1 54 ; II, 357.
Allemands, I, 3 r 1 , Sia; 11,334, 346,
348, 354, 355, 898, 399.
Aloris, II, 173.
Amant rendu cordelier, 1, 74 n , 365,
383; II, ia3, 124, ia5.
Amatre (saint), I, a5o.
Amboise (sainte Françoise d’), II.
201, 202.
Amboise, II, 38.
Ambroise de Miglie, I, 5a n.
Amédée IX, duc de Savoie, 11, 817.
Amérique, II, 896.
Amiens, II, 26, 1 53 , 4xa, 422.
Ammon, II, 1 1 1 , 38t n.
« Amoureux de l’Observance », I,
364 ; H, 1 28, 1 a5.
Amptliill, II, 17.
Ancenis, II, 226.
ânes, II, 278, 279.
ânes mitrés, II, 281 et n.
Angelier (les), II, i4o n.
Angers, I. 99, 1 x 4 n., 116, 176 n.,
1 84, 359, 36o, 366; II, 87, 88,. 89,
90, 1 1 4 -
Anglais, I, 11,12, 22, 34, 35, 44, 45,
70, 90, 98, 99, 118, 121, 126, 1 3 1 ,
1 33 , i5o, x 5 1 , j 52, 1 54, 164, 178,
181, 182, 1 83, 1 85, 228, a3i, 282,
290, 291, 3o5, 3 1 5, 32i; II, 11 et
s., 24, 27, 28, 3o, 44, 61, 235, 334,
348, 891, 398, 4or.
anglaise (langue), I, a36, 275.
Angleterre, I, 124, 1 53 , 179, 201; 11,
19, 271, 4o3.
— cour d’, II, 3x7.
Angoulême (Jean d’), 1,77,878, 882,
383 ; II, 1 5, 28, 29.
— Louise d’, \, 379.
Anjorrant (famille), II, 262.
Anjou, I, 356, 358, 887.
Anjou (Charles d’), comte du Maine,
I, 386; II, 1 37 , 1 38, i4o, i5o, i5i.
INDEX
446
— Louis d\ I, 99.
- Marie d’, I, 48, 61 , 26 j .
Anne de Bretagne, II, 197, 212, 235-
206 ; II, 356.
Annibal, I, 7, 91, ii5, 1 3g, 265 ; II,
4oi.
Anquetil, I, 74 n •
Anselme (saint), I, 383.
Antéchrist, I, 1 4B, 228.
Anthume, 1, 269.
Antiochus, I, n5.
Antoing, II, 018.
Antoine, I, 171 n.
Antonio Astesano, II, 5, 62, 46, 4?,
48.
I nvers, I, 269; II, 867, 898, 434.
Apollon, II, 296, 438.
Appoigny (Pierre d’), II, 26, 260.
Aragon (Alphonse d’), I, 357-358.
— Jeanne d’, II, 357.
Aragonais, I, 358.
Arbouville (Charles d’), 1, 38o n.
Arc (Jeanne d’), 1, 116, 1 28, 1 33,
1 36, i4i, 1 5 1 , i55 n, i5y n, 160,
161, i64, i8o, 228, a3 1 291 ; II, 5,
6, 16, 35, 82, 99, i36, 189 n, 274.
275, 3g5.
Arcueil, II, i4g.
Ardennes, II, 334.
Argouges (Jacques d’), II, t3g n.
Aristote, I, 6, 25, 127, i44, 1 63 ,
170 n, 200, 826, 354, 383, 887; 11,
20, 47, 63, 64, 80, 108, 120.
Avion, 1, 3og.
Armagnac (Bernard d’), II, 10, ir.
— Bonne d’, II, 11, 21, 28.
— Cte d’, I, 5o; II, 895.
Armagnacs, 1, 22, 227; II, 11.
Arménie, I, 23o.
Arnaud [EsquerrerJ, I, 378.
Arnauld Guilhem, I, 5o.
Arques, II, 354-
Arundel, II, 1 1 .
Arras, I, 3i5, 385; 11, 12, 334, 335,
34o, 347 n, 365 n, 877, 38i, 091,
3 98.
Arras (traité d’), I, 3o5, 807, 3o8,
817, 4a5.
Ars memorativa , II, 63.
,4rs moriendi, II, 129.
Art de mémoire, II, 77.
Arts de seconde rhétorique, II, 3g,
1 26.
Artaud de Granval, abbé de Sainl-
Antoine de Viennois, I, 96, toS,
109, i5o, 1 56 .
Arthur, I, 280, 278, 298, 384 ; 1 1 , 1 1 8,
282.
Arthur III de Bretagne, 1, 4g, 71 n,
1 1 6, 290, 3o5 ; II, 192, ig4, 196,
198, 199, 20 1 , 202, 234-
Arthur (le petit), duc de Bretagne,
I, 386.
Artois, II, 332, 353.
Artois (Charles d’), II, 817.
Asie-Mineure, 1, 227.
Asnières , II, 7.
Asti, II. 5, 29.
Athènes, I, 34, 1 44, 811 ; II, 3i4, 828,
34 1 .
Athis, II, 277, 299.
Atropos, I, 3ao; II, 352.
Attila, 1, 1 45.
Aubigny, 1, >.3 n.
Auguste, 1, 386.
Augustin (saint), I, 212; II. 20, 12.0,
r 65, i85 n, 407.
Aurélius, I, 7.
Authon (Jean d’), H, 297 n, 298.
Autriche, II, 348, 352, 353, 867, 35g,
4oo.
Autriche (Frédéric d’), 1, i55.
— Miénor d’, II, 358, 35g.
Aubert d’, I, 1 55.
— Charles d’, II, 35g, 36o, 36i.
Auvergne , I, 47, 167, 181, 196; 11,
288, 2g3, 3o5.
Auxerre, 1, 228, 280, a3i, 2.82, 246,
247, 249, 253, 256, 260, 261, 268 n,
269 et n, 276 .
Auxigny (Thibaud d’), 11, 98, g4, 1 10.
Auxonne (vin d’), II, 3i5.
Av alto n , 1, 25o.
Avaugour (Guillaume d’), 1, 5o, 5t.
Averroës, II, 64.
Avicenne, I, 354 -
Avesnes, II, 333, 3 5 4 -
Avignon, i55, 1 56 , i5S, 359, 36i ; II,
29.
î Avis (Me Jean), II, 278.
| Azay-le-Rideau, 1, 23.
1 \ DEX
4 zincourt, I. i i-i2, , 35, 6i, 99 n,
179, 227, 280; 1T, 1 3-i 5, 26, 220.
B
Babylone, J, 34; 11, 828, 34 « - 3 4 9 •
Bacclius, 11, 280, 81 4.
Bagdad, II, 3o2.
Baillet, I, 172.
Bailli (Jean), II. 1 5 1 .
Bailly, II, 249.
Bâle (Concile de), 1, 3o5.
Balue (Jean), II, 281 n.
Bannockbrun, I, 1 44 -
Banquet du bois , II, 122.
Banquet du Faisan, II, 224.
Bapaume, II, 358.
Bar (Gui de), I, 280.
Barbarins, II, 384.
Barbazan, I, 5o.
Barbeau (le gros), 11. >48, 282.
Barbeau (Guillaume), II, 281.
Barbeau (Henri), II, 281 //.
Barcelone, 1. .887.
Barrois, 11, 334.
Bas volant de Bretagne, 11. 3oo.
Basanier (Pierre), II, 77.
Basin (Thomas), I. 60 n.
Basoche, II, 247, 254-255, 282.
Bataille (Me), II, 245, 246.
Bâtard de Bourgogne (Grand), voir
Bourgogne.
Battista de Manloue, II, 421.
Baudas (Galiffre de), II, 802.
Baude (Anne), II. 246, 28,8 n.
Baude (Henri), 1. VIII. 329: 11, 19.
239-307. 294.
Ballades et rondeau, II, 301.
Bonnes inventions, dictz moraulx
pour faire tapisseries , II, 299.
— Brieve moralité, II, 247. 259-
— Bulles du cardinal de Guerrande,
II, 261.
— Dictz moraulx pour meslre en ta¬
pisserie, II. 301.
Dix visions. II, 270. 271
« Gorrier bragard », 11,272. 273.
Hystoire poétique, II, 277.
- «JeudesclercsduPalais», 11,256.
Lamentations de Bourrien , II , 284.
287.
— Petitz dictz et brocars, 11,282,300
- Petits traictez et dictz, II, 299.
Pièces libres. II. 284.
Pragmatique (la), II. 253.
Requestes, II. 301.
— « Tapisseries », II, 276, 282.
— Testament de la mule, 11,248,250.
Baude (chien), II, 3a, 241, 269,
275, 3o3 n.
Baude le Maistre, II, 78, 110.
Baudelaire, II, 126.
Baudet Ilerenc, I, 74 n.
Baulf remont (Pierre de), I, 3 1 5.
Baudouin de Ccndé, I, 217.
Baudouin de Constantinople, 11, 36 1.
Baudoin (Philippe), II, 36 1 n.
Bavai, II, 34i, 363.
Bavière (Louis de), T, i55.
— Jean de, I, 3o8.
Bayeux, I, 2.
Beauce, II, 92.
Beaufort (cardinal), IJ, 28.
— Jeanne de, I, ia5.
Beaujeu (Pierre de), I, 268; II, 4a4-
Beaugé, I, 48, 122.
Beauneveu (André), I, 175.
Beaupère (Jean), I, 1 33.
Beauté, 11, 3 1 3.
Beauvais, I, 233, 235, a38, 289, 247,
254, 255.
Beauvaisis, I, 282.
Beauvau (famille de), 1, 5o.
— Louis de, I, 384 et n, 386
— Bertrand de, I, 889.
Béarn, I, 83.
Bedford (régent), 1, 290; II, 17.
belistres, II, .868-369.
Belle dame (La) qui eut merci, I,
74 n .
Bellefave (Martin de), II , 100, 1 1 2-
1 j 3.
Belle Heaulmière, II, 110, 118.
Bening (Alexandre), II, 44 1 -
berger (bourguignon), 11,354 n. 35g.
Bergère (la), II, 828.
bergeries, IL 178, 174.
Berghes (Henri de), II, 424, 427, 4a8.
— famille, II, 4a4 n.
Bernard (saint), I, p. 170/1,201,209;
II, 35.
INDEX
48
Beroalde de Verville, 11. 390 n.
Berruyer (Martin). II, i3g.
Berry (Jean duc de), I. 78, 168. 169.
172, 175, 197, 203, 2 1 3, 2(6-222,
224 ', II. 1 43, 168 n.
Berry (Marie de),I, 178-183, 184-189,
190, 1911-95, 2o3.
Bertold (Hippolyte de), 11, 4ig n.
Besançon (Etiennette de). Il, 289.
bêtes, II, 278, 279.
Bethsabée, I, 99; 11, 3 1 5.
Beyle (Henri), II, 5o.
Bezon, II, 262.
Bezon (Jean), II, 64-
Bible, I, i64-
Bicêtre, I, 1 70 ; II, 77.
Blanche la Savetière, II, 69.
Blangy (Mlle de). I. 254-255.
Blarru (Jean de). Il, 76.
Blois, I, 358, 364, 365, 382; 11, 9,
10, 27, 3o-32, 36, 43-44, 9ï> * 93,
223.
Blosset, I, 74 n.
Blossete, I, 77, 38o.
Blosseville, If, 3g.
Bobillet, 1, 218.
Bocal, II, 246.
Boccace (Jean), 1, i44, 1 58 m,384 n,
386 ; II, 20, 120, 3 19.
Bochier (Nicolas), II, 20.
Bodel (Jean). I. 325.
Boèce, 1, 198, 209,220, 279, 383; 11.
435,, 436.
Bohème, I, 99, 100, io5-io6, i43,
i47, 245.
Boisbrassu (famille de), II, 196, 197.
Boisratier (Guillaume), I, 6 n.
Bolingbvoke, II. 16.
Boneuil (Guillaume de), II, i5i.
Boniface (Jean de), I. 3 1 5, 317.
Bons dictz moraulx pour tapis ou
verrieres de fenestres, II, 3o2.
Bordeaux, II, 83.
Borgia (Lucrèce), II. 3g5.
Bosch (J.), II, 44 1 •
Bossuet, 1, 33, 1 4 1 >>■
Bothéon (Mme de), I, 61.
boucanier (le), II, 295. 296.
Bouchain, II, 33a.
Bouchet (Jean). I. 1 n, 1 3 1 u. 160 n;
11, 21 1, 287.
Boucicaut (le maréchal de), 1, 229 n.
280.
Boucicaut, II, 21.
Bouciquault. I, 365 n.
Bouligny (René de). 11, 248.
Boulonnais, II, 3n et n, 34g.
Bouquins (les) 1. 388.
Bourbon, II, 258.
Bourbon (cour des ducs de), 11, 4g.
222, 289. 3o4, 3o5.
Bourbon (Charles de), II, 281.
— Jacques de, II, 289.
— Jean de, I, 178, 179, 181, 186-
189, 234; II, i3, 22.
— Jean II de, I, 257; II, 92-93, 267-
260, 288.
— Jeanne de, II, 5g.
Lierre de, I. 38o.
— Pierre de, écuyer, 1, 23 1.
Bourbon (vin de), 11, 3i5.
Bourbonnais, I, 167, 181 ; II, 5g, 258,
259, 3o6.
Bourcinette (Marguerite), II, 437 .
Bourdigné (Charles), II,3io.
Bourg-la-Reine, II, 76.
Bourges, 1. 23, !\\, 46, 47, 4g, 69, i54,
176, 176, 218; II, 192, 2u3.
Bourgogne, I, 256, 276; II, 353, 357,
359, 363, 4o3.
— Agnès de, I, 3o5.
- Antoine, bâtard de Bourgogne, I,
3 09 ; II, 224, 263, 266. 3 1 5 .
— Isabelle (duchesse de), 1, 261-262,
292, 3o4 ; II, 24, a5, 225.
— Marie (duchesse de), II, 3i6 n,
333,334, 34g-352, 4o4 n, 4a5.
Bourgogne (cour de), I, 69, 228, 286.
292-295, 3 1 4-3 1 6, 3 1 7-3 1 8. 32o-32i;
II,4g.
Bourgogne (Geste de), 1, 298.
Bourguignonne (Ecole), I, 33g.
Bourguignons, 1. 22. 23, 227, 23a,
a56, 276, 3o5, 3o8; II, 282, 333,
334, 335, 3g8.
Bournel (Denis), 11, 264, 265, 266.
Bourrien (Jean), II, 284 n.
Boursière (Catherine la). II, 69.
Boutin (famille), I, 3i n.
Boutine (la), I, 196.
Bouton (Philippe), II, 224.
Bouts (Thierry), II. 4 19 et n.
INDEX
Boyau (Etienne), 11, 226.
Brabançons, II, 358.
Brabant, II, 348, 353.
— Antoine de, 1, 3o8.
Branches, I, 260.
Brantôme, II, 3-,
Brebant (Philippe de), II, 286 n.
Bréhal (Jean), I, 1 55 n.
Bressoles, I, 197.
Bretagne, II, 90, 192, ig5, 2io-2i5,
225, 227, 234, 235-236. Voir Anne.
Bretagne (cour de), II, ig5, 222, 227,
a3 1, 234, 235, 317, 3 1 8.
Bretons, 1, 290; 11, 356; II, 319.
Breughel, 11, 33g, 44 1 -
Brézé (Pierre de), 1 386.
Brie-Comte-Robert, II, 7.
Briquet (chien), II, 32.
Briséis, I, 25g.
Brive, II, 245.
Brou, II, 3o6.
Bruges, I, 118, i84, 299, 3o4, 320,
34o, 35o; II, 26, 338, 35i , 355, 358
3g3, 419 n, 425.
Brunei (Philippe), II, 77, ii3.
Brunetto Latini, I, 5, 1 44-
Bruxelles, I, 288, 3 12, 3 1 5, 3 1 8 ; II,
338, 353, 358 n, 36o.
Bruyères (Mlle de), 11. 65, m.
Buchan (Cte), I, 125.
Buda-Pesth, I, 96, 97, io5 n, i36.
Bulgnéville, I, 356, 371.
Burgos, II, 4a5.
Buridan, II, io4.
Bury (Jean de), I, 2i5.
Busnois (Antoine), II, 375, 387, 388,
890.
C
Cacus, II, 336.
Cadier (famille), II. 261-262.
Cadier (Charles), II, 255, 261-262.
Cadmus, II, 299.
Caillau (Jean), I, 363-364.
Calabre (Mme de), I, 261, 262, 383 n,
384.
Calabre (Jean de). Voir Lorraine.
Calais, II, 1 3 , 17, 2.4, 381,891.
Calendrier des bergers, II, 121.
Camail (ordre du), II, 24. 26.
Cambrai, II. 26, 384, 424, 4s8 et n.
Cambyse, II, 299.
Campo Basso (Cte de), II, 323, 3a4,
829.
Candie, 1, 23o.
Canlers, II, 82.
Cannes, 1, 1 46 .
Capétiens, I, 1 64 -
Captivel, I, 388.
Cardon (Jacques), II, 77, u3.
Cardonne (bâtard), II, 334 n.
Carlo del Nero, I. 68 n.
Carthage, 1, 34, 91, 337.
Cassandre, 11, 92.
Cassinel (Mlle), 1, 170, 171.
Castel (Jean), 1, 72, 73: auteur du
Pin, 73.
Castel (Jean), 11, 38g.
Castelnau-de-Montmirail, II, 22.
Castille, I, g5, 121, 122; 11, 36a n.
Castille (Fernand de), II, 356.
Castillon, II, 192, 201.
Castres (évêque de), I, 1 46.
Catalogne, I, 387; II, 348.
Catherine (fête de la Sainte), II, 49.
Catherine (sainte) du Sinaï, I, 25o.
Catherine de France. Voir Charo-
lais (comtesse de).
Catherine de Vausselles, II, 69, 70.
Caton, I, 88, i3g, 279, 383.
Catulle, II, 46.
Cauchon (Pierre), II, 1 36 .
Caulier (Achille), 1, 74 n, i5S n.
Caulier (Jean), II, 365 n.
Cauvel (Jennin), II, 18.
Caxton (William), I, 56 n.
caymands, I, 366.
ceinture de Bourbon, II, 260.
Cent Nouvelles nouvelles, I, vin, 269-
271, 338 ; II, 1 2 1 .
Cerberus, 1,325; II, 4oi.
Cerf-volant, II, 242, 25o, 275.
Cerf-volant (querelle du) et du lion
rampant, II, 3o4, 33i.
César, I, 5, n5, 1 44, 1 54 , 2g3, 386.
Chabannes (Antoine de), II, 269,
270, 3o3.
Chaise-Dieu (la), I, 223 n.
Chalon-sur-Saône, I, 3 1 6 ; II, 3o.
Châlons (fêtes de), I, 261, 382.
Chalvet (Vincent), II, 5o.
Chambéry, I, 3o3.
Chambres de rhétorique, II, 422.
II. —
INDEX
45o
Champagne , I, 78.
Champ Fleury, II, 1 4 1 n.
Champloiseau, I, 260.
Chanco de Johanne, I. 356.
Chandos (John), I, 265.
chanson brodée, II, 12.
chansons, I, 75, 2/12; II, 4i9 n-
chansons notées, II. 4i.
Chapelain. II, 112.
Chaperonnière (Jehanneton la), II,
69.
Charenton, II, 3i3.
Charlemagne, I, 21, 101, 1 46, 279.
2g3; II, 5, 273, 3o2, 3 1 4, 4o2.
Charlemagne (roman de), I, 23o.
Charles V, I, 1 43 , 227, 23i ; II, 09.
69.
Charles VI, roi de France, I, 20,
227 ; II, 6, ro. io3.
Charles VII, roi de France, I, 23,
24, a5, 4 1 -4 2 , 46-52, 60-61, 69,
71 n, 73,83-84, g4 n, 95-96,98, 100-
101,102, rog, 112, 120, 121, 123,
129, 1 43 , 1 45, 1 46-i 47 , 1 64 » i84,
260, s3 1 , 238, 295, 3o5. 3 17-3 18,
32i; II, 3, 64, g4, 100, 123, i36,
137, 241,242, 267, 269, 273, 276,
649-
Charles VIII, roi de France, II, 236,
255, 264, 269, 270, 273, 275, 278,
292, 3o5, 872, 395, 3g6, 4oj-4o2,
44o n.
Charles, frère de Louis XI, II, 220.
Charles le Chauve, I, 21.
Charles Quint, II, 36 1 .
Charles le Téméraire, 1. 268, 3i8 ;
II, 225, 3o4, 3 1 3 , 3x5, 3 i 6, 320,
322-332, 335, 338, 34o-352, 363 n,
365, 695, 396.
Charolais (Catherine de France,
comtesse de), I, 317, 320.
Charolais. Voir Charles le Témé¬
raire.
Charpentier (Jean), II, 67.
Chartier (Alain), I, vu, i\, 1-165,
1 83, 1 84- 1 85, 253, 286, 3i8, 321-
322,349, 35g, 383, 386; II, 33,69,
75, 121, 122, 123, 1 35, 2i5, 216,
438.
— Belle dame sans merci (la), I, 60.
65-68, i5g, 223; II, 122. Querelle,
I. 70-73. 74.
— Bréviaire des nobles, I, 92-93, 121,
322, 323.
— Complainte contre la mort, I, 62-
63 : II, 122.
— Curial, 46-57, 84 n, 1 6 1 .
— Débat dugrasou du maigre ou des
deux fortunes d'amour, I, 74-84.
— Débat du réveille matin, I, 64-65;
II, 122.
— Débat patriotique, 1.42-45,485.
— Dialogus familiaris amici et so-
dalis, I, 88-92, 160.
— Discours latin sur les libertés de
l'Eglise, I, 20-22.
— Epitres latines, I, 85-92.
— Epitre latine à son frère, I, 4-5.
— Epitres de propagande auxquelles
Chartier a pu collaborer, I, 24.
— Epistola de detestatione belli gal-
lici. I, 22.
— Epistola de de testatione belli g allie i
et suasione pacis, I, 110-116.
— Epistola ad Universitatem Pari-
siensem, I, 24-28.
— Espérance (F) ou Consolation des
trois vertus, I, 2, i32 n, 135.
— Exil, 1, 1 35 n.
— Invective en latin contre un ami
ingrat, 1, 57-58. 85.
— Invective en latin contre un en¬
vieux, 1, 58-59. 85-86.
— Lay de Paix, I, 118-120. r 84- 1 85 ;
II. 1 22.
Lay de Plaisance. I, 2, 8-10.
— Livre des Quatre Dames, I, 2, 11 17.
— Oratio ad imperalorem, I, 98-103.
— Oratio adregem romanorum Sigis-
mundum, 1, 103-105.
— Persuasio adPragenses,!, 105-108.
— Quadrilogue inveclij, I, 29-42,
i32 n,i35, 160 n, 1 6 r .
Chartier (Guillaume), I, 3, 4, 5, 52 n,
55-56, 157, 196.
Chartier (Jean), I, 2.
Chartier (Thomas), I, 3, 3i n.
Chartres, II, 10.
Chartres (Régnault de), I, 4g, 116,
123, 124, 127, 1 43, i5o, 3o5.
INDEX
Chartres (Hector de), I, 128.
Charybde, I, 1 i3.
chasse, J, 3 r 4 -
Chastellain (Georges), 1, ix, 020,
'32i, 829 n, 3G4 n, 889; il, i35,
191 11, 222, 223-225, 282, 290, 298,
294, 298, 3o4, 3o5, 3i8-32i, 33 1 n,
36i, 892, 393, 394-295, 422.
Chastellain (Pierre), dit Vaillant, I ,
286, 829, 339-389: II, 3g, 122, 724.
I 25.
— Cornerie des anges , I, 352, 36a n,
366. 382.
— Débat des deux seurs ou VEm-
busché Vaillant , 1, 365, 372-378,
383 ; II, 124.
— Lettres envolez, 1,367.
— « Lettre en prose ». T. 368.
— Mon. temps perdu, I. 340-344; 11,
122.
— Mon temps recouvré', I, 344-353,
862 n.
— Poésies de Vaillant, 1, 367-370.
Chaslellaine (Jeanne), I, 889. Voir
Jeannette (la bonne).
Chastellux (maréchal de), I, 281.
Chateaubriand, I, 34.
Château-Regnault, 1, 268.
Châteauneuf (bois de), I, 3C8.
Châteauneuf - sur -Charente, I, 379,
38o n , 38 1 .
Châteauneuf-sur-Loirë, II, 7.
Château-Thierry, II, 9.
Chaucer, I, 1 25 ; II, 3, 17, 28, 4 2.
Chaucer (Alice), II, 28.
Chauvigny (Anne de), 1, 287, 260.
Chauvin, II, 23 t n.
Chiilet (J.), 434, 435.
Childebert, l, 167.
Childéric, I, 1 43, 1 44-
Chirnay, II, 4oo.
Chimay, II, 3i8.
Chinon, I, a3 n, 1 3 1 n, x 34 n.
Cholet, II, 77, 225.
Chrétien (Antoinette). I. 281 n.
Chrétien (Isabeau), femme de Jean
Régnier, I, 289, 242, 253, 271-
273, 280-281 .
Chronique de Normandie, II, 720.
Chronique de Saint-Denis, II,
45 I
Chuffart (Jean), 1, 7,83.
Chypre, I, 23o.
Ciboule (Robert), I, 733 n.
Cicéron, I, 58 n, iro; II, 277, ago n,
voir T 17 1 1 e .
Clarence, I, 778; II, i5.
Claude de France, II, 35g, 36o.
Claus Sluter, I, 278.
Cléopâtre, I, 386.
Clèves, II, 4oo.
Clèves (Adolf de), II, 26, 817
— (Jean de), I, 3og.
— (Marie de), I, 77 n, 365, 378, 879,
38o, 382, 383 n, 384 et n , 887 ; 1 1 , 25,
26, 29, 36, 87.
Ctisson, II, 790, 7 9 r , 794.
Clopinel, 1, 7 58 n, 386.
Clotaire, 1, 746.
Clotho, II, 299.
Clotilde, 7 , 1 1 3.
Clovis, 1, 100, 7 43, 7 45, 7 46, i64.
Cœur (Jacques), I, 362, 363 ; II, 8g5.
Cognac, I, 878, 879 et n ; 11, 7 35.
Coïmbre (duc de), I, 323, 324-
Col (Gontier), I, 79, 20, 3 1 , 5a n.
Colard le Voleur, I, 295, 828.
Colard Mansion, 1, 3a.
Colcos, I, 299.
Colette, II, 24g, 25a.
Colette (sainte), I, 782.
Colin de Caye7ix, II, 84. 85, 86.
Collège de Montaigu, 1 1 , 3 1 1 , 3 7 2 n ,
436.
— de Navarre, II, 85, 87, 96-97.
— du Cardinal Lemoine, II, 3 7 1 -
3i 2.
Collerye (Roger de), II, a54-
Cologne (archevêque de), II, 3aa.
Colombel (Guillaume), II, 1 1 3 .
Colombe (sainte), I, a5o.
Colonna (Gui de), 1, 829.
Combworth (Thomas), II, 16.
Commynes (Pli.), II, 236, 373 et n.
compagnons de la fe7ii 1 lée, I, a3a.
Compains (Jean), II, 246.
Compère (Loyset), IL 865 n, 889-
890.
Compiègne, 1, 32 7 ; II, 8, 72, 26, 7 35.
Complaintes et épitaphes du roy de
la Bazoche d’André de La Vigne,
45s
INDEX
Compost des bergers, I, 195 n.
Coudé, II, 327 n, 332, 334-
confession (Manuel de), II, 20.
Confession d'amour, II, 122.
Confession et. testament de l'amant
trespassé de deuil, II, ta3.
Confions, II, 1 4 9 -
Congé d'amour, II, 122.
Conrad, I, i5o, i54, 1 55
Constantin, II, 278.
Constantinople, I, 296; II, 895.
Contem placions (les) hystoriez sur
la passion, II, 167 n.
Coppenolle, II, 355.
Coquards (les), 11, 220.
Coquerel (Jean), II, 66.
Coquille (Gilbert), II, 121.
Coquillards, II, 81, 83-88.
Corbie, II, 1 53 .
Corbigny, I, a5o.
Cordebeuf (Merlin de), I, 196, 197.
Cornwall (John), II, 17.
Corrozet (Gilles), II, 110, 282.
Cotard (Jean), II, 117, 287.
Colin (Guillaume), II, 112.
Cotonnière (la), II, 286.
couleurs (symbolique des), II, 281.
Coulonges (Jeanne de), I, 38i.
Coullonges (Mme de), I, 38i.
Gouraud (Andry), II, 8990, 111.
Courcelles (Guillaume de), I, i33,
Courcelles (Jean de), II, 1 56 .
Courcelles (Thomas de), II, i36,
1 56 n.
Courtebote, I, 171, 172.
Courtecuisse (Jean), I, 176.
Courtrai, II, 398.
Cousay (André de), II, 25i.
Cousteau (Nicolas), II, i4o n.
Coustelier (U.), II, 3io.
Coustumes d'Arras, II, 365.
coûtumiers, II, 120.
Coxin de Velde, I, Soi n.
Gravant, I, 48, 280.
Crécy, I, 3 1 4-
Crésus, I, 220.
Crétin (Guillaume), II, 4g, 1 35 ,
295, 3o5, 38g, 432.
Crevecœur (Philippe de), II, 3 1 6 ,
4oo. hoir Esquerdes.
Cri de la Basoche, II, 254 n.
Croy (les), I, 384', H, 3 18, 320.
— Antoine de, I, 269; II, 225.
— Charles de, II, 224-
— Henri de, II, 44o et n.
— Philippe de, I, 2 1 4 -
Cruelle femme (la) d’Achille Caulier,
74 n.
Criseïs, II, 22, 4i.
Cupido, II, 281.
Cybole (Robert), II, 1 45 .
cygnes (légende des), II, 363.
D
Dacian, II, 337.
Dago, II, 202.
Dagobert, 1, j 4 G .
Dainleville, 1 1 , 386.
Dalmatie, I, 109.
Damas, 1, 262, 357.
Dames (les), II, 223.
Dames de Rhétorique, 11, 289-292,
294, 3 1 1 n.
Dammartin (Cte), II, 3o3, 332.
Dangy (Barthélemy, I, 3 1 1 n; II,
437.
Danche (P.),.I, 365 n; II, 270?!, 294,
3o5.
Daniel, 1 1 , ,870.
danse, I, 18, 74-75, 222-228, 257, 36o,
382, 383 ; II, 36o.
danse macabre, I, 177, 222-228, 247,
3iq, 820 336; II, io5, 121, 4i3,
4i6-4i7.
Dante, I, 85, 1 35 ; II, 3o5.
Darés le Phrygien, I, 6.
Darius, I, 11 5, 162.
Darnley (J. Stuart), I, 122.
Dauphiné, 1 1 , 90.
Dauvet (Jean), II, 248.
David, 1, 99, i64, 220, 386; II, 111,
204, 3i5.
Débat du boucanier et du gorrier,
II, 295, 296.
Débat de la dame et de l'écuyer, 11,
3o3 n.
Débat sans relation, II, 125.
Décius, I, 7.
Delacroix (Alain), II, 248.
démocratie, I, i63.
Demophontes, I, 386.
1 INDEX
Démosthène, I, 6.
Denis (saint), If, 407.
Denis le Tyran, I, 21; II, 336.
Dent (Guillemette), I, 197.
Deschamps (Eustache), I, vii, y 4 G ;
II, 21, 33, io3, 107, 117-118.
Des Ormes (Gilles), II, 3g.
Despars (chanoine), II, 1 45 -
Dessarteaulx, 1, 72.
Desvres, II, 3i 1 .
devises :
— La plus des plus, I, 36g.
— Los en croissant, I, 378.
— C'est moy qui Va, I, 378.
— Chauffrettes ardentes, ardent dé¬
sir, plaie non guérie, arc turquois,
I, 387.
— Rien ne m'est plus, I, 38o; II, 10.
— Vostre rien, I, 38o.
— Séjour de deuil, I, 38o.
— Fors vous seule, I, 38o.
— Cerf volant, I, 386.
— Feu grégois, 1,386.
— Souvenir tue, II, 224.
— Au fort allé, II, 224.
— Espérance, I, 191; II, 260.
— Nul ne s'y frôle, II, 263.
— Vous seulement, II, 4ig,
— Dieu le scet, II, 4ig,
Diable (le), II, 172, 173.
Dialogue d'un amoureux et de sa
dame, I, 74 n.
Dialogues de France, d'Angleterre,
de Bourgogne, II, 3o4.
Didon, I, i4o ; II, 70.
Dijon, I, 257, 3o2 ; 11,83, 84.
Dinant, II, 34i » 3g6.
Diomède, I, 386.
Dioscorus, II, 336.
Dit de la mort par un Célestin de
Paris, I, 202 n.
Dit des philosophes, II, 120.
Dit des trois morts et des trois vifs,
I, 198, 217, 218.
Dixmude, II, 3g3.
Dogis (Robin), II, 97, 98, 99.
Dolopathos, I, 23o.
Donat, II, 63.
Donzenac, II, 246.
Douai, II, 333, 334, 4ia.
Douglas (Àrchimbault), I, 122,
/ r o
/|!>0
Douglas (Guillaume), I, 121.
Doutrejan (Madeleine), II. 297.
Douvres, II, 1 4» 17, 19.
Draguignan, II, 1 53.
Du Roc, 1, 247,
Du Bellay (Joachim), I, r 1 ; If, 1 3 5 .
Du Breul, II, 1 02.
Du Cange, I, 247.
Duchesne (André), 1, 1 n.
Du Cygne (Jean), I, 5i.
Dudrac, II, 266.
Du Fail (Noël), II, 190.
Du Fresne (Martin), I, i33 n.
Du Guesclin, I, 17, 265 n.
Du Piédefou, voir Perrette.
Du Pleiz (Jean), I. 1 33 n.
Dupont (Gaspard), II, 297 n.
Dupré (Jean), voir Larcher.
Durendal, II, 374 n.
Dürer (Albert), II, 291, 372 n.
E
Echo, I, 326.
Echecs moralises ( livre des), I, 198.
écoliers, II, 63-68.
Ecorcheurs, II, xi.
Ecossais, I, 48, 122, 128, 23o; II,
384.
Ecosse, I, 47,94 n, 1 2 1 - 1 3 1 , 1 44 ; H.
i5, 3g5.
Ecosse (Isabelle d’), II, 199, 229.
— James I d’Ecosse, I, 121, 124-127,
1 3 1 .
— Marguerite d’, I, 76, i3i, 261,
262, 382 n ; II, 123.
— Robert d’, I, 1 44-
Egypte, I, 23o.
Edouard d’York, roi d’Angleterre,
II, 349, 396.
Eglise, 1, 35 1 -352 ; II, 322.
Eglise gallicane, I, 19-22.
Egyptienne (F), I, a5o.
Eliot, I, 171.
élus des finances, II, 244, 245 et n.
Empire, I, g5, 97-98, 1 63 ; II, 34g,
3g3.
Enée, I, i3g, i5g, 161, 386.
enseignes, II, 112.
entremets, I, 3o4.
Eole, II, 322.
INDEX
Epernay , if, 8.
Epicière (L’), II, 286.
Erreurs (les ) du .Jugement de la Belle
dame sans merci, I, 74 n.
Esbaternent... du mariaige desiiij filz
Hemon... If, G8.
Escandlour (siège d’), 1, 23o.
Escaut, II, 363.
Esch, l, 809.
Esdras, I, io3.
Espagne, K, 356, 357. .893, 4o3.
— maison d’, II, 367.
Espagnols, I, 35; ; II. 334.
Espaly, I, 71 n,
Espérance (devise des ducs de Bour¬
bon), 1 , 191 ; II, 92, 267.
Esquerdes (seigneur d’), II, 4oo.
Etampes (comte d’), I, 268, 270, 271.
Estienne (Henry), II, io4.
Estouteville (Robert d’), II, 66, 81,
82, 100, in.
États provinciaux, II, 246.
Etrille Eauveau, II, 281.
Etienne (saint), I, 25ü.
Eugène (Pape), I, 3o5.
Europe, II, 299.
Eurydice, I, 326.
Eusèbe (saint), I, >5o.
F
Fabius Maximus, I, 89.
Facino Cane, I, 279.
Faits romains, II, 208.
farces, II, 1 85, 289, 256.
farces (joueur de), I, 287, 3o4, 3o5 n.
Faulcon (Jean), I, 286.
Fauveau, II, Soi.
femmes des différents pa\s, II, 281.
Fenin (Philippe de), II, 3io n, 3i 1 n,
365 et n, 43 1 n, 44 J n.
Féron (Guillaume), II, 121.
Ferrebouc (François), II, 98, 99, 100.
Ferron (Jean), I, 198.
Ferrone (la), II, i3g n.
fêtes religieuses, I, a5x ; II, 60-61.
feuillards, II, 365, 384.
feuillée (compagnons de la), I, 232.
Fiacre (saint), I, 122.
Fichet (Guillaume),!, i5 7 n;II,i38.
Fierabras, II. 121.
Fillastre (Guillaume), I, 294 n.
Firdouzi, II, 3g.
Flamands, 11, 348, 358, 898, 4oo.
Flandre, II, 27, 3o4 ; II, 353, 3g3, 4oo.
Flavy (Hector de), I, 3i5.
Floquet, I, 238.
Florus, I, 5, 1 44.
Foix (maison de), I, 5o ; II, 271.
comte de, 1 . 871.
— cardinal de, I, 356, 36 1.
Gaston de, I. 878; II, 289.
— Jean, comte de, I, 83, 84 ; II, 124.
- Marguerite de. II, 195, 212.
- Monseigneur de, II, .871.
Folgoët, II, 199.
Fontaine (Jean de), II, 4x5.
Fontaines (Rigaud de), 1, 2 38.
Fontay (Jean de), I, 167.
Fontenay-le-Comte, II, 102.
Forez , I, 181, 182, r83; II, 3o6.
Formigny, I, 167 n ; II, 201
Fotheringay, II, 16.
Fouquet (Jean), II, 294, /1 1 9-
Fouquet, II, 72.
Fradet, II, 29, 89.
Franc Gontier, II, 89, 128, 170, 284,
3oi .
Français, II, 349, 356, 398, 429.
France, I, 35-36, 87, 38, 69, i3o, 242-
243, a45; II, 19-20, 357, .898, 402.
France (cour de), I, 52-55, 60-6 1 ;
II, 6, 3 17.
Francfort, II, 353.
Francheville, 11,334.
Francillons, 1 1, 356.
François I, roi de France, II, 38,
281, 292.
François I de Bretagne, II, 192, 194,
196, 198, 199 200, 2o5, 227.
François II de Bretagne, II, 194,
ig5, 196, 2X2, 225, 234, 235.
François (saint), I, 364.
frappart, II, 38o.
Frédéric (l’empereur), II, 827, 35.8.
Frémi n, II, 1 1 7.
Frioul, 1, 109.
Frisons, II, 358.
Frison (capitaine), II, 384.
Froissart, I, 47, 228; II, 3, 21, 33,
■ 364, 422.
INDEX
Frotier (Pierre), I, 5o, 5i.
Fumechon (famille de), II, a4S n.
G
Gaguin. I, 5a n, 56 n ; II, 99.
Galehaut, I, 384.
Galerne (Colin), I, 2 1 4-21 5 ; H, ira,
i4g.
Galien. I, 208.
Galiffre de Ëaudas, II, 278, 3oa.
Galiot du Pré, II, 889 n.
Gallogrécie, I, 38.
Galmier (messire), II, 261, 289.
Gand, I, 289, 294 n, 3o3 n, 3i5, 34o,
35o ; II, 29, 338, 349, 35o, 355, 356,
35g. 384. 3g3, 899, 4oo.
Gantière (belle), II, 69.
Gantois, II, 355, 4oo.
Garbet (Nicole), II, 7, 8.
Gardane, I, 388.
Garet (Jean), II, 3io n, 3ii a, 44 1 n.
Gascons, I, 84, 1 33.
Gaston IV de Foix, I, 378, 386.
Gaulois, I. 38.
Gautier (Théophile), II, 39, 78.
Gauvain, I, 3i8, 384.
Gédéon, I, 2g3, 294, 299.
Gélu (Jacques), I, i46.
Genève, I, 3o3, 4i6.
Geneviève (sainte). I, i45.
Gerber, I. 354.
Germain (Jean), I, 294.
Germanie, II, 34g, 3g3.
Gentilly, II, i4g.
Georges (saint), II, 4og.
Gerson (Jean), I, 1 33, 147; II, 167-
1 7 1 .
Geste de Bourgogne, I, 293.
Geste de France, I, 293.
Geste des nobles (la), I, 38a.
Giac (Pierre de), I, 4g, 5o.
Gibecière (la), 11, 286.
Gildas (saint), II. 219.
Gilles, II, 71.
Gilles de Bretagne, II, 3g5.
Giron (Alain), I, 238.
Gleichen (comte de), I, 3o8, 3io, 3ia.
Gloucester, I, 118; II, 24, 25.
Godefroy de Bouillon, II, 118.
Godefroy o la grant dent, II, '208.
/|55
Godin (Jean), II, 4oa.
Goerlitz (Elisabeth de), I, 3o8, 3 r3 ;
II, 8.
Gombault, II, 122, 173.
gorrier bragard, II, 272.
gorriers de cour, II. 278.
gorrier (le), II, ag5, 996.
Gossouyn (Girard), II, 78, 112.
Goths, I, 1 r 1 .
Gouge (Martin), 1,48, 116, 1 43'.
Gouges (les), II, 228.
Goujet (l’abbé), II, 5o.
Guurnay , 1, a54-
Gouvieux, II, 79.
Graal, I, 384.
Grand garde derrière, II, 122.
Granson, II, 264, 3a8, 3ag.
Gravelines, II, 25.
Gray (Johannes), I. 127.
Greban (Arnoul), I, vin; n, 133-
188, 4 1 1 , 438.
— Actes des apostres, II, i4o, 1 4 1 et n.
— Mystère de la Passion, U, 151-161.
— Oraison à la Vierge, II, 1 4 1 n.
— Résurrection (la) de Nostre Seigneur
Jesuschrist, II, i5g, 161 n.
Greban (Simon), II, 1 34, 1 35, i4o-
i4i.
Grèce, I, i54, 23o; II, 402, 4o3.
Grecs, I, 88, 91, ni; II, 3x4-
Grecques (nobles), II, 281.
Grégoire (saint), I, 221.
Grenade, II, 356, 36a n, 896.
Grenier (dom), II, i52 n.
Gremont (Jean de), II, 243.
Gressart (Perrinet), I, 117, a3a n,
260, 3ai .
Grigny (seigneur de), voir Brunei
(Philippe).
Grimault (Me II.), II, 1 45 n.
Gruel, I, 5o.
Guarini de Vérone, I, 388 n.
Gueldres, II, 353.
Guerchy, I, 229, 260 n, 274 n, 277.
Guerrande (cardinal de), II, 261.
Guet (chevalier du), II, 77.
Guichard du Puy, I, 5 r , 52.
Gui de Colonna, I, 329.
Guillain (saint), II, 4a8 n.
INDEX
456
Guillaume de Marcigny, I, 21 G.
Guillebert de Metz, I, S.
Guilleville, Pèlerinage de la vie
humaine, II, 120.
Guillier (Christophe), I, 233, 235.
Guillot, 1, 235.
Guinegate, II. 3g6, 397, 4oo n, 429.
Guyenne (Monseigneur de), fils de
Charles VI. f. 18, 170 171. 176 n,
2 23.
H
Hainaut, I, 3o8; II. 3ig, 353, 36 1 .
3g3, 421 n, 422.
Mal, II, 4i5.
Ham, II, i56.
Hamlet. II, 3, 6.
Heaulmière, voir Belle Heaulmière.
Hector, I, 87,154, 278; II. 208.257/1,
232, 209.
Hélène (Belle), I, 279, 326; II. 22,
4 1 , 129, 277. — Hélène, II. 89.
Hélicon, II, 442.
Hélinant, I, 201.
Henri de Saxe, II, x 43.
Henry V, roi d’Angleterre. I, 12,111,
122, 179. 290 n ; II, 12-16, 19.
Henry 4 1, roi d’Angleterre, II. 16,
17, 18, 3o6.
Hennuvers, II, 348, 354.
Hercule. I. 326. 386, 087; II, 281,
3 1 3 .
Herlph. II, 16.
Hermès, I, 354.
Hersin (Bonne de), II. 374.
Hervé (saint), II, 196.
Hesdin, 1,286, 289, 292.814; 11.358.
Hesse (Henri de), II, 323.
Hippocrate, I, 208.
Hippolythe (saint), II, 4io, 4 1 9, 420.
Hollandais, II, 348.
Hollande, I, 118; II, 353.
Holopherne, II, 382.
Homère, I, 5, 6, 87, 1 44, 217; II,
290.
Hongrie, I. 96, i56; II, 4 1 4, 4i5.
Hongrois, I, 98, 108,
Hôpital d’ Amours, I, 386, 387; II. 122.
Hôpital d' Amours d’Achille Caulier,
I, 74 n.
Horace, I. 6, 323; II. 33, 46, 55.
Ilottin Bonnelle, II, .868-369.
Hue de Boulogne, I. 3a8.
Hugo (Victor). I. 1 6 1 : II. 5i, 102,
348 n, 438.
Hugues, I, 222.
! Humières (le seigneur de), I. 3i2.
Ilussites, I. 97, 1 43, 147.
Hutin du Moustier, II. 98. 99.
I
llion, I, 34, 329.
Imbert, II. 5o, 3io.
Imitation de Jésus-Christ. I. 1.89.
| Imprimerie, II, 3g6.
Innocents (cimetière des), I, 1 76-
178, 217, 222 ; II, io5, 128. 129. 210,
2 1 4 •
Inverness, I, 126.
Iphigénie, I, i46.
Isabeau de Bavière. I, 18, 69; II, 9,
1 64.
Isabelle de France, veuve de
Bichard II, n, 8.
Isabelle d’Autriche, II, 359.
Isabelle la Catholique, II, 36o.
Isaïe, I, 34.
Iseult, 11. 22.
Isle Bouchard (Catherine de), femme
de Giac. I, 49, 5o, 61, 71.
Israël (la maison d’), I, 99, 127,
1 64-i 65.
Issoudun, I. 71, 73, 74, 109, i85.
Italie, I, 107, 1 54, i56, 227, 23o, 242,
354, 355. 36i ; II, 29-30, 292, 3o5,
4oi.
Italiens, I, 357; II, 29, 3i.
italienne (langue), I, 275.
J
Jacqueline de Hainaut, I, 1 1 8 ; II.
36 1 .
Jacquemart de Hesdin. I, 176.
Jacques de Cessoles, I. 198.
Jacqueville, I, 18.
James (Jacques), II, 112.
Jamet du Tillay, I, 76.
Jardin de Plaisance, I, 3i4-
jargon, II, 84, 85, i36, 172, 177.
| jargon des voleurs, II. 127.
Jason, I. r 5q, 293, 294, 299.
INDEX
457
Jaucourt (Philibert de), I, 268.
Jean II, roi de France, I, 37.
Jean V de Bretagne, II, 193, 1 9 4 ,
196, 198, I99, 205.
Jean de Cambrai, I, 21S.
Jean de Liège, II, 357 n> 359 ».
Jean de Meung, I, 198; II, 1 35.
Jean de Montmatre, I, 171 n.
Jean de Troyes, I, 171.
Jean-Baptiste (saint), II, ni.
Jean-Sans-Peur, 1, 19, 2/1, 4g, 5i, 121,
290; II, 9, 10, 11, i5.
Jeanne la brune, II, 6, S.
Jeanne de Bretagne (la grant). II, 69.
Jeannette (la bonne), 1, 343, 35i.
Jeannette de Presles, II, 263.
Jérémie, I, 3ia; 11, 322.
Jérôme (saint), I, 170 n, 21 1.
Jérusalem, I, a3o, 291, 347; II, 4oa,
429.
Jérusalem ( La conquête de), II, 30.
Jessé de Mons, II, 365 n.
Jésus, I, 249 ; II, 1 16.
Jeu de saint Quentin, II, 4n.
Job, I, 198, 199, 200-2 1 3, 219, 245,
25l .
Joigny, I, 23 1, 258, 260 n.
Joigny (comtesse de), I, 257, 260.
Joly (Michel), II. 256.
Josué, I, i46.
Jouvenel (Michel), II, 1 1 3 . — Voir
J uvénal.
Judas, I, 376.
Judith, II, 92.
Jugement (le) du povre triste amant
banny, I, 74 n ; II, 1 23.
Jugurtha, I, i4o.
Juifs, I, 36o, 36i .
Julien (saint), I, 25o.
Jupiter, II, 277, 299, 358, 422.
Justin, I, 5, 1 44 -
Juvénal, 1,6; II , 33.
Juvénal des Ursins (Jean), I, 36-37,
46, 5o, i65n; II, 248, 275.
K
Karités, II, 296.
L
La Barre (bâtard de), II, 1 10.
La Bassée, II, 3qo.
La Baume, I, 366.
La Brosse, voir Cadier, If, 261.
Lacédémone, 1, 34.
La Charité-sur-Loire, I, 260.
La Croix du Maine, II, 1 34 n, 1 35 n .
Lactance, II, 290.
La Curne de Sainte-Palaye, II, 5o.
Ladislas de Hongrie, I, 109.
Ladre (saint), I, 25o.
La Dehors (Pierre de), II, 100, 101.
La Ferté- Bernard, I, 5t.
Laduz-en-Auxerrois, I, 229.
La Fontaine, I, 263; II, 42.
La Garde (Jean de), I, 279; II, 79,
x 1 2.
Lagrange (cardinal), I, 197, 216.
La Grutuyse, II, 3i8.
La Hire, I, 60, 238, 290.
Laidin (fille de), 11. 385 n, 3S6.
Lalaing (Jacques de), I,3oq,3i5, 817,
383 n, II, 29.
— Charles de, II, 355 n.
— II, 3x8.
La Marche (Olivier de), I, xx, 286,
289, 298, 294 n, 299/1, 3o4 n, 3o5,
307, 3 1 8, 32x, 323, 3a4, 364 n; II.
29, 49, 3i3 n, 320 n , 355 n, 432 n.
La Mare (Jacquette de), II, 286 et».
La Monnoye (Bernard de), II, 5o.
Lancelot, I, x5q, 3io, 3x8, 326, 384,
386; II, 121, 374.
Landais, II, 281 ».
Langelier (Arnoul), II, 44-i.
Languedoc, I, 37, 4 < » 84.
Lannoy (sire de), II, 320.
— Jean de, I, 55 ».
— Baudet de, II, 434.
La Porte (Jean de), II, 256.
Larcher (Etienne), II, 189, 190 »,
197, 229, 236.
Larcher (Jean) dit Dupré, II, 23i ».
La Beculée, I, 366.
La Bochefoucault, I, 77, 38o.
La Rochelle, I, 121; II, 16.
La Salle (Antoine de), I, 365, 387.
La Trémoille (Georges de), 1, 4g,
50, 57 », II7-H8, 120, I7I, 232.
— Louis de, I, 257.
— Louis de, vainqueur de Saint-
Aubin, II, 235.
INDEX
458
Laurana (Francesco), II, i38.
Laurens (Jean), II, 112.
Laurens (Nicolas), II, 78, 112.
Laurens, procureur, II, 262.
Laval (maison de), II, 19/i, ig5.
— Jeanne de, I, 35q n, 370, 371; IL
1 3 7 n.
La Vigne (André de), II, 4g, 247,
3 1 1 n .
Lazare (saint), I, 38g.
Le Blanc Aulbin (la), II, 286.
Le Brun, II, 4oi.
Le Camus de Beaulieu, I, 5o.
Le Caron (Michault le), I, 3o3 n.
Voir Taillevent (Michault).
Le Caron (Pierre), I, n.
Leclerc (Charles), II, 438.
Leclerc (Perrinet), I, 22.
Leçons de Job, I, 2i3.
Le Cornu (Jean), II, 76, ni.
Léda, II, 277.
Le Dain (Olivier), II, 282, 3oo.
Lefèvre (Christophe), II, 250.
Le Fèvre (Jean), I, 3o5.
Lefèvre (Raoul), I, 32g; auteur des
Histoires de Troyes, II, 120.
Le Fourbeur (Raoul), II, 142, 1 43 .
Le Franc (Martin), I, vu; II, 5, 44,
1 55 n.
Lefrancq (Pierre), II, 36g n.
Légende de Me Pierre Faifeu, II, 3 10.
Legras (Jean), I, 1 33 n.
Légende dorée, II, 120.
Legrand (Jacques), I, 175, 197, 216.
2 1 9-222 ; II, 1 18, 120.
Le Loup (Jean), II, 77, ni.
Le Maçon (Robert), I, 19, 48, 4g.
Lemaire de Relges (Jean), I, 56 n;
II, 4g, i35,3o5, 363, 376, 3go, 392,
421, 423, 437, 438-439, 442-444,
Le Marchant (Claude), T, 27g.
Le Mardi (Jean), II, 71-72.
Le Mol (Jacques), II, 1 43 .
Léon, II, 362 n.
Léonard (frère), I, 1 55 n.
Léonin, II, 1 43 .
Le Pérugin, II, 3o5.
Le Pescheur (Girard), II, 264.
Le Quesnoy, II, 332, 333, 334.
Le Roux (Olivier), II, 25i.
Lestang (Jeannette de), I, 386.
Le Tur (Guillaume), 1, 19.
Le Tybonnier (G.), I, 3.
Levantins, I, 35g.
Le Vert (Thibault), II, 264.
Levet (Pierre), II, 102, 120.
Liège, H, 34 1, 3g3, 3g5.
Liégeois, II, 10, 33 1 , 332.
Liévin (saint), I, 3o3 n.
Ligne, II, 3 1 8.
Limagne, I, 167.
Lille, I, 288, 289, 224; 11,373 n.
Limbourg, II, 348, 353.
Limousin (Ras), II, a4i, 242, 2.43-
247, 252, 263, 288, 298.
lion rampant (querelle du). II, 3o4.
lion de Bourgogne, Il , 3 1 4, 828, 33 1 ,
348, 4o3.
lions de Flandre, II, 3g8.
Livre du Cuer d' Amours espris (le) par
René d’Anjou, I, 366.
Loches, I, 23 n.
Loges (François des), II, 58, 75. —
Voir Villon.
Loire, I, 358-359 ; H, 33, 90.
Lombardie, I, 279, 354, 36 1 .
Lombards, I, 228, 36o.
Lomer (Jean), II, ni.
Londres, II, i4, 1 5 , 16, 17.
Longis (Jean), II, 3io, 44', 442.
Longueil (Pierre de), I, 2.32.
Lorce (Jean), II, 899 n.
Loré (Ambroise de), II, 81.
Lorraine, I, 356; II, 329.
Lorraine (duc de), II, 271.
— Isabelle de, I, 357.
— Jean de, fils du roi René, I, 365,
384, 387 ; II, i4S n.
Lorrains, I, ,857; II, 334.
Lotb, II, 3 1 5, 382.
Louis (saint), I, 21, 227; II, 5, 19, 20.
Louis XI, roi de France, I, 122 n,
II, 37, g4, 100, 110 123, 190 n, 196,
219-220, 224, 233, 234, 24 1 , 242,
255, 264, 269, 276, 281, 288, 3 1 3,
3 1 5, 3 16, 317, 33 1, 332, 333, 334,
33g, 349, 35o et n., 3g3, 3g5, 396,
397, 4oo n, 398, 395, 3g6, 397,
5oo n.
Louis XII, roi de France, 11,37, 38,
255, 281, 292, 2g3, 371.
Louis le Débonnaire, I, 101, 1 45.
INDEX
Louise, I. 38 1.
Loup (sainl), 1, 1 45.
Louvain, I, 288.
Louvet (Jean), I, 48, 4g» 61.
• — Jeanne, Mme de Bothéon, I, 49»
61, 71.
— Marie, Mme de Vaubonnais, I,
48, 4g, 71.
Louviers (Nicolas de). II, n3.
Louvres-en-Parisis, I, 299.
Loys des trespassez . II, !\\l\ n.
Lucain, I, 5, 1 4 4 -
Lucheux, I, 3 r 4 -
Lucquet, II, 4 1 4 , 4 1 5-
Lucrèce, I, x4o, 3 2 b ; II, g.3.
Luxembourg, I, 3o8-3i3; 11,348.
— maison de, I, 89. Voir Ville (mon¬
seigneur de).
Luxembourg (Elisabeth de Goerlitz,
duchesse de), I, 3o8, 3 1 3.
— connétable de, II, i3g, i5a n,
i?g-
— Louis de, II, 3 19.
— Thibaud de, II, i3g.
— Wenceslas, II, 18.
Luxembourgeois, II, 348.
Lydgate, II, 23.
Lyenard (sainl) [Léonard], I, a5o.
Lyon, I, 24, 1 83 ; II, 3i5, 44a, 443.
M
Machault (Guillaume de), I, 7G, 77,
1 5S n, 228; II, 4a.
Macé d’Orléans, II, 112.
Machecou (la), II, 112.
Maciot (Claude), II. 121.
— (Jean), II, 121 .
Madeleine (la), I, a5o, 2.5 1, 3Go, 36 1,
366, 389 ; II, 1 55.
mai (fête de), II, 33.
Maignelais (Antoinette de), II, 225.
Maillard (Olivier), II, 190 n, 225.
Maillart (Jean), II, a5i.
Maillotin de Bouts, I, 3 1 5.
Maine, I, 73; II, 1 38, i4o.
Maine (Comte du), voir Anjou
(Charles).
Maizières, I, 3og.
Majorque, I, 356.
Malay-le-Roy, II, 81.
459
Malestroit (Guillaume de). IL 227.
Malet de Graville, II, 190 n.
Malgarny (Nicolas), II, 264.
Ualines, II, 357, 4aG n.
Malingre (Marie de), II. 179 n.
Mameluks, II, 3g8, 4 00,
Marner (saint), I, ?.5o.
Manlius, I, 7.
Mandeville, II, 120.
Manne (Jean), II, 25 1 n.
Mans (le), II, 1 34, 1 35, 1 38, i4o,
175 n.
Marc Antoine, I, 386.
Marceau (Jean), II, 78, 112.
Marchand (Guyot), I, 177, 1 g5 n,
22.3, 4 iG.
Marchand (Perrinet), II, 110.
Marchant (Ytliier), II, 76, 110, 111.
Marcillé, II, ig5.
Marcus Gurtius, I, 88.
Margot (bergère), 11, 278.
Margot (grosse), II. 67 n, 69, 70, rio,
ni, 118.
Margot des bleds, II, 874.
Marguerite (sainte), 25o.
Marguerite (histoire de sainte), II,
.870.
Marguerite de Bourgogne, II, 338.
Marguerite d’York, II, 338.
Marguerite d’Autriche, II, 356, 358,
359, 370-371, 4 1 6, 43o.
Marguerite d’Ecosse, voir Ecosse.
Alarion, II, 1 13.
Marion l'Idole, II, 69, 111.
Marius, I, 7, 1 1 4-
Marie, II, 1 12.
Marmion (Simon), II, 36g n.
Marot (Clément), II, 3g, 4g, 85, 1 1 3 ,
1 1 g, 127, 1 34, 1 35, 284, 287, 298,
307 ; II, 43o.
Marot (Jean), II, 4g, 1 35, 2g4, 298,
3o6.
Alars, II, 34o, 374,
Marseille, I, 357, 36o.
Marseillaise (la), I, 162, 1 63 .
Marthe, II, 71, 110.
Martial d’Auvergne, I, 3, 21 5, 365.
Martin V, pape, I, 46, 108, 122, 1 33,
i34.
Maubeuge, II, 354-
Maucouvent (dame de), II, 6, 8.
46o
INDEX
Maumigny, I, 267.
Maur (saint), I, 272; II, 79.
Maures, I, 36o, 38g; II, 3 1 4, 356,
357, 36o; mauresques (olijets), I.
357, 366, 385.
Maurice (saint), I, 38g.
Mautaint (Jean), II, 77.
Mavors, II, 34o.
Mayence, II, 3g5.
Maximilien (l’archiduc), II, 236, 271 ,
334, 338, 347 n, 35o, 35a, 353, 354,
355, 356, 358, 3g6, 398, 3gg, 4oo-
4oi, 4 1 4, 4i5, 434.
Meditationes vitae Christi, II, 1 64 -
Médée, I, 2g4, 29g.
Mehun-sur-Yèvre, I, 4 1 » 45, 47, 5g,
61, 69 ; II, 193, 243.
Melgate, II, 25.
Mélibée et Prudence ( livre de), I. 198.
Mehin, I, ia5.
Melun (Charles de), II, 281 n.
Mélusine de Jean d’Arras, II, 120.
Memlinc, II, 419.
Menalope, I, 826.
Mer des histoires, II, 120.
Merbœuf (Pierre), II, 79, n3.
Mercadé (Eustache), II, 1 53- r 56, 162,
1 63, 171.
Merciers, II, 90.
Merlin de Cordebeuf, I, 196, 197.
Meschinot (Guillaume). II. [90, igi.
Meschinot (Jean), II, 3g, 49, 189-
237.
— Lunettes des Princes, II, 189, 190 n,
198, 202-218, 222.
— xxv ballades... sur xxv piùnces,
II, 223-224.
Meschinot (les filles de), II, 233.
Meschinot (Jean), fils, II, 196.
Metz, I, 1 57 ; II, 1 53 .
Meung-sur-Loire, II, 57, 9.3, 94.
Mi-Carême, II, 1 4 9 •
Michault (Pierre), I, 21 4, a85, 286,
287 n, 289.
Michault, II, 386.
Michel (saint), I, 246; II, 346.
Michel (Jean), II, 161, 167 n.
Michon (Pierre), I, 276.
Milanais, I, 128.
Milet (Jacques), I. 171 n, 829; Des¬
truction de Troyes. II, 120.
Milières (Jeanne de), II, 77.
Miracle de Notre-Dame, II, i85.
Miraflores, II, 4a5.
Mirando! (Mme de), I, 61.
Miroir des princes, I, 347 -
Miroir de la mort, I, 2x4.
Mirouer des dames, II, 122.
Mitridathe, I, i4o.
Moïse, I, 21, 1 46.
Mol (Pol de), II, 87 3 n, 435 n.
Molinet ( Jean), I, vm; II, 49. 1 35,
a36, 292, 294, 295, 298, 309, 344.
— Aages du monde, II, 3g4.
— a Adieu Venus et Mars », II, 874.
— A<lvocat des âmes du Purgatoire,
413-414.
— Arche ducalle (P), II, 359.
— Arche de Noé, II, 4o8.
— Art de Rhétorique, II. 3io n, 4o4,
44o.
— « Ave angelicque salut », II,
4x8 n. Ave maris Stella, II, 35i.
— Ballade de la maladie de Naples,
II, 372.
— Ballade figurée, II, 374-
— Ballade pour Messeigneurs de
Foix, Montpencier et Vendôme, II,
37 1.
— Bataille des deux nobles Dresses,
II, 4o5.
— Cat none (le), II, 391.
— Ceulx qui sont dignes d'estre aux
nopces de la, fille de Laidin, 11,
385 386.
— Chanson de Guinegate, II, 396.
— Chanson sur l'ordre île belistrie,
II, 368 n.
— Chant de la pie, II, 3io n, 382.
— Chappelet des dames, II, 4o4-
— Chroniques, II, 3go n, 392.
— « Cœurs vertueulx inspirez de
proesse », II, 363 n.
— Clément (Éloge de Mathurin),
11. 388-389.
— - <( Comédie », II, 36g.
— Complainte de Grèce, II, 403.
— Complaincte pour le trespas de
4
INDEX
Madame Marie de Bourgoigne, 11.
316-318. 351-352.
— Complainte d'un gentilhomme...
aggreffé de la maladie de Naples,
il, 073.
— Complainte des trespassës , II,
4t3 n.
— Confiteor, 11. 347.
— Congés, II, 432 n.
— Crétin (Correspondance avec
Guillaume), 11, 38g-3go, 43a-433.
— Cry des monnoyes, II. 383-384.
— Débat d'avril et de mai, II, 378,
439 n.
— Débat de l'aigle, du hareng et du
lion, II, 378.
— Débat de la chair et poisson, II,
377-878.
— Débat des Iruis nobles oyseaulx,
11, 3g4-
— De Nuz de nus, II, 327-328.
— Devise de M6 Jean du Gaughet, II,
366-367.
— Dialogue du gendarme et de
l'amoureux, II, 378 379.
— Dialogue du loup et du mouton,
II, 378.
— Didier... a la Vierge Marie, II,
4iS n.
— Didier ad cause des vins vers, II,
383 n.
— Didier de l’arondelle, II, 423-424.
— Didier de Renommée, II, 353 n.
— Didier pour penser a la mort, II,
427.
— Didier présenté a Monseigneur de
Nasso, II. 364.
— Didier sur ceulx de Gand, II,
355.
— Didier, sur Tournay, II, 3gg n.
— Didier pour le retour de Jean de
Tournai, 11, 4oa-4o3.
— Dit des quatre vins, 11, 312-316.
— Dit des conditions, II, 438 n.
— Donat baillé au roy Loys dou-
ziesme, II, 407.
— douze (les) abusions des cloistres,
II, 384 n.
— Epitaphe de Monseigneur Henry
de Berghes, IJ, 428.
46 1
— Epitaphe du duc Philippe de
Bourgogne, 11. 348-349.
— Epitaphe de Madame Ysabeau de
Castille, II, 36o.
— Epitaphe Hot'ui Bonnelle, 11, 368-
36g.
— Epitre a Monseigneur de Ville, II,
385 n.
— Epitre aux gens de Montaigu, II.
— Étrong musi (!’), Il, 379-380.
— « Fleur de noblesse, odorant
Marguerite », II, 870.
— « France est gracieuse, non,
fière », II, 33o.
— Grâces sans villenye, II, 384.
— Grattas, II, 384 n.
— Hippolyte (Prière à saint), II,4io.
— « Je soulloy estre un reboureur
de bas », II, 375.
— Jeu de palme, II, 355-356.
— Lettres... envolées a Fenin, II,
365 n.
— Ledre a Me Loys Compere, II,
3go n.
-- Ledre a Me Guerard de Watielles,
II, 347 n.
— Letanie, II, 346-347.
- — Louange de V empereur (la) et de
ses en fans, II, 358.
— Marguerite ( Pour une), II, 43o.
— Mandement de froidure, II, 382-
383.
— Matrimoniale allianche. Voir Très
illustre et 1res noble alliance (la),
II, 356.
— Mort de Frédéric empereur, II,
353 n.
— Naissance de Madame Alienor
(la), II, 358.
— Naufrage de la Pucelle, II, 349-
350, 3g4 n.
— Neuf (les) preux de gourmandise',
II. 381-382.
; — Nouvelles.. . II, 847 n.
— Oraison a Madame Sainde Anne,
II, 4og.
— Oraison a sainct Gabriel, II, 4io.
— a sainct Ypolite, II, 4 10.
— Oraison a la Vierge Marie, II,
I 4 2 o n.
I — pape lart (le), II, 380-381.
INDEX
462
— Paradis terrestre, II, 354, 36o n,
3g4 n.
— Passion de Monsieur saint Quen¬
tin, II, 362, 411-412.
— Passion de Valenciennes, II, 4*2,
44o.
— pater (paraphrase du), II, 4io.
— Pelerih (le), II, 3 1 6 n.
— Pétrarque, Triomphes, traduction
en français, II, 4o4 n.
— pièces libres, II, 373-374-
— « Poème sur les métaux des ar¬
moiries », II, 435 n.
— (( Pour chiere faire et demener
grand glay », II, 347 n-
— Pour le troncq, II, 38o.
— Pour une Marguerite, 11, 43o.
— Présent pour un g sainct Jorge, II,
409.
— « Princes puissans qui du monde
univers », II, 4i6.
— Pronoslications... II, 384.
— Rébus, II, 434.
— Recollection des merveilles, II,
394-396.
— Réconciliation de la ville de
Gond, II, 4oo.
— Régi es des peres et meres pour la
mort de leur fdz, II, 4 12.
— Regrets et lamentations de 1res
haut et puissant roy de Castille,
II, 424 n.
— Regrets (sur la mort de Philippe
le Beau), II, 36o n., 426 n.
— Regrets pour le trespas de... Mon¬
seigneur Albert, duc de Zasson, II,
425 n.
— Remede de jalousie, II, 699 n.
— Ressource du petit peuple, 11,
3 1 o n ., 335-339.
— Revid pour les noces de maistre
Pol <le Mol, II, 37.3 n.
- Robe île l’archeduc (la), II, 357-
358.
— Roman de la Rose moralisé, 11,
309, 405-408.
— Roy de la pye, II, 382-383.
— Sept rondeaux sur ung rondeaux,
II, 33o n.
— Sermon de billouart, II, 379.
— Siégé d'amours, II, 404-405.
— « Souffle, Triton, en ta bucce
argentine ». II, 33i, 399.
— Supplication pour Jean Voisin , II,
376-377.
— Temple de Mars, II, 335, 339-343.
— Testament de Guerre, II, 3io n,
343-346.
— Traictié. de la harpe comparée a la
Trinité, II, 422 n.
— Traictié a la louenge de l'entrée...
de Monseigneur Maistre Mcolas de
Ruttre, II, 4a5 n.
— Trespas du duc Charles, II, 330.
— Très desiree (la) et proufitable
naissance de Charles d'Austriclie
(la), II, 359.
— Très illustre et 1res noble alliance
de Messeigneurs les enfans d'Aus-
triehe a ceulx d'Espagne (ou ma¬
trimoniale atlianche), II, 356.
— Trinité (la), II, 354.
— Trosrie d'honneur, II. 321-322.
— Vers retrogradés, 11, 43g.
— I oyage d'Espaigne (le), II, 359.
— Voyage de Napples, II, 4oi.
Molinet (Augustin), II, 376/1,392;/,
4a4, 437.
Molinet (Philippe), II, 424, 43ç.
monarchie française, I, 1 6 3 - 1 6 4 -
Monceau (Guillaume de), voir Thi-
gnonville.
monnaies, II, 112, 383-384.
Monnières, II, 190.
Mous, I, 3 1 5 ; 11, 358, 365 n, &i2.
Montaigu (Gérard de), I, 1 33 n.
— Voir Collèges.
Montauban (Jean de), II, 281.
Montbléru (Guillaume de), 1, 268-
271, 274.
— (Pierre de), I, 269.
Montbrison , I, 18 1 n, 182, 190; II,
260 n, 288, 3o4-
Montcorbier (François de), II, 58,
5g, ç5.
Montenoison, I, 266-267.
Montereau-fault-Yonne, I, 23; II, 256.
Montferrand (le seigneur de), II,
289, 290.
Montigny, 1, 260.
Montigny (famille de), II, 82.
INDEX
403
— Etienne de, II, Sa.
— Jean de, II, Sa.
- Régnier de, II, 77, 81, 8a-83, 1 i3.
Montlhéry (bataille de), II, 3ia-3i6,
395.
Montmirail, I, 5 1 .
Montpensier, I, 167, 169, 188.
Montpensier (Mgr de*), II, 371.
Montréal-en-Auxôis, I, a3a.
Montreuil (Jean de), 1, 19, ao, 3 1 ,
5a n, 54 n, 1 10 n.
moralités, II, a47, a53-a54, 256, 25g-
a6o.
Moral, II, 329.
Morée, I, a3o.
morisque (la), I, 36o.
Morlon (le père), II, 5o.
Mort (la), I, 176, 197-225, 278-279,
33a-333, 336; II, 10G, 1 28- 1 3 i ,
198, 199-202, ao3, ao5, 208, 229-
280, 237-288, 298, 4 1 3-4 1 7 * 4a5,
427-428.
Mortiers, II, 191, 1 g4 -
Mosselman, I, 218.
Moulins, I, 182, 359; II, gr, 92, 2 4 1 ,
257 ; 260 n, 2G1 , 3o4.
Moustieuraulier, 1, 238.
Mouton, II, 72.
Moy (Hector de), II, 179 n.
Muses, II, 280, 296, 3oi, 33 1 , 438, 44a.
musique, 1
, 74, 75,
126,
171, 223,
229, 233,
24 1 , 267,
277,
295, 33g,
34o, 342,
843
; n,
7, 1
2, 27, 4o,
4i, 53,
1 îg.
1 33,
i3g.
, 1 4 2- 1 5 1 ,
175-178,
387-388.
188, 201,
235,
828, 826,
Myrebeau, 11, 3oo.
mystères (mise en scène des), II,
174, 178-183.
Mystère il' Alexandre , d'Hector et
d'Achille, II, 223.
Mystère de lit Passion, 11, 121, i53,
Î99*
Mystère de la Passion (i53g), il, 186.
Mystère de la Résurrection, II, i53n,
1 G 1 .
Mystère de saint Gildas, II, 219.
Mystère de saint Quentin, H, 4 1 1 -
Mystère de la Vengeance, II, 1 53 .
Mystère du Viel Testament, II, 1 4 1 n.
Mytilène, II, 4o3 n.
N
Naillac (Jeanne de), I, 4g.
Namur, II, 348.
Nancy, II, 29, 137.
— déroute de, II, a64, 3o4, 32g, 332.
- — ordonnances de, II, 274.
Nantes, II, 189, 190 n, ig5, 196, r g g ,
202, 227, 228, 229, a35. — Char¬
treux, II, 202. — Carmes, II, 229,
a35.
Naples, I, 356, 867, 358; il, 297 n,
371, 396, 4oa.
— mal de Naples, 11, 872-878.
Narbonne (Vte de), I, 5o.
Narcissus, I, i5g, 3a5, 3aG; II, m.
Narduche (Conrad), 1, g4 n.
— Thomas de, I, 100, 108.
Nassau, II, 4oo.
Nassau, II, 3i8.
— Monseigneur de, II, 364, 4a8-
429.
Naux (bâtard de), voir Bournel
(Denis).
Nembroth, II, 336.
Neptune, 1 1 , 822.
Néron, I, i4o, 386; II, 336.
Nesson (Pierre de), I, vin, 45, 73,
167-225, 285; II, io3, 122, 128.
— Lay de Guerre, L78, 183-189.
— Leçons de Job ou Vigilles des
morts, 1, 198-213, 2 13, 216.
— Hommage, ou Oraison, ou Suppli¬
cation a Notre Dame, 1, 189-195 ; 11 ,
1 22.
nesson (le), 1, 169, 2a4-2a5.
Nesson (Anne), I, ig5.
Nesson (Barthélemy de), I, 168, 169-
170, 172 n, igo, igG, 225.
Nesson (Barthélemy II de), 1, ig5.
Nesson (Bonet), 1, ig5.
Nesson (Dauphine), 1, ig5.
Nesson (Guillaume de), 1, 1 6g.
Nesson (Jacques), I, 195.
Nesson (Jacqueline), 1, ig5.
Nesson (Jamet de), 1, 172-173.
Nesson (Jamette de), I, 1 96- 197.
Nesson (Jean), J, ig5, 196.
Nesson (Louis), I, ig5.
464
I INDEX
Neuss, 11, 32i, 322-327, 335, 396.
Nevers, 1, 3o5, 32g n; II, 27, 223.
N e ve rs(C h a r 1 es de Bourgogne, comte
de), I, 26.3, 265*267, 276.
Nicaise de Cambrai, I, 620.
Nicolas (fête de la Saint), II, i4g.
Nicolas (damp), II, 86,
Nicolas de Clamenges, I, 3 1 , 54 n,
1 47-
Nicolas de Hubant, I, i33.
Nicolas de Lire, II, 1 84 n.
Nicolas de Margival, I, 217.
Nicolay (Jean), II, 33 1 n, 099.
Nieuport, 11, 3g3.
Nigeon, II, 77, 4 12.
Ninive, l, 34; 11, 628, 34 1.
Niort, II , 102.
Noé, I, 1 46 ; 11, 38 1 .
Noël, 1, 261.
Normandie, 1, 23a; 11, i3.
Norvège, 11, 387.
notaires du roi, I, 29, 3i.
Noyon, II, 26, 4 12.
O
Observance (les religieux de 1’), I,
364.
Octavien, I, ig3, 229, 2g3, 324-325;
II, 302.
Octovien de Saint-Gelais. Voir Saint-
Gelais.
Oger, 11, 4oo.
Okghem (Jean de), 11, 388.
Olibrius, II, 336.
Olofernes, I, 220.
Omar, II, 3g.
Orace, II, 58.
oraisons, I, 24g-25i, 255.
Oresme (Nicolas), I, 6, i63; 11, 20.
Orgemont (Nicolas), II, 69.
oriflamme, II, 20.
Orléans, 1, 1 45, 1 48, i5i-i52 ; II, 5,9,
16, 27, 33.
Orléans (Anne d’) fille de Charles,
H, 37.
Orléans (Charles d’), I, vm, x, 7,
62, 76, 1 65, 179 228, 234, 23g n,
242, 277, 2g5, 358-35g, 36a, 366,
368, 36g, 38o, 382, 383, 384, 386 ;
II, 1 56, 91, 92, 124, 125, 198, 222,
223, 283, 289.
— Livre contre tout péché, II, 8.
— manuscrit autographe de ses
poésies, II, 1, 2.
Jean, bâtard d’Orléans, I, 47,48,4g,
61 ; II, 6, 10, a4, 3 1 5.
Orléans (Jeanne), I, 48, 77, 38i.
Orléans (Louis d’), 1, 19, 68, 69,
176 n, 216, 386 ; II, 6, 7,21, 32.
Orléans (Marie d’), fille de Charles,
1 1, 57, 91, 92-90.
Orose I, 5, 1 44, 208.
Orpheus, I, 3a5; II, 3 26, 422 n.
Othon de Granson, I, 4a, 76.
Othon (l’Empereur), I, 1 4 5.
Oudinot, 1, 171 n.
Ovide, 208, II, 46, 407, 421,438.
Ovide moralisé, II, 120.
P
paganisme, II, 3o3.
Paen (Guillaume). II. a5i.
Paen (Pierre), II, 25 1.
Pagnac (Guillaume de), II, 244 -
Palamède, I, 384-
Pan, II,
3i
3, 422
Paris, 1
, 3,
7-8,
18-2
:8, 6l
, 97,
11 4,
1 1 5- 1
1 6,
1 35,
1 45,
j63,
170,
171-
172,
175
■176,
280,
262,
268, ■
>99;
II, 6,
9>
JO II,
12,
, 1 3 ,
26, 27,
58,
59, 60, 61-62, 69, 73, 74-79, 83, 87,
90, 94, g5, 100, 101, 102-106, 118-
119, i35, i36, 187, 1 38, 1 5 2 , 1 85 ,
2,36, 23g, 247-248, 25o-a52, 256,
259, 278, 284-287, 3 1 1 , 3i2, 3 1 4 ,
3 16, 334, 4oi n, 438.
— Notre-Dame de Paris,], 1 33 ; II, 61,
78, 82, 112, 1 33, 106, 1 3 7 , i4i-i5a,
161, 1 85- 188.
— Voir Collèges, Université.
Paris, I, 326, 386; 11, 129.
Parlement d'amour (d') de Baudet
Ilerenc, I, 74 n.
Parnassus (mont), II, 44a.
Parques, If, 280.
Pnrthénice, II, 421.
pas d’armes, 1 , 3 1 4 , 3 1 5 , 817.
INDEX
Pas de la mort de Pierre Michault,
I, 2 I 4 -
Passion d’Arras, II, 154-156. 162,
174 n, 179, 1 83-i 85.
Passion de Jean Michel, II, 161.
Passion de Jean Mclinet, 11, 412.
Passion de M. saint Quentin, II,
4i 1 -
Passion (sermons sur la), 11, 1 64-
171.
Paston (Etienne), II, a/|3.
Pasloralet, I, 293.
Pasquier (Etienne), 1, 1 n, li 11, 56 n,
161 n.
Pasquier de Vaux, I, i33.
Patay, 1 1 , 92.
Pathelin , Il, 121.
Pâtissière (la). Il, 286.
patrie, I, 109, r6o, 161, 1 63.
Paul (saint), l, â5i ; 11, g5.
pauvres (les), 1, 334-335; II, 108,
î 09, 1 1 5- 1 1 6.
Pegasus, II, 370.
Pelerin (saint), J, 200.
Pèlerin (roman du). 11, 26.
Pcletier (Jacques), 11, i35.
Pellion, II, i"3.
Perceval, I, jg3 ; 11,409.
Pères (écrits des), II, 33.
Péronelle d’Armenlières, I, 77.
Péronne, 11, 358.
Pérotin, II, 1 43.
Perrenet, 1, 247.
Perrenette, I, 237.
Perrette (du Piedefou), 1, 38o.
Perth, I, 1 3 1 n.
Pertuis, I, 35g.
Petit (Jean), 1, 19 j4,; II. 9, 12.
Petit (Jean), imprimeur, II, 44a.
Petit Jean, II, 86.
Pétrarque, I, 85, 1 56 , i5S n, 386,
280, 289, 2g5: II. 4o4 11.
Pharaon, 11, 349-
Phébus, II, 3i3, 33 1.
Philippe-Auguste, 1, 1 45.
Philippe-Ie-Bon, I, 117, 118, ia3,
184, 186-187, aSi, 282, 247, 254 n,
2.55, 256-267, 261, 263, 264, 268,
286, 287-290-295, 298, 299, 3oi , 3o2-
3o3, 3o4-3o5, 3o8, 3io, 3ii, 3i2,
3 1 4, 3 r 7 , 3i8, 3ig, 320, 32i, 322-
323, 328, 329, 338 ; II, 5, 18, 2.4,
27, 29, 263, 321, 322, 33o, 33 7, 348,
36 1, 422.
Philippe le Beau, l’archiduc, II,
353, 35g et n, 36o, 36 1 , 3g3 n, 4 1 1 ,
425, 426, 433.
Philippe de Vitry, 1 1 , 90.
Philostrate de Boccace, 1, 384 n.
Picardie, II, 3g3.
Picards, I, 3o8, 3og,3io; II, 3 r , 348,
354.
Piccolomini (Fr.), I, 124.
Picliart (Rogier), II, 98, 99.
Pierre (saint), 1, a5i.
Pierre II de Bretagne, 11, 192, jg4,
196, 198, 201.
Pierre d’Ailly, I, 147.
Pietre, 1, 171 n.
Pinchon (Jean), I, 1 33 n.
Pinel (Colin), I, 2.33.
Pisan (Christine de), I, vii, 8, 68, 6g,
70» 74, 75, 76, 175, 228; II, 3, 21,
33, 42, io3. Voir Castel (Jean).
Plaidoyer de la demoiselle, II, 12.1-
122.
Platon, I, 1 44, 220, 354, 217 n.
Pline, I, 220; II, 290.
Ploërmel, II, n, 196.
Poitiers, I, 3 n, 45, 5o, 5a, 5g, 61,
1 4 6 , 176.
Poitiers (bataille de), II, 220.
Poitou, I, 4i ; II, 90.
— sénéchal du, II, 3ig.
Pol de Limbourg, I, 175.
Poligny, I, 3oi, 3oa.
Polyxène, 1, 1 46 .
Pompée, II, 273.
Ponceau (Jean de) du Poncelet, I,
289.
Pontanus, 11, 87.
Pontejract, II, i5.
Pontoise, II, 100, io3.
Pont-Sainte-Maxence, 1, 299,3 o, 3oi.
Pontus, I, 386.
Popin (abreuvoir), 11, 77.
Port-Royal, II, 73.
Portugais, I, 3i5, 3a4.
Portugal, I, 292; II, 2.4.
Portugal (Jacques de), I, 323-3a4.
— Isabelle de. Voir Bourgogne (Isa¬
belle de).
II. — 30
INDEX
4.66
Poton de Saintrailles, I, 238, 290,
3 1 5.
Poutrel (Laurens), II, 96, 97.
Pragois, 1, io5.
Prague, I, 97.
Praguerie, II, 242.
Précieuses, II, 38.
Premierfait (Laurent de), I, 176.
Priam, I, 91.
Princes (les), II, 222-224.
Prince d’amour, I, 8.
Prince des Sots, II, 79.
Prophètes, 1, 1 64 -
Propriétaire des choses, II, 120.
Provençaux, II, 29.
Provence, 1, 356, 36o, 388, 889.
— Président de, I, 48.
purgatoire, II, 4i 4-4 1 5.
Pyrénées, I, i45.
Pyrrhus, 1, 1 46.
Pythagoras, II, 422.
Q
Quarrelet, I, 171 n.
Quentin (saint), 11, 3(>o, 4ii-4i2.
Quesnoy-le-Comte, II, 4i5.
R
Rabanus, II, 407.
Rabelais, II, 102, 384, 090, 43p.
Rabucan (Lambert), II, 264.
Rabustel (Jean), II, 83, 84, 85.
Radegonde, fille de Charles VII, I,
1 55.
Raguier (famille), II, 262, 203.
— Jean, II, 77.
— Jacques, 11, 77, m, 1 1 3 .
— Louis, II, 263.
Rauchicourt (Jean de), il, 874, 4 3 1 .
Ravestain, 11, 317, 320, 4o3.
Recueil des Troiennes histoires de
Jean Lefèvre, I, 829.
Recueils poétiques, I, x.
Redon, II, 195.
Refuge (famille), II, 262.
Régime des Princes de Gilles de
Rome, II, 217.
Régime pour longuement vivre de
Ph. Routon. II, 224.
Régnault (Me), II, 4a 1.
! Régnault de Reims, II, 1 4 3 .
| Régnault et Jeanneton, I, 870, 371.
Régnier (Jean), 1, vm, 1 58 n, 227-
284.
— Fortunes et adversitez, I, 279-281.
I
! Régnier (Jean), le jeune, I, 278, 276.
Régnier (Pierre), le père, 1, 229.
Régnier (Thierry), I, 23i n.
Reims, I, i5i, i53, 262-263; II, 20,
1 1 4, 3 1 5.
Remors de conscience, I, 21 4,
Renaut de Louhans, I, 198.
René (le roi), I, 74 n, 1 58 /ï , 218 n,
262, 35o,35i, 355, 356-358, 35g,
36 1, 365, 366, 370-871, 378, 384-
889; II, 28 n, 29, 89-90, 124, 187,
189, i4o n, j 53, 229, 395.
— Livre des tournois du roi René,
11, 137-1 3S.
— Livre du Cuer d'amour espris, II,
384-387.
Rennes, II, 90, 1 53, 199, a36.
Repues franches, II, 102, 109.
Revel (Guillaume), I, 181.
rhétoriqueurs, 1,339; II, 289.
Rhin, I, 1 45.
Rhodes, I, 23o; II, 34a, 896, 402.
Rhône, I, 35g.
Ricarville, 1, 238.
Richard (frère), 1, i48 n, 222 n.
Richard 11, roi d’Angleterre, 11,8,
i5.
Ricliemond. Voir Arthur 111 de Bre-
tagne.
Riclier (Jacques), 11, i5a, 179.
riches, II, 1 1 4-i 1 5.
Rifflart, II, 122, 178-174.
Riom, I, 167, 181 n, ig5.
Riou (Jean), II, 111.
Roanne, I, 35g.
Roberchon, II, 173.
Robert (roi de France), 1, 21, 1 46.
Roberlet (famille de), II, 4g, 287 et s.
— Charles, II, 298, 3o6.
— Florimont, 11, 292-298, 3go.
— François, II, 280-281, 292, 2g3-
296, 3o4.
— Jacques, II, 298-299.
INDEX ',67
— Jean, II, 3g, 28 ), 288-292, 3o4,
3 1 1 n.
— Pierre, II, 288.
Roliertet (recueil), II, 3io n, 33i n.
Robin, II, 122.
Robinet de Saint-Génois, II, 374.
Rodez, II, 22, 23, 1 53 .
Roffignac (Pierre de), II, 243, 244)
a46.
Rohan (maison de), II, 3 12.
— II, 230.
— Marguerite de, I, 77 n, 378-383,
384.
Rohan (Heures de), I, ig4 11, 197, 224.
roi (théorie du), I, i64-i65.
rois de Juda, I, i65.
roi de la basoche, II, 255, 262.
roi de la fève, II, 2.55.
Roland, II, 348, 4oi .
Roland de Talentis, I, 85 n.
Romains, I, 21, 34, 88, 109, 1 1 1 , i40,
i63.
Romaines nobles, II, 281.
— femmes, I, 1 1 3 .
Roman de la rose, I, 3i6; II, 33, 4a,
64, 11S, 127, 208, 3og.
Rome, I, 38, 108-109, i54, 34o, 344,
345 n, 340, 347, 35o, 353; II,
34 1 , 402, 4 I 2 .
Rome (dames de), I, 7.
Romont, II, 3x8.
rondeaux chantés, I, 242.
Ronsard, 1, 161 ; II, 4g, 43g, 444 -
Rosav, II, 80, 83.
Rouen, I, 125, 1 53 , 202; II, 83, 334,
3g5.
Roumanie , I, 260.
Roussel (Raoul), 1, 1 33 .
Rousseville (Pierre de), II, 79.
Rutebeuf, 1, 33g, 35 1 ; II, 65.
Ruter (Nicolas de), II, 4a5.
S
Sabines, 1, 1 13.
Saignet (Guillaume), I, 97, 108.
Saint-Amand (Pierre de), II, 76, 1 10,
ni.
Saint-Andrew, I, 125, 126.
Saint- Aubin-du-Cormier, II, 190 n,
235.
Saint-Ronnet (Marthe de), 11, 12 1.
Saint-Denis, 1, 175; II, 20, 236.
Saint-Claude, I, 3oi-3o3.
Saint-Gelais (Mellin de), 11, 48.
— Octovien de, I, 878, 889, 432-433;
II, i35, 294.
Saint-Julien (Claude de), 1, 268 n.
Saint-Julien, II, 4a4.
Saint-Lambert-des-Levées, I, 1 34-
Saint-Maixent, II, 102, a5i.
Saint-Malo . II, 190 n, 192, 235.
Saint-Marcel, II, i4g.
Saint-Maur, 11, 79, 149.
Saint-Nicolas, II, 258.
Saint-Omer, I, 289, 3i5, 320 ; II, 26,
333, 354.
Saint-Paul (Jean de), 11, 199-201.
Saint-Pierre (Thomas de), I, 1 33 n.
Saint-Pol (connétable de) voir
Luxembourg.
Saint-Pourçain, II, 258.
Saint-Quentin, II, 4 12.
Saint-Rambert-en-Forez, II, 298.
Saint-Riquier, 1, 290.
Saint-Satur, 11, 90.
Sainte-Menehould, II, 264-265.
Saintes, 1, i45.
Saintes- Maries-de-la-Mer, I, 36o-36i,
366.
Saintrailles. Voir Poton.
Saintré (le petit), I, 383.
Salel, II, i34 n.
Salins, I, 802, 3o3.
Salisbury (comte de), I, 78, 1 45 n,
a3o et n.
Sallier (abbé), II, 5o.
Salluste, I, 2 n, 6,56 n ; II, 7-8, 290.
Salomon, 1, 220, 221 ; II, ni, 802,
348.
Salonique, I, 280.
salut public, I, i63.
Samson, I, 325, 887; II, ni, 204.
Sancerre (le maréchal de), I, 4a-43.
Sardanapale, II, 1 n.
Sathanas, II, 34 1 -
Saturne, II, 280.
Saiil, I, i64-
Saulcissière (gente), II, 6g.
Saulx (famille de), I, 2i4-
Saumur, I, 1 34, 385.
Sauvai, II, 102.
468
INDEX
Sauvin (Etienne), II, 256.
Saveuses (Jean de), II, 3a.
Savoie, I, 96, 186; II, 359,
— cour de, II, 317.
— Amédée, duc de, I, 1 54 , 1 81 ,
3o5 ; II, 24. 3g5.
— Marguerite de, II, a4-
Saxe (Guillaume de), I, 3oS.
— Albert de, II, 4a5 n.
Saxons, I, 3io-3ii, 3ia.
Scipion, I, 7, 87, 1 46 ; II, 338, 348.
Scylla, 1, 1 13.
Scythes, I, 162.
Second, I, 2x9.
Second (Olivier), 11, 365 n.
secrétaires du roi, I, 29-3i.
Seguin (Jacques), II, 81.
sénéchal (legs au), II, 112.
Sénèque, l,x, 6, 7, 57, 5g, 160, 175,
219, 22 1 ; II, 407.
Sénèque le Tragique. 1, 87, 1 44 -
Senlis, I, 3oo; II, 26, 36g.
Sermoise (Philippe de), 11, 71-72.
Sermons sur la Passion, II, 164-171.
Sermon des Repeuz franches, 11, 109.
serventois, 11, 364, 420-4a3.
Serviteurs (les), II, 223.
Sevestre (saint), I, a5o.
Sforza (Francesco), I, 36 1 ; 11, 37.
Shakespeare, 1, 278.
Sibylles, II, 281, 3o2.
Sicile (Louis de), I, 176 n.
Sicile, I, 23o.
Sidoine (dame), II, 89.
Sidoine Apollinaire, 1, 167.
Sigismond (l’empereur), I, g4, 96-
io5, 1 54-
Sigismond le jeune, 1, i55.
sociétés joyeuses, II, 365 n, 383.
Socrate, 1, 87, i44, 354.
Soissons, II, 12.
Solesmes, II, 33a.
Somme (la), If, 3 16, 34g.
Somme rurale, II, 120.
Sondonel (William), 1, 233.
Songe de la Pucelle, II, 120, 121.
Sorbonne (la), II, 79.
Sorel (Agnès), II, 235, 419.
sottes chansoixs, II, 118, 364.
Souper et banquet, II, 279.
Souvigny, I, x83.
Stace, I, 5, i44.
Stanislas (roi), II, 38.
Stendhal, II, 5o.
Strabon, I, 388 n.
Stuart (John), I, 122, 124.
— (Isabelle), II, 229. — Voir Ecosse.
Suffolk (William Pôle, comte de),
II, 17, 18, a3, 24, 28.
Stevenson (R. L.), II, 5o.
Suisses, I, 1 55 ; II, 329, 333, 354.
Sury-le-Bois, I, 182.
Synderesis, II, 3oi.
Sypliax, I, 1 4o.
Syrie, 1, 229 n, 280, 279.
T
Tabary (Guy), II. 27, 67, 80, 85, 86,
87, 96, 97, i 27.
Table ronde (romans de la), I, 23o,
296, 384.
Taillemine, 11, 80.
Taillevent (Michault), 1. vin, i\,
92 n, 285-338, 33g, 34o, 34i, 342,
345 n; II, i2î, 122, 124, 125, 4ao.
— Bien allée, I. 326.
— Congé d'amour, 1, 325-326.
— Débat du cœur et de l'œil, I, 314-
317; U, 124.
— Destrousse de Michault Taillevent
(la), I, 299 301.
— Lai, sur la mort de la comtesse de
Charollais, I, 318-320.
— Moralité sur le traité d'Arras, 1,
305-307.
— Ostel doulloureux d' Amours, (P), 1,
327. 328.
— Passe. Temps, l. 329-338, 33g, 34o,
345 ; II, 1 22.
— Pronostication de Luxembourg, 1,
311-313.
— Psautier des vilains, ou Bréviaire ,
1. 322-323; II, 121.
— Régime de Fortune, I, 323-325.
— Songe de la Toison d'Or, I, 296-
299. 1
— Traicté sur la prise de la ville de
Luxembourg, 308-311.
— Voyage à Saint-Claude, 1, 301-303.
1 NDEX
Talbot, II, 201.
Talbot (Walter, I, 233.
Tanneguv du Chastel, I, 22, 5o, 5i.
Tantale, II, 277, 299.
tapisseries (sujets de), II, 276-282.
Tapissière (Guillemette la). II, 69.
Tarascon, 1, 356, 35g. 36o, 36 1.
tarasque (la), I. 36o.
Tar tares, 11, 398.
Temple de Bonne Renommée de Jean
Boucljet, II, 21 r.
Temps (le), II, 280.
Térence, II, 290.
Terpendres, II, 422.
Terre Sainte, I, 291 ; II, 427 n.
testaments, I, 245-249; II. ra3.
testaments parodiés, II, 107. >49.
Tharse (rois de), II, 3 1 4 -
Thèbes, I, 34.
Théophile (légende de), I. 245, 25a.
Theodoro de Liliis, I, 1 55 n.
Thérouanne , II, 333, 354, 398.
Thésée, I. 386,
Thibaut (saint), I, a5o, 385 n.
Thibault (Tacque), II, 94.
Thignon ville, T, 77, 38o.
Thomas (saint), I, 170 n, 200; II.
1 84 n.
Thouroulde (Marguerite), II, 248 n.
Tite Live, I, 5, 7 ; II, 290.
Tohie, I, 279.
Toison d’or (la), I, 294-295, 296-299,
3o2 ; II, 26, 27, 3x8,320,369, 428.
Tolède, II, 425 n.
Tonnerre, I, 282; II, 60.
Tonnerre (comtesse de), I, 49, 6r.
Tory (G.), II, t 4 ï n.
Touraine, I, 23, !^^ , 71 n, 238; II,
37.
Tournai, I, ~kn, 117, 120, 294,339;
II, 26, 33i n, 399 et zi.
Tournai (Jean de), II, 4oa.
Tournois ( traicté de la forme des), I,
293 n.
Tours, I, 1 34 n, 358, 363, 364, 368,
370 383 n; II, 29, .87, 83, 94, 192,
193, 198, 201, 334-
Treperel (Jean), II, 33g n.
Triboulet, II, 1 38 n.
tricoteurs, II, 1 1 4-
Triomphes de Pétrarque, II, 280, 295.
'169
Tristan, I, 169, 826, 384, 386 ; II, 1 2 1 .
Triton, II, 33i.
Trogue Pompée, I, 5, 1 44.
Troie, I, 34, 1 54, 3 1 1 , 3i2, 3 1 3 ; 11,
34i,349, 363. Voir Lefèvre (Raoul)
Troie (légende de), T. 327; II. 442.
Troie (roman de), I. 280.
Trois vifs et les trois mors (les), I,
176-178, 198. 217-219.
Tronsaye (forêt de), II. >58.
Trouvé (Jean), II. 77.
Troyes. I. 1 45, 262: If. 262-26$,
Trovlus, 1. i5g, 386.
Tulle. 1 1, 243, 245.
Tulle (Cicéron), I, 208, 221 ; II, 407.
Turc (grand), II, 34a.
Turcs, fl, 3 1 4 , 34a, .298, 401, 402,
4o3.
Turenne, II, a46.
J urgis, II, 111.
Turquie. I, 280, 242, 357, $66, 4°i,
4o2.
U
Ulsenius (Th.), Il, 872 n.
Université de Paris, 1. 3, 19, >4- >8;
II, 62, 63-68, 1 35, 1 36, 3 1 1 .
Ursine, I, 174.
Usson, II, 288, 295, 3o4-
Utrecht, II, l\oo.
V
Vaillant, voir Chastellain (Pierre).
Valence, I, 366.
Valenciennes, II, 290, 3og, 3 1 1 n,
3i8, 320, 32i, 33a, 333, 334, 335,
357, 36i-39i, 398-394, 4o2, 4og,
4ï 1 , 4 1 4-4 1 5, 417, 42077, 4a4, 4a6 n,
436, 437, 443.
Valentin (fête de la Saint), I, 76;
II, 3, 32, 35i.
Valentine de Milan, II. 4, 6, 10.
Valère Maxime, I, 5, 7, 1 44, 219; H,
120, 407.
Valperga (Th. de), I, 288.
Vallée (Robert), II, 76-77.
Vallis Cygnorum, II, 3 1 1 n, 363 et n,
436.
INDEX
Van Eyck (Jean), T, >g5 n, 828; If, |
4 1 9-
Vandales, I, 111, i45.
Van Orley, II, 070 n.
V aucouleurs, I, 1 5 1 .
Vaubonnois (Mme de), I, 6r.
Vauderie, II, 896.
Végèce, II, 75.
Venise, I, 08, to5, ioq, 1 63 , 262,866;
II, 402.
Ventadonr (comte de), I, 5 1 , 5a.
Vénus, I, 817; II, 280, 289, 299, 874,
442-444.
Vérard. (Antoine), II, ii5 n, 120,
44o n.
Xerceil, II, 817.
Vergy (châtelaine de), I, 826.
Verjust, II, 388 n.
Verlaine, II, 39, 126/1.
Vermelles (Bauduin de), II, 4 12 n.
Verneuil , I, 48, 99, 122, 128.
Vespasien, I, 279; II, 1 53.
Vézelay, I, 229, 249.
Vichy, II, 258.
Vieille (la), II, 1 18.
Vienne, I, i55n.
Vierge (culte de la), I, 187, 189,
190-195; II, 5g, itt, 1 45, 161-171,
186-187, 2.4i, 260, 262, a55, 279,
3oo, 368, 364, 4i2 n, 4 t 7 - 4 î 4 -
Vies des saints, II, 20.
Vierges folles et les sages, II, 870.
Vigiles des Morts, I, 218.
Ville (Mgr de), 11, 3^3 n, 43 1 , 485 n.
Voir Luxembourg.
Villejuif (Jacques de), II, x 45 n.
Villequier (dame de), II, 235, voir
Maignelais (Antoinette de).
Villiers (Sauvage de), II, 9.
Villiers de l’Isle Adam (Jacques),
II, 100.
Villon (François), I,vm, x,62, 1 65,
191 n, 202, 207 n, 2 1 4, 220, 224,
2,46, 282-284, 287, 290, 3a4, 325,
33o, 33i, 336, 339, 347; H> 1, 5,
82, 36-37, 3g-4o, 5o, 57-131, 1 35,
1 36 , 1 37 , 189, 198,204, 212, 2 j 4 ,
23g, 249, 257, 258, 263, 283, 284-
287, 294, 3o5, 3o6, 807, 38 1 n,
4 1 4 , 43o.
| — « Ballade desennemisde France »,
II, 4oi n.
— « Débatdu Guer et du corps », II,
S o4 g5.
I — - Lais, 11,63, 74-80, 88, 117, 121-.
— /‘et au diable (roman du), II, 65-
68, 74, 81, 85, 111.
— Testament , 107-116, 121, ig5.
Villon (son portrait), II, 109-110.
Villon (Guillaume de), I, 282 ; II, 60,
61, 62, 67, 73-76, 81, 1 01, 1 10, iii,
II, 60.
Villon (Yonne), II, 60.
Vincennes, II, i4g.
Vincent de Beauvais, I, 5, 1 44.
vins, II, 3 1 4-3 1 5 , .882.
Virgile, I, 5, 6, 1 3g, 1 44 , 326, 387;
11,33,46, 47, 110, 208, 2i7,3i3,
4oo, 438.
Vitré, II, ig5.
Vitré (Guy, baron de), II, 194.
Vitry, I, 247.
Vitry (Philippe de), I, 1 33 n.
Vitry (Thibaud de), II, 110, 112.
Vittori (Jean), II, i5.
Vivien (saint), I, 1 45.
Vivien (Marguerite), I, 229.
Voisin (Jean), II, 376-877.
Volant (Guillaume), II, 112.
Vulcain, II, 277, 299.
W
Walle (David), II, 388.
Walons, II, 358.
Wargni (Jean de), II, 4ïo n.
Watelet, I, 1 7 1 .
Waterton (Bobert), II, i5, 16, 23.
Watielles, II, 34? n.
Watrée (Germain), II, i4a, 1 5 1 .
Watteau (Antoine), II, 5o.
Wenceslas de Luxembourg, II, 8.
Westminster, II, 26.
Willecocq (Guillaume de), II, 266.
Wilzkehet (L.), I, 1 55 n.
Windsor, II, i5.
Wingfield, II, 17.
X
Wissoeq (I. de), II, 386,
Y
Ysambert, II, 17°-
Yves (saint), I, iÇP! U* '99-
INDEX
Zara, I, 109.
Zélande, II,
Zéphira, I, ?
Ziska (Jean)
4
z
348.
196 ; II, 322.
, I, 97* O8-
TABLE DES PLANCHES
Planches.
I.
11 .
111.
IV.
V.
VI.
V 1 1 .
VIII.
[\.
\.
\I.
XII.
Mil.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
MX.
XX.
XM.
XXII.
XXIII.
XXIV.
Pages.
— Manuscrit personnel des poésies de Charles d’Orléans. i
— Epitaphe de Villon : Les Pendus . 5-
L’auteur de la Passion et les protagonistes de son drame. 1 33
— Scènes de la Passion de Greban . j 6 1
— Signature autographe de Jean Meschinot . 1 89
— Jean Meschinot à son pupitre . . 192
Les Lunettes des Princes , éd. de Nantes, i4q3 . 200
— Les Lunettes des Princes, éd. du Petit Laurens, s. d . . 208
— Le Graal (éd. de Nantes, 1490) . 21G
— Explicil de l’édition de Nantes, MgS . 224
Adam et Eve chassés du Paradis (éd. de Nantes, 1 494) • 23a
- Signature autographe de Henri Baude . 209
Le chien Baude courant après le jeune broquard . . . 248
- Le roi, ses conseillers et le fidèle chien Baude .... 2.56
- L’auteur offrant son livre au roi Charles VIII . 264
— Le bonhomme et la toile d’araignée . 272
— Faveur et les ânes volants . 280
Le message de Jean Robertet à son ami Montferrand . . 288
Hercule et Cupidon (ms. de François Robertet) .... 2g6
— Jean Molinet décrivant le naufrage de la Pucelle . . . 309
— Charles le Téméraire et Georges Chastellain . 32.4
— La naissance du duc Charles. Les armes parlantes de
Molinet . 365
— L’auteur présente son Boman de la Rose moralisé . . . 4o5
— La Vénus du recueil de François Robertet . 444
TABLE DES CHAPITRES
Un prince des lys et de la poésie : Charles d’Orléans .... i
Le manuscrit personnel des poésies de Charles d’Orléans en
partie autographe, p. i. — Caractère autobiographique des
poésies de Charles d’Orléans, p. 3. — Charles d’Orléans et sa
légende, p. 5. — L’enfance de Charles d’Orléans et l’éducation
qu’il reçut, p. 6. — Les alarmes et les plaisirs de son adoles¬
cence, p. p. — Azincourt, p. 12. — La vie du prisonnier en
Angleterre, p. 16. — Ses méditations, et ses amours, p. 20. —
Sa délivrance et son retour en France, p. 24- — Charles VU
considère Charles d’Orléans comme suspect, p. 27. — Ses en¬
treprises politiques et sa descente en Italie demeurent sans
succès, p. 28. — La vie intérieure de Charles d’Orléans à Blois,
p. 3o. — Ses dernières années, p. 35. — L’esprit de Charles
d’Orléans, p. 38. — Ses dons, p. 4o. — L’allégorie du poète
n’est qu’un déguisement de la réalité, p. 44- — Succès de
l’œuvre de Charles d’Orléans, p. 45. — Ce qu’elle signifie, p.
52.
Le pauvre Villon . '8
Un cas d’égotisme, p. 57. — La vie du « bien renommé » Vil¬
lon, p.58. — Son enfance à Saint-Benoît, p. 5p. Ses études,
p. 63. — Les amours de François Villon et ses aventures, p. 69.
— Les Lais (décembre 1 456), p. 73. — Les mauvaises relations
de François Villon, p. 80. — Les Coquillards et le vol du col¬
lège de Navarre, p. 84. — François Villon sur les routes de
France p. 88. — Son retour à Paris et le meurtre de Ferrebouc,
p. p4. — François Villon condamné à mort voit commuer sa
peine en celle du bannissement, p. 100. — Son exil, p. 101. —
Le Grant Testament édité à Paris en 1489, p. 102. — Paris au
temps de François Villon, p. io3.
II. Le cœur enchâssé de maître François. — Le Testament est
son portrait. — L’esprit de François Villon. Les pauvres et les
riches, p. 107.
III. Un poète parmi les rimeurs. L’art de François Villon,
p . 1 1 7 .
47 4 TABLE DES CHAPITRES
Arnoul Greban, l auteur du Mystère de la Passion . i33
Le Mystère de la Passion est la cathédrale poétique du quin¬
zième siècle, p. 1 33 . — Vie de Greban, p. 1 34 - — Son existence
à Notre-Dame de Paris où il instruit les enfants de chœur, p.
1 4 1 - — Datede la composition du Mystère de ta Passion, p. i5a.
— Il est un remaniement de la Passion de Mercadé, p. i53.
— Analyse de l’œuvre de Greban, p. i56. — Rôle de la Vierge,
p. 1 6 1 . — Rapports des sermons sur la Passion avec le Mystère
de Greban, p. 1 64 • — Satan et les bergers, p. 172. — La mu¬
sique et le mystère, p. 174. — Mise en scène de la Passion, p.
178. — L’art qui caractérise essentiellement l’œuvre de Gre¬
ban, p. i33. — Son cadre est Notre-Dame de Paris, p. 18G.
Jean Mesciiinot, « le banni de liesse » . 1S9
I n serviteur des ducs de Bretagne et un vrai Breton, p. 189.
— Ses origines, p. 190. — Sa vie de soldat et d’écuyer, p. 192.
L auteur des Lunettes des Princes, p. 197. — La mort des ducs
de Bretagne, p. 198. — La figure de la mort hante Mesciiinot,
p. ao3. — Analyse de son poème, p. 204. — Un traité des de¬
voirs pour les gens de cour, p. 212. — Mesciiinot et la société
de son temps, p. 218. — Relations de Georges Chastcllain avec
Mesciiinot : les Princes, p. 222. — Ses pièces historiques,
p. 225. — Mesciiinot est surtout un pieux moraliste très repré¬
sentatif de sa province, p. 23o.
Maître Henri Baude, élu des finances et poète . 23g
Baude est le poète du Palais de Justice, p. aSg. — Monde des
clercs des finances, p. 240. — Vie de l’élu Baude, p. a4i. —
Ses procès et ses emprisonnements, p. 245. — Le Palais et le
Testament de la mule, p. 247. — Les jeux des clercs du Palais,
p. 254. — Baude et Jean II duc de Bourbon, p. 257. — Liens
de Baude avec le Bourbonnais, p. 2G0. — Démêlés de Baude
avec le grand Bâtard de Bourgogne, p. 205. — Baude et la jus¬
tice, p. 26G. — Portrait du bazochien ancêtre du bourgeois
français, p. 271. — Baude et l’art nouveau du tapissier, p. 27G.
— Le recueil de dessins de François Robertet contenant les
cartons de ses poésies, p. 280. — L’art de Baude, p. 284. —
Iransmission de ses vers par les Robertet, p. 287. — Histoire
poétique de cette famille, p. 288. — Les cahiers des Robertet,
p. 298. — Leur importance pour le goût nouveau, p. 3o4. —
L’Italianisme et le paganisme à la fin du quinzième siècle.
Jean Molinet, riiétoriquelr . 3io
Molinet à la recherche d’une auberge, p. 3ii. — Molinet suc¬
cède comme indiciaire à Chastellain, p. 3i8. — Molinet au
TABLE DES CHAPITRES
siège de Neuss, p. 822. — Molinet parmi les soudards, p. 802.
— Molinet, la guerre et le petit peuple, p. 335. — La « réful-
genle maison de Bourgogne ». Le naufrage d’une Pucelle.
Les lions et les aigles, p. 347- — Molinet chez lui à Valen¬
ciennes, p. 36i. — Jean Molinet chroniqueur, p. 892. —
L’odieux Molinet, p. 4o4. — Jean Molinet en prière, p. 4o8.
Le vieux Molinet meurt en 1807, p. 4a4. — Le Tombeau de
Jean Molinet. — Un ouvrier des mots. — Les savants et les
bergers des Lettres. — Jean Lemaire annonce Ronsard,
p. 437.
ABLE DES PLANCHES .
Imprimerie de J. Dumoulin, à Paris